Familles : de l’esclavage au libre choix

Publié le par Garrigues et Sentiers

L’histoire de la langue n’est pas loquace sur le mot de « famille ». L’origine en est claire ; le grammairien Festus est catégorique, et les spécialistes modernes le confirment : Famuli origo ab Oscis dependet, apud quos servus « famel » nominabatur, unde et familia vocata. « Familia » est un dérivé du mot « famulus », l’esclave ou le serviteur, mot qui lui-même est emprunté à la langue osque. Ce mot n’a aucune correspondance connue dans une quelconque langue indo-européenne.

De cette origine, « familia » a conservé longtemps le seul sens d’ensemble des esclaves d’un même maître, puis il a pris le sens de patrimoine, et enfin émerge péniblement à l’époque classique le sens de parentèle, d’abord confondu dans un continuum parents-serviteurs. Le Dictionnaire Étymologique de la langue française d’Alain Rey nous signale que, dans le latin du VIIIe siècle, on rencontre encore le mot pour désigner « un ménage de serfs », et le même dictionnaire nous apprend que « avant le XVI° siècle, il désigne les personnes vivant sous le même toit, et encore souvent les domestiques seuls. […] L’idée de proche parenté apparaît tard (1580) ». Elle est plus couramment désignée par parenté, parentage, parentèle, maison/mesnie, lignage, race… On l’évoque souvent en la fondant dans la notion d’unité de population définie par la cohabitation, dans une même demeure (les dérivés du latin manere, mansionem, « maison, ménage »), ou autour d’une même source de chaleur (foyer, feux…). 

Le Petit dictionnaire provençal-français d’Emil Lévy (qui est en fait un dictionnaire de l’occitan médiéval) traduit « familha » exclusivement par gens, serviteurs ; la notion familiale est portée par des mots comme linhatge, parentela, parentatge, parentesc, parentor. Tener ou alucar foc signifie « être domicilié », faire son foc « établir sa résidence ». Les termes « mainada », « mainatge » sont encore plus polyvalents que leurs correspondants français, puisqu’ils désignent, d’abord les domestiques de la maison, puis la compagnie qui entoure un seigneur, les enfants, l’exploitation qui les fait vivre, les ustensiles. En occitan moderne, le sens de « famille » pour mainada s’est conservé dans de nombreux parlers, et los mainats est la manière ordinaire de désigner les enfants dans les parlers alpins de Haute Provence. 

Dans le français moderne, Littré, à la fin du XIX° siècle, donne encore à « famille » le sens possible d’un groupe incluant la domesticité : « il se dit de toutes les personnes, parents ou non, maîtres ou serviteurs, qui vivent sous le même toit ». Il y ajoute, certes, une définition plus proche de l’usage contemporain : « L’ensemble des personnes d’un même sang, comme père, mère, enfants, pères, oncles, neveux, cousins, etc. ». Et il en donne comme exemple, curieusement : « entrer dans une famille par alliance ».

Pour l’usage contemporain, en laissant de côté les emplois métaphoriques (famille botanique, famille de langues, famille politique…), on peut prendre comme référence trois acceptions fondamentales que propose le site larousse.fr :

- Ensemble des générations successives descendant des mêmes ancêtres : Une des plus vieilles familles d’Auvergne.

- Ensemble des personnes unies par un lien de parenté ou d’alliance : Famille proche, éloignée.

- Ensemble formé par le père, la mère et les enfants : Fonder une famille.

Ces définitions, par recoupements successifs, dégagent les deux sources fondamentales de la famille : soit la procréation, soit l’alliance. Elles ne mentionnent pas l’adoption : on peut penser qu’elles l’englobent dans ce qu’elles nomment « lien de parenté ». La loi romaine donnait au père le droit de reconnaître ou non son propre enfant légitimement conçu ; s’il le refuse, l’enfant est abandonné. La filiation naturelle à Rome passe ainsi par le filtre d’une forme d’adoption, qui prévaut sur le lien biologique. On pourrait aussi légitimement constituer un ensemble pertinent en réunissant l’adoption aux liens d’alliance : s’il est vrai que les jeunes enfants adoptés ne sont pas décisionnaires dans le processus, les adoptants, eux, deviennent parents par un acte volontaire de leur part qui ne doit rien au processus biologique de procréation, tout comme l’alliance a pour source le choix, libre dans nos sociétés, des deux principaux intéressés.

Ce libre choix dans la constitution du lien familial inquiète de longue date les conservatismes. Le couple, source d’une future parenté mais constitué par décision personnelle, engage sa parentèle volens nolens dans l’alliance ; elle peut chercher à contrôler le choix, ce qu’elle a fait jusqu’à une époque récente et continue à faire dans un secteur encore important de l’humanité. La grande majorité des Églises a toujours cherché à priver les couples de la maîtrise de la procréation. Hormis le choix de la chasteté, parfois valorisé au sein même du mariage (nos saints luberonnais Elzéar et Delphine de Sabran en sont un modèle, mais le schéma est implicitement celui de la Sainte Famille), les pratiques sexuelles ne conduisant pas à la procréation ont été condamnées avec la dernière rigueur, l’une d’elles ayant eu le bûcher pour châtiment. L’auteur aixois des délicieusement grivois Contes en Vers prouvençaus, Jean de Cabannes, au reste dévot sincère, raconte les tourments de conscience d’une femme que son époux a honorée certes in vas naturale, mais a tergo, et l’émoi du curé qui en reçoit la confession détaillée. A ce compte, le rythme des naissances, encore à présent dans la doctrine canonique, ne peut avoir d’autre source que le processus biologique naturel, la nature étant une fois encore assimilée à une sorte de providence divine en pilotage automatique.

Le lexicographe ne peut que constater l’errance de l’emploi du terme « famille » en accordéon permanent entre la tribu et la cellule nucléaire. C’est ce second emploi qui prévaut dans des acceptions telles que prestations familiales, politique de la famille, juge aux affaires familiales, planning familial. La préoccupation originelle de ces institutions semble être d’optimiser et de sécuriser la procréation, mais aussi l’adoption, et leurs conséquences sur la démographie, sur la transmission des biens, sur la protection de l’enfance.

Le modèle que nous appellerons nucléaire repose sur la notion de couple dans ses deux versions, la monogamie et la polygamie qu’il est plus exact d’appeler polygynie. Il vise originellement à garantir l’authenticité biologique de la filiation autant que faire se peut. Rappelons sans épiloguer les définitions du droit romain : mater semper certa est, pater est semper incertus – ou, résigné, pater is est quem nuptiae demonstrant : la qualité de mère est démontrée par l’évidence, celle de père reste à démontrer, la qualité d’époux de la mère valant présomption.

Avant qu’on découvre que le corps de la mère n’est pas analogue à un terrain ensemencé, et qu’un test très banal permette de certifier la paternité, la volonté de préserver la filiation biologique paternelle explique sans doute les contraintes souvent exorbitantes qui ont pesé et pèsent encore selon les civilisations sur la liberté de l’épouse. Et le genre théâtral de la comédie aurait perdu son ressort essentiel dans les siècles classiques si le choix réciproque des futurs époux avait été libre. Marcel Bernos précise à cet égard la posture des autorités religieuses : « L'exigence de l'authenticité biologique de la filiation est illustrée par l'attitude traditionnelle des clercs vis-à-vis de l'adultère. Moralement, religieusement pourrait-on dire (chez tous les théologiens moralistes), l'adultère est un péché égal aussi bien pour l’homme que pour la femme. Néanmoins, les conséquences "civiles" sont plus graves pour cette dernière puisqu'elle risque d'introduire un héritier illégitime dans la succession du patrimoine. Sagement, les confesseurs conseillent aux femmes de ne pas avouer leur faute à leur époux de crainte d’aggraver les difficultés du couple, mais de compenser sur leur biens propres le préjudice causé aux héritiers légitimes ».

Les pratiques contemporaines ont introduit deux innovations fort différentes l’une de l’autre. La procréation médicalement assistée peut apparaître comme le prolongement scientifique d’une démarche autrefois confiée à la magie ou à l’intercession – si la France est vouée à Marie, c’est en conséquence du vœu de Louis XIII et des multiples pèlerinages d’Anne d’Autriche pour assurer une descendance au couple royal, sans qu’on puisse décider si la naissance de Louis XIV est un cadeau du ciel ou un stratagème de Satan comme les descendants des protestants qu’il a envoyés aux galères pourraient être tentés de le croire. Dans la gestation pour autrui culmine la primauté donnée à la décision personnelle sur les chemins de la nature. Les objections qu’elle soulève entravent sa banalisation ; mais qu’en sera-t-il lorsqu’il sera possible de recréer artificiellement le milieu utérin ?

L’évolution du terme qui désigne la famille nous a conduits de la sujétion des origines jusqu’aux témérités contemporaines. Il reste à les considérer à la lumière du message évangélique.

Alain Barthélemy-Vigouroux

Publié dans Dossier La Famille

Commenter cet article