Pas d’alternative à la politique de réformes ? J’ai l’impression de rêver tout debout !

Publié le par Garrigues et Sentiers

En réponse à l'article de Robert Kaufmann Il n’y a pas d’alternative à la politique de réforme

De même que René Guyon s’était posé la question de savoir si le Nouveau Testament n’était pas qu’un copié-collé de l’Ancien, je me demande si votre texte n’est pas qu’un copié-collé du programme macronien. On peut le résumer ainsi : circulez ! y a rien à voir ! et : l’adaptation ou la mort (marche ou crève : “c'est à nous de nous adapter à ce monde en rapide évolution”, monde que vous définissez vous-même comme celui de “la surproduction dans un marché ouvert et d’une concurrence féroce”). Tous les poncifs débités par les hommes politiques y sont : la faillite des “idéologies [1] utopiques et fumeuses des XVIII-XIXsiècles” et des régimes “communistes”, l’incompétence du peuple, pour ne pas dire de la populace (des “braillards” : pourquoi pas la racaille ?), la compétence et la bienveillance des experts qui ne veulent que notre bonheur (“Demander au peuple d'arbitrer sur des dispositions économiques sur lesquelles les plus grands experts économiques débattent en fonction du bien commun n'a pas de sens”) [2] et la mondialisation heureuse (elle “nous a obligés à partager les richesses avec les plus pauvres”).

J’ai l’impression de rêver tout debout. Tout est manifestement pour le mieux dans le meilleur des mondes. En fait, il y a d’un côté des hommes dévoués au bien commun et qui sont les seuls compétents et intègres (les politiques et les experts) et de l’autre une multitude ignare qui ne sait pas de quoi elle parle et qui en plus joue souvent la comédie de la pauvreté (pourquoi comparer la condition des gilets jaunes avec celle des Malgaches ? pour trouver plus pauvre que soi, il suffit de faire cent mètres dans la rue ; mais peut-être que nos clochards ne connaissent pas leur bonheur, ils vivent dans un pays « riche » et devraient comparer leur condition avec celle des pays les plus pauvres, de même que les Noirs américains devraient comparer la leur avec celle des Soudanais ?). 

Si des pays entiers vivent dans la misère et si, dans les pays dits “riches”, des révoltes éclatent un peu partout car le malaise est généralisé, l’idéologie néolibérale n’y est pour rien et les hommes politiques sont peut-être maladroits, peut-être trop mous dans leurs réformes, communiquent peut-être mal et manquent de pédagogie, mais ils sont pleins de bonne volonté et il faut leur donner du temps et les laisser faire. Là nous sommes dans le réel (au XXIsiècle) et pas dans l’utopie (aux XVIIIe-XIXsiècles) et ses effets (les régimes “communistes” du XXsiècle). Le capitalisme et l’idéologie qui va avec, eux, n’ont aucun effet. Si le monde va vers sa destruction, c’est d’abord et avant tout à cause de la plèbe ignare qui ne sait pas où elle a mal et qui fait tout simplement un caca nerveux comme d’habitude au lieu de laisser ses bons maîtres s’occuper de tout. Ce “monde en rapide évolution” du XXIsiècle auquel nous devons nous adapter coûte que coûte s’est créé tout seul, “naturellement”. 

S’y opposer, c’est s’opposer au réel (le capitalisme, qui ne relève pas d’une idéologie et ne produit rien), sombrer dans l’utopie (le “communisme”, ou l’idéologie incarnée) et insulter les braves bergers au pouvoir qui à l’évidence distribuent les richesses. Et de même que de faux pauvres devraient comparer leur condition à l’existence des miséreux, il existe de faux riches qui ne gagnent que quelques dizaines de milliers d’euros par mois, qu’on attaque injustement et qu’on devrait mettre en parallèle avec les vrais riches (un Ronaldo par exemple, qui gagne plus que ça en un seul jour). D’ailleurs, pourquoi critiquer les vrais riches ? Ne partagent-ils pas leurs richesses en faisant des dons conformément à la doctrine sociale de l’Église et à son principe de subsidiarité adopté par l’Union européenne ? [3] Et les bons patrons n’existent-ils pas ? les cadres et dirigeants du MCC ne partagent-ils pas l’Évangile pour contribuer à l’avènement d’une société plus juste ?

J’ai été ouvrier trois ans. J’ai créé une section syndicale dans une usine qui n’avait même pas fait grève en mai 68 (les ouvriers travaillaient toutes portes closes). Représentant syndical au comité d’entreprise (je n’y ai participé qu’une fois), la seule chose que j’ai demandée (et obtenue), c’est que les deux ouvriers qui gagnaient moins que moi (ils étaient OS 2) passent à la catégorie supérieure (OS 3, comme moi). Pendant ma vie active, j’ai toujours considéré comme règle d’or, sur mon lieu de travail, que personne ne devait gagner moins que moi. 

Facteur par la suite, je suis resté simple facteur jusqu’à ma retraite. J’ai toujours refusé de “monter en grade” par principe : le refus de parvenir (ce précepte “utopique” qui était le mot d’ordre de la CGT à l’origine). Je suis passé en conseil de discipline une fois et j’ai écopé d’une peine de suspension d’un an. Je me souviendrai toujours de ce jour-là. Je suis sorti du conseil de discipline dans un état de sérénité tel que je n’en ai jamais connu. J’avais en tout et pour tout devant moi tout juste de quoi tenir un mois et je ne savais pas comment j’allais subsister pendant un an, mais je n’y pensais pas : j’avais fait ce qu’il fallait. Le Détap (directeur d’établissement principal) du bureau de poste où je travaillais, celui qui provoqua mon passage en conseil de discipline, était un chrétien “social” et pratiquant. C’était un “bon dirigeant”, auquel les syndicats ont rendu hommage lors de son pot de départ à sa mutation (c’est-à-dire, comme d’habitude, après une restructuration réussie avec suppression d’emplois). 

Lors de mon premier travail (j’étais pion), je me suis retrouvé par la force des choses commissaire paritaire des MI-SE (maîtres d’internat-surveillants d’externat). Je n’oublierai non plus jamais cette expérience : je sortais de chaque séance de commission paritaire avec l’envie de vomir. La parité, je crois savoir ce que ça veut dire dans la bouche des pouvoirs.

Si je dis tout cela, c’est parce que, fils d’ouvrière et petit-fils de couturière, je me considère comme un prolétaire et que je n’accepterai jamais qu’on écrive que les gens d’en bas ne comprennent rien aux tenants et aboutissants de leur société et au fonctionnement des institutions. J’estime en savoir, ou ne pas savoir, autant que n’importe qui sur le sujet (la moindre phrase de Macron montre une ignorance abyssale de la condition des gens du commun et pue le mépris de classe). Si je ne sais pas, je peux apprendre. Le politique ne relève d’aucune compétence particulière. Le prétendre relève d’une idéologie (et on sait laquelle). Les citoyens le sont tous, ou aucun n’existe. 

Ce qui se passe avec les gilets jaunes et qui est capital, c’est que les gens sortent de chez eux, se rencontrent et se parlent (comme en mai 68), comme le rappelle Étienne Chouard, qui répond aussi à l’argument que la masse ne s’intéresse pas aux détails du fonctionnement d’une société comme les hommes politiques et les économistes en posant la question du pourquoi. [4] En 2005, lors du référendum sur la Constitution européenne, les “gens d’en bas” qui ont voté “non” à la consternation générale des politiques et de la majorité des médias avaient épluché la question dans le détail et voté en toute connaissance de cause. Trois ans plus tard, les parlementaires se sont royalement assis sur cette volonté populaire dont ils sont paraît-il l’émanation, comme ils l’avaient fait auparavant, quasiment tout de suite, après l’abandon du plan Juppé de réforme de la Sécurité sociale, lui aussi rejeté par la majorité de la population à la consternation générale des médias et des intellectuels qui l’avaient concocté : le gouvernement a mis en place l’autorisation de la réforme de la Sécurité sociale par ordonnances. Le peuple n’est souverain que lorsqu’il est aux ordres.

Vous posez à juste titre la question : “ʻpourquoiʼ depuis près de 40 ans, Gauche, Droite, Centre, à tour de rôle au pouvoir, avec des sensibilités différentes, ont mené la même politique de réformes afin d'adapter le pays au monde en mutation ?” Oui, pourquoi ? La réponse que vous donnez n’est peut-être pas parole d’Évangile. On peut en donner une tout autre : parce que ce “monde en mutation”, c’est le leur, celui qu’ils ont créé, ou ont laissé se mettre en place, et sans lequel ils n’existeraient plus. Eux, ils n’ont pas besoin de s’y “adapter”. Ils baignent dedans comme la sardine dans l’huile. Il y a plus de cinquante ans, en dénonçant L’illusion politique (Robert Laffont, 1965), Jacques Ellul avait sans doute lui aussi oublié de se poser votre question.

Enfin, un commentaire sur un des poncifs que vous citez : “Les faits sont têtus”. Ce truisme, typique d’un homme politique (un gueux serait incapable d’y penser tout seul), comme d’habitude ne signifie rien énoncé par un homme politique : de quels faits s’agit-il ? Et contrairement à ce que semble impliquer pour vous cette évidence on peut en tirer des conclusions différentes. Il paraît que les bons arbres ne donnent pas de mauvais fruits.

Je ne me fais aucune illusion sur la possibilité d’un changement radical qui enrayerait le désastre en cours. Mais je suis absolument sûr d’une chose : votre “solution” ne fera que le précipiter. Chantal Jouanno elle-même a dénoncé sur LCI le 25/01/2019 le “grand débat national” comme une imposture, n’y voyant qu’une opération de communication et une consultation où les jeux sont joués d’avance puisque seul le gouvernement choisit les questions.


Armand Vulliet
 

[1] Benoît XVI aux jeunes catholiques des JMJC durant la veillée du samedi 20 août 2005 : “Ce ne sont pas les idéologies qui sauvent le monde. […] C’est seulement de Dieu que vient la véritable révolution, le changement décisif du monde.”

[2] Il est bien connu que les économistes sont tous du même avis sur les solutions à apporter aux problèmes sociaux à la différence de tout un chacun. Et pourquoi le théoricien de l’économie distributive Jacques Duboin, qui était un homme politique au départ, et un économiste reconnu, en est-il arrivé à renoncer à son poste de député et à abandonner le terrain politique ? Utopiste incurable ? incompétent notoire ?

[3] Et pour cause : ce principe ne connaît pas l’antagonisme de classes, mais uniquement des “partenaires sociaux”, formule corporatiste et non pas démocratique magistralement appliquée par Pétain (entre autres) avec le statut des syndicats, qui est celui d’aujourd’hui. Encyclique Centesimus Annus de Jean-Paul II (1991) commémorant le centenaire de Rerum Novarum : certes, sous le libéralisme, “pour les pauvres, s’est ajoutée à la pénurie de biens matériels celle du savoir et des connaissances qui les empêche de sortir de leur état d’humiliante subordination” (IV, 33), mais “Il convient de respecter également le principe de subsidiarité” (V, 48) et “il semble que, à l’intérieur de chaque pays, comme dans les rapports internationaux, le marché libre soit l’instrument le plus approprié pour répartir les ressources et répondre efficacement aux besoins” (IV, 34), aussi “L’Église reconnaît le rôle pertinent du profit comme indicateur du bon fonctionnement de l’entreprise” (IV, 35).

[4] https://www.agoravox.tv/tribune-libre/article/macron-est-un-gredin-un-voleur-un-79913 Il rappelle aussi une distinction essentielle qu’on ne fait jamais : le peuple élit un président et des députés, mais il ne vote pas. Une fois élus, c’est le gouvernement qui vote les lois, que les électeurs n’ont qu’à accepter telles quelles sans avoir leur mot à dire.

Publié dans Réflexions en chemin

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Françoisjean 06/02/2019 01:54

Entre la rédaction de votre article du 29 janvier 2019 et mon post du 02/02/2019, il y avait des posts intercalés dont l’ordre a été bousculé. Je suis intervenu le 02/02/2019. Il ne m’est jamais venu à l’idée de diriger ce post contre quiconque. Je suis tout à fait désolé que vous ayez cru qu’il était dirigé contre vous. Vous n’avez donc pas à vous justifier de quoi que ce soit, et si ma phraséologie vous a donné à penser le contraire, je vous prie de bien vouloir m’en excuser. Je vais essayer d’être plus clair. J’ai eu l’’occasion d’échanger une fois avec un « GJ », j’ai essayé de suivre le verbiage médiatique, j’ai assisté à un « débat » local et vais probablement en suivre un autre. L’idée générale que j’en tire est une addiction personnalisée mais souvent désincarnée à une norme. Chacun défendant la norme à laquelle il ou elle adhère, de façon plus ou moins passionnée, voire virulente. Nous assistons à un dialogue de sourd, en fait constitué de la juxtaposition de multiples monologues. Cette attitude de soumission à la norme rend tout consensus difficile à élaborer voire à atteindre. Cela rend la gestion de la res publica quasiment impossible et induit à des confrontations impossibles à contrôler. Il me semble, à tort ou à raison que, non replacée dans son contexte, une idée quelle qu’elle soit ne peut avoir un effet sur la vie réelle. Permettez-moi de reprendre l’idée développée par Luc Ferry, qui, entre parenthèse, dans ce livre, ne se définit absolument pas comme « très chrétien et très aimant » : « …ce qui compte sur le plan moral, ce n’est plus ce qu’on a reçu au départ, mais ce qu’on en fait… ». Et j’ajoute que la dissymétrie flagrante dans la distribution des « talents » dans la vraie vie rend tout à fait obsolète une répartition égalitaire de l’aide proposée, ou imposée à chacun. (il est connu que tous les ayant-droit ne réclament pas, pour diverses raisons leur RSA). Cela ne peut qu’exalter la révolte de celui qui se sent ainsi méprisé, non écouté, voire jaloux de ses voisins (avec toutes ses conséquences). J’insiste, vouloir imposer contre vents et marées ces normes conduit à l’établissement de normes législatives contre natures et induit frustrations, désespoirs et violences. De même les normes sur le mariage, la sexualité, la famille, les enfants, normes qui ont eu leur heure de gloire, et qui sont actuellement désincarnées de la vie réelle, conduisent aux mêmes frustrations. Nous pourrions multiplier les exemples à l’infini…Ne me faites pas dire qu’il suffit de supprimer ces maudites normes pour atteindre le nirvana, quoiqu’il est évident que chacun rêve de supprimer celles qui les gênent et de conserver celles qui l’arrangent contre autrui : Il me semble que rien n’a été changé depuis la nuit du 4 aôut 1792, au cours de laquelle les révolutionnaires ont aboli les privilèges des autres.. D’ailleurs, lorsque vous demandez à un jeune de définir ce qu’est la liberté, il vous répondra « être libéré de toutes contraintes »…y compris celles de l’autorité…«faire ce que je veux »…Je me demande si tel n’est pas là le nœud du problème induit par cette révolte sans précédent et de l’errance consécutive dans la réponse de la société qui nous soumet tous à de multiples règles parfois contradictoires

Vulliet 08/02/2019 18:50

Je vous remercie de me faire savoir que votre post n’était pas dirigé contre moi en particulier. Et au temps pour moi: effectivement Luc Ferry n’est pas chrétien. J’ai lu LA TENTATION DU CHRISTIANISME il y a plusieurs années et je ne me souvenais que de la conclusion de Ferry, à savoir que le christianisme l’avait emporté parce que sa promesse de salut était bien supérieure à celle du salut philosophique. Mais Ferry n’y croit pas, précisément au motif qu’elle est trop belle pour être vraie. Il faut dire que des "philosophes" qui occupent des postes politiques ou qui interviennent dans des séminaires d’entreprise (autre exemple : François Julien) ne m’intéressent pas (à la différence d’un Jean François Billeter ou d’un Jacques Bouveresse, qui constate à juste titre que les "penseurs" d’aujourd’hui, les "Luc Ferry, Comte-Sponville, Finkielkraut", "sont devenus des obligés du pouvoir").

Je suis tout à fait d’accord avec vous sur la question de la liberté. Je me suis fait traiter plus d’une fois d’"anarchiste" dans ma vie professionnelle, terme que je n’ai jamais employé et revendiqué, et cette étiquette suffisait à me déconsidérer à jamais puisque l’anarchiste, pour ces gens-là, se définit justement comme celui qui rejette toute contrainte et prétend faire ce qu’il veut sans tenir compte des autres. Dans son article "Avançons, lentement, dans les réformes… mais gardons-nous de reculer!", Robert Kaufmann porte contre moi la même accusation (voir son avant-dernier paragraphe). Je signale dans ma réponse que j’avais fait deux réponses détaillées, qui n’ont pas été publiées, à sa réponse à mon article "Les croyants eux-mêmes ne croient en rien". Dans la première, je répondais à son objection : "Auschwitz… ʻOù était Dieu à Auschwitz?ʼ… Vieille querelle sans aucun sens entre croyants et non-croyants. Hypocrisie des non-croyants puisque Dieu n’existe pas. Pour les croyants, ils se souviennent du cadeau de Dieu à l’animal humain : la liberté… le LIBRE ARBITRE… la capacité à maîtriser ses instincts primaires…Il a confié à l’Homme la gestion du Monde; il est donc seul responsable de ses actes… Si Dieu était à Auschwitz, il était DANS les martyres de l’idéologie athée des Nazis." : "À propos de la liberté : ʻ[…] la thèse même selon laquelle la liberté enveloppe la possibilité du mal est on ne peut plus contestable. La liberté que le chrétien accorde à Dieu n’implique d’aucune façon la possibilité du mal: donc ce qui implique la possibilité du mal, ce n’est pas la liberté COMME TELLE. Est-ce la liberté FINIE (humaine)? Mais la liberté et la capacité de mal sont évidemment EN RELATION INVERSE. Non seulement il y a des degrés de liberté, mais devenir PLUS LIBRE, c’est devenir MOINS CAPABLE de mal. À la limite, le sage (Socrate si l’on veut) a perdu jusqu’à la CAPACITÉ de mal faire. D’où vient cela? C’est que l’homme, étant un être raisonnable, peut faire un usage RAISONNABLE de sa liberté. Une telle liberté raisonnable est la vraie liberté, et pourtant elle n’est plus capable de mal. Dire que la liberté ne va pas sans le mal, c’est ne pas tenir compte d’un élément essentiel: la raison (la liberté est supposée nécessairement irrationnelle).[1]" Inutile donc de dire que je n’ai jamais considéré la liberté comme une absence de toute contrainte et de toute responsabilité, ce qu’en plus je trouve parfaitement dénué de sens. Je me demande bien où monsieur Kaufmann a pu trouver dans l’histoire humaine des exemples d’un tel comportement au niveau d’une société ou même au niveau individuel. Cette menace du chaos me semble fantasmatique.


Armand Vulliet

[1] Marcel Conche, "Sur le devoir d’incroyance", in RAISON PRÉSENTE n° 10, 2e trim. 1969, p. 122-123.

francoisjean 02/02/2019 01:22

Je suis toujours sidéré par ce genre de démonstration. Non pas qu’elles ne soient pas pertinentes, mais parce qu’elles prétendent, toutes, bien que résultant de convictions tout à fait honorables, dicter à l’homme sa conduite sans tenir compte de l’Homme. Ce qui le déresponsabilise totalement, puisque son seul choix est d’obéir. Cela me fait penser à une histoire que me racontait ma maman : Un brave homme entreprend de faire traverser la rue à un l’aveugle, qui n’avait pas eu l’intention de le faire ! Certes, je suis bien conscient que ma liberté s’arrête où commence celle de mon voisin….On nous dit qu’aimer, c’est donner sa vie pour ceux qu’on aime…en se basant sur le Christ qui a donné Sa Vie pour nous. Qu’importe cette belle idée si elle n’interpelle pas l’homme de la rue. Celui-ci me paraît plus préoccuper de sa fin de mois que d’élans amoureux d’autant moins attractifs qu’ils sont réglementés. Il est bien plus passionnant de transgresser, sous diverses prétextes les lois édictées par le législateur : Avez-vous remarqué la discordance existante entre les débats passionnés, aussi multiples que variés sur la contraception et le nombre de sujet « qui font l’amour sans s’en préoccuper », aussi bien dans les différents films qui parlent « d’amour » que dans la vraie vie, au point que cela est devenu un sujet de moralistes en mal de sujet. Et si c’était l’inverse, si aimer, c’était accepter que quelqu’un donne sa vie pour nous ? Que nous soyons en état de manque de l’autre, de l’Autre, et réciproquement. Mais, vous pensez sans doute que je m’égare dans l’utopie…peut-être, peut-être pas ? Le père noël m’a apporté le livre de Luc Ferry et Lucien Jerphagnon : « la tentation du christianisme ». Je suis sensible à l’interprétation de la parabole des talents : « …ce qui compte sur le plan moral, ce n’est plus ce qu’on a reçu au départ, mais ce qu’on en fait… » écrit Luc Ferry (page 100 de mon édition Grasset).La dissymétrie flagrante dans la distribution des « talents » dans ce texte ainsi que dans la vraie vie, rend tout à fait obsolète une répartition égalitaire de l’aide proposée, ou imposée à chacun et ne peut qu’exalter la révolte de celui qui se sent ainsi méprisé, non écouté, voire jaloux de ses voisins (avec toutes ses conséquences).
« …Une femme pauvre m'a dit ces mots que j'ai retenus : " La plus grande douleur des pauvres, c'est que personne n'a besoin de leur amitié. On vient chez nous quand on est crevé, on s'assoit sur le coin d'une chaise, on dépose de quoi poursuivre notre misère quelques jours, et puis on s'en va tranquillement à Chamonix ou sur la Côte d'Azur. Mais personne ne croit que nous, les pauvres, nous avons quelque chose à donner. Nous sommes simplement un organisme qui bouffe, - et voilà ! Si on nous donne à manger, à la dernière extrémité, on est quitte. Personne n'imagine que nous aussi, nous éprouvons le besoin de donner. Personne ne croit à notre dignité et c'est cela notre plus grande blessure. "
« Et cette femme, qui avait perdu un fils, qui l'avait retrouvé pendu en revenant de la Messe, mais c'était trop tard pour le secourir, qui avait vu un autre de ses fils aller en prison, qui ne pouvait donner que de la mauvaise nourriture à ses enfants parce qu'elle n'avait pas de quoi en payer de meilleure, considérait que la plus grande épreuve de sa vie, c'était ce mépris de la dignité en elle, ce mépris de ceux qui la secouraient et qui ne croyaient pas qu'elle était capable d'une amitié généreuse et gratuite… »
(In-Conférence donnée à Londres au Centre Charles Péguy, le 16 février 1964. La répartition des biens terrestres dans une vue personnaliste de la propriété. Maurice Zundel)

Vulliet 05/02/2019 12:15

J’avoue être fatigué de devoir constamment me justifier. Voilà maintenant que je prétends "dicter à l’homme sa conduite" et que je "le déresponsabilise […] totalement, puisque son seul choix est d’obéir". Que faut-il que je fasse pour convaincre du contraire ceux qui pensent ainsi? D’autant que je n’ai strictement rien compris à ces histoires d’aveugle, d’élans amoureux et de contraception. Sur la « morale » du très chrétien et très aimant Luc Ferry, voir les remarques de Marc Durand dans son excellent article "Peuple ou élite?".

Pierre Locher 30/01/2019 18:29

Le débat entre Robert Kaufmann et Armand Vulliet ressort de l’éternel (presque) conflit entre réformistes et révolutionnaires. Je ne trancherai pas, sauf à citer la phrase humoristique (je ne sais plus de qui) : « Quand j'étais jeune, je n'étais pas pressé, j'étais révolutionnaire, maintenant que j'ai pris de l'âge, je suis pressé, je suis devenu réformiste ». Mais là n'est pas mon propos, je voudrais rebondir sur le texte d'Armand Vulliet avec quelques questions, sachant que je ne suis pas forcément d'accord avec Robert Kaufmann, des discussions antérieures l’ayant montré.

Armand Vulliet, on apprend beaucoup de votre parcours professionnel riche d'engagements et de combats, où vous avez montré votre sens de la solidarité. Vous nous dévoilez aussi une partie de ceux qui ont fait ce que vous êtes, vos ascendants. Mais vous nous en dites trop ou...pas assez. On peut être fier de son ascendance par les femmes (cognatique disent les généalogistes), je le comprends très bien, mais pourquoi passer sous silence le métier du père ou des grand-pères ? Ne peut-on être fier du métier de ses ancêtres masculins, même s'ils ne sont pas prolétaires ?

Justement, à propos de prolétaires, pensez-vous que la majorité des gilets jaunes que vous défendez soient vraiment des prolétaires ? Souvent une maison (peut-être en accès à la propriété), deux voitures (à cause de l'éloignement du lieu de travail), un revenu moyen dans ...la moyenne nationale, tout çà en fait-il des prolétaires ?

Connaissez-vous le nombre d'exclus en France ? Chômeurs, RSA, bénéficiaires de minima sociaux, etc. ? Sans parler des immigrés sans permis de séjour (ou en attente sans possibilité de travail), des rescapés de la traversée de la Méditerranée (je vous recommande Philippe Claudel : L'Archipel du chien), de ceux qui s'entassent dans les cités HLM de nos banlieues  ? A ce propos, combien de gilets jaunes dans le département de la Seine-Saint-Denis (93) ?

Vous écrivez : « Les gens sortent de chez eux, se rencontrent et se parlent... » « Les gens », combien sont-ils ? 300 000, 400 000 ? Par comparaison, combien de personnes étaient dans la rue après les attentats de Charlie-Hebdo et de l'hyper casher ?

Parlons de Mr Étienne Chouard que vous citez en exemple. Vous connaissez les gens qu'il fréquente ? Alain Soral, cela vous dit quelque chose ? Vous savez quels régimes politiques et quels présidents Monsieur Chouard admire ? avec qui il intervient dans certaines réunions ? Je ne parlerai pas du très contestable et contesté site d'AgoraVox mentionné en référence.

Autres questions qui devraient interpeller toute personne attachée à la démocratie. Pourquoi tout gilet jaune qui se sent un peu responsable de l'avenir (et d'un débouché au mouvement) est immédiatement menacé de mort par une partie des autres ? Sans parler de l'incendie d'une préfecture et autres démonstrations « citoyennes » comme le saccage d'un monument patrimoine national ou d'une sculpture symbole de la République. Cela relève-t-il de l'intelligence collective dont on nous rebat les oreilles ?

Je suppose que vous n'êtes pas un fan des multinationales et autres GAFA ? Quel rôle, selon vous, joue Facebook dans cette mobilisation ? Il n'y aurait pas de chefs à ce mouvement, mais qui manipule qui avec ces magnifiques jouets que sont les réseaux dits sociaux ?

Vous écrivez : « Je ne me fais aucune illusion sur la possibilité d’un changement radical ... », en prétextant que tout est joué d'avance. Êtes-vous allé sur le site du grand débat ? Avez-vous lu les questions, interrogations, propositions, voire interpellations qui sortent du cadre préalablement établi ? Avez-vous assisté à des débats locaux ? A défaut avez-vous initié, avec quelques connaissances, un débat local ?

Dernière question et peut-être la plus importante : souhaitez-vous vraiment que les choses changent ?

A vous lire.

Vulliet 01/02/2019 00:26

Je précise un passage de ma première réponse. Quand j'ai écrit: "Non, les gilets jaunes ne sont pas des prolétaires", j'employais le mot "prolétaire" dans la sens d'"ouvrier". Dans le sens marxiste le mot "prolétariat" ne signifie pas strictement la "classe ouvrière" mais se définit en opposition à la notion de "bourgeoisie". Il "se recrute dans toutes les couches de la population" (Marx-Engels, Œuvres I, Bibliothèque de la Pléiade, 1967, p.169). « Par prolétaire, au sens économique, il faut entendre le travailleur salarié qui produit du capital et le met en valeur. » (Marx, Œuvres I, Bibliothèque de la Pléiade, 1967, p.1123.) Dans ce sens-là, oui, les gilets jaunes sont des prolétaires.

Vulliet 31/01/2019 14:38

Si je n’ai pas parlé de mon père, ce n’est pas pour le passer sous silence, mais tout simplement parce qu’il était séparé de ma mère, que je ne l’ai quasiment pas connu (il est mort à 42 ans et il tenait un magasin de photographie) et que j’ai été élevé par ma mère et ma grand-mère. Ma grand-mère surtout : ma mère, ouvrière, pour faire bouillir la marmite faisait des ménages après ses heures d’usine et les vendanges pendant ses vacances. Aucun rapport avec une quelconque fierté de mon ascendance par les femmes ou du métier de mes ancêtres. Il se trouve que ma mère était ouvrière et ma grand-mère couturière à la retraite, c’est tout, et je le dis pour montrer de quel milieu social je viens (j’estime cela capital, de même que, et surtout, de savoir quelle est la position sociale de celui qui parle). Sur cette question des ancêtres, j’avais fait une longue réponse à l’article de Marc Durand “Toussaint : raconter des histoires” qui n’a pas été publiée. Si elle l’avait été, vous ne vous seriez jamais posé ce genre de questions. (Je peux vous l’envoyer si vous me contactez.)

Non, les gilets jaunes ne sont pas des prolétaires : je ne l’ai jamais prétendu. Et alors? Lors des grèves de 1995, les grévistes étaient des fonctionnaires (moi-même : facteur). Les travailleurs du privé ne pouvaient pas se permettre de faire grève (s’il n’y a pas de gilets jaunes dans la Seine-Saint-Denis, pourquoi, à votre avis? combien de ses habitants, s’ils en ont un, ont-ils un travail où ils peuvent se permettre de protester?). La grève était-elle condamnable pour autant? Et je ne “défends” pas les gilets jaunes. Je dis qu’il existe un mouvement social tel qu’on n’en avait pas vu depuis longtemps et j’ai exprimé ma position à l’égard de tout mouvement social dans ma réponse à la réponse de Françoisjean à mon article “La violence est l’apanage et l’épine dorsale du pouvoir”.

Les rescapés de la traversée des mers? Quand j’ai travaillé en usine, du jour au lendemain 35 ouvriers ont été virés du jour au lendemain, dont 24 boat-people : mon grand ami était l’un deux. Ces réfugiés habitaient tous les quartiers Nord de Marseille. Dommage que vous ne puissiez leur demander ce qu’ils pensent de ce que j’ai fait pour eux. J’ai participé à des actions du DAL et donné des cours d’alphabétisation à des immigrés. Lors de l’occupation de l’église Saint-Bernard par des sans-papiers en 1996, avec d’autres facteurs nous les avons aidés comme nous avons pu (en leur apportant des vivres, par exemple). J’ai dit qu’on trouvait toujours plus pauvre que soi. Oui, je sais qu’il existe des pauvres, sans avoir besoin d’énumérer leurs catégories (exclus, chômeurs, etc.). Si vous voulez mon avis, en utilisant ce type d’argument, il existe bien pire que ces pauvres, et les gilets jaunes non plus n’en parlent pas : ceux qu’Edmond Kaiser appelait ses "vulnérables".

Je n’ai pas participé, délibérément, aux manifestations monstres des 10 et 11 janvier 2015 en France après les attentats islamistes, n’y accordant aucune importance. Se donner par le nombre, en manifestant sur ordre du pouvoir, l’illusion de faire quelque chose, très peu pour moi. Quatre ans après, Riss constate que la situation n’a fait qu’empirer (voir par exemple https://www.lejdd.fr/Medias/Presse-ecrite/vous-etes-encore-la-sinterroge-charlie-hebdo-4-ans-apres-lattentat-3832721). Lors des grèves de 1995, Juppé avait fixé un chiffre pour savoir si oui ou non le “peuple” était dans la rue : deux millions. Lors de la victoire de la France au Mondial 98, le gouvernement n’a posé aucune condition : là oui il y était, dans la rue, le peuple (sans guillemets) (“feu le peuple”, dit Redeker dans son livre Le Sport contre les peuples, 2002) et il n’a pas procédé à des arrestations préventives pour éviter les débordements et les violences. Vous posez cette question du nombre (“300000? 400000?”). Pour qu’il y ait un mouvement social, il vous en faut combien ? Tous les exclus, chômeurs, etc. doivent-ils y être ? Comment les catégories de pauvres que vous citez pourraient-elles être dans la rue ? Leur priorité est de survivre chaque jour.

Oui, je connais les fréquentations d’Étienne Chouard. Dans l’émission dont j’ai donné le lien, Chouard traite d’un sujet précis et dit des choses que je trouve justes et essentielles, c’est tout : pourquoi dirais-je le contraire? S’il me fallait chaque fois que j’approuve les propos de quelqu’un établir une biographie complète de sa personne et préciser que je ne partage pas obligatoirement toutes ses idées, ma vie n’y suffirait pas. Et je ne le fais pas pour une raison élémentaire : personne, absolument personne, ne partage toutes les idées d’un autre.

Sur la question de la violence, j’ai déjà répondu dans ma réponse à la réponse de Françoisjean à mon article “La violence est l’apanage et l’épine dorsale du pouvoir”. Et il est significatif que vous caractérisiez les gilets jaunes menacés de mort comme des “gilet[s] jaune[s] qui se sent[ent] un peu responsable[s] de l’avenir (et d’un débouché au mouvement)”. Les autres sont donc irresponsables et il n’y a de débouché que dans le cadre électoral. Autrement dit, dans le cadre habituel, celui fixé d’avance par le gouvernement et dans lequel il lui faut impérativement que reste le mouvement: "Il n'y a pas d'autre alternative".

Oui, je sais le rôle des réseaux sociaux, et non, je ne sais pas qui manipule qui : ce n’est pas parce que ces réseaux jouent un rôle écrasant dans la mobilisation que tous les gilets jaunes sont manipulés. [1] S’il y a des manipulés, ce qui m’intéresse, c’est ceux qui ne le sont pas. Et je persiste et signe : oui, le jeu est joué d’avance. Les questions, interrogations, etc. ne m’intéressent pas, dussent-elles sortir du cadre établi (et il y en aura toujours, évidemment). La réponse sera comme d’habitude : “Nous avons pris connaissance avec attention de vos remarques et nous vous en remercions. En restant à votre disposition, nous vous prions, etc.” Pour ce qui est d’avoir initié un débat local, je me contente de répondre que, vu mon âge (67 ans) et mon état physique, je ne sors de chez moi que pour faire mes courses, en craignant chaque fois qu’il ne m’arrive quelque chose.

À votre question finale, qui est pour vous à juste titre la plus importante : “souhaitez-vous vraiment que les choses changent?”, je répondrai simplement : “dans quel sens?” Elles changent, les choses, elles n’ont jamais autant changé que ces deux derniers siècles : de plus en plus de pauvres, de plus en plus d’injustice et de misère, et des humains en train de disparaître purement et simplement en tant qu’humains pour se transformer en cyborgs. Et cette question présuppose que ce qui se passe en ce moment avec le “grand débat national” apportera des changements dans le sens que je souhaite. Ce qui est précisément toute la question et que je nie catégoriquement.

Vous avez commencé par une phrase humoristique et je terminerai de même (je ne sais plus de qui moi non plus, de Prévert je crois) : “Du changement! Encore du changement! Toujours du changement! Quand est-ce que ça va changer?”

Armand Vulliet

[1] Sur la question des violences et la nécessité pour la bourgeoisie de présenter le mouvement comme manipulé par l’extrême droite, voir l’article de Serge Halimi et Pierre Rimbert "Lutte de classes en France" dans Le Monde diplomatique du mois de février.

Didier LEVY 29/01/2019 18:03

Tout autre sujet ..Votre heureux rappel de l'interrogation de René Guyon sur "la question de savoir si le Nouveau Testament n’était pas qu’un copié-collé de l’Ancien", m'incite à vous proposer, pour ce qu'elle vaut, ma réponse qui situe plutôt le NT comme une transcription de l'AT - une transposition dans les termes d'un autre récit dont les signifiants visent à ouvrir des chemins vers des interprétations nouvelles, ou parfois additionnelles, et tout aussi obscures que les lectures originelles. Mais peut-être cette appréhension personnelle tient-elle à ma détestation des lectures littéralistes univoques, et à mon inclination à tenir qu'en matière de spiritualité, ce qui s'élève et converge dans les ascensions du sens part d'une reconnaissance initiale de la part de l'inconnaissable et de l'impénétrable, autrement dit du mystère.

Didier LEVY 29/01/2019 17:51

Je partage entièrement la réfutation vigoureuse et parfaitement étayée que vous destinez à l’article de M. Kaufmann. D’autant plus qu’elle est nourrie de votre belle expérience personnelle.
Une adhésion qui comporte aussi une convergence éthique qui m’apparaît et qui me frappe entre nous.
Ainsi, pour ma part, ai-je toujours considéré qu'aucun humain n'est en droit d'exercer un pouvoir sur un autre humain. Il peut y avoir des natures et des niveaux différents de responsabilité, mais pas plus.
Ce à quoi je me suis efforcé de me tenir au long de ma vie professionnelle. Avec l’idée de l’impératif moral qui s’attache à ne jamais humilier, à ne jamais faire ‘’perdre la face’’ à quiconque, et avec la certitude que la fameuse ‘’performance’’, compulsivement invoquée par la prétendue modernité, est par définition toujours collective (quel meilleur exemple que les bâtisseurs, au reste anonymes, des cathédrales ?) ; et avec celle que la notion de droits humains commande que le ménagement l’emporte sur le management. Un ménagement qui n’est rien d’autre, face à ce qui se donne comme ‘’une gestion des ressources humaines’’ que l’intellection de la dignité inentamable de chacun – la seule gestion qui tienne consistant, invariablement et dans la durée, à employer ce chacun à ce qu’il jugera lui-même comme sa bonne tache et sa meilleure place.
Quant à l'autorité qui est dévolue à tel ou tel pour l'exercice d'une responsabilité, elle n'est légitime que si elle est attribuée démocratiquement, et identiquement révocable à tout instant.
Je me demande si le pire dans l'argumentaire que nous contestons n'est pas ciblé par votre interpellation : "pourquoi comparer la condition de certains gilets jaunes avec celle des Malgaches ? pour trouver plus pauvre que soi, il suffit de faire cent mètres dans la rue''.
Ce qui rejoint, au fond, votre autre observation : « la moindre phrase de Macron montre une ignorance abyssale de la condition des gens du commun et pue le mépris de classe ».
On ne nous fera jamais croire en une rationalité suprême et nécessairement bienfaisante de la main invisible du marché : la raison s’en trouve dans tous les rejets que nous opposons- je le comprends en commun - à l’idée énoncée dans la citation de Centesimus annus à laquelle vous consacrez un renvoi [3] sous votre texte :
« il semble que, à l’intérieur de chaque pays, comme dans les rapports internationaux, le marché libre soit l’instrument le plus approprié pour répartir les ressources et répondre efficacement aux besoins » (IV, 34), aussi « L’Église reconnaît le rôle pertinent du profit comme indicateur du bon fonctionnement de l’entreprise » (IV, 35).
En l’espèce, le « il semble », qui dégage une forte odeur de prudence hypocrite, ne s’infirme pas si l’on considère la concurrence que se livrent deux salons de coiffure, deux boulangeries ou deux sandwicheries sis dans le même périmètre de rues. Pour le reste, des banques suisses ou luxembourgeoises, des multinationales de l’agro-chimie ou du médicament, d’autres multinationales du pétrole ou extractrices de cobalt, d’uranium ou de minerais rares, seraient les premières surprises qu’on leur prêtât, à travers les compétitivités sur lesquelles elles rivalisent, de constituer « l’instrument le plus approprié pour répartir les ressources et répondre efficacement aux besoins ».