Réflexions en chemin

Mercredi 7 juin 2006 3 07 /06 /2006 15:15
« Le shabbat a été fait pour l'homme, et non l'homme pour le shabbat. »
(Marc 2,27)
 
Jésus s’est fait homme dans son temps. Il nous appartient de l’honorer dans le nôtre. Les signes par lesquels perdure ce qui est le cœur du mystère qui nous lie à lui, constituent la tradition intangible. La Tradition nous guide et nous garde dans le message de Jésus ; mais au nom de cette tradition, combien de signes les siècles ont ajoutés qui transforment notre tradition en un assemblage souvent incompris et qui rendent opaque l’essentiel à ceux à qui nous voudrions manifester notre foi, comme une illumination ?
Quel risque, même de dévoiement, se niche dans l’imposition d’une tradition figée ?
Comment alors faire le tri, comment rendre aujourd’hui le message pur et VIVANT ?
 
Le fondement de la Tradition
 
L’Histoire de l’Humanité est une histoire de relations. À travers notamment Abraham puis Moïse, et enfin par Jésus, l’homme a instauré sa relation avec Dieu. Au berceau même de l’humanité, l’homme a perçu la révélation du divin. Bien avant que la science, par l’exactitude (relative) de ses formulations, donne à l’homme une forme de relation au monde, c’est bien la relation à Dieu, exprimée au long des temps, qui donne le sens à la vie entière.
Jésus, par la Cène et par la Croix, nous a donné l’essentiel de son enseignement : Jésus se donne à nous par La Cène et la Croix ; la Cène qui nous constitue fils de Dieu et frères les uns des autres; la Croix qui change l’ordre du monde : ceux qui semblent vaincus, sont en réalité les vainqueurs. Ceci est le fondement de la Tradition, ce qui doit être dit aussi longtemps que le monde durera.
Mais alors, comment transmettre cette Tradition ?
 
C’est qu’il s’agit de mettre en langage quotidien des actes historiques fondateurs. L’Église s’y est employée, une Église d’abord clandestine et résistante ; puis vint « l’ère constantinienne » où l’Église s’est faite instrument du pouvoir temporel ; et cela a duré, duré…
Ne sous-estimons pas la tradition : c’est l’héritage des générations qui nous ont précédés ; il s’agissait d’organiser le présent, et mettre en place des rituels, le tout conformes au « principal » : le droit des mœurs, les règles du mariage, la naissance et la mort, enfin pour tous les événements de la vie. Évidemment, en s’appuyant sur les paroles contenues dans les textes sacrés… Au point que de l’essentiel, on est vite passé à la mise en œuvre d’une morale.
Tout cela constitue une mémoire, et fait le peuple de Dieu : un langage, une identité, une unité, une fidélité : c’est cela la Tradition.
 
Au-delà de la Tradition
 
Le risque, c’est que les clercs prennent le pouvoir… en s’appuyant sur la Tradition ! Et en fondant la vie sociale, non pas sur un contrat social qui suppose la volonté partagée des parties avec une loi (idée au demeurant très prématurée sur la presque totalité des 2000 ans du christianisme, alors que la notion d’égalité des riches et des pauvres, des hommes libres et des esclaves, des hommes et des femmes était contenue dans le message de Jésus et mise en œuvre dans les premières communautés), mais sur le pouvoir octroyé par eux-mêmes, au nom d’une (supposée ?) expertise des textes sacrés .
Pendant des siècles et des siècles, le poids du système fut trop lourd pour que les règles dictées par le pouvoir séculier, c'est-à-dire l’Église, soient discutées.
Oserai-je dire que l’on est, au fil du temps, passé de la Tradition au traditionalisme ?
Le traditionalisme fige, car l’on passe de la foi au dogme, indiscutable : il s’agit de maintenir coûte que coûte non pas la tradition qui le sous-tend mais bien l’ordre social qui s’est construit autour d’elle. Ceux qui s’emparent de la tradition profitent de la fidélité, de l’unité, de l’héritage et donc de la légitimité, tout à fait nécessaires pour imposer un ordre social. Le traditionalisme a la prétention de tout expliquer, de tout organiser. Nous sommes dans une relation de l’homme avec une idéologie : « la pensée idéologique s’émancipe de la réalité que nous percevons, et affirme l’existence d’une réalité plus vraie qui se dissimule derrière les choses sensibles » (Hanna Arendt). Dans cette logique, on voit bien le rôle des rituels : ils ne sont plus des signes de mémoire « faites ceci en mémoire de moi », ils ne sont plus des liens entre le ciel et la terre, ils deviennent alors des outils de conditionnement.
 
Le danger, c’est le pouvoir de séduction des rituels, d’abord parce qu’ils peuvent être beaux et donner du bonheur (les défilés, les ornements…) ensuite parce qu’ils donnent une cohérence, une sécurité qui rassurent. Et surtout, dans un monde incertain, le danger c’est aussi la peur de la peur, la peur de l’inconnu et du changement (l’après Vatican II) ; pour conjurer la peur, chacun se ferme à l’autre et même à soi, et fuit ses propres questionnements, se propres rêves d’autre chose, et accepte les rituels « tout faits », sans mesurer qu’il y a là domination et violence exercée sur soi-même et les autres.
 
Le risque, c’est que la riposte à ce qui est imposé, c’est d’abord le scepticisme, pas le doute constructif, celui qui cherche les contours de ce qu’on lui impose, pour faire le tri, mais bien le refus global : jeter le bébé avec l’eau du bain…Avec le refus, va le désarroi : on ne sait plus pourquoi l’on croit, ou pire pourquoi l’on obéit. C’est la fuite, et si l’entourage est trop contraignant la rébellion, ou... la folie.
Attention à l’étouffement : prenons l’exemple ancien de la croyance obligée de la terre au centre du monde et du drame de Galilée, résolu… seulement par Jean Paul II !
 
Quand l’écart est trop grand entre des principes que personne ne vit plus (on pourrait en citer des quantités, de la chasteté avant le mariage au jeûne avant la communion), quand la tradition n’est plus crédible, que les rituels sont incompris, alors elle est oubliée, alors ils sont abandonnés. Dans des périodes d’incertitude historique, où parfois la survie n’est plus assurée, la tradition montre son inaptitude à régler le problème : ainsi l’affaire du préservatif et du sida : le principe établi est incompréhensible et est porteur de mort : alors, et cela est une évidence, la tradition est mise de côté et on vit sans elle ; parfois irrémédiablement. Même chose pour les rituels, qui sont alors perçus comme des formules magiques « au cas où ça marcherait.. », on tombe dans l’idolâtrie et si ça ne marche pas, là encore les rituels sont alors mis au rebut .
 
Réhabiliter la tradition
 
Il appartient à chacun de nous de veiller à conserver à la Tradition ses missions de mémoire et d’unité ; rien en effet dans la Tradition n’interdit l’imagination et la créativité. Comment ne pas évoquer l’histoire d’Abraham dans La plus belle histoire de Dieu ? C’est le rabbin Ouaknin qui parle : Dieu demande à Abraham de sacrifier Isaac. L’ordre vient de Dieu, on l’exécute. Mais au dernier moment, l’Ange arrête son bras. Mais qui est l’Ange ? ajoute Ouaknin .Chacun d’entre nous ne doit-il pas laisser parler l’Ange en lui ?
Les rituels doivent rester des signes concrets, évoquant des événements identifiés, explicables, mais absents, parce que passés. Tout ce que la pensée ne peut conceptualiser, notamment la présence et l’absence, peuvent être symbolisés par des rituels qui recréent le lien. Encore faut-il savoir et vouloir expliquer ce que montre le rituel et ce que signifie une cérémonie.
Ce qui permet à la tradition de s’installer d’abord, de durer ensuite, c’est d’être reconnue et donc acceptée : pour cela, il faut que la tradition, le rituel, fassent écho en soi. Plus, faire partie de soi. En passant du « connais-toi toi-même « au « sois toi-même », l’homme a besoin que ce qu’il vit s’impose de l’intérieur, et que chacun découvre ou redécouvre l’histoire qu’on lui raconte, l’institution qui la porte et les rituels qui la mettent en image ; la Tradition ne s’impose plus de l’extérieur, elle est en quelque sorte choisie, par la conviction de chacun.
Qui dit choix, dit possibilité de refus, total ou partiel, pour aujourd’hui ou pour toujours ; c’est la possibilité de dire non qui donne sa valeur au oui, c’est bien connu ! Et l’on passe du devoir, dans son acception d’obligation absolue et indiscutable, à la recherche de la vérité de soi et de la Vérité tout court.
Ce point de vue n’est pas une sacralisation de l’individu : bien sûr, le nous doit être reconnu et préservé ; d’ailleurs le nous est la condition de la communauté, donc de la Tradition. Mais, dans le monde d’aujourd’hui, chacun pense avoir le droit de débattre et de prendre sa place, sans qu’on la lui impose.
 
Certes, la foi est individuelle, c’est la rencontre personnelle entre Dieu et chaque homme. Mais plus personne aujourd’hui ne prétendrait qu’il est «  né avec ». Tout concourt aujourd’hui à l’absence de Dieu ; aussi, celui qui chemine avec Dieu l’a vraiment voulu, même si son éducation l’a orienté.
 
Aujourd’hui
 
L’Église semble avoir compris la nécessaire adhésion de ses fidèles ; c’est à mettre à son crédit : elle demande le discernement et l’accord explicite de ceux qui viennent à elle, notamment pour des sacrements (baptême, mariage, etc.).
 
Il n’en reste pas moins que sur bien des points, elle joue à l’autruche. Au lieu de reconnaître que les temps ont changé, elle préfère laisser à chacun la responsabilité de ne pas respecter les principes établis dans un contexte historique et /ou social différent. A vrai dire, c’est la mission qu’elle donne à son clergé :dire un principe, et rassurer le fidèle qui ne le respecterait pas.
Prenons quelques exemples qui sont le plus souvent montrés et font question dans l’Église d’aujourd’hui. Ainsi pour la contraception ou l’avortement, où après avoir rappelé les principes, il est conseillé de faire « en conscience ». C’est un peu la même chose pour les divorcés remariés, qui peuvent communier « en conscience ». Et le préservatif ? dans nos pays occidentaux, on n’évoque même plus la question tant la réponse semble évidente. Que sont contraints de faire les prêtres confrontés en Afrique ou ailleurs à ce rude dilemme ? À vivre un décalage permanent dont il leur faut « faire avec », et pour certains frôler la schizophrénie…
Évoquons aussi la problématique du mariage des prêtres. En dehors de toute hypothèse selon laquelle cela pourrait apporter une solution, même partielle, au problème du recrutement, et donc de la pénurie apparente, là encore, c’est affaire de choix ; le célibat (et la chasteté ) à ceux qui se sentent la vocation, et la force. Aux autres, la possibilité de donner sa vie à Dieu dans un contexte familial, qui est davantage de l’ordre de l’humain.
Les principes « hors du temps » s’adressent évidemment aux saints, mais d’abord aux esprits inquiets qui ont besoin de s’abriter derrière une autorité, c’est à dire souvent les moins instruits, les plus pauvres. Finalement, le maintien de règles « non actualisées» est encore, volens nolens, un acte social. Ce que demande la hiérarchie, c’est de passer de la fidélité, adhésion des hommes libres, à l’obéissance, où le discernement est laissé de côté.
Pour maintenir cette obsession de la conformité, le relais c’est le renforcement des rituels.
Les cérémonies romaines semblent nous ramener les dentelles et autres robes et manteaux « de cour ». Sont-ce là des accoutrements du XXIe siècle ? Plus grave, pourquoi revenir aux calices et ciboires «en or», au motif de «mieux servir la gloire de Dieu» ? La Tradition n’exige pas ce genre de pratique, on l’a vu. Au contraire, elle risque d’éloigner d’elle ceux que les Évangiles auraient convaincu et qui veulent revenir à l’enseignement originel de Jésus. Pas de magie ni d’idolâtrie dans nos façons d’honorer Dieu et de rappeler son message.
Plutôt, pourquoi ne pas expliquer les rituels ? L’encens revient en force : parfait, car cela a un sens : mais pourquoi ne pas le rappeler aux fidèles ? Même chose pour la génuflexion. L’église elle-même est une construction chargée de sens : mais qui le sait encore ? Qu’en est-il des habits des prêtres ? Qu’est-ce qui a un sens et lequel ? La liste est longue…
Les rituels des cérémonies sont aujourd’hui explicités, et c’est tant mieux ; le baptême en particulier (re)devient un acte communautaire de première grandeur. Un sacrement compris est vécu pleinement et porte son fruit.
 
Marc le disait bien : le shabbat est fait pour l’Homme ; dans ce monde où la création se joue chaque jour, il appartient à l’homme de prendre sa part, de traduire au quotidien le message de Jésus, afin de vivre au plus juste et au plus universel la Vérité de l’Amour.
 
Danielle Nizieux
Par Garrigues et Sentiers - Publié dans : Réflexions en chemin
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Jeudi 15 juin 2006 4 15 /06 /2006 15:14

Dans un peu moins d’un an, les français éliront un président et des députés. Pas besoin d’être devin pour constater que la santé politique, économique, sociale, voire culturelle du pays est souffreteuse.
On peut penser également que l’Église Catholique en France cherche un nouveau souffle.
Certains diagnostiquent une crise majeure des institutions. Elle atteindrait tous les secteurs de la société.
Mes réflexions évoquent le domaine civil, mais visent plus particulièrement l’organisation des communautés catholiques.
 
À tous les coins de rue, les citoyens perspicaces disent entre eux : les institutions sont en crise. En effet qu’elles soient politiques, syndicales, culturelles ou religieuses, toutes sont malades et certaines déjà glissent vers la tombe.
Locales, nationales, européennes, mondiales, toutes les institutions ont besoin d’un nouveau souffle, d’un véritable ajustement, ou d’une totale refonte. En attendant elles ont perdu vivacité et couleurs ; indolentes elles somnolent dans l’inconsistance du flou, où elles tentent de se refaire une santé. Elles piétinent dans le brouillard car elles ne savent pas encore sur quels faisceaux de valeurs se greffer et donc quelle direction prendre.
En quelques décennies, le progrès des sciences, l’accroissement et le brassage des populations, les affrontements idéologiques et les luttes armées, « le rétrécissement des distances » et les pressions économiques, les évolutions culturelles et les images de l’instant modèlent de nouvelles manières de vivre ensemble, de penser, d’agir, de fonder de réelles solidarités nationales ou internationales.
Les enfants voyagent, les adolescents voyagent, les étudiants voyagent, les adultes voyagent, les retraités voyagent. Qui ne voyage pas ? Même les affamés malchanceux des pays en situation de déshérence tentent de se déplacer pour survivre. Seuls les habitants confinés dans la précarité sont trop pauvres pour tenter une migration sociale ; les enfermés du « communautarisme » au bord des grandes agglomérations sont pour le moment rivés à leurs ghettos. Cela durera-t-il encore longtemps ?
Dans des décennies voire des siècles, évolutions et révolutions politiques, ébranlements et brassages culturels, intégrisme et progressisme religieux engendreront peut-être une société de type mondial qui aura eu l’audace de se donner des institutions-qui-instituent des relations sociales heureuses. Existeront alors, jusqu’à une autre cassure culturelle, des échanges paisibles entre les personnes d’une part et les communautés d’autre part. Pour un temps elles vivront en bonne intelligence et jouiront ensemble de la grandeur humaine.
 
Depuis quelques années, aujourd’hui et encore demain, les « structures » ne répondent plus au besoin des individus et des groupes. L’inconfort est grand, le malaise profond. La tentation de trouver rapidement une solution pour sauver sa « petite » peau hante les consciences. Dans tous les domaines de la société chacun cherche son salut individuel. De cette manière, l’angoisse s’ajoute à l’effroi. Tout devient difficile et onéreux, tandis que des pans entiers de la civilisation vacillent et s’effondrent, laissant des béances pour de nouvelles constructions.
 
Pour évoquer seulement le domaine ecclésial, que je connais le mieux, il me semble qu’il est bon de ne rien chambouler mais de partir avec opiniâtreté et audace de ce que chaque chrétien confessant peut susciter simplement autour de lui, dans un monde qui se passe allégrement de Dieu
 
Démobilisé par la peur, 
en cherchant une « solution-miracle-particulière »,
en niant la fécondité du « petit peu » basique, genèse des recommencements,
en goûtant à tout ce qui passe sans s’engager dans le petit peu fécond qui est à portée de main,
en errant de ci, de là au gré des fringales sociales, culturelles ou religieuses,
en s’inventant de mythiques barques de sauvetage
en se cramponnant à des débris du passé, teintés de fausses couleurs de la modernité
l’individu reste dans l’isolement. Il ne refait pas un tissu conjonctif riche pour un développement futur.

Alors que faire ? 
        nommer la crise des institutions ecclésiales, la préciser
      fuir la panique et accepter l’inconfort  
   
   aimer la jachère et le temps où se refait la richesse du sol
      se réjouir du flou qui permet l’audace des genèses
ne pas attendre de solutions dégoulinant d’ailleurs
chercher alentour des alternatives simples
Rejeter le rêve et rester dans le domaine du possible
trouver des solidarités créatrices dans la proximité
inventer à quelques uns des démarches audacieuses
refuser de bâtir des institutions dévoreuses d’énergie
tâtonner dans la précarité. Demain est déjà
semer en espérant raisonnablement les germinations
prendre le risque du provisoire en payant de sa personne
calculer les coûts en fonction des moyens disponibles
agir dans la discrétion mais en bannissant le secret
sauvegarder la communion comme un bien primordial
commencer dans l’immédiateté des liens culturels
s’ouvrir à l’hospitalité domestique
dialoguer avec ceux qui ne partagent pas la foi au Christ
accepter avec cœur de durer dans la patience
discerner en communauté les signes de l’Esprit
méditer ensemble dans la foi cette parole de Jésus : « détruisez ce temple, je le rebâtirai en trois jours. » »
mettre en valeur symboles nouveaux et paraboles actuelles
célébrer avec assiduité même en petit nombre.
 
Quand le petit reste d’Israël revint d’exil, il n’imaginait pas tout ce qu’il faudrait édifier plus tard. Les uns et les autres, pèlerins de l’Espérance, le cœur gonflé de joie et de courage marchaient ensemble vers Jérusalem détruite… pour la rénover.
Cela leur suffisait.
© Christian Montfalcon 2006
Par Garrigues et Sentiers - Publié dans : Réflexions en chemin
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Mercredi 9 août 2006 3 09 /08 /2006 16:35

 

Une des phrases les plus marquantes qu’il m’ait été donné de lire, lorsque, développant l’apprentissage de la foi, j’ai abordé Saint Paul, c’est cette phrase de la première épître aux Corinthiens : « la prédication de la croix est une folie pour ceux qui périssent ; mais pour nous qui sommes sauvés, elle est une puissance de Dieu… Nous prêchons Christ crucifié, scandale pour les juifs, folie pour les païens ».
 
J’avais beau tourner le problème dans tous les sens, je ne comprenais pas comment cette mort sur la croix, même en prélude de la résurrection, pouvait être d’une part rédemptrice et d’autre part glorieuse.
À quoi bon l’homme sur Terre si les justes sont cloués sur des croix ? Comment cette ignominie, scandale… folie... peut-elle marquer le triomphe de l’homme ?
 
Et puis j’ai lu René Girard. Non, ces quelques notes qui suivent ne font pas l’apologie de ce philosophe, et n’ont rien à voir avec ses récentes prises de position sur la morale sociale. Il n’en reste pas moins que l’éclairage qu’il donne sur les forces qui meuvent les collectivités humaines a représenté pour moi comme une illumination et, si je puis dire, l’achèvement de ma conversion.
 
Je ne reviendrai pas sur sa théorie fondatrice du mimétisme d’appropriation qui divise (chacun veut ce que possède le voisin) ni sur celle du mimétisme d’antagonisme qui réconcilie par l’intermédiaire du bouc émissaire, théories que chacun connaît.
Un mot cependant pour rappeler que le bouc émissaire, la victime qui passe pour responsable de la crise, cette victime porteuse de tout le mal, est aussi celle par qui la crise est résolue ; cette victime, par sa mort, redonne vie à la communauté ; le bouc émissaire, une fois sacrifié, devient le fondateur emblématique de la nouvelle communauté.
L’élément important dans les religions primitives, c’est que la victime a mérité son sort : elle est perçue comme coupable et à ce titre justifie la violence qui se manifeste contre elle (Caïn, Œdipe ont, par les meurtres perpétrés, mérité leur exclusion).
L’évolution des modes de vie a peu à peu supprimé les sacrifices, et la Loi et les rituels ont remplacé les cérémonies sacrificielles initiales (on ne peut pas ne pas évoquer Abraham et la fin des sacrifices humains, les lois d’interdiction du meurtre : « si quelqu’un tue Caïn, on le vengera 7 fois. ») : en un mot, peu à peu ont émergé les signes de la civilisation. Mais quand la crise est trop forte, la loi ou le rituel qu’on lui a substitué ne suffisent plus.
L’histoire de Jésus s’inscrit dans cette logique. Le sacrifice de Jésus aurait, même très provisoirement, remis de l’ordre dans les malaises du peuple juif sous l’occupation romaine. Dans l’Évangile de Jean, il est d’ailleurs expressément dit que le Grand Prêtre avait le dessein de faire mourir Jésus « afin de sacrifier une seule victime pour que la nation entière ne périsse pas » : il s’agissait bien de ressouder le peuple juif.
Dans les religions antérieures, les dieux ont un rôle de justicier, dispensateur de punitions ou de récompenses. C’est – sans doute – le support des théories (erronées, à mon sens, et même pire) qui ont longtemps eu cours dans les églises chrétiennes : Dieu le Père, trahi par l’homme qu’il a créé, envoie sur Terre son fils qui va, par son sacrifice, racheter la faute d’Adam et de l’humanité. Il y aurait eu une sorte de pacte entre le père et le fils, l’un pour vouloir la mort de l’autre pour venger son honneur de créateur bafoué, l’autre pour l’accepter sans révolte.
 
Les Évangiles disent l’inverse : la crucifixion de Jésus n’a été que le début d’un retournement total ; ses prédications sont un plaidoyer permanent contre la violence : « Vous avez appris qu’il a été dit tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi ; eh bien moi je vous dis aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs ; ainsi vous serez fils de votre père des cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons , et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. » (Mt 5,44-45) Il s’agit bien de renoncer à exiger de Dieu de punir les méchants et de donner la gloire aux élus. Il faut renoncer aux représailles ; c’est le sens de « si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tends-lui la gauche ».
 
Nous basculons dans une autre logique, celle du Royaume, où l’Homme, délivré de la Loi (utile pour conduire un peuple, comme l’a donnée Moïse au peuple hébreu pour assurer sa pérennité), choisira d’être lié à Dieu par son choix libre, pour que l’Amour soit la règle éternelle.
 
Mais alors, le sacrifice de Jésus était-il nécessaire ? Qu’est-ce que ce paradoxe de la mort qui ouvre la voie vers la liberté et vers l’Amour ?
Jésus aurait pu renoncer à l’ultime épreuve de la Pâque à Jérusalem. Pourquoi aller sciemment se mettre dans la gueule du loup ? « Père, toutes choses Te sont possibles, éloigne de moi cette coupe ; toutefois, non pas ce que je veux mais ce que Tu veux. » (Mc14,35)
 
Girard a là un coup de génie : celui qui veut sauver sa vie en ranimant la violence, est dans une logique de mort. IL EST MORT. Celui qui accepte de perdre sa vie pour couper court au cercle de la violence, celui-ci fait œuvre d’Amour, et même s’il meurt, IL VIT.
 
Ainsi, là où l’homme semble au plus bas, il est au plus haut : là réside la gloire de la croix.
 
La preuve ? 2000 ans de christianisme… même si les Évangiles ont du mal à triompher, parce que ce principe fait figure d’impuissance aux yeux de ceux qui vivent selon les normes de la violence.
Jésus est condamné sur l’insistance de la foule, dans le but explicite de ramener la paix civile. Dans Luc, Pilate dit 3 fois : « Jésus n’est pas coupable, je vais le relâcher. » Mais la foule insiste... et il est crucifié.
Mais ce qui ressort c’est que Jésus a été considéré comme innocent et que les coupables sont précisément ceux qui l’ont crucifié (comme pour Jean-Baptiste, qui n’apparaît jamais comme coupable).
Pour que le retournement se produise, il faut un groupe de « dissidents » qui détruise l’unanimité de la communauté et introduise une AUTRE VÉRITÉ.
Le mécanisme ne tourne pas à l’avantage des persécuteurs mais du persécuté : là réside le triomphe de la croix.
Ce sacrifié, ce persécuté, ce révélateur, c’est Jésus de Palestine. La pierre rejetée par les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle.
 
Et, davantage encore, l’innocent sait qu’il est innocent ; et son bourreau sait qu’il le sait. Il n’y a plus l’illusion d’une certaine justice. Et la manipulation s’écroule : quelque chose d’opaque s’éclaire tout à coup : « le roi est nu »… « mais, c’est bien sûr »… Chacun a vécu un jour dans sa vie la prise de conscience qui tue l’illusion, mais de ce fait chacun se retrouve, il renaît, il reprend confiance, il re-suscite ce qui compose sa vie et est soudain sous un autre éclairage, qui le fait LIBRE.
 
Je voudrais donner plusieurs exemples de ces victimes innocentes, qui savent qu’elles sont innocentes, et qui n’acceptent pas le sort qui leur est fait. Et plus : les bourreaux savent que leurs victimes savent qu’elles sont innocentes.
 
Avec René Girard , prenons d’abord deux exemples dans l’Ancien Testament :
 
Joseph, fils de Jacob, fils d’Isaac, fils d’Abraham : Joseph, le fils préféré de Jacob, provoque un peu ses frères ; ils l’envient, ils veulent le tuer et finalement, ils le vendent à une caravane de marchands en partance pour l’Égypte. Là bas, il est accusé par la femme du commandant des gardes, qui l’avait acheté aux Ismaélites, d’avoir voulu la violer. Le texte biblique, au lieu d’accuser Joseph, démonte le stratagème : c’est la femme qui est coupable de l’avoir harcelé ! Joseph est emprisonné, mais il interprète les rêves du pharaon d’une façon qui lui plaît (les fameuses vaches maigres et vaches grasses…) et il est propulsé au sommet du pouvoir. Joseph triomphe auprès du pharaon !
Deuxième étape : les frères de Joseph se rendent en Égypte chercher du blé. Ils ont avec eux Benjamin, le dernier-né et nouveau fils préféré de Jacob. Joseph leur donne du blé mais par un nouveau stratagème, il retient Benjamin prisonnier : il rejoue en quelque sorte son propre sort et soumet ses frères à l’épreuve qu’il a subie de leur part. 9 frères succombent encore à la tentation de l’abandon, mais le 10ème, Juda, refuse et propose de se substituer à Benjamin : Joseph pardonne à tous, et accueille la tribu dans son pays d’adoption.
La leçon de l’histoire, c’est que l’on attendait de Joseph la vengeance et qu’il y a opposé le pardon, qui arrête la spirale de la mort.
 
Autre récit, celui de Job : il refuse de plaider coupable, lorsque ses amis viennent à lui pour lui expliquer que ce serait la façon de retrouver la faveur de Dieu. Tout le livre de Job est une résistance à la culpabilité que veulent lui faire endosser les autres. Comme chacun sait, Job retrouve la prospérité : la victime innocente n’a pas cédé, et le bourreau a dû reconnaître cette innocence.
 
Plus près de nous : prenons le livre de Robert Antelme, L’espèce humaine, un des livres les plus poignants sur les camps d’extermination de la dernière guerre. « Si on allait trouver un S.S. et qu’on lui montre Jacques, on pourrait lui dire : regardez le, vous en avez fait cet homme pourri, jaunâtre, ce qui doit ressembler à ce que vous pensez qu‘il est par nature : le déchet, le rebut ; vous avez réussi. Eh bien, on va vous dire ce qui devrait vous étendre raide, si l’erreur pouvait tuer : vous lui avez permis de se faire l’homme le plus achevé, le plus sûr de ses pouvoirs, des ressources de sa conscience et de la portée de ses actes, le plus fort. Vous avez fait en sorte que la raison se transforme en conscience, vous avez fabriqué la conscience irréductible… Jamais personne ici ne deviendra son propre S.S. »
 
Près de nous aussi, les procès staliniens, de Moscou ou de Prague, où chacun savait l’innocence des accusés, obligés d’avouer pour que le peuple soit soudé derrière les puissants.
 
Et aussi, cet extrait d’un article paru dans Le Monde, sous la plume de P. Cibois, intitulé l’Église et la guerre : « Le souci du faible et de l’opprimé est la seule solution pour empêcher la violence : la recette est d’ailleurs valable pour les délaissés de notre pays. Se sentir solidaires des plus démunis n’est pas qu’une exigence morale, c’est la clé de l’élimination de la violence… La spécificité du message chrétien, ce n’est pas la loi du respect de la vie de l’homme, héritage commun de beaucoup de civilisations, ce n’est pas le souci du proche, que les prophètes et les stoïciens prêchaient déjà, c’est, une fois dans l’échec de la violence, dans l’erreur, dans la catastrophe d’une guerre engagée, la conviction que l’échec n’est pas fatal, que la guerre n’est pas sans retour, que la mort peut entraîner la vie si chacun meurt à lui-même, c'est-à-dire si chacun accepte de se convertir à une nouvelle manière de voir, conforme à la loi de respect de l’autre. Cette conversion peut être communicative, si nous savons manifester une nouvelle manière de nous comporter par des gestes forts, prophétiques. »
 
Un vrai programme, au cœur de l’actualité, pour changer l’ordre du monde dans le sens enseigné par Jésus, le Christ.
Danielle Nizieux
 
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Vendredi 1 septembre 2006 5 01 /09 /2006 15:55
 
« Malheureux êtes vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous parcourez la mer et la terre pour faire un seul converti, et quand vous y avez réussi, vous en faites un homme voué à la géhenne, deux fois pire que vous ».
(Matthieu 23,15)
 
Jésus réprimande vigoureusement les pharisiens et les scribes. Il les traite d’hypocrites car ils restent extérieurs à leur propos. Ils font « marcher » leurs affaires et cherchent des clients ! Tout se passe comme s’ils mettaient tout en œuvre pour recruter des disciples sans pour autant se convertir eux-mêmes. Ils croient plus à leurs propres techniques de marketing qu’au don de Dieu qui change les cœurs des chrétiens et de ceux et celles qu’ils fréquentent.
 
Les pharisiens et consorts de toutes les époques n’ont ni entendu ni pris pour leur gouverne les orientations de Jésus : pour un chrétien, la primauté en tout revient à chercher le royaume de Dieu et sa justice.
Que les baptisés vivent de leur mieux - et si possible ensemble - pauvreté, douceur, sollicitude, miséricorde, pardon, paix, fidélité à la parole donnée ; qu’ils s’efforcent de rendre cohérents leurs comportements avec leurs aspirations ; que les ‘béatitudes’ les inspirent jusque dans leurs moindres actions ; bref qu’ils choisissent de se ‘tourner’ vers la personne du Christ ressuscité tout en partageant simplement la vie, les espoirs, les chagrins, les échecs, les réussites, les bonheurs de ceux et de celles qui peuplent leur existence journalière. Alors, sans le rechercher avec affectation, ils seront source parce qu’ils auront considéré tous les autres comme des sources.
 
D’une certaine manière les baptisés sont appelés à déconcerter par leur simplicité, la modestie, la plénitude de leur service. Ils ne parcourent pas les mers et la terre pour « faire » des disciples, ils vivent de l’Évangile et de plain pied leur vie devient, comme malgré eux, une Bonne Nouvelle qui fait signe à tous.
Dans le secret, tout en partageant ce qu’ils sont et ce qu’ils ont, ils offrent le terrain qu’ils foulent et les personnes qu’ils croisent.
Avec des mots simples que tout le monde comprend, ils rendent compte de la foi qui les fonde et de l’espérance qui les anime.
Ils invitent à leur table avant d’inviter à l’Eucharistie.
Ils créent la bonne ambiance sur le terrain avant de convier à une vie fraternelle dans une communauté ecclésiale.
Ils sont ‘disponibles’ et ‘prennent soin’ avant de révéler que la personne du Christ les inspire et les renouvelle chaque jour pour augmenter la qualité de leur présence ordinaire.
Par beaucoup d’autres détails qu’induit leur désir de conversion, ils suscitent dans la vie ordinaire un cheminement, mais ils en restent libres et distants pour que s’établissent une communion et non une dépendance.
Ils ne vont jamais plus vite que l’Esprit saint. Leur écoute appelle le dialogue. Leur discrétion établit le respect.
 
Ils répudient les méthodes des scribes et des pharisiens hypocrites, et si par faiblesse ils tombent dans le piège du recrutement, dès qu’ils s’en aperçoivent ils demandent pardon.
 
© Christian Montfalcon
Par Garrigues et Sentiers - Publié dans : Réflexions en chemin
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Mardi 5 septembre 2006 2 05 /09 /2006 10:40
 Parce que tu me vois, tu crois ; heureux ceux qui croiront sans avoir vu !
(Jean 20,29)
 
Le doute, dit-on aujourd’hui, est inhérent à la foi. Le fidèle a, en quelque sorte, acquis le droit de s’interroger, voire d’affirmer son désaccord avec tel ou tel point de la doctrine. Il fut un temps, pas si ancien, où un désaccord connu, voire débusqué par l’enquête ou la dénonciation, conduisait au mieux à l’exclusion, au pire au bûcher.
Je me souviens de mon désarroi lorsque, vers 11 ans, j’appris par la lecture d’un document historique que Jésus n’était pas né le 1er janvier de l’an 1. Un prêtre consulté en confession - je me sentais fautive ! - me rassura. Ce fut le début d’une existence de recherches et de confrontations aux doutes, au doute.
 
Je considère aujourd’hui qu’il y a une graduation dans l’objet du doute : il y a les sujets sur lesquels, en fin de compte, on peut penser ou faire ce qu’on veut, nonobstant le catéchisme… Et les autres, ceux qui seraient inhérents à la foi.
Et puis, finalement, il y a le message de Jésus, proclamé par Paul : « si je n’ai pas la charité, je ne suis pas du Christ ». Et si la seule chose qui ne tolère pas le doute était, pour un chrétien, cette vérité là ?
 
Le premier niveau du doute, c’est celui qui touche l’institution, autrement dit l’Église et ses exigences : « Le magistère de l’Église engage pleinement l’autorité reçue du Christ quand il propose, sous une forme obligeant le peuple chrétien à une adhésion irrévocable de foi, des vérités contenues dans la Révélation divine ou bien quand il propose de façon définitive des vérités ayant avec celle-là un lien nécessaire » (Catéchisme de l’Église catholique, art 88.)
 
D’abord, les exigences qui touchent aux apparences sociales : le mariage, le divorce, l’homosexualité, l’affaire du préservatif, sont celles qui viennent en premier à l’esprit. Alors qu’elles furent longtemps déterminantes pour être considéré comme chrétien, il est vrai que la majorité des chrétiens s’est aujourd’hui affranchie de ces règles normatives : la « désobéissance » ainsi marquée ne leur pose souvent pas le moindre problème, ni à eux, ni à leur communauté ; à peine cela pose t-il question aux prêtres qui les accueillent.
Les fidèles considèrent plutôt cela comme un archaïsme qui, un jour ou l’autre, le plus proche possible, finira par céder. Plus : beaucoup pensent que ces principes éloignent injustement des quantités d’hommes et de femmes, de façon dommageable pour la survie de l’Église. Question réglée, dans nos communautés occidentales… et ailleurs, dans la mesure où les communautés africaines et orientales, habituées à d’autres modes de vie, et présentées comme l’avenir de l’Église, ne se posent même pas la question. À peine la question de l’avortement est-elle plus complexe, mais celle de la contraception est une affaire « réglée ».
 
Ensuite, la question sociale : l’attitude de l’Église qui est souvent du côté du pouvoir établi… Évidemment, la condamnation de la théologie de la libération, ou seulement la remise au pas de Don Helder Camara, ou plus récemment celle des franciscains, fait argument dans ce sens ; de la même façon que les prises de position conservatrices des clergés locaux préférant bénir des régimes tortionnaires qui préservent l’institution ecclésiale comme au Chili ou plus loin dans le temps en Espagne. Beaucoup, trouvant l’écart trop grand avec l’enseignement du Christ, rejettent à la fois l’Église « dévoyée » et les enseignements fondateurs.
La conséquence la plus ordinaire, on l’entend encore aujourd’hui, c’est que des pauvres et des opprimés n’y trouvent pas leur place. Ce n’est presque plus du doute, c’est du rejet !
 
Après cela, viennent les dogmes établis au fil du temps par les théologiens : commençons par la création du monde, la virginité perpétuelle de Marie, la question des frères et sœurs de Jésus…
Que dire de l’immaculée conception de Marie ou de l’Assomption (dogmes récents s’il en est) ?
Là encore, chacun s’accommode de ses incroyances, aux marges en quelque sorte. Même l’Église ne peut plus soutenir certaines thèses, mais il a fallu beaucoup de temps pour qu’elle renonce à quelques-unes (la réhabilitation de Galilée date seulement de Jean Paul II.
 
Je réalise aujourd’hui, que le nom de ce savant est aussi celui du pays de Jésus, porteur de la Vérité si longtemps ignorée et/ou combattue : hasard ?
 
Les progrès de la recherche (archéologique et historique, d’abord) remettent en cause des points qui semblaient évidents : ainsi David et Salomon ont-ils vécu aux dates envisagées jusqu’alors et furent-ils les grands rois que les textes décrivent ? D’autres événements sont décalés dans le temps, ou complètement mis en cause, comme l’Exode, le massacre des enfants juifs innocents de l’évangile de Matthieu… Les progrès de l’exégèse aussi contestent certaines traductions, certains rajouts... Y aurait-il une vérité pour les savants - des moines et des gens d’Église, souvent - et une autre pour les fidèles de  « base » ? Une vérité qu’il vaudrait mieux ne pas dire pour ne pas les désorienter ? Sans doute du temps perdu sur l’Histoire…
 
Pourquoi ne pas montrer plutôt la grandeur de ceux qui ont écrit l’Histoire du peuple de Dieu dans le Premier Testament, puis l’Histoire de Jésus ? Ils ont construit une cosmogonie, sans doute à base de réalités concrètes, mais aussi en élaborant des schémas qui se voulaient non pas de la littérature mais bien des outils pour forger les consciences et accueillir une révélation, celle de Jésus. Dans ce cas, peu importe si les trompettes de Jéricho n’ont pas sonné pour faire tomber les murailles : l’important, ce qui est porteur de sens, c’est la victoire du peuple fidèle de Dieu accomplissant son parcours.
L’important pour moi, c’est Jésus, Dieu incarné, homme jusqu’au bout de la condition de l’Homme, qui par sa mort et sa résurrection, manifeste l’inanité du mal et transforme la mort en victoire.
 
Viennent ainsi les « vraies » questions : Jésus fils de Dieu ? Mais qu’est-ce qu’être fils de Dieu ? La résurrection de Jésus a-t-elle un sens physique ? Comment nous-mêmes sommes nous reliés à cette filiation et à cette résurrection ? Comment se manifeste la vie après la mort ? Qu’est-ce que la vie éternelle ?
 
Certains chrétiens ne se posent sans doute jamais ces questions ; par manque d’esprit critique ? Par inculture ? Par obéissance ? L’Église ne l’exige plus, et c’est tout à son honneur.
Aujourd’hui au contraire, la foi de chacun ne peut se concevoir sans la liberté de penser et l’on ne saurait accepter une foi contrainte. Du coup, cette liberté oblige à examiner loyalement ses propres croyances.
Quelle est ma foi ? En quoi est-ce que je crois ? Qu’est-ce qui, pour moi, « ne passe pas » ? Cet examen de vérité est un devoir à l’égard de moi-même et à l’égard de l’Église qui m’accueille en son sein : mais veut-elle le savoir ? et qu’en fait-elle ?
On a beaucoup dit que dans l’Église chacun construisait son petit catéchisme : une foi à la carte en quelque sorte. Mais y-a-t-il un socle minimum de la foi ?
Au plan personnel, que peut-on avouer ? Et, sauf à devenir schizophrène, que peut-on soi-même accepter de ne pas croire quand on se dit chrétien ? Y a–t-il un seuil en deçà duquel il convient, par honnêteté envers les autres mais aussi pour sauvegarder sa propre intégrité, de renoncer à se dire chrétien et à quitter la communauté ? Jusqu’à quel point de doute, ou d’incroyance, peut-on se dire d’Église ?
 
Je peux me dire que je doute, mais que le doute a justement une face positive : je ne suis pas sûre que Dieu ait physiquement ressuscité, mais je ne suis pas sûre non plus qu’il n’ait pas ressuscité ! Alors, c’est le pari de la foi : nous voici dans ce qui est à mon sens un grand confort, le « on verra bien et je fais comme si », la garantie sur l’avenir en quelque sorte. Et pour assurer le tout, je me mets en situation de conformité, je fais les gestes, et je dis les paroles. Oui, mais il y quelque chose de malsain dans cette attitude de profiteur. Pourtant, dans le même temps où on se veut lucide et honnête, chacun d’entre nous a au fond de son âme comme une lumière qui s’allume et signale que, malgré tout, rien n’interdit d’espérer : instinct de survie, effet de la foi ?
 
Et pourtant, je suis là, dans la communion avec Jésus ; même, je reste ! , je reste dans l’Église, malgré les doutes et les insatisfactions. Je dirais même les frustrations.
 
Un dominicain qui me fait parfois l’amitié d’une rencontre a écrit : « Dieu, cette chose qui n’est rien, que l’on peut nier sans aucune conséquence, dont le croyant même perd cent fois la trace, et qui, lorsque le moment est donné, remplit tout, éclaire tout, semble suffire à tout. »
 
Je reste ! Et c’est rester qui démonte les accusations de scandale et de folie des croyants que soulignait Paul.
Je reste pour autre chose ; c’est parce que la résurrection de Jésus, physique ou non, a signifié au monde le retournement de l’ordre des choses : c’est cette nouvelle création qui est ma foi.
« Je suis la résurrection et la vie ; celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra » : là est ma foi.
Dieu m’aime-t-il ? Dieu me connaît-il ? Dieu peut-il m’aider, me protéger ? Souvent, je souffre du silence de Dieu. Je ne sais pas comment établir le dialogue avec Dieu. Il est dur de surmonter la déception de l’attente.
Mais j’ai une vision, celle du Monde de Dieu, où l’amour et la justice triomphent et je suis, à ma modeste place, un artisan de ce monde nouveau. Il n’en reste pas moins que la foi engage une vie. Et ce ne sont pas seulement des mots : aider au fonctionnement d’une paroisse, s’engager dans la recherche religieuse, travailler aux œuvres de charité, tout cela prend du temps, et on ne suit pas le message de Jésus sans implication de tout l’être.
Est-ce cela l’essentiel de la foi ? le vrai signe de la foi ? Est-ce là qu’il n’y a pas de place pour le doute ? Mettre les forces de notre vie au service du Message, c’est notre foi. C’est dans le monde où il s’est incarné que Jésus nous envoie. L’Église dont nous sommes les membres est une Église pour le monde.
 
Matthieu 22,36 : « quel est le plus grand commandement, Maître ? Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur… : voilà le premier et le plus grand commandement. Le second lui est semblable : tu aimeras ton prochain comme toi-même. À ces deux commandements se rattache toute la Loi, ainsi que les prophètes. »
 
Car la foi n’est pas de croire en des choses incroyables ! La foi, c’est de vivre le Message au quotidien, et, comme le bon samaritain, d’être le prochain de tous nos frères :
« Aimez-vous les uns les autres comme Dieu vous aime ».
 
Danielle Nizieux
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Samedi 11 novembre 2006 6 11 /11 /2006 09:49
« Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic. »
(Jean 2,16)
 
Bœufs, brebis, colombes, monnaie, comptoirs n’ont pas à encombrer la maison de Dieu. Tout cela a certainement son importance dans la vie de la cité mais n’a pas à transformer la maison de Dieu en un espace commercial. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place !
 
Le Verbe de Dieu joint le geste à la Parole : il chasse du temple ce qui en pervertit l’image, le symbole, le sens, le ‘sacrement’. Ce n’est pas d’abord pour purifier un espace ‘sacré’ de la religion, c’est avant tout, comme il le dira lui-même, parce que son corps est temple de Dieu, lieu d’offrande, de communion, de relation, de salut pour les autres qu’il est indispensable de le mettre hors trafic.
 
Le commerce est normal dans les relations entre personnes, il favorise même les échanges, mais quand

  -
il envahit tout et motive tout au point de rendre esclave,
  - il se sert du divin pour asservir les terrestres appétits sordides,
  - il sacralise et tue par la loi du marché la souplesse de la foi,
 

il devient, alors, urgent de réagir et de faire le ménage.
Débarrasser l’Homme Temple de Dieu des pesanteurs liberticides de l’économie, de la politique ou de la religion est un devoir d’amour.
 
En prenant Visage parmi nous, en devenant l’un de nous, en devenant semblable à nous, en partageant gloire et faiblesse avec nous, en nous invitant à vivre dans son intimité, le Christ fait de l’homme un signe pour l’homme, un sacrement pour l’homme, un appel pour l’homme, une ‘Icône’ vivante, un ‘Temple’ de chair et de sang. Chaque homme est pour tous les autres une convocation au respect et à la responsabilité.
 
L’esclandre du Christ, à Pâques, dans le temple de Jérusalem relaie un combat que la sagesse avait déjà entrepris et le rénove avec éclat. De plus elle inaugure une révolution qui ne peut s’arrêter tant que le monde sera monde :

  - libérer les hommes des pesanteurs aliénantes des ‘religions’,
  - proposer la foi dans le Christ Ressuscité qui magnifie les humains et les associe au divin,
  - susciter des communautés chrétiennes qui épousent la culture de leur temps,
  - utiliser des symboles et des gestes de libération au sein des sociétés civiles.

Ces quelques points, et beaucoup d’autres de ce genre, devraient être aujourd’hui et toujours les préoccupations essentielles des Églises chrétiennes. Si elles n’en ont sans doute pas le monopole, elles en ont certainement l’obligation. Mais à elles il revient de clamer partout la phrase que Saint Paul écrit aux Corinthiens au verset 17 du troisième chapitre : « Le temple de Dieu est sacré, et ce temple c’est vous. » 
 
© Christian Montfalcon
Par Garrigues et Sentiers - Publié dans : Réflexions en chemin
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Mercredi 22 novembre 2006 3 22 /11 /2006 14:13
Vie du petit saint Placide, de la sœur Geneviève GALLOIS osb, 1954
 
Dans ce délicieux et profond traité de vie spirituelle en images (si vous ne l'avez pas encore lu précipitez-vous !), que la religieuse bénédictine, authentique artiste, a dessiné pour une de ses sœurs nommée Placidia, elle consacre deux planches d'abord à « Comment le Petit Placide eut une vision extraordinaire. Il vit une figure drapée de recueillement. Parlant, elle parla, et dit : "Sache, O Placide, que la Vie intérieure c'est une Vie qui est intérieure". Et elle disparut.»,puis « Comment le Petit Placide courut avertir le Père Maître de la grande Révélation, qui allait bouleverser tous les monastères, et la chrétienté entière. Peut-être, faut-il aviser Notre Saint Père le Pape ? ». À méditer.
 
On assiste, aujourd'hui, à un retour spectaculaire des dévotions et manifestations extérieures dans nos églises : processions, pèlerinages, cultes de saints locaux ou importés, périples de reliques, etc. Cela est parfaitement respectable, et utile dans la mesure où ces rites peuvent nourrir la foi des fidèles. L'homme a besoin de rites pour exprimer ses convictions et célébrer ce(ux) qui les incarne(nt), on le voit aussi bien dans le domaine religieux que… sportif ou politique. En outre, ces gestes collectifs ont la vertu de rappeler aux Chrétiens qu'ils ne sont plus placés dans la perspective individualiste du « je n'ai qu'une âme à sauver », mais que, comme adhérents à la "communion des saints" confessée dans le Symbole des apôtres, ils sont tous solidaires dans le salut de l'humanité.
 
Mais pour aider les fidèles à passer du rite à sa signification, c'est-à-dire un moyen de marcher vers Dieu, peut-être faudrait-il, conjointement, encourager tout ce qui les amènerait à une vie plus "intérieure", plus propice à une rencontre personnelle avec Lui. Ce qu'on pourrait appeler, en termes nobles : la voie mystique. Elle a, au cours des siècles, tout à la fois été encouragée par l'Église – pour qui la prière, la contemplation, l'adoration restent au cœur de la vie spirituelle des fidèles – et a souvent aussi paru un peu suspecte. Il n'est que de relire la vie de mystiques pour constater les difficultés qu'ils ont pu avoir, à certains moments, avec les autorités ecclésiastiques, même les plus grands et les mieux reconnus, comme Thérèse d'Avila, Ignace de Loyola, ou, plus humble mais plus proche de nous dans l'espace, Benoîte Rencurel, la bergère du Laus. Cette suspicion s'explique, car la "vie intérieure" est intérieure, précisément, donc difficilement "contrôlable". Bien sûr, il est du devoir de l'Église d'empêcher le n'importe-quoi sous prétexte d'inspiration divine ; et il est vrai qu'il n'est pas toujours évident de discerner l'expérience authentique d'une autosuggestion même la plus sincère (étant exclue, naturellement, toute forme d'escroquerie) ; il n'est pas assuré de distinguer toujours l'enthousiasme (au sens étymologique de "transport en Dieu") d'une hallucination due à la folie.
 
Mais d'une part, rien ne dit qu'on ne puisse cumuler une pathologie mentale avec une authentique expérience mystique, voire la sainteté. Il y en a bien des exemples, tels, au XVIIe siècle : le jésuite Jean-Joseph Surin, douloureux maître spirituel ayant sombré pendant une vingtaine d'années dans une dépression proche de la folie, ou Louise du Néant, vraie malade mentale qui, une fois guérie, a aidé d'autres malades à mener une vie authentiquement chrétienne. D'ailleurs, bien des actes accomplis par des mystiques patentés pourraient passer dans notre monde "désenchanté" pour des gestes fous (depuis Origène jusqu'à sainte Catherine de Sienne, et au delà…). N'oublions jamais que notre foi est « scandale pour les Juifs et folie pour les païens » (1Corinthiens 1,23), païens d'hier ou païens d'aujourd'hui.
 
D'autre part, il n'est pas mauvais, quand on croit réellement en sa puissance, de laisser un peu de liberté à l'Esprit Saint… Il est délicat, pour ne pas dire "indécent", de lui imposer des normes, des procédures d'interventions calibrées, des finalités déterminées : l'Esprit souffle où il veut et quand il veut. Catherine de Sienne (1347-1380), citée plus haut, a pu, quoique simple tertiaire dominicaine, faire revenir à Rome le dernier pape français, Grégoire XI, pour préparer la fin du Grand Schisme d'Occident, alors que ni les princes ni les cardinaux n'y étaient parvenus. N'opposons donc pas manifestations ecclésiales publiques et retraite de l'individu chrétien militant (le miles Christi d'Érasme). Une vie intérieure intense n'est pas sans influence efficace sur la vie de l'Église. Tous les grands fondateurs (saint Dominique comme mère Teresa) ont toujours expliqué qu'ils puisaient leur énergie dans la prière personnelle, le cœur à cœur avec leur Seigneur. Et Jésus lui-même ne se retirait-il pas chaque fois qu'il avait un acte important à poser et voulait consulter son Père, à commencer par ses 40 jours au désert ?
 
Albert OLIVIER
Par Garrigues et Sentiers - Publié dans : Réflexions en chemin
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