Que serait un esprit critique incapable d’autocritique ? (Edgar Morin)

Publié le par Garrigues et Sentiers

S’il est une constante dans la pensée et les engagements d’Edgar Morin qui fêtera le 8 juillet prochain ses cent ans, c’est le refus de se laisser enfermer dans des pensées binaires sources de violence. Dans un entretien que publie le journal Le Monde (1), il analyse le raidissement actuel des antagonismes entre deux France – l’une humaniste, l’autre identitaire – et explique comment y résister. « J’ai horreur de tout fanatisme meurtrier comme celui qui a sévi au XXe siècle et renaît sous des formes religieuses traditionnelles. J’aime discuter avec les croyants, mais je n’aime pas les offenser ; ne pas offenser ni humilier est mon credo éthique à valeur universelle : le respect d’autrui me demande de ne pas bafouer ce qui est sacré pour lui, mais je me donne le droit de critiquer ses convictions. Le respect de la liberté comporte ma liberté de parole ». 

C’est sur le terrain de l’école qu’Edgar Morin situe le combat contre les enfermements meurtriers en stimulant chez l’enfant l’esprit interrogatif déjà très présent chez lui, mais qui peut s’atténuer avec l’âge et ce qu’il appelle « l’esprit problématiseur qui met en question des évidences qui semblent absolues. (…) Rappelons que la vertu essentielle de la Renaissance fut de problématiser le monde, d’où la science, de problématiser Dieu, d’où la philosophie, de problématiser tout jugement d’autorité, d’où l‘esprit démocratique ou citoyen ».

Mais l’histoire montre que l’esprit critique peut sécréter des mandarins et des certitudes qui jettent un regard supérieur le monde et s’enferment à nouveau dans des logiques binaires incapables de saisir la complexité. « L’esprit rationnel suppose non moins nécessairement la conscience des limites de la logique face à des réalités qui ne peuvent être reconnues qu’en acceptant les contradictions ou qu’en associant des termes antagonistes. L’esprit critique doit comporter aussi l’aptitude à la critique quand celle-ci devient intempérante ou ne porte que sur les mauvais aspects des phénomènes, réalités ou idées. Ainsi, l’esprit critique comporte toute une infrastructure intellectuelle, laquelle est généralement ignorée » (2).

Dans un dialogue avec Alain Finkielkraut, le philosophe allemand Peter Sloterdijk écrit ceci : « Notre travail de civilisation commence ici : reformuler un code de combat impliquant le souci de l’ennemi. Qui ne veut pas être responsable d’un ennemi a déjà cédé à la tentation du pire. Vouloir être responsable de son ennemi : ce serait le geste primordial d’une éthique civilisatrice des conflits ». (3) Nous sommes là au cœur du projet de la démocratie tout autant que de celui de l’évolution spirituelle de l’être humain.

L’ambition de la démocratie est de faire place en son sein à celui qui est considéré comme un adversaire, refusant d’en faire un ennemi absolu. L’évolution spirituelle de l’homme passe par la capacité d’assumer le mal qu’on porte en soi en cessant de le projeter sur les autres. Cela conduit à une éthique où je me découvre responsable de tous les autres. Et donc à accepter que celui que je pense porteur du mal ou de l’erreur continue à faire partie de la cité. Se découvrir responsable de son ennemi ne traduit pas l’abandon à une vague tolérance inefficace et sirupeuse, mais constitue un appel à ma responsabilité. Il ne s’agit pas de fuir nos engagements dans le refuge dans une improbable neutralité, mais de mener de front le combat contre l’inacceptable et nos propres complicités avec ce que nous dénonçons.

Bernard Ginisty

(1) Edgar MORIN, Que serait un esprit critique incapable d’autocritique ? Journal Le Monde du 21 novembre 2020, p. 28-29.

(2) Cf. sur ce point la tribune d’Olivier MONGIN et Jean-Louis SCHLEGEL, anciens directeurs de la revue Esprit : Les défenseurs de la caricature à tous vents sont aveugles aux conséquences de la mondialisation, Journal Le Monde, 4 novembre 2020, p. 25.

(3) Alain FINKIELKRAUT & Peter SLOTERDIJK, Les battements du monde. Dialogue, Éditions Pauvert, Paris 2003, p. 74.

Publié dans Réflexions en chemin

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