L’écologie politique, lieu de la dynamique des savoirs et du savoir-être (André Gorz) 

Publié le par Garrigues et Sentiers

Une des leçons des dernières élections pour le Parlement européen a été les succès, dans plusieurs pays, de partis se revendiquant de l’écologie politique. André Gorz a été un des intellectuels précurseurs dans ce domaine. La récente réédition d’un de ses articles intitulé « L’écologie politique entre expertocratie et autolimitation », dans un petit livre intitulé Éloge du suffisant, me paraît d’une grande actualité. Il y aborde le cœur de la question écologique qui est celle de savoir comment un modèle sociétal bâti sur les principes de l’écologie pourrait constituer un horizon d’émancipation visé initialement par le marxisme. Pour y répondre, il analyse l’articulation de «l’écologie scientifique » et de «l’écologie politique ». 

 

Pour lui, l’écologie scientifique « cherche à déterminer scientifiquement les techniques et les seuils de pollution écologiquement supportables, c’est-à-dire les conditions et les limites dans lesquelles le développement de la technosphère industrielle peut être poursuivi sans compromettre les capacités aurorégénératrices de l’écosphère. La prise en compte de contraintes écologiques (…) aura donc pour effet de renforcer l’hétérorégulation du fonctionnement de la société (…) L’hétérorégulation fiscale et monétaire a, selon ses partisans, l’avantage de conduire au but de l’éco-compatibilité sans que les mentalités, le système des valeurs, les motivations et les intérêts économiques des acteurs sociaux aient à changer. Au contraire, c’est en faisant fond, tout en les manipulant, sur ces motivations et ces intérêts, que le but sera atteint. (…) La prise en compte des contraintes écologiques se traduit ainsi, dans le cadre de la logique de marché, par une extension du pouvoir techno-bureaucratique » (1).

 

Or, constate André Gorz, « le mouvement écologique est né bien avant que la détérioration du milieu et de la qualité de vie pose une question de survie à l’humanité. Il est né originellement d’une protestation spontanée contre la destruction de la culture du quotidien par les appareils de pouvoir économique et administratif » (2). Il se réfère aux travaux d’Ivan Illich (3) pour définir cette culture du quotidien comme l’ensemble des savoirs intuitifs, des habitudes, des normes, des conduites allant de soi grâce auxquels un individu peut comprendre et assumer le monde qui l’entoure.  Cette culture du quotidien était porteuse d’une régulation qui a été balayée par une économie mondialisée dont le ressort est la foi dans une croissance infinie. Dès lors, « la norme du suffisant, faute d’ancrage traditionnel, est à définir politiquement (…) L’écologie politique fait ainsi des changements écologiquement nécessaires dans la manière de produire et de consommer, le levier de changements normativement souhaitables dans le mode de vie et les relations sociales. La défense du milieu de vie au sens écologique et la reconstitution d’un monde vécu se conditionnent et se soutiennent l’une l’autre. L’une et l’autre exigent que la vie et le milieu de vie soient soustraits à la domination de l’économique. Cette exigence, en vérité, est aussi vieille que la civilisation (…) Ce qui revient à dire : l’activité économique n'a de sens qu’au service d’autre chose qu’elle même » (4).

 

André Gorz situe cette tension au cœur de l’action politique : « Le politique ne peut rien être d’autre que la médiation publique sans cesse recommencée entre les droits de l’individu, fondés sur son autonomie, et l’intérêt de la société dans son ensemble qui à la fois fonde et conditionne ces droits. Toute démarche tendant à abolir la tension entre ces deux pôles est une négation du politique et de la modernité à la fois » (5). Comme l’écrit Christophe Gilland dans son commentaire : « André Gorz n’est pas en quête d’un système philosophique qui produirait des théories englobantes dans l’espoir d’unifier le savoir. (…) Par son souci de donner corps à ses idées, il reconduit la philosophie sur l’agora où les modèles théoriques ne sont toujours qu’une simplification de réalités complexes et dynamiques et où savoirs et savoir-être sont indissociés » (6).

 

Bernard Ginisty 

 

 

  1.  André GORZ (1923-2007), Éloge du suffisant, présenté et commenté par Christophe GILLIAND, Presses Universitaires de France, 2019, p. 23-25. On peut signaler également la parution de André GORZ,Penser l’avenir, éditions La Découverte, 2019. Cet ouvrage retranscrit un long entretien avec François Noudelmann diffusé sur France Culture en 2005 qui constitue une bonne introduction à son œuvre. 
  2.  Ibid.,p. 27.         
  3.  André Gorz se réfère à trois ouvrages d’Ivan ILLICH (1926-2002)publiés aux éditions du Seuil : Nemesis médicale, le Travail fantôme, le Chômage créateur.
  4.  Ibid.,p. 48-49.
  5.  Ibid.,p. 26.      
  6.  Christophe GILLANDLa décroissance, ou comment « décoloniser » le monde vécu, in Éloge du suffisant, op. cit. p. 79.     

Publié dans Réflexions en chemin

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article