Document du pape François et du Grand Imam d'Al-Azhar sur la Fraternité humaine

Publié le par Garrigues et Sentiers

Document du pape François et du Grand Imam d'Al-Azhar sur la Fraternité humaine

La grande presse, comme les télévisions ou les radios, ont peu fait écho à la déclaration commune que le pape François et le Grand Imam d'Al-Azhar, Ahmad Al-Tayeb, ont signée le 4 février à Abou Dabi. 

Ce document est pourtant assurément un de ces "signes des temps" que le Seigneur nous a invités à scruter (Mt 16, 1-4) ; aussi avons-nous voulu vous le rendre accessible dans son intégralité. 

G & S

DOCUMENT SUR

LA FRATERNITÉ HUMAINE

POUR LA PAIX MONDIALE ET LA COEXISTENCE COMMUNE


 

AVANT-PROPOS

La foi amène le croyant à voir dans l’autre un frère à soutenir et à aimer. De la foi en Dieu, qui a créé l’univers, les créatures et tous les êtres humains – égaux par Sa Miséricorde –, le croyant est appelé à exprimer cette fraternité humaine, en sauvegardant la création et tout l’univers et en soutenant chaque personne, spécialement celles qui sont le plus dans le besoin et les plus pauvres.

Partant de cette valeur transcendante, en diverses rencontres dans une atmosphère de fraternité et d’amitié, nous avons partagé les joies, les tristesses et les problèmes du monde contemporain, au niveau du progrès scientifique et technique, des conquêtes thérapeutiques, de l’époque digitale, des mass media, des communications ; au niveau de la pauvreté, des guerres et des malheurs de nombreux frères et sœurs en diverses parties du monde, à cause de la course aux armements, des injustices sociales, de la corruption, des inégalités, de la dégradation morale, du terrorisme, de la discrimination, de l’extrémisme et de tant d’autres motifs.

De ces échanges fraternels et sincères, que nous avons eus, et de la rencontre pleine d’espérance en un avenir lumineux pour tous les êtres humains, est née l’idée de ce « Document sur la Fraternité humaine ». Un document raisonné avec sincérité et sérieux pour être une déclaration commune de bonne et loyale volonté, destinée à inviter toutes les personnes qui portent dans le cœur la foi en Dieu et la foi dans la fraternité humaine, à s’unir et à travailler ensemble, afin que ce Document devienne un guide pour les nouvelles générations envers la culture du respect réciproque, dans la compréhension de la grande grâce divine qui rend frères tous les êtres humains.

 

DOCUMENT

Au nom de Dieu qui a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux, pour peupler la terre et y répandre les valeurs du bien, de la charité et de la paix.

Au nom de l’âme humaine innocente que Dieu a interdit de tuer, affirmant que quiconque tue une personne est comme s’il avait tué toute l’humanité et que quiconque en sauve une est comme s’il avait sauvé l’humanité entière.

Au nom des pauvres, des personnes dans la misère, dans le besoin et des exclus que Dieu a commandé de secourir comme un devoir demandé à tous les hommes et, d’une manière particulière, à tout homme fortuné et aisé.

Au nom des orphelins, des veuves, des réfugiés et des exilés de leurs foyers et de leurs pays ; de toutes les victimes des guerres, des persécutions et des injustices ; des faibles, de ceux qui vivent dans la peur, des prisonniers de guerre et des torturés en toute partie du monde, sans aucune distinction.

Au nom des peuples qui ont perdu la sécurité, la paix et la coexistence commune, devenant victimes des destructions, des ruines et des guerres.

Au nom de la « fraternité humaine » qui embrasse tous les hommes, les unit et les rend égaux.

Au nom de cette fraternité déchirée par les politiques d’intégrisme et de division, et par les systèmes de profit effréné et par les tendances idéologiques haineuses, qui manipulent les actions et les destins des hommes.

Au nom de la liberté, que Dieu a donnée à tous les êtres humains, les créant libres et les distinguant par elle.

Au nom de la justice et de la miséricorde, fondements de la prospérité et pivots de la foi.

Au nom de toutes les personnes de bonne volonté, présentes dans toutes les régions de la terre.

Au nom de Dieu et de tout cela, Al-Azhar al-Sharif – avec les musulmans d’Orient et d’Occident –, conjointement avec l’Eglise catholique – avec les catholiques d’Orient et d’Occident –, déclarent adopter la culture du dialogue comme chemin ; la collaboration commune comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère.

Nous – croyants en Dieu, dans la rencontre finale avec Lui et dans Son Jugement –, partant de notre responsabilité religieuse et morale, et par ce Document, nous demandons à nous-mêmes et aux Leaders du monde, aux artisans de la politique internationale et de l’économie mondiale, de s’engager sérieusement pour répandre la culture de la tolérance, de la coexistence et de la paix ; d’intervenir, dès que possible, pour arrêter l’effusion de sang innocent, et de mettre fin aux guerres, aux conflits, à la dégradation environnementale et au déclin culturel et moral que le monde vit actuellement.

Nous nous adressons aux intellectuels, aux philosophes, aux hommes de religion, aux artistes, aux opérateurs des médias et aux hommes de culture en toute partie du monde, afin qu’ils retrouvent les valeurs de la paix, de la justice, du bien, de la beauté, de la fraternité humaine et de la coexistence commune, pour confirmer l’importance de ces valeurs comme ancre de salut pour tous et chercher à les répandre partout.

Cette Déclaration, partant d’une réflexion profonde sur notre réalité contemporaine, appréciant ses réussites et partageant ses souffrances, ses malheurs et ses calamités, croit fermement que parmi les causes les plus importantes de la crise du monde moderne se trouvent une conscience humaine anesthésiée et l’éloignement des valeurs religieuses, ainsi que la prépondérance de l’individualisme et des philosophies matérialistes qui divinisent l’homme et mettent les valeurs mondaines et matérielles à la place des principes suprêmes et transcendants.

Nous, reconnaissant aussi les pas positifs que notre civilisation moderne a accomplis dans les domaines de la science, de la technologie, de la médecine, de l’industrie et du bien-être, en particulier dans les pays développés, nous soulignons que, avec ces progrès historiques, grands et appréciés, se vérifient une détérioration de l’éthique, qui conditionne l’agir international, et un affaiblissement des valeurs spirituelles et du sens de la responsabilité. Tout cela contribue à répandre un sentiment général de frustration, de solitude et de désespoir, conduisant beaucoup à tomber dans le tourbillon de l’extrémisme athée et agnostique, ou bien dans l’intégrisme religieux, dans l’extrémisme et dans le fondamentalisme aveugle, poussant ainsi d’autres personnes à céder à des formes de dépendance et d’autodestruction individuelle et collective.

L’histoire affirme que l’extrémisme religieux et national, ainsi que l’intolérance, ont produit dans le monde, aussi bien en Occident qu’en Orient, ce que l’on pourrait appeler les signaux d’une « troisième guerre mondiale par morceaux », signaux qui, en diverses parties du monde et en diverses conditions tragiques, ont commencé à montrer leur visage cruel ; situations dont on ne connaît pas avec précision combien de victimes, de veuves et d’orphelins elles ont générés. En outre, il y a d’autres régions qui se préparent à devenir le théâtre de nouveaux conflits, où naissent des foyers de tension et s’accumulent des armes et des munitions, dans une situation mondiale dominée par l’incertitude, par la déception et par la peur de l’avenir, et contrôlée par des intérêts économiques aveugles.

Nous affirmons aussi que les fortes crises politiques, l’injustice et l’absence d’une distribution équitable des ressources naturelles – dont bénéficie seulement une minorité de riches, au détriment de la majorité des peuples de la terre – ont provoqué, et continuent à le faire, d’énormes quantité de malades, de personnes dans le besoin et de morts, causant des crises létales dont sont victimes divers pays, malgré les richesses naturelles et les ressources des jeunes générations qui les caractérisent. A l’égard de ces crises qui laissent mourir de faim des millions d’enfants, déjà réduits à des squelettes humains – en raison de la pauvreté et de la faim –, règne un silence international inacceptable.

Il apparaît clairement à ce propos combien la famille est essentielle, en tant que noyau fondamental de la société et de l’humanité, pour donner le jour à des enfants, les élever, les éduquer, leur fournir une solide morale et la protection familiale. Attaquer l’institution familiale, en la méprisant ou en doutant de l’importance de son rôle, représente l’un des maux les plus dangereux de notre époque. 

Nous témoignons aussi de l’importance du réveil du sens religieux et de la nécessité de le raviver dans les cœurs des nouvelles générations, par l’éducation saine et l’adhésion aux valeurs morales et aux justes enseignements religieux, pour faire face aux tendances individualistes, égoïstes, conflictuelles, au radicalisme et à l’extrémisme aveugle sous toutes ses formes et ses manifestations.

Le premier et le plus important objectif des religions est celui de croire en Dieu, de l’honorer et d’appeler tous les hommes à croire que cet univers dépend d’un Dieu qui le gouverne, qu’il est le Créateur qui nous a modelés avec Sa Sagesse divine et nous a accordé le don de la vie pour le préserver. Un don que personne n’a le droit d’enlever, de menacer ou de manipuler à son gré ; au contraire, tous doivent préserver ce don de la vie depuis son commencement jusqu’à sa mort naturelle. C’est pourquoi nous condamnons toutes les pratiques qui menacent la vie comme les génocides, les actes terroristes, les déplacements forcés, le trafic d’organes humains, l’avortement et l’euthanasie et les politiques qui soutiennent tout cela.

De même nous déclarons – fermement – que les religions n’incitent jamais à la guerre et ne sollicitent pas des sentiments de haine, d’hostilité, d’extrémisme, ni n’invitent à la violence ou à l’effusion de sang. Ces malheurs sont le fruit de la déviation des enseignements religieux, de l’usage politique des religions et aussi des interprétations de groupes d’hommes de religion qui ont abusé – à certaines phases de l’histoire – de l’influence du sentiment religieux sur les cœurs des hommes pour les conduire à accomplir ce qui n’a rien à voir avec la vérité de la religion, à des fins politiques et économiques mondaines et aveugles. C’est pourquoi nous demandons à tous de cesser d’instrumentaliser les religions pour inciter à la haine, à la violence, à l’extrémisme et au fanatisme aveugle et de cesser d’utiliser le nom de Dieu pour justifier des actes d’homicide, d’exil, de terrorisme et d’oppression. Nous le demandons par notre foi commune en Dieu, qui n’a pas créé les hommes pour être tués ou pour s’affronter entre eux et ni non plus pour être torturés ou humiliés dans leurs vies et dans leurs existences. En effet, Dieu, le Tout-Puissant, n’a besoin d’être défendu par personne et ne veut pas que Son nom soit utilisé pour terroriser les gens.

Ce Document, en accord avec les précédents Documents Internationaux qui ont souligné l’importance du rôle des religions dans la construction de la paix mondiale, certifie ce qui suit :

- La forte conviction que les vrais enseignements des religions invitent à demeurer ancrés dans les valeurs de la paix ; à soutenir les valeurs de la connaissance réciproque, de la fraternité humaine et de la coexistence commune ; à rétablir la sagesse, la justice et la charité et à réveiller le sens de la religiosité chez les jeunes, pour défendre les nouvelles générations de la domination de la pensée matérialiste, du danger des politiques de l’avidité du profit effréné et de l’indifférence, basée sur la loi de la force et non sur la force de la loi.

- La liberté est un droit de toute personne : chacune jouit de la liberté de croyance, de pensée, d’expression et d’action. Le pluralisme et les diversités de religion, de couleur, de sexe, de race et de langue sont une sage volonté divine, par laquelle Dieu a créé les êtres humains. Cette Sagesse divine est l’origine dont découle le droit à la liberté de croyance et à la liberté d’être différents. C’est pourquoi on condamne le fait de contraindre les gens à adhérer à une certaine religion ou à une certaine culture, comme aussi le fait d’imposer un style de civilisation que les autres n’acceptent pas.

- La justice basée sur la miséricorde est le chemin à parcourir pour atteindre une vie décente à laquelle a droit tout être humain. 

- Le dialogue, la compréhension, la diffusion de la culture de la tolérance, de l’acceptation de l’autre et de la coexistence entre les êtres humains contribueraient notablement à réduire de nombreux problèmes économiques, sociaux, politiques et environnementaux qui assaillent une grande partie du genre humain. 

- Le dialogue entre les croyants consiste à se rencontrer dans l’énorme espace des valeurs spirituelles, humaines et sociales communes, et à investir cela dans la diffusion des plus hautes vertus morales, réclamées par les religions ; il consiste aussi à éviter les discussions inutiles.

- La protection des lieux de culte – temples, églises et mosquées – est un devoir garanti par les religions, par les valeurs humaines, par les lois et par les conventions internationales. Toute tentative d’attaquer les lieux de culte ou de les menacer par des attentats, des explosions ou des démolitions est une déviation des enseignements des religions, ainsi qu’une claire violation du droit international.

- Le terrorisme détestable qui menace la sécurité des personnes, aussi bien en Orient qu’en Occident, au Nord ou au Sud, répandant panique, terreur ou pessimisme n’est pas dû à la religion – même si les terroristes l’instrumentalisent – mais est dû à l’accumulation d’interprétations erronées des textes religieux, aux politiques de faim, de pauvreté, d’injustice, d’oppression, d’arrogance ; pour cela, il est nécessaire d’interrompre le soutien aux mouvements terroristes par la fourniture d’argent, d’armes, de plans ou de justifications, ainsi que par la couverture médiatique, et de considérer tout cela comme des crimes internationaux qui menacent la sécurité et la paix mondiale. Il faut condamner ce terrorisme sous toutes ses formes et ses manifestations.

- Le concept de citoyenneté se base sur l’égalité des droits et des devoirs à l’ombre de laquelle tous jouissent de la justice. C’est pourquoi il est nécessaire de s’engager à établir dans nos sociétés le concept de la pleine citoyenneté et à renoncer à l’usage discriminatoire du terme minorités, qui porte avec lui les germes du sentiment d’isolement et de l’infériorité ; il prépare le terrain aux hostilités et à la discorde et prive certains citoyens des conquêtes et des droits religieux et civils, en les discriminant.

- La relation entre Occident et Orient est une indiscutable et réciproque nécessité, qui ne peut pas être substituée ni non plus délaissée, afin que tous les deux puissent s’enrichir réciproquement de la civilisation de l’autre, par l’échange et le dialogue des cultures. L’Occident pourrait trouver dans la civilisation de l’Orient des remèdes pour certaines de ses maladies spirituelles et religieuses causées par la domination du matérialisme. Et l’Orient pourrait trouver dans la civilisation de l’Occident beaucoup d’éléments qui pourraient l’aider à se sauver de la faiblesse, de la division, du conflit et du déclin scientifique, technique et culturel. Il est important de prêter attention aux différences religieuses, culturelles et historiques qui sont une composante essentielle dans la formation de la personnalité, de la culture et de la civilisation orientale ; et il est important de consolider les droits humains généraux et communs, pour contribuer à garantir une vie digne pour tous les hommes en Orient et en Occident, en évitant l’usage de la politique de la double mesure.

- C’est une nécessité indispensable de reconnaître le droit de la femme à l’instruction, au travail, à l’exercice de ses droits politiques. En outre, on doit travailler à la libérer des pressions historiques et sociales contraires aux principes de sa foi et de sa dignité. Il est aussi nécessaire de la protéger de l’exploitation sexuelle et du fait de la traiter comme une marchandise ou un moyen de plaisir ou de profit économique. Pour cela, on doit cesser toutes les pratiques inhumaines et les coutumes courantes qui humilient la dignité de la femme et travailler à modifier les lois qui empêchent les femmes de jouir pleinement de leurs droits.

- La défense des droits fondamentaux des enfants à grandir dans un milieu familial, à l’alimentation, à l’éducation et à l’assistance est un devoir de la famille et de la société. Ces droits doivent être garantis et préservés, afin qu’ils ne manquent pas ni ne soient refusés à aucun enfant, en aucun endroit du monde. Il faut condamner toute pratique qui viole la dignité des enfants et leurs droits. Il est aussi important de veiller aux dangers auxquels ils sont exposés – spécialement dans le domaine digital – et de considérer comme un crime le trafic de leur innocence et toute violation de leur enfance.

- La protection des droits des personnes âgées, des faibles, des handicapés et des opprimés est une exigence religieuse et sociale qui doit être garantie et protégée par des législations rigoureuses et l’application des conventions internationales à cet égard. 

A cette fin, l’Eglise catholique et Al-Azhar, par leur coopération commune, déclarent et promettent de porter ce Document aux Autorités, aux Leaders influents, aux hommes de religion du monde entier, aux organisations régionales et internationales compétentes, aux organisations de la société civile, aux institutions religieuses et aux Leaders de la pensée ; et de s’engager à la diffusion des principes de cette Déclaration à tous les niveaux régionaux et internationaux, en préconisant de les traduire en politiques, en décisions, en textes législatifs, en programmes d’étude et matériaux de communication.

Al-Azhar et l’Eglise Catholique demandent que ce Document devienne objet de recherche et de réflexion dans toutes les écoles, dans les universités et dans les instituts d’éducation et de formation, afin de contribuer à créer de nouvelles générations qui portent le bien et la paix et défendent partout le droit des opprimés et des derniers.

En conclusion nous souhaitons que :

- cette Déclaration soit une invitation à la réconciliation et à la fraternité entre tous les croyants, ainsi qu’entre les croyants et les non croyants, et entre toutes les personnes de bonne volonté ;

- soit un appel à toute conscience vivante qui rejette la violence aberrante et l’extrémisme aveugle ; appel à qui aime les valeurs de tolérance et de fraternité, promues et encouragées par les religions ;

- soit un témoignage de la grandeur de la foi en Dieu qui unit les cœurs divisés et élève l’esprit humain ;

- soit un symbole de l’accolade entre Orient et Occident, entre Nord et Sud, et entre tous ceux qui croient que Dieu nous a créés pour nous connaître, pour coopérer entre nous et pour vivre comme des frères qui s’aiment.

Ceci est ce que nous espérons et cherchons à réaliser, dans le but d’atteindre une paix universelle dont puissent jouir tous les hommes en cette vie.

Abou Dabi, le 4 février 2019

 

Sa Sainteté 
Pape François
  Grand Imam d’Al-Azhar
Ahmad Al-Tayyeb

Publié dans Signes des temps

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Didier LEVY 17/02/2019 17:14

Sans doute gagne-t-on à équilibrer les commentaires (trop) favorables par la lecture de cet article de « Middle East Eye » (édition française) : ‘’Al-Azhar et le Vatican dressent un parallèle douteux entre « l’extrémisme athée » et l’intégrisme religieux" [https://www.middleeasteye.net/fr/opinion/al-azhar-et-le-vatican-dressent-un-parallele-douteux-entre-lextremisme-athee-et-lintegrisme]

Une "perle" que j'ajoute à celles pointées par l'auteur de l'article : "l’extrémisme athée et agnostique" : pour l'athéisme, il peut y en avoir de virulent (ou rendu virulent par la répression ou le mépris que lui oppose un cléricalisme), et il y en a eu qui se sont affirmés sur le mode totalitaire, avec tout ce que cela implique de pire dans le registre du tyrannique.
En revanche, un "extrémisme agnostique" n'a tout bonnement pas de sens. Imagine-t-on un doute bardé de certitudes ?
Il est vrai, aussi, que l'agnosticisme et le libre examen sont les deux libertés de l'esprit que les cléricatures redoutent le plus, et contre lesquelles le ciblage de leurs anathémisations a poussé et pousse les croyants au fanatisme. Ainsi, les efforts d'Al-Azhar pour faire criminaliser - encore davantage - l'incroyance en Egypte. Et plus largement, la longue durée des guerres de religion et des déchirements des sociétés sur fond confessionnel, ont-elles vraiment appris quelque chose ?
Ou les poussent, au minimum, à l'intolérance, et notamment, pour les pays vivant sous des législations ‘’avancées’’, sous la forme de la récusation de la laïcité de la loi.
Ainsi que ce fut le cas en France avec les "Manifs pour tous", où clergé et fidèles si nombreux à se mobiliser, oubliaient seulement que l'égalité contre laquelle ils partaient en croisade concernait le mariage civil. Une institution contractuelle dont la République ne se mêle que pour l'authentifier comme un libre choix et veiller au libre exercice des droits qui y sont attachés ...

Vulliet 17/02/2019 13:51

Comme le veut l’air du temps, ce document confond délibérément le matérialisme au sens philosophique avec le matérialisme au sens vulgaire. C’est «la domination de la pensée matérialiste» qui provoque des «maladies religieuses», ce sont les «philosophies matérialistes qui divinisent l’homme» et il faut «défendre les nouvelles générations de la domination de la pensée matérialiste». Alors que s’il est bien une philosophie qui n’est pas connue et quasiment interdite d’expression aujourd’hui dans nos sociétés c’est le matérialisme. Je livre à la réflexion des lecteurs cet extrait d’un livre paru il y a plus d’une vingtaine d’années :

«On peut juger […] de la difficulté à comprendre le matérialisme subtil de l’Inde en se tournant vers ce que l’on appelle aujourd’hui le “matérialisme” de la civilisation postindustrielle. Il est peu de condamnations publiques, en effet, qui ne soient plébiscitées avec une telle assurance et une telle naïveté à la fois. Que l’on ouvre un magazine ou un journal, que l’on consulte une revue philosophique ou religieuse, que l’on écoute les grandes ondes ou regarde le poste de télévision, il nous est notifié que la “crise” des valeurs occidentales trouve dans le matérialisme ambiant son facteur pathogène le plus dangereux. Heureusement, le retour claironné du spiritualisme va purifier l’Occident de ce germe nuisible et le rendre à son identité originelle, nul n’en doute. La preuve en est que les recherches de spiritualité se manifestent de tous côtés et que la philosophie elle-même se fait médiatique pour le bien public en annonçant le retour de la question du sens de la vie. Et pourtant, outre que ce programme regroupe un ensemble de personnes aux intentions fort diverses, il est regrettable d’avoir à constater que la démonstration du caractère prétendument matérialiste du monde occidental n’a toujours pas été fournie par les défenseurs des spiritualités vivantes. Et qu’elle ne risque pas non plus de voir le jour prochainement, pour trois raisons au moins […].

[…] il n’existe pas, aujourd’hui, une philosophie qui ait entrepris de construire une réfutation détaillée et informée de la théorie matérialiste, comme le fit en son temps celle de Bergson. Il faudrait pour cela abandonner les imprécations fumeuses pour l’analyse des arguments et leur confrontation avec les thèses adverses.

Soit, peut alors rétorquer le spiritualiste, il demeure que l’Occident adhère par tous ses pores à un matérialisme du corps, de la machine, de la matière et que cela le conduit à priver les hommes de la part spirituelle qui sommeille en chacun d’eux, d’où le réveil brutal en l’individu contemporain de la quête de sens contre la consommation de biens. À cela, on peut répondre la chose suivante. S’il est vrai que le matérialisme irrigue les artères de la société marchande, s’il est vrai que l’exploitation industrielle des matières premières rend possible la production de biens matériels, alors comment expliquer que, dans le même temps, la seule philosophie authentiquement matérialiste que la civilisation industrielle ait connue, à savoir le marxisme, perde tous droits d’exister publiquement, de se développer et de paraître même à l’enterrement dont elle a fait les frais. En outre, nul ne contestera que s’il existe un courant de pensée honni et passé aux oubliettes de l’histoire, il a pour nom le matérialisme de Marx, et non pas le spiritualisme. De sorte que l’accusation de “matérialiste” lancée à la face du monde doit démontrer ceci, à savoir que c’est la philosophie la plus dénigrée aujourd’hui par la société de consommation que l’on juge responsable des horreurs qui se déploient à sa surface. Dit autrement, le matérialisme représenterait à la fois le mouvement intellectuel que la société capitaliste combat le plus férocement et aussi ce qui l’alimente et la fait prospérer ouvertement. Comprenne qui pourra !

Enfin, quand l’anathème est lancé sur la folie matérialiste dont le monde industriel serait menacé, il est remarquable de constater combien la description des valeurs spiritualistes de secours reste vague. S’il paraît difficile de faire du matérialisme l’ennemi et le moteur à la fois de la civilisation occidentale en crise, on peut se demander quelle est la raison de cette confusion entretenue entre les valeurs de la société marchande et le matérialisme. À titre d’hypothèse, on peut avancer que la société a d’autant plus intérêt à stigmatiser le matérialisme des valeurs en crise qu’elle peut occulter le lien entre le développement socio-économique et la culture non matérialiste qui le supporte. En d’autres termes, il faudrait s’interroger sur les relations existantes entre des valeurs spiritualistes et la mutation que connaît aujourd’hui le monde industriel, ce qu’il est impossible de faire tant que l’on persistera à identifier la raison majeure des problèmes actuels avec le matérialisme. Du même coup, le spiritualisme, dispensé par le consensus politique et culturel d’expliquer sa participation à la dégradation sociale et matérielle, a beau jeu d’accuser son ennemi de tous les maux.» [1]

Armand Vulliet

P.-S. Pourquoi ce document négligé par les médias paraît-il (à croire que Paris-Match, Le Monde, La Vie ou Les Échos ne circulent que confidentiellement) et présenté comme «pourtant assurément un de ces “signes des temps” que le Seigneur nous a invités à scruter» n’a-t-il suscité jusqu’à présent aucun autre commentaire que les miens ? Je signale à tout hasard celui d’un intellectuel algérien qui vient de tomber aujourd’hui : https://www.middleeasteye.net/fr/opinion/al-azhar-et-le-vatican-dressent-un-parallele-douteux-entre-lextremisme-athee-et-lintegrisme Je ne saurais trop recommander de cet auteur le livre La Fabrique du musulman.

[1] Marc Ballanfat, Les Matérialistes dans l’Inde ancienne, L’Harmattan, 1997, p. 33-35.

Vulliet 15/02/2019 09:26

Sans surprise, le pape persiste et signe : l’avortement (ce meurtre en gants blancs commis par des mafieux) et l’euthanasie sont toujours mis sur le même plan que les génocides. Mais je m’en tiendrai au commentaire d’un seul passage : «Au nom de l’âme humaine innocente que Dieu a interdit de tuer, affirmant que quiconque tue une personne est comme s’il avait tué toute l’humanité et que quiconque en sauve une est comme s’il avait sauvé l’humanité entière.»

Après la tuerie de l’équipe de Charlie-Hebdo, j’ai écrit deux lettres à Siné Mensuel (qui ne m’a pas répondu). J’y disais entre autres :
Première lettre : «Dès la page de couverture [du numéro de février 2015], je lis : “Daesh : le réquisitoire d’un ancien Premier ministre algérien”. Cet article occupe deux pages. Il s’agit d’une interview de cet ex-ministre. Aucun commentaire n’est fait sur ses propos. Ou, plus exactement, il en est fait un par un dessin portant le titre: “L’islam ne permet pas qu’on tue” et montrant un terroriste musulman armé perplexe devant un Coran qu’il lit à l’envers. Je suppose donc que le terroriste est incapable de lire dans le Coran le texte du titre (ou son équivalent) qui y figure pourtant et que l’auteur du dessin se réfère en l’approuvant à ce passage de l’interview: “ceux qui ont ordonné et exécuté les attentats de Paris ne sauraient se revendiquer de l’islam qui affirme sans aucune ambiguïté qu’ʻassassiner un homme équivaut à assassiner l’humanité entièreʼ […] et qu’il n’y a ʻpas de contrainte en religionʼ (Le Coran, sourates 5 et 2)».
[…] Il ne suffisait pas […] d’accorder deux pleines pages à un homme politique plusieurs fois ministre et une fois Premier ministre. Il fallait prendre ses propos pour argent comptant alors qu’il ment comme un arracheur de dents en citant ces deux versets :
1° Il tronque le premier ; 2° Il donne au deuxième un sens qu’il n’a pas.
1er verset (5, 32): “quiconque tuerait une personne non coupable d’un meurtre ou d’une corruption sur la terre, c’est comme s’il avait tué tous les hommes”. Il est donc clair qu’on a le droit de tuer certaines personnes, celles coupables d’un meurtre ou d’une corruption sur la terre. Il suffit de lire la phrase en entier. Mais là où les choses s’aggravent, c’est que le verset qui suit, qui n’est pas cité, décrit dans le détail le sort réservé à ces personnes : “La récompense de ceux […] qui s’efforcent de semer la corruption sur la terre, c’est qu’ils soient tués, ou crucifiés, ou que soient coupées leur main et leur jambe opposées, ou qu’ils soient expulsés du pays.” Autrement dit, les terroristes ont appliqué à la lettre ce programme. Et comment un esprit doté du moindre bon sens, sans avoir lu le Coran, ne saurait-il pas que Mahomet ne pouvait pas avoir écrit ce qu’on lui fait dire? Il a lui-même sur les mains la mort d’au moins six cents Juifs!
2e verset (2, 256): “Nulle contrainte en religion!” “[…] la fameuse exclamation ʻpas de contrainte en religionʼ […] n’a jamais signifié ʻtoléranceʼ. Le verset lui-même ne fait référence qu’au droit des non-musulmans à embrasser l’islam sans qu’on les en empêche [je soulignais cette phrase]. Et c’est bien comme cela qu’il a toujours été compris, du moins dans l’ordre de la pratique.” [1]
Deuxième lettre (à Willis de Tunis ) : «Dans votre article sur le parti Ennahda paru dans le Siné Mensuel d’avril 2015, vous citez plusieurs déclarations de ce parti toutes aussi édifiantes l’une que l’autre en terminant par celle-ci : “J’aurais pu vous énumérer bien d’autres appels à la violence, comme ceux d’un député islamiste qui promettait aux manifestants opposants, lors d’une allocution en pleine assemblée, d’être tués, crucifiés, qu’on leur coupe les mains, les jambes ou qu’ils soient expulsés du pays”.
Très curieusement, vous donnez sans plus comme auteur de cette déclaration “Sadok Chourou, élu d’Ennahda, 2012”. Or ce monsieur que vous présentez donc comme un exemple parfait de boutefeu sanguinaire ne fait que citer, littéralement, un passage du verset 33 de la sourate 5 du Coran : “La récompense de ceux qui font la guerre contre Allah et Son messager, et qui s’efforcent de semer la corruption sur la terre, c’est qu’ils soient tués, ou crucifiés, ou que soient coupées leur main et leur jambe opposées, ou qu’ils soient expulsés du pays. Ce sera pour eux l’ignominie ici-bas ; et, dans l’au-delà, il y aura pour eux un énorme châtiment”.
Dans le numéro de février 2015, Sid Ahmed Ghozali affirmait sans broncher : “ceux qui ont ordonné et exécuté les attentats de Paris ne sauraient se revendiquer de l’islam qui affirme sans aucune ambiguïté qu’ʻassassiner un homme équivaut à assassiner l’humanité entièreʼ”. Or ce passage était tronqué et, s’il avait été donné en entier, aurait au contraire montré que les meurtriers de l’équipe de Charlie Hebdo n’avaient fait que l’appliquer à la lettre : “quiconque tuerait une personne non coupable d’un meurtre ou d’une corruption sur la terre, c’est comme s’il avait tué tous les hommes” (5, 32).
Il se trouve que le passage cité par Sadok Chourou, et qui, lui, l’est intégralement, est celui qui suit le passage cité de façon tronquée par Sid Ahmed Ghozali, qu’il ne fait qu’expliciter. Le verset 33 ne fait que répéter en le développant le verset 32. »


J’ai creusé la question et je me suis rendu compte que c’était encore bien pire. Le verset 32 commence ainsi (traduction de Blachère) : «C’est à cause de ce crime [celui d’Abel par Caïn] que nous décrétâmes, pour les Fils d’Israël, que quiconque tuerait une personne», etc. Cette injonction adressée aux juifs ne figure pas dans le Tanakh, mais exprime la réflexion d’un rabbin dans la Mishna (traité Sanhédrin 4:5, repris dans le Talmud, Kiddushin par. 1) et, en plus, ne parle pas du meurtre d’un homme en général mais du meurtre d’un juif [2]. Traduction exacte: «Quiconque détruit une seule âme israélite est considéré par l’Écriture comme s’il avait détruit un monde entier. Et quiconque sauve une seule âme israélite est considéré par l’Écriture comme s’il avait sauvé un monde entier.» [3]


En reprenant ce mensonge dès le début de sa déclaration commune avec le grand imam d’Al-Azhar, le pape ment donc lui aussi, sciemment, comme tout homme de pouvoir. Il ne peut pas ne pas savoir qu’il ment : l’Église possède des spécialistes dans tous les domaines et les hébraïsants et coranologues savent parfaitement de quoi il retourne. Abdullah al-Qasimi doit se retourner dans sa tombe et Hamed Abdel-Samad appréciera la fraternité du grand imam. Quant aux enfants égyptiens excisés par leur milieu familial, ils goûteront à sa juste valeur la condamnation de toute pratique violant leur dignité d’enfants, les égyptiennes celle des pressions historiques et sociales contraires à leur dignité et les athées égyptiens seront enchantés de savoir qu’ils sont traités par Al-Azhhar exactement de la même façon que les intégristes religieux.


Adonis doit faire des cauchemars.


Armand Vulliet

P. S. : Pourquoi une photo, digne de la presse people, en en-tête de ce texte ? Les Actes d’un colloque auquel j’avais participé allaient être publiés et il était prévu que chaque communication soit précédée de la photo de l’auteur. Je m’y suis opposé au motif qu’un texte devait être jugé par lui-même et j’ai obtenu gain de cause. Ne céderiez-vous pas à l’idolâtrie ?



[1] Dominique Urvoy, Les Penseurs libres dans l’Islam classique, Paris, Albin Michel, 1996, p. 24-25.
[2] Contrairement à ce que prétend l’État d’Israël quand il décerne aux «justes des nations» à Yad Vashem une médaille en argent où est gravé «Qui a sauvé une vie a sauvé le monde». Voir l’article «Hasidé oummot ha-olam» dans le Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, Robert Laffont, 1996, p. 433.
[3] Voir Jean Soler, L’Invention du monothéisme, Éditions de Fallois, 2002, p. 215.