Ressources du christianisme sans y entrer par la foi – Notes de lecture sur le livre de François Jullien

Publié le par Garrigues et Sentiers

Ces dernières années quelques théologiens ont publié des livres qui renouvellent profondément la vision qu’on peut avoir de la Foi, du christianisme. Citons C. Théobald, J. Moingt, J.S. Spong, D.  Collin. Garrigues et Sentiers a l’intention d’en faire une présentation. 

 

F. Jullien, lui, est philosophe et ne se reconnaît pas dans la foi chrétienne. Mais sa recherche de ce qui permet à l’homme de trouver une vraie vie l’a mené à introduire des concepts qu’il utilise pour creuser dans les sources de notre pensée (philosophie, art, littérature, etc.). Parmi ces sources il estime que la Bible est importante ainsi que les fondements du christianisme.

 

Dans le livre présenté ici, il s’attache principalement à l’évangile de Jean qui montre Jésus comme source de vie et de vérité. Cette vision de l’évangile a selon lui été occultée, inouïe au sens propre, alors qu’il est œuvre de surgissement de la Vie. On retrouve dans sa démarche celles des théologiens cités plus haut. 

 

Auteur difficile, et donc le texte qui suit n’est pas facile non plus. Nous avons pensé qu’il mérite l’effort nécessaire pour le lire. Nous remercions Bernadette Cateau qui nous l'a proposé.

 

G & S

 

 

Francois Jullien (né en 1951) est un philosophe contemporain helléniste et sinologue (un des penseurs contemporains français les plus traduits). Il est actuellement titulaire de la chaire sur l’altérité créée à la Fondation Maison des Sciences de l’Homme. Il a reçu en Allemagne le prix Hannah Arendt pour la pensée politique et, en 2011, le grand prix de philosophie de l’Académie Française pour l’ensemble de son œuvre.

 

La démarche de F. Jullien a provoqué des « dérangements féconds »… Il élargit ou déplace le sens communément admis et partagé de certains concepts et, ce faisant, fait apparaître des concepts comme l’écart, l’entre, qui produit du commun, l’ex-istence, la dé-coïncidence, l’inouï, qui font apparaître l’Autre dans un lien, non d’assimilation, mais un lien « productif ».

 

Dans le livre Ressources du Christianisme (1), F. Jullien aborde le christianisme sans y entrer par la foi, comme l’indique le titre complet ; non pas en termes de croyance donc, mais en termes de Ressource. Et il privilégie la lecture de l’évangile de Jean.

 

Actuellement en Europe on constate un évitement à aborder la question du christianisme. On déclare le christianisme comme étant la racine, le berceau de l’Europe, en étant gêné par ce qui peut faire question sur cet héritage.

 

Partant du principe que l’homme est un être en devenir (ou en ad-venir), ne cessant de se détacher de lui-même pour se « faire autre », ex-ister, est-ce-que le pouvoir de développement du christianisme, sa capacité productrice, est aujourd’hui épuisée ?

La question est posée de ce que le christianisme a fait pour la pensée, à travers le développement d’une « philosophie du christianisme » qu’on ne retrouve pas ailleurs (Spinoza, Kant, Chateaubriand, Freud ...).

 

Une ressource s’explore et s’exploite et on l’explore en l’exploitant. Elle n’est à personne mais à qui la découvre et n’existe qu’autant qu’on l’a développée. Ressource n’est pas valeur (qui implique jugement et rivalité), ni richesse (n’étant la propriété de personne), ni racine (qui est le mythe d’un début premier, identitaire et sectaire). Certains s’escriment à parler des racines chrétiennes de l’Europe, comme si l’Europe n’avait pas trouvé tout autant ses ressources dans la promotion d’une rationalité qui s’est dressée, justement, contre la foi !

 

Les évangiles ont été écrits en grec et non en araméen ; selon F. Jullien, cet écart de langue a promu un « commun » de la pensée. L’écriture de ces évangiles en grec représente également l’ouverture de la « révélation » à toutes les nations, aux juifs comme aux païens. Dans le contexte linguistique de l’époque cela signifiait que la nouvelle alliance devenait accessible à tous les hommes de l’univers, où tous, circoncis comme non circoncis, sont réunis dans le Christ (Yolande Girard, bibliste à Montréal).

 

Plutôt que Mathieu qui oriente ses textes de façon morale, Marc plus « psychologue », Luc qui façonne le mythe, F. Jullien choisit l’évangile de Jean qui radicalise en fonction d’une seule question : qu’est-ce qu’être effectivement vivant ?

 

Jean s’attache à la notion de « surgissement » plutôt que de coupure ou de rupture avec le passé. Un événement est possible. L’inouï advient (F. Jullien fait une analyse détaillée des termes utilisés par Jean et de leur appauvrissement par la traduction de l’école biblique de Jérusalem).

 

 

Qu’est-ce qu’être vivant ?   

 

La vie est l’événement constamment nouveau dont est gros le devenir ; et elle en est aussi l’aboutissement. La vie est l’absolue valeur pour Jean. C’est à la fois le souffle vital (Psuché) et le fait d’avoir en soi la vie dans sa plénitude. Et qui sait se libérer de cette dépendance à l’égard du seul souci de sa vie peut déployer celle-ci en vie si effectivement vivante qu’elle ne pourra mourir.

 

Pour Jean la capacité existentielle de se tenir hors de soi aussi bien que du monde permet de se déborder de soi et de rencontrer l’autre ; c’est une source qui jaillit de soi.

Comme les Grecs nous ont appris à conceptualiser (passer du pluriel concret des choses à l’idée unitaire), Jean nous apprend à spiritualiser (déployer une dimension spirituelle à partir du concret des choses). Passer de l’être en vie des êtres (Psuché) à ce qui les rend effectivement vivants (Zoé).

 

Et pour augmenter sa capacité de vie il faut pouvoir « décoïncider » de son « être en vie ».

Il y a une logique de la décoïncidence qui est de s’extraire de son adaptation à son monde (aimer sa vie c’est cet attachement à son être en vie) pour accéder au vivant de la vie (qui est le sens de « haïr sa vie ») et augmenter sa capacité de vie.

 

Quand Jean dit « au commencement était le Logos / et le Logos était face à Dieu / et le Logos était Dieu », il montre qu’il faut que Dieu lui-même s’écarte de soi, pour advenir en « soi vivant ». L’intelligence de Jean est de comprendre qu’un Dieu coïncidant avec lui-même est un Dieu mort.

C’est donc en se décoïncidant d’elle même que se promeut la vie. Cela vaut du rapport à l’autre si on veut que ce soit un rapport vivant.

 

Le grand intérêt de cette décoïncidence par rapport au renversement de la conversion religieuse, c’est que la décoïncidence, propre à Jean, s’ouvre au partage. Alors que pour Paul le salut est dans l’inversion – conversion (la faiblesse devient force), pour Jean il est dans la décoïncidence avec soi : le négatif n’est pas dans le péché, la souillure… mais il est dans l’attachement à la vie elle-même.

 

La décoïncidence que pratique Jésus n’est pas critique ou dissidence ; il enseigne à entendre autrement. Jésus veut modifier de l’intérieur la perspective de la communauté juive pour lui rouvrir un avenir, pas pour rompre avec elle. Il fissure et déstabilise pour ouvrir la voie à l’inouï de l’événement : c’est moi le pain de vie.

 

Et F. Jullien de s’étonner (et le lecteur avec lui) que cette pensée de la décoïncidence, habitant et portant le christianisme, au moins dans Jean, ait pu se transformer en idéologie dominante, se repliant en « coïncidence imposée » dans un corpus dogmatique. Que cette annonce de l’inouï soit devenue une pensée sédimentée et sclérosée et qu’elle ait servi aussi à cimenter l’appareil oppressif du pouvoir, ce qu’a fait l’Église dans son histoire.

 

 

« Je suis la voie, la vérité, la vie »

 

Il s’agit d’une véritable reconfiguration de la vérité conduisant à dire que la vocation de la vérité est de s’ouvrir à la vie en tant qu’elle est vivante, qu’elle est à elle-même son principe, sa source (Zoé). La vérité n’est pas subjective.  Elle est subjectivée dans le Christ et « cela fait lever de nouveaux possibles pour la pensée de l’existence ». La vérité n’est alors plus une donnée transcendante à laquelle le sujet se soumet ; « c’est le sujet dans sa conduite qui la fait advenir ». La vérité libère.

 

Il y a une promotion de l’humain dans le christianisme, une sorte de gaîté, de capacité à l’émotion, bien loin de l’impossibilité ou l’ataraxie (2) du monde grec ou chinois.

Dans l’évangile de Jean il s’agit de « croire en » (et non du « croire à » de l’Église), qui est ouvert sur l’infini et nécessite la confiance. Croire et témoigner de la vérité, ce qui implique un engagement complet de soi-même.

 

 

Existence: en se tenant hors du monde, habiter l’Autre

 

Jean pense essentiellement la capacité de se tenir hors du monde dans le monde pour s’y promouvoir en sujet ex-istant.

Jean ne fait guère de psychologie ou d’anthropologie ; ni de morale. Il pense seulement le « cœur », comme le lieu de la peine intérieure.

Il ne construit pas une nouvelle vision de l’homme comme Paul. Il est surtout attentif, dans la figure du Christ, à l’auto-révélation du sujet dans son ipséité (3) (caractère, spécificité de l’être) inouïe.

Il se tient soigneusement à distance de toute morale, et il y entre à partir de ce qu’elle n’est pas : lorsque le Christ, au sujet de la femme adultère dit « qui d’entre vous est sans péché lui jette la première pierre », il défait la partialité des parties et une morale peut alors procéder d’elle-même.

 

À la question : est-ce que Dieu est de ce monde ou hors du monde ? (ce qui sous-entend que le monde lui est inférieur), F. Jullien en pose une autre : dès lors que Je existe n’est-il pas brèche dans le monde ?

Dès lors que je suis un sujet je ne peux pas être complètement de ce monde, être complètement inféodé au monde. C’est parce que le sujet dé-coïncide avec le monde qu’il existe et peut témoigner.

 

C’est en passant de l’état de psuché (attachement à son être vital dans le monde) à zoé ( la vie surabondante ) que le Tu existe face à soi et que l’on peut rencontrer l’Autre .

Il faut que je sois « hors du monde » pour pouvoir être « dans l’autre », habiter son ipséité, son intimité. Si l’on aime de cet amour expansif d’agapé (à l’opposé de l’amour possessif), on aime jusqu’à la fin qui n’est pas la mort.

 

 

Commentaire personnel / intérêt du livre

 

Malgré le côté parfois ardu de ce texte philosophique je l’ai trouvé lumineux dans sa présentation d’un christianisme profondément humain à travers l’évangile de Jean et, plus largement encore, au-delà des croyances de la foi, dans l’interpellation de l’être libre et responsable qu’est chaque homme dans sa vie et dans le monde. Accéder à sa vérité et s’ouvrir à l’Autre.

F. Jullien, à partir des textes de Jean, en arrive à une reconfiguration radicale de la « vérité » du christianisme.

 

Plusieurs points m’ont particulièrement intéressée en tant qu’ouverture et élargissement dans l’appréhension du christianisme : la notion de ressource partagée qui n’existe que si elle est explorée et exploitée, accéder à l’inouï au sens propre (ce qui n’a jamais été entendu jusque-là sur la Terre) qui permet de s’ouvrir à l’éblouissement, et exister en se « tenant hors » du monde enfermé dans ses rapports de force pour s’ouvrir à l’Autre.

On quitte ce livre en se disant que les ressources du christianisme ne sont pas épuisées si l’on accepte de renouveler et élargir notre façon de penser, agir, aimer, de des-adhérer aux discours établis, de dé-coïncider pour ouvrir un avenir pour ce christianisme que l’on ne voit plus, qui est étalé devant nous et que l’on ne remarque même plus.

 

Et avec quelques idées pour débattre sur le christianisme sans y entrer par la foi...

 

 

Bernadette Cateau

 

 

1 - Ressources du christianisme sans y entrer par la foi, Paris, éd. de L’Herne 2018, 123 p.)

2 - « Ataraxie » : notion chère aux Épicuriens et aux Stoïciens, signifiant « absence de trouble, calme absolu ».

3 - « Ipséité » peut être compris comme l’identité propre de chacun.

Publié dans Signes des temps

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Levy 17/03/2020 11:53

Cette exploration d'une logique de la dé-coïncidence est tout entièrement fabuleuse par la richesse des ouvertures sur le sens qu'elle découvre et propose.
Je me risque très timidement, ou plutôt plus qu'humblement, à me demander si s'attacher ainsi à l'Évangile-Jean (que suffirait à rendre incomparable l'entrée de son prologue « Au commencement était le Logos / et le Logos était face à Dieu / et le Logos était Dieu »), n'offre pas une plongée encore plus abyssale dans toutes les reconfigurations de vérités si l'on tient que ce texte a été écrit en langues du judaïsme ? Toute Septante ne comporte-t-elle pas une déperdition de signifiants ?