Laïcité et tolérance, à l'écoute de l'Édit de Nantes

Publié le par Garrigues et Sentiers

Quel rapport existe-t-il entre la laïcité, telle que l'a établie en France la loi de 1905, et ce qu'on appelait jadis la tolérance ? À terme, les effets bénéfiques de la loi ont été reconnus par tous : l'apaisement progressif d'affrontements, parfois violents, qui duraient depuis la Révolution, un certain respect de l'autre, un pas important vers un "vivre ensemble" républicain. Religions et République ne se haïssaient plus. Mais quel est, dans leurs faces à faces, le signe d'une réelle ouverture à l'autre ou, seulement, l'effet d'une passivité de confort ou d'ignorance, voire un état tout provisoire de médiocre non-agression ?
La laïcité formalisée en loi est, originellement, la séparation organique entre l'Église et l'État, plus de confusion de pouvoir, plus de cléricalisme, ni de césaro-papisme, encore moins d'union du sabre et du goupillon ; chacun traite les affaires de son domaine propre. L'État est exempt des pressions d'une institution puissante jusqu'au début du XXe siècle1. Ses dogmes et sa discipline, imposés à tous sous l'Ancien Régime, étaient incompatibles avec un pays comportant des minorités non-catholiques. Celles-ci obtenaient le droit à la liberté de conscience et de pratiques. À l'inverse, l'Église (les religions) n'avai(en)t plus à subir des interventions ou pressions du gouvernement dans l’organisation et le fonctionnement interne, et elle(s) étai(en)t quitte(s) du coût de l'entretien des bâtiments de culte (saisis par l'État).
Après des hauts et des bas, les relations entre la République et l'Église catholique se sont ainsi peu à peu normalisées, excepté la période de Vichy et des luttes sporadiques sur la question scolaire. Les protestants n'avaient rien à perdre à la séparation qui finissait de les libérer. Quant aux juifs, leur émancipation, depuis l'Édit de Tolérance de Louis XVI en 1787 et le vote de la Constituante en septembre 1791, a abouti à leur intégration à la République sans jamais avoir entraîné de difficultés majeures. Le principe émis par Clermont Tonnerre, dès le début des débats, évitait tout risque de "communautarisme", même si le concept n'existait pas alors : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus. Il faut qu'ils ne fassent dans l'État ni un corps politique ni un ordre. Il faut qu'ils soient individuellement citoyens ». La formule pourrait encore utilement servir.

L'islam "tranquille" (plutôt que "modéré") de migrants "coloniaux" n'a pas posé de problèmes pendant des décennies. Ceux-ci ne sont apparus qu'avec l'accroissement de la population de culture musulmane, entre autres depuis le regroupement familial (1976), et surtout l'avènement progressif, en France comme en Europe, d'un Islam conquérant venu d'ailleurs et devenu, à travers quelques associations-relais, une potentielle force politique de contestation de la société existante. Les meneurs ont poussé de plus en plus hardiment des exigences "sociétales" spécifiques (voile, halal, séparation des sexes, contestation du contenu de matières enseignées à l'école2…) qui ont provoqué ce ressenti, par une partie de la population "de souche", d'une intrusion mal venue dans la vie sociale de la nation, voire d'une "invasion"3, sentiment entretenu par d'authentiques "islamophobes". Sur les raisons réelles de ce malaise, les milieux laïques se sont retrouvés paralysés et muets, par crainte d'en être accusés.
Il est urgent de pouvoir aborder sereinement les questions récemment apparues, à la fois pour respecter vraiment la laïcité établie par la loi de 1905, tout en gardant une souplesse suffisante pour traiter les nouveaux comportements, afin de réunir de façon égale les Français quelle que soit leur religion ou absence de religion.

Le premier pas serait peut-être de retrouver les vertus de la "tolérance", non comme aveu de faiblesse du pouvoir face à des revendications possiblement justifiées ou parfois inacceptables, mais comme ouverture à l'autre, à condition que celui-ci respecte les principes fondateurs de la République française. (NB. : préférons le terme "principes", qui souligne leur caractère originel et inaliénable, à celui de "valeurs", mal défini et que l'on a tant utilisé à tort et à travers qu'on l'a… dévalorisé).
La tolérance, d'après Littré, est une forme d'indulgence pour des "choses qui ne sont pas bien, ou que l'on ne croit pas bien." Elle ne constitue en aucune manière une approbation de ces "choses". Le dictionnaire de l'Académie (8e édition, 1932-35) est plus pragmatique. Il nuance en précisant qu'elle revient "à supporter ce qu'on ne peut empêcher ou qu'on croit ne devoir pas empêcher". On se trouve peut-être davantage présentement dans ce deuxième cas de figure. Pensons à la proposition de Pierre Manent, Situation de la France (2015), de "négocier" un contrat social avec les musulmans, les engageant plus profondément dans la France, les invitant à renoncer à tout repli communautariste et à leur dépendance à l'égard des autres pays musulmans, dont certains favorisent le "radicalisme". L'Académie précise que le mot s'emploie particulièrement en matière de religion et qu'il se dit aussi de la permission qu'un gouvernement accorde de pratiquer, dans l'État, d'autres religions que celles qui y sont établies, reconnues par les lois, pratiquées par le plus grand nombre des citoyens.

Un moment "emblématique" (comme on dit aujourd'hui, souvent pour des choses plus anodines) de l'avènement de la tolérance dans notre mémoire nationale reste sans doute l'Édit de Nantes (1598). Il a établi, après 36 ans d'une guerre inexpiable, comme savent l'être les guerres civiles, sinon une totale liberté religieuse, puisque le catholicisme demeurait la religion du roi et donc de l'État, du moins une paix assurée, la liberté de conscience et un certain nombre de garanties religieuses, civiles, et judiciaires pour la minorité protestante.
Pendant ces guerres dites de Religion, entre "papistes" et "huguenots", le pouvoir royal avait tenté, plus ou moins sincèrement, l'apaisement, interdisant par exemple l'emploi de termes méprisants pour désigner l'adversaire. À de multiples reprises, il avait cherché à imposer des édits de paix incluant la tolérance. Ces édits restèrent généralement lettre morte. Il fallut la volonté personnelle, une autorité fondée sur la victoire militaire et les capacités diplomatiques d'Henri IV pour réussir à contraindre les deux camps à respecter un arrêt des combats, entamer la reconstruction d'un pays dévasté et à rétablir une population malmenée par les deux partis.

Nous n'aborderons pas, dans ce bref aperçu, le détail des aspects techniques positifs de l'Édit, encore moins ses faiblesses pour tirer quelques leçons d'un conflit à caractère religieux qui pèse encore dans la mémoire collective.

Premier point constructif, il établit la liberté de conscience, rare à une époque où l'on pratiquait le principe "cujus regio ejus religio", établissant qu'un pays devait avoir unanimement la religion de son prince. Les protestants français obtenaient une certaine liberté de culte, limitée dans l'espace aux domaines dont le seigneur était lui-même protestant et un certain nombre de villes par bailliages. Elle n'était pas applicable à Paris, bastion des Ligueurs, ni à la cour. Les protestants recevaient en outre l'égalité civile, des garanties judiciaires avec les "chambres mi-parties", et même quelques privilèges militaires (places de sûreté). Etc.
Le plus important pour nous aujourd'hui, ce qui peut le plus nous parler et nous faire réfléchir, c'est l'esprit que traduisent les articles 1 et 2 de l'Édit. En préalable à toute disposition, ils cherchent à proscrire les préjugés diabolisant la faction antagoniste, entretenant les rancœurs et rendant tout rapprochement sincère impossible. On va y revenir.
Or la société française n'en finit pas de polémiquer sur son passé, ses erreurs, ou plutôt les erreurs supposées du parti adverse, ou d'une autre ethnie, ou de l'Église concurrente… On n'en finit pas d'interpeller, de commémorer, d'en appeler au repentir, réclamé le plus souvent, pour les crimes des Européens, et si possible des chrétiens. C'est sans voir – et cette réserve n'est pas une recherche d'excuses – que, à des degrés divers, tout groupe social a commis, à un moment ou un autre, des occupations illégitimes, une forme de colonisation, de la discrimination politique, ethnique ou religieuse, de la traite d'êtres humains, des infractions à l'écologie… On n'en finit pas d'utiliser la mémoire pour entretenir des conflits, qui sont tout autant géopolitiques, socio-économiques ou culturels.

Dans la querelle qui ressurgit parfois entre l'Église (catholique) et l'État, les intégristes de l'une n'en finissent pas de rappeler la Terreur, la double dépossession des biens ecclésiastiques (confiscations en 1789, inventaires de 1906), la paganisation croissante de la société… Quant aux adversaires de "l'infâme" (i.e. pour Voltaire : tous les "intolérants" et principalement l'Église catholique) : les Croisades, l'Inquisition, la Révocation de l'Édit de Nantes etc. On pourrait dresser des listes parallèles semblables entre l'Occident et le monde musulman : expansion de l'Islam à partir du VIIe siècle, invasions turques en Europe, piraterie en Méditerranée, etc. ; et, en regard : Croisades (encore, mais il faut prendre conscience de leur poids, consciencieusement entretenu, dans la "mémoire musulmane"), colonisation, etc.
Les Guerres de religion en France, entre 1562 et 1598, sont un exemple distancié de ces situations complexes où, au prétexte religieux, se mêlent des considérations politiques, sociales, économiques4. En outre, les ambitions de personnalités des deux camps ont aggravé les oppositions religieuses, et les prises de parti se sont faites aussi, souvent, dans des milieux sociaux particuliers (paysans catholiques, artisans protestants, pour faire simple).
Le génie d'Henri IV est d'avoir prévu et anticipé les rancœurs, les ressentiments hérités des années de luttes, d'injustices, de souffrances. Les articles 1 et 2 de l'Édit – fondement des 92 articles qui en précisent les modalités – explicitent l'oubli indispensable des horreurs passées, quelque difficile qu'il fût, pour établir une paix durable :

Art. 1. « Premièrement, que la mémoire de toutes choses passées d'une part et d'autre, depuis le commencement du mois de mars 1585 jusqu'à notre avènement à la couronne et durant les autres troubles précédents et à leur occasion, demeurera éteinte et assoupie, comme de chose non advenue. Et ne sera loisible ni permis à nos procureurs généraux, ni autres personnes quelconques, publiques ni privées, en quelque temps, ni pour quelque occasion que ce soit, en faire mention, procès ou poursuite en aucunes cours ou juridictions que ce soit. »
Art. 2. « Défendons à tous nos sujets, de quelque état et qualité qu'ils soient, d'en renouveler la mémoire, s'attaquer, ressentir, injurier, ni provoquer l'un l'autre par reproche de ce qui s'est passé, pour quelque cause et prétexte que ce soit, en disputer, contester, quereller ni s'outrager ou s'offenser de fait ou de parole, mais se contenir et vivre paisiblement ensemble comme frères, amis et concitoyens, sur peine aux contrevenants d'être punis comme infracteurs de paix et perturbateurs du repos public.»

N'est-ce pas un tel "oubli" ou un détournement de mémoire, qui a permis la réconciliation de la France et de l'Allemagne ? Remarquons que, dans les rappels officiels, les horreurs commises sur le territoire pendant l'occupation ne sont plus le fait d'Allemands, mais de "nazis". Ce n'est pas entièrement vrai, mais ça a permis, grâce à d'autres facteurs (économiques, culturels…) d'écarter les conflits armés séculaires entre les deux pays et de permette une avancée commune dans la paix.

La laïcité est d'une autre nature, on l'a dit. Sa justification première reste d'établir une barrière "sanitaire" entre le politique et le religieux. Elle devrait être, on le verra mieux à travers d'autres pièces de notre dossier, une synthèse de la devise républicaine, trouvant sa pleine réalisation dans la "Fraternité". Pour cela, il faudrait écarter les pesanteurs du passé, s'écouter, dialoguer, mais dans la vérité, à partir de fondamentaux clairs, non-négociables – par exemple sur la Liberté de croire ou ne pas croire, sur l'Égalité entre hommes et femmes – afin d'éviter tout malentendu, posant les bases, ou mieux les bornes d'une construction commune viable. On doit dépasser la simple "tolérance", qui risque d'aboutir à des sociétés distinctes sur un même territoire, pour accéder à un vrai désir de partager un sort commun, ce qui est la définition d'une Nation. Mais comme dans un couple, pour s'unir il faut être deux.

Marcel Bernos

1 – Parmi les explications des emportements de certains laïques contre l'Église romaine et réciproquement, on peut rappeler la concomitance des lois sur la laïcité avec l'affaire Dreyfus, dans laquelle les milieux catholiques ont choisi le mauvais camp. Pour sentir la profondeur du rejet de la Séparation chez les chrétiens traditionnels, on peut relire l'article d'Albert de Mun dans La Croix du 5 juillet 1905, après le vote par l'assemblée de la loi (adoptée définitivement le 9 décembre 1905). Et il y a plus virulent !
2 – L'école constitue un lieu où, en l'absence de principes clairs et indiscutables touchant à la laïcité, risquent de s'affronter les certitudes "dogmatiques", même si elles restent souvent inconscientes chez les jeunes, mais aussi où l'emprise personnelle des représentants de l'Éducation nationale peut s'exercer, même inconsciemment, si l'on n'y prête garde. L'éducation doit vivre une laïcité tranquille, définie sans brutalité ni ambiguïté. En cela, les 15 articles de la Charte de la laïcité à l'école semblent offrir un cadre légal ouvert (Circulaire n° 2013-144 du 6-9-2013).
3 – Le terme d'invasion n'a ici aucune intention péjorative. Étymologiquement, il signifie "pénétrer dans", il suppose une entrée dans un pays sans invitation expresse. Notons que ce que nous appelons les "Grandes Invasions" du IVe au VIe siècle, les Allemands les nomment Völkerwanderungen (= migrations des peuples). Effectivement, les vagues successives de migrants, poussés par les Huns ou cherchant un nouvel "espace vital", n'ont pas toujours été violentes, elles se sont souvent infiltrées lentement, parfois en traitant avec le pouvoir romain, voire en collaborant avec lui.
4 – Comme ça a été le cas en Irlande, principalement entre 1970 et 2007, ou dans certains conflits en Inde, ou dans l'immémorial antagonisme entre sunnites et chiites au Moyen Orient, ou encore entre tribus en Afrique…

 

Publié dans DOSSIER LAICITE

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