« Choses vues (ou entendues) » n° 27 : De la transparence
La « transparence » est une exigence maintes fois revendiquée par le personnel politique face à la méfiance grandissante de l’opinion publique à son égard. Elle suppose que l’on doive tout connaître de quelqu’un ou d’une institution, en particulier ses revenus et l’emploi qui en est fait. Cette même exigence s’applique parfois à sa vie privée (Cf. la mode nouvelle du coming out).
Et si nous passions à l’acte ? Et si nous affichions nos actes et nos avoirs, les soumettant ainsi au jugement d’un public informé ?
Les Français, individus ou associations, n’aiment généralement guère faire connaitre ce qu’ils gagnent vraiment. Les patrons, interpellés par leurs employés pour un meilleur salaire, en rendent rarement compte, leurs employés pas davantage, les élus seulement lorsque la loi les y oblige. Pourtant, on pourrait espérer naïvement que, si on exposait clairement et sincèrement la situation financière de telle personne, de telle société ou de telle institution, les débats à leur propos seraient plus sereins et les arbitrages s’imposeraient plus facilement, presque à l’évidence, ne serait-ce que par le principe de réalité.
Lorsqu’il est question de taxes ou d’augmentation des salaires, nombre d’employeurs s’exclament qu’ils ne peuvent pas les assumer, la vie de l’entreprise serait en péril. C’est probablement vrai dans de nombreux cas, compte tenu de la crise économico-sociale que subit le pays. Leur affirmation ne serait-elle pas plus convaincante s’ils mettaient au jour les comptes de l’entreprise : gains, dépenses (y compris les investissements nécessaires et taxes réellement payées), pertes … révélant l’exactitude de leur refus ? Ils pourraient alors alléguer plus facilement cette incapacité objective, dans laquelle ils disent se trouver, de verser plus à l’État ou aux salariés. Pour ceux-ci, est-il habituel de déclarer, outre les revenus connus, parce que déclarés, les avantages en espèces ou en nature, dont ils peuvent bénéficier, dont le revenu des travaux « au noir » (ils ne seraient certes plus « au noir » !) ? Pour le patron ou l’employeur, on apprendrait immédiatement et en vérité – avant une grève si possible (elles restent souvent incompréhensibles par le public qui en souffre) – si l’employeur interpellé, particulier ou État, pourrait augmenter la paye de ses collaborateurs ou si cela mettrait effectivement la survie de la société en question, ce qui ne serait pas davantage l’intérêt du personnel que du « patron »…
La procédure serait encore plus intéressante sur le budget de l’État. Tout le monde veut, à juste titre ou non, obtenir de l’État, qualifié parfois de « Providence », plus d’agents au service du public, plus de frais de fonctionnement ou plus de subventions, et bien sûr moins d’impôts ou de taxes… On vérifierait si l’affirmation : « On manque de moyens », comme le répètent souvent les syndicats, les associations ou les agents des services publics, est justifiée ou non. Là encore, c’est probablement vrai en beaucoup de cas. Mais se posent alors les questions insolubles : 1° Comment éviter la tentation du « toujours plus » ? 2. Quel est le bon emploi ou quels gaspillages éventuels dans la gestion des fonds alloués ? C’est le travail de la Cour des comptes, mais combien de ses recommandations sont suivies d’effet ? 3. En conséquence, quels sont les voies et moyens par lesquels les demandeurs financeraient les subsides réclamés ?
On entend souvent dans les radio-trottoirs, devenues si envahissantes dans les émissions d’« informations » :« On payerait plus volontiers les impôts si l’on savait à quoi ils servent, et plus particulièrement comment sont répartis leurs prélèvements », s’insurgeant du fait que les « riches » payent proportionnellement moins que ceux qui travaillent. La preuve, que ce n’est pas une simple pirouette ni une excuse de pingre, c’est la générosité reconnue des Français (1) qui donnent plus volontiers à des associations caritatives ou à des ONG parce qu’ils savent mieux l’emploi qui est fait de leurs dons, et qu’ils peuvent choisir les domaines où ils seront dépensés utilement. Rappelons que beaucoup de ces dons participent à combler les défaillances de l’État en matière de santé publique ou d’aide aux défavorisés.
Mais il est d’autres transparences que financières.
Certaines « transparences » seraient peut-être à modérer. La vie privée aujourd’hui n’est plus vraiment privée. Parfois par la faute des intéressés eux-mêmes, à cause de leurs épanchements intempestifs et parfois indécents sur leur vie intime dans les médias ou sur les réseaux sociaux. Parallèlement, n’est-il pas étonnant que l’on puisse tourner des « biopics » de personnes vivantes, parfois sans leur accord ? Transparence ou exhibitionnisme ?
Déjà, et indépendamment des questions de gros sous, ne pourrait-on pousser l’exigence de transparence en politique jusqu’à obtenir la sincérité des promesses faites par les divers donneurs d’ordre et jusqu’au chef de l’État ? C’est sans doute encore plus difficile.
Enfin, en étant outrageusement optimiste, on pourrait pousser le principe de transparence aux relations internationales, spécialement pour régler les contestations de frontières ou la résolution du sort de minorités mal traitées, en publiant leurs raisons réelles. Et si on consultait les populations concernées ? En 1923, un conflit à résonance religieuse entre la Grèce et la Turquie a été réglé par un échange de populations : 1.200.000 grecs orthodoxes ont quitté la Turquie, 400.000 musulmans s’y sont rendus. Cette pratique crée sûrement des souffrances, matérielles et psychologiques, mais évite bien des morts (2)
Attention ! « La transparence est un phénomène par lequel les rayons lumineux visibles sont perçus à travers certaines substances » (Le Robert). Ce « à travers » est inquiétant. Il ne faudrait pas que des faits avérés ou des données sûres ne soient que « traversés » par notre regard, ne soit qu’anecdotiques, sans s’y arrêter, sans être réellement « vus », sans être traités pour résoudre de vrais problèmes.
Marc Delîle
- En 2022 : 9,2 milliards d’euros versés à des organisations d’« intérêt général », dont 5,4 pour les particuliers et 3,8 par le mécénat de 142.500 entreprises. En 2025, d’après un récent sondage Eudoxa, les Français auraient donné en moyenne 222 € par an, 16 de plus que l’année précédente.
- La situation est-elle très différente dans le Donbass, même si les causes de la guerre russe contre l’Ukraine sont différentes ?