Synode, réponses au questionnaire du Centre pastoral Halles-Beaubourg/Saint-Merry à Paris

Publié le par Garrigues et Sentiers

Je me limiterai à répondre aux points 4, 5 et 7, m’estimant peu compétent sur les autres points.

Avant de passer aux réponses, je voudrais faire quatre remarques préliminaires :

1 – À la différence de la sexualité animale programmée exclusivement pour la survie de l’espèce, au moyen de pulsions cycliques, la sexualité humaine n’est plus subordonnée à un rythme saisonnier. Elle est aussi langage. Non pas un langage pour parler de la pluie et du beau temps ou des petites péripéties de la vie quotidienne, mais un langage qui dit l’amour.

À partir de cette constatation, ne peut on pas admettre que la sexualité trouve sa justification morale, non pas dans l’institution, qu’il s’agisse du mariage sacramentel ou du mariage civil, mais dans la qualité de la relation d’amour entre les personnes ? Autant la relation sexuelle recherchée pour elle même peut être déshumanisante, autant la relation sexuelle comme expression d’un amour authentique et exigeant peut être épanouissante, même en dehors de l’institution matrimoniale, même déconnectée de la fécondité.

2 – L’Église est bien dans son rôle lorsqu’elle met en garde contre ce qui lui paraît comporter un risque d’abîmer l’homme (le péché), lorsqu’elle crie casse-cou. Elle n’est plus dans son rôle lorsqu’elle sanctionne celui qui s’est brûlé des ailes en s’écartant du chemin tracé par elle. Dans un esprit de miséricorde (chère au pape François) elle devrait plutôt l’aider à réparer ses plumes perdues en s’abstenant de le juger.

3 – La famille est actuellement en train de subir des mutations colossales. On ne sait plus très bien où en en est. On n’y voit pas très clair. Le meilleur côtoie le pire sans qu’on soit toujours en situation de discerner. Il serait parfaitement illusoire de prétendre revenir à un passé que nous avons tendance à colorer en rose mais qui n’était pas toujours aussi idyllique que nous sommes tentés de le croire.

Les travaux des historiens des mentalités (Philippe Ariès, Georges Duby, Jean Delumeau, Jacques Le Goff, et d’autres...) nous ont révélé bien des turpitudes des familles du Moyen Age et jusqu’au XIXe siècle. Il serait tout aussi vain de vouloir sacraliser certaines formes de la famille actuelle. Nul ne sait quel sera le visage de la famille au XXIIe siècle. L’évolution de la société se chargera d’une opération de « décantation ». L’amour courtois n’a pas survécu aux troubadours.

4 – Réussir une vie à deux, une vie conjugale, suppose plus que ce qu’on nomme communément la « bonne volonté ». Respecter la liberté de mon conjoint, sans pour autant renoncer à ma propre liberté, c’est un peu la quadrature du cercle. Certes les choses étaient plus simples lorsque la femme devait accepter de considérer son mari comme son seigneur et maître. Qui souhaiterait le retour à un tel statut de la femme ?

Laïcs, nous ne sous estimons pas les frustrations de la vie de célibataire qui est celle de nos clercs ; mais nous leur demandons aussi de prendre conscience des difficultés de la vie conjugale dont ils n’ont aucune expérience. Peut-être pourraient ils aussi se demander si c’est bien à eux de déterminer les normes de la vie amoureuse.

Point 4 : Affronter certaines situations matrimoniales difficiles

Il n’est pas question de brader le sacrement de mariage. L’indissolubilité est bien requise pour que le sacrement soit signe de l’amour du Christ pour l’humanité. Ceci posé, on peut comprendre que des couples de baptisés ne se sentent pas prêts à donner à leur amour cette valeur sacramentelle. Être signe de l’amour du Christ, ce n’est pas rien.

Le sacrement de mariage n’est pas une formalité qui permettrait d’être « en règle ». C’est un engagement qui comporte des exigences fortes, devant lesquelles il est permis d’hésiter. Il n’y a pas d’un côté des couples qui seraient en règle et de l’autre des couples qui seraient en « infraction ».

Qui pourrait prétendre être complètement « en règle » ? Il y a des couples qui, conscients de leurs insuffisances, cheminent avec peine, mais aussi dans la joie, vers les exigences infinies de l’amour. L’important n’est pas le niveau de l’étape où ils sont parvenus. L’important c’est qu’ils soient en marche. Et de ceci, nul n’est juge de l’extérieur.

Il peut aussi très bien exister des couples formellement « en règle », mais qui vivent installés dans un sordide égoïsme à deux. À ceux-ci, il n’est pas question de refuser l’accès à l’eucharistie. N’est-il pas paradoxal que les couples en « situation matrimoniale difficile » mais en marche vers un plus grand amour, soient interdits d’eucharistie et soient donc privés de cette nourriture spirituelle dont ils ont le plus grand besoin ?

La situation des divorcés remariés mérite une mention particulière. Il s’agit de la seule « structure de péché » dont il serait impossible de sortir. Le tueur à gages peut se repentir et changer de métier ; le proxénète peut se repentir et renoncer à son trafic ; le spéculateur sur les marchés financiers peut se reconvertir en gestionnaire honnête.

Le divorcé remarié resterait bloqué dans cette situation tant que son nouveau conjoint est vivant... Le mal, c’est bien la rupture, le divorce. Et, ce qui est sanctionné définitivement, irrémédiablement, c’est la tentative de reconstruction d’une vie à deux.

L’assouplissement des conditions de déclaration de nullité du mariage serait la plus mauvaise solution. Déclarer nul un mariage qui, le plus souvent, a été précédé d’une préparation sérieuse (et aussi d’une période de cohabitation) relèverait de la fiction. Ce serait aussi abandonner la décision à des tribunaux ecclésiastiques qui ne pourraient se prononcer que sur des critères formels.

La solution adoptée par nos frères orthodoxes, celle du « conjoint innocent » ne paraît pas adaptée non plus. Le processus qui a abouti à un divorce est complexe, difficile à décrypter. Qui, de l’extérieur, est en mesure de déclarer un conjoint innocent ? D’autant que les responsabilités sont généralement partagées.

Ne peut-on pas, tout simplement, admettre qu’après le constat d’un échec irrémédiable, une seconde chance soit accordée aux conjoints malheureux, sans qu’il soit question de faire de cette nouvelle union un mariage sacramentel ?

Point 5 : Les unions des personnes de même sexe

Il me semble que la « manif pour tous », soutenue par la plupart de nos évêques, se soit trompée de combat en se focalisant sur l’enfant pour qui la seule voie d’épanouissement serait de grandir entre ses géniteurs, un homme et une femme.

C’est méconnaître que, de tous temps, il y a eu de nombreuses exceptions à ce cas de figure. La famille recomposée, la famille monoparentale ne datent pas d’aujourd’hui. L’adoption non plus. S’il est vrai que la configuration père, mère, enfants est la plus souhaitable, (à condition qu’il s’agisse d’un homme et d’une femme qui s’aiment), elle n’est pas toujours possible. Était-on bien fondé à s’opposer à ce que des enfants qui n’ont plus de famille soient adoptés par un couple homosexuel ? Avant la promulgation de la loi les célibataires pouvaient adopter. Que cette faculté soit étendue aux couples homo ne me paraît pas dramatique. Il me semble même que ce cas de figure devrait être plus favorable à l’épanouissement de l’enfant que celui de la famille monoparentale ou de l’adoption par un célibataire, car une relation triangulaire est plus souple et plus riche que la relation de face à face.

Quant au repère masculin/féminin, l’enfant aura bien des occasions de le trouver à l’extérieur. Je ne me prononcerai pas sur la PMA au profit d’un couple de lesbiennes, car je ne pense pas avoir des éléments de réflexion suffisants. Je dirai simplement que les ambiguïtés du désir d’enfant incitent à la prudence, mais ceci vaut autant pour les couples hétéros que pour les homos.

En revanche je suis perplexe sur la forme adoptée par le législateur, celle du mariage. N’est-on pas allé trop vite à modifier radicalement le sens qu’avait le mot «mariage » depuis des millénaires ? D’autant que la décision n’a pas été précédée d’un débat suffisant, ou plus exactement que le débat a été celui d’un dialogue de sourds, des deux côtés, il est vrai. J’aurais préféré une solution du genre « union civile » permettant l’adoption.

Mais enfin, était-il nécessaire de soulever une telle polémique, de dramatiser à ce point, de remuer les foules pour une loi qui va concerner quelques centaines de couples par an ? N’avait-on pas motif à s’alarmer d’atteintes bien plus graves à l’humanité de l’homme ?

Point 7 : Ouverture des époux à la vie

Il ne faudrait pas réduire l’encyclique Humanae vitae à la condamnation de la contraception artificielle ; elle ne mérite pas son surnom d’encyclique sur la pilule. Dans son ensemble, c’est un très beau texte, le premier texte pontifical qui accorde à l’échange sexuel une valeur propre au delà de la procréation. Hélas les dix ou douze lignes qui ont fait la réputation de l’encyclique, ont relégué aux oubliettes cet aspect positif.

Je suis assez vieux pour bien me souvenir de la parution d’Humanae vitae. J’avais 41 ans, ma femme 43 ; nous avions cinq enfants souhaités et voulus, mais n’étions pas disposés à programmer un sixième ! Il y avait belle lurette que nous avions réfléchi aux problèmes de la régulation des naissances, avec des médecins et des prêtres ; nous avions lu des ouvrages de théologiens (Marc Oraison et Pierre de Locht notamment, mais avions aussi entendu des avis discordants). La distinction entre méthodes naturelles et méthodes artificielles nous paraissait sans fondement (le thermomètre n’est il pas un artifice ?).

Seule comptait, nous semblait-il, la générosité dans l’ouverture à la vie, alliée à un prudence raisonnable L’encyclique nous a fait l’effet d’une douche froide. L’accueil plus que gêné, réservé au document pontifical par de nombreux évêques nous a confortés dans le sentiment que le pape Paul VI venait de commettre une grave erreur. Un abus de pouvoir même, si une telle faute pouvait être imputée à un Souverain Pontife, le plus absolu des monarques.

Paul VI en effet a pris sa décision en solitaire, en contradiction avec les conclusions d’une commission d’experts et de théologiens qu’il avait lui même nommés !

Sur ce qu’on peut actuellement attendre de l’église, sur ce point, je pense ne pouvoir mieux faire que de citer quelques phrases d’un cardinal décédé il y a quelques années. Un cardinal qui n’avait rien d’un dangereux progressiste... le cardinal Martini.

« Le plus triste, c’est que cette encyclique est en partie responsable du fait que beaucoup ne prennent plus du tout au sérieux l’Église comme partenaire d’un dialogue ou comme enseignante. »

« Mais le pape, mû par un sens solitaire du devoir et une conviction personnelle très profonde, publia l’encyclique. Il s’appliqua consciemment à soustraire le sujet aux délibérations des pères du Concile ; dans ce domaine, il entendait prendre personnellement toute la responsabilité. Mais cette manière solitaire de décider n’allait pas, à long terme, créer des conditions favorables pour le traitement du thème de la sexualité et de la famille ».

« ... les évêques autrichiens et allemands, ainsi que beaucoup d’autres, ont publié des déclarations exprimant leur inquiétude et ont pris un chemin que nous pourrions poursuivre aujourd’hui. Une période de quarante ans comme celle que nous venons de vivre ...pourrait nous permettre de porter un regard nouveau sur ces questions ».

« Je suis pour ma part fermement convaincu que la hiérarchie de l’Église peut montrer un meilleur chemin que celui tracé par l’encyclique Humanae vitae. L’Église y retrouvera sa crédibilité et sa compétence ».

« On en a peut-être trop dit autrefois, du côté officiel de l’Église, dans le domaine du sixième commandement. Quelquefois, le silence eût été préférable ».

On trouvera l’intégralité de cette critique d’Humanae vitae, dans : Carlo Maria Martini Le rêve de Jérusalem, 2007 Traduction Desclée de Brouwer, 2009 pages 141 à 147.

Conclusion

Diverses initiatives du pape François, son ton chaleureux ont fait surgir d’immenses espoirs parmi les chrétiens. Au delà même de ses frontières, l’église catholique suscite un nouvel intérêt ; on la prend au sérieux. Nous sommes reconnaissants au pape François d’avoir donné la parole aux laïcs sur un sujet qui les concerne au plus haut point, celui de la famille.

Ces espoirs seraient cruellement déçus si, dans les mois à venir, quelques inflexions n’étaient pas données dans divers domaines et plus particulièrement dans la pastorale familiale.

Sur les trois points traités plus haut, mon attente serait la suivante :

1 – Qu’on laisse aux baptisés le soin de se déterminer en conscience. C’est à eux de se demander s’ils se sentent suffisamment en accord avec la foi de l’église, pour participer au partage eucharistique.
2 – Que les divorcés remariés puissent recevoir l’absolution.
3– On ne peut pas demander l’abrogation des lignes litigieuses d’Humanae vitae. Mais on peut les oublier, comme on a oublié le Syllabus de Pie IX, par exemple. Qu’on ne parle plus des moyens de la contraception.

Robert Picard
7 janvier 2014

Publié dans Dossier La Famille

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