Coups de cœur

Samedi 8 avril 2006 6 08 /04 /2006 16:33
J.-M. Guillon, Paul-Albert Février, un historien dans l’Algérie en guerre : un engagement chrétien (1959-1962), Éditions du Cerf, collection « Intimité du Christianisme », Paris, 2006, 526 p., 44 €.
 
« Intimité du christianisme » : sous ce titre, les éditions du Cerf publient depuis trois ans des écrits, lettres, témoignages ou journaux intimes, laissés par des chrétiens : Pierre Claverie en 2003 ; Zélie et Louis Martin (les parents de Thérèse de Lisieux) en 2004 ; Élisabeth Lesueur en 2005 ; Paul-Albert Février aujourd’hui, dont sont édités les lettres et carnets écrits de 1959 à 1962 en Algérie où il fut envoyé comme soldat, puis choisit de rester jusqu’en 1968 comme archéologue et professeur à l’Université d’Alger. Un ouvrage que Garrigues et Sentiers recommande d’autant plus chaudement que ces écrits sont ceux d’un Provençal très attaché à sa terre natale. À son retour d’Algérie, il a en effet poursuivi sa carrière comme professeur d’Histoire romaine à l’Université de Provence, laissant à sa mort en 1991 tous ses biens à l’Université, et en particulier son appartement dans lequel sont logés gratuitement des thésards, français et étrangers, que leur recherche conduit à Aix-en-Provence.
« Intimité du christianisme », soit, mais – si ces titres n’avaient déjà été pris – « Parole de croyant », voire « Histoire d’une âme » conviendraient tout aussi bien pour les textes rassemblés dans cet ouvrage qui bénéficie d’une introduction pleine d’empathie et d’annotations précises de J.-M. Guillon, professeur d’Histoire contemporaine à l’Université de Provence, mais également d’une préface de Pierre Vidal-Naquet et d’une postface d’André Mandouze. De page en page, se dessine l’itinéraire à la fois spirituel et intellectuel d’un homme encore jeune, à l’appétit de connaissance et à la culture multiformes, confronté aux réalités d’une « sale guerre » qu’il fit comme responsable administratif du Centre de Transit et de Triage de Colbert (aujourd’hui Aïn-Oumène), où les « interrogatoires musclés » étaient une pratique quotidienne. Il mit ses connaissances d’infirmier bénévole à soigner, autant que faire se pouvait, ceux qui étaient victimes de la torture, et ses talents professionnels d’archiviste (il était ancien membre de l’École des Chartes) à rédiger à l’intention du Comité international de la Croix-Rouge à Genève un rapport dont les premiers mots, « J’ai tenté de considérer en historien le spectacle qu’il m’était donné chaque jour de contempler à Colbert » (p. 481) sont significatifs : il savait que la force de son témoignage tiendrait à sa froide objectivité.
Tout cela par fidélité à sa foi - une fidélité qui lui vaut d’être déchiré en permanence : en butte à la méfiance et à la suspicion de ses chefs, incompris de la plupart de ses camarades appelés, qui l’ignoraient généralement, quand ils ne le méprisaient pas ou lui étaient sourdement hostiles, il se sent solidaire de la lutte et de la souffrance des hommes du maquis algérien, mais ne veut pas partager une cause qui est leur, et non sienne. Qu’on en juge par cet extrait de ses carnets (p. 220-221) dans lequel, le 1er novembre 1959, P.-A. Février médite sur les textes liturgiques qu’il a entendus en ce jour de Toussaint, qui coïncidait également avec l’anniversaire de l’insurrection algérienne. Bouleversant.
 
Luc 6. 22 : « Heureux êtes-vous si les hommes vous haïssent et vous frappent d’exclusion, s’ils vous insultent et proscrivent votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme ».
Actualité de la parole. Rarement, je me suis senti si séparé. Séparé des amis de la recherche, séparé des soldats côtoyés chaque jour, avec lesquels le dialogue est impossible (je ne puis parler comme si quelque impuissance physique me retenait ; je manque de mots, je manque d’audace...), séparé de ceux que je dois garder et dont je suis l’ennemi (surtout en ce jour anniversaire du début de la révolte). Séparé et détesté. Leur combat n’est pas le mien.
Je ne me sens pas concerné par leurs haines de race, par leur peur devant un monde qu’ils n’ont pas appris à connaître. Je ne puis haïr, non parce que chrétien, mais parce que cette haine me paraît sans objet, sans nécessité, sans raison. Leur combat, ou du moins celui qu’ils croient le leur. Aliénation dans la peur, la petite jouissance facile, les maugréments et les cris inutiles. D’un côté, des haines, des tortures, de l’autre, une lutte dont tous les actes ne se conforment point (et cela est normal) à l’idéal humain qui est le mien. D’un côté, ceux nourris par le même pays, la même culture ; de l’autre, des gens nourris d’un idéal qui est le mien mais pénétrés de coutumes, de mœurs qui ne m’appartiennent pas. De tous côtés, séparé. Rejeté des miens parce que traître. Repoussé des autres parce que différent. Ne pouvant franchir le pas qui mène aux autres et ne pouvant me faire comprendre des miens. Et dans cette voie solitaire, il me faut aller par la banalité des jours, séparé, rejeté, exclu, haï, inconnu. Larvatus prodeo [« J’avance masqué », formule qui était la devise de Descartes]. Mais le masque, ce sont les autres qui me le mettent. Ajoutez à cela différent par le milieu, par la culture, ne serait-ce que par la manière d’ordonner les mots dans l’essai de dialogue. Car nulle part mieux qu’ici m’est apparue l’envie devant celui qui a un plus.
Question : est-ce à cause du Fils de l’Homme que cela arrive ? Car c’est de lui que dépend le fait d’être heureux. C’est lui qui donne la béatitude. Mais toute présence, toute action est impure. Qui cause cette exclusion ? Mon appartenance au Fils de l’homme ou à un idéal humain, les deux ? Mon lien à une culture ?
Combien peu avons-nous le droit de nous dire heureux lorsqu’on nous sépare, lorsque nous sommes séparés. Qui est pur ?
Par Garrigues et Sentiers - Publié dans : Coups de cœur
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Mardi 11 avril 2006 2 11 /04 /2006 09:59
Sept livres en hommage aux sept moines de Tibhirine 
de Rachid Koraïchi
John Berger, Michel Butor, Hélène Cixous, Sylvie Germain,
Nancy Huston, Alberto Manguel et Leïla Sebbar
(Actes Sud, 2004)
  
 
Le 21 mai 1996, les 7 moines du monastère de Tibhirine, en Algérie, sont assassinés par un commando du G.I.A. Cet acte barbare a provoqué tristesse et stupéfaction dans l?opinion internationale.
La communauté trappiste vivait de prières et de partage près de Médéa, en harmonie avec une population musulmane très attachée à son identité.
Les 7 moines, après plusieurs visites des groupes terroristes, avaient choisi de rester avec leurs voisins, ce « peuple qui souffre » malgré le danger annoncé car « [leur] vie était donnée à Dieu et à ce pays. »
 
Rachid Koraïchi, artiste plasticien algérien, attentif à la vie spirituelle, a voulu rendre hommage à la mémoire des 7 moines et a sollicité des écrivains d'origines diverses pour enrichir son travail ; d'où, réunis dans cette édition en un seul volume, 7 livres d'artistes, un pour chaque frère : Frère Christian, Frère Christophe, Frère Bruno, Frère Luc, Frère Célestin, Frère Paul et Frère Michel.
 
Le titre fait référence à une sourate du Coran « la Caverne » qui jette un pont fraternel avec la religion chrétienne en relatant le martyre de 7 jeunes chrétiens par des idolâtres puis leur résurrection.
Similitude criante, les habitants croyants de Tibhirine ne s'y sont pas trompés qui entretiennent avec amour et respect le cimetière où sont les sept dormants.
Dans une lettre visionnaire, aux premiers mots prémonitoires « quand un A-Dieu s'envisage... », frère Christian (Christian de Chergé) a pris soin de mettre en garde contre tout amalgame entre l'Algérie et son assassinat. Nous en reproduisant ci-après quelques lignes écrites un peu plus d?un an avant sa mort.
Ce « testament spirituel », qui est aussi donné à lire dans sa version manuscrite, place d'emblée l'ouvrage dans l'émotion et le recueillement.
 
Rythmés par le nombre 7, les textes (et les calligraphies) se succèdent et se répondent dans leur diversité. Qu'ils évoquent directement l'assassinat des moines, l'Algérie vécue ou rêvée, les vertus et les souffrances, les croyances des uns et des autres, c'est une communion de prières qui s'élève et étreint le lecteur.
 « Quand un A-Dieu s'envisage...
... J'ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui-là qui me frapperait aveuglément. J'aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout coeur à qui m'aurait atteint. Je ne saurais souhaiter une telle mort. Il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j'aime soit indistinctement accusé de meurtre ».
(Recension d'Esther Bendayan)
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Dimanche 2 juillet 2006 7 02 /07 /2006 14:24
de Etty Hillesum (Éditions du Seuil)


Etty Hillesum est une jeune juive d’Amsterdam. En 1941, elle a 28 ans. C’est une intellectuelle étonnamment moderne pour l’époque. Assez tourmentée et dépressive, elle suit des séances avec Julius Spier qui est « psycho-chirologue » (il interprète les lignes de la main). 
A partir de cette rencontre, Etty commence un journal. Elle confie librement sa sensualité et l’évolution de sa relation avec Spier. A son contact, la vie intérieure et l’expérience spirituelle d’Etty s’enrichissent et s’approfondissent.

Bien sûr, dans ce journal Etty relate la vie quotidienne difficile des juifs de Hollande, les vexations de plus en plus cruelles qui les affectent, mais dans ce constat de l’horreur grandissante Etty choisit de ne pas céder à la haine.
Voici ce qu’elle écrit le 15 mars 1941 : « … C’est un problème à notre époque. La haine farouche que nous avons des allemands verse un poison dans nos cœurs : ‘’ On devrait les noyer, cette sale race, les détruire jusqu’au dernier !’’  – on entend cela tous les jours… Jusqu’au jour où m’est venu cette pensée libératrice qui a levé comme un brin d’herbe hésitant au milieu d’une jungle de chiendent : n’y aurait-il plus qu’un seul allemand respectable, qu’il serait digne d’être défendu contre toute une horde de barbares et que son existence vous enlèverait le droit de déverser votre haine sur un peuple entier. » p.25
 
Mais son journal est surtout un témoignage poignant de l’évolution de son itinéraire spirituel. D’une relation à Dieu, au début du journal, assez timorée, (elle se qualifie elle-même comme « la jeune fille qui ne savait pas s’agenouiller ») Etty avance vers une relation de plus en plus intime. Elle écrit le 18 août 1943 : « Toi qui m’as tant enrichie, mon Dieu, permets-moi aussi de donner à pleines mains. Ma vie s’est muée en un dialogue interrompu avec toi, mon Dieu, un long dialogue. Quand je me tiens dans un coin du camp, les pieds plantés dans la terre, les yeux levés vers le ciel, j’ai parfois le visage inondé de larmes – unique exutoire de mon émotion intérieure et de ma gratitude. »
C’est assez déroutant de lire cette jeune femme qui dit, en ces temps noirs, avec simplicité, qu’elle est heureuse de vivre et que la vie est belle. Etty n’est pas une illuminée qui nie la réalité mais elle est tout entière habitée par un profond amour de l’humanité et l’espérance. Elle note le 20 juillet 1943 : « Mon Dieu, cette époque est trop dure pour des êtres fragiles comme moi. Après elle, je le sais, viendra une autre époque beaucoup plus humaine. J’aimerais tant survivre pour transmettre à cette nouvelle époque toute l’humanité que j’ai préservée en moi malgré les faits dont je suis témoin chaque jour. C’est aussi notre seul moyen de préparer les temps nouveaux : les préparer déjà en nous. Je suis intérieurement si légère, si parfaitement exempte de rancœur et d’amour en moi. »
 
A la fin du journal, on trouve des lettres que Etty a écrites du camp de transit de Westerbork.
Elle est morte à Auschwitz le 30 novembre 1943.
Fanny Elbanort
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Dimanche 2 juillet 2006 7 02 /07 /2006 15:16
de Joan Fontcuberta (Actes Sud, 2005)
 
Intrigué par la petite annonce d’une société ésotérique, Joan Fontcuberta, journaliste, décide d’enquêter sur les activités du Monastère de Valhamönde et se rend sur place.
Curieux monastère, niché au cœur d’un labyrinthe d’ îlots boisés dans une région lacustre de la Carélie finlandaise…
L’hospitalité de la communauté orthodoxe transforme Valhamönde, dès le 19e siècle, en un lieu œcuménique où se succèdent théosophes, libres-penseurs, anachorètes, francs-maçons et autres initiés.
Peu à peu à l’abri des remous du monde, le monastère se nimbe d’une réputation anticonformiste et mystérieuse propice à l’éclosion de l’« Esoteerisen Karjalaisseura » (E.K.).
Joan Fontcuberta démontre comment l’échec du politique au profit d’une économie ultralibérale a ouvert la voie à l’internationalisation des conflits. Si la question de Dieu demeure, la confusion de l’époque apporte son lot de réponses occultes basées sur la crédulité et l’ignorance.
Mêlant habilement faits historiques, photographies, humour pince-sans-rire, lieux et personnages réels (on y croise Raspoutine, Ron Hubbard, Donald Rumsfeld), Joan Fontcuberta donne à voir la spécificité de Valhamönde : former les thaumaturges de demain.
Pour preuves, on découvre le catalogue des reliques du Monastère (les clavicules de Salomon, la plume d’Icare…) et un répertoire des miracles enseignés (farfelus en diable !) ; connaissez-vous le miracle de la poldérisation subite ?
On pense souvent à Poulard*, autre établissement ésotérique célèbre. On sourit beaucoup mais le trouble s’insinue et les photomontages (Joan Fontcuberta se met en scène en plein travaux pratiques, déguisé en apprenti-moine) invitent à une réflexion sur la représentation du réel et la manipulation médiatique.
Qu’y a t-il de vrai dans cette farce grinçante ?
Sans doute le propos de l’auteur qui met en garde contre la montée des fanatismes, la recrudescence des gourous de tout poil pour qui « la religion est une arme pointée vers le futur », et sur la nécessité d’aiguiser notre sens critique.
 
* École de sorcellerie fréquentée par Harry Potter.

Esther Bendayan

L'image (Le miracle du miroir) est de Joan Fontcuberta. Elle fait partie d'une galerie visible sur le blog  http://www.castalie.fr que nous vous recommandons. 

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Samedi 26 mai 2007 6 26 /05 /2007 15:01
  de Erri De Luca
Traduit de l’italien par Danièle Valin
Gallimard – Collection Folio
 
Quelle surprise à la lecture de ce petit livre (112 pages) composé de petits chapitres (2 à 3 pages) aux titres eux-mêmes très courts : Bénédictions, Grappillon, Le buisson...
 
Je me suis trouvé, sans y avoir été préparé, en présence de textes qui, à mesure que je les lisais, me semblaient avoir été écrits par moi : les idées, la façon d’aborder l’Écriture, les notations sur le génie de l’hébreu, certaines phrases sur Dieu… tout, quoi !
Même le titre pouvait être de moi, tant est connue de mes proches mon habitude de suçoter pendant des heures des noyaux d’olive (je dis même que ça vaut bien une dragée…).
Au fil des pages, il est né entre cet homme et moi une espèce de fraternité, en quelques minutes ; c’était comme si je le connaissais, comme si je l’avais toujours connu.
En un mot, et comme dirait Nicolas (Hulot) : séquence Émotion !
 
Cet homme affirme ne pas être croyant :
« Mon expérience de lecteur [de l’Écriture] qui campe hors les murs achoppe selon moi sur deux points. Le premier est la prière, cette puissance et cette possibilité du croyant de s’adresser. Tutoyer Dieu (…) relève de la merveilleuse liberté de la créature (…). Je ne sais pas le faire, je ne sais pas m’adresser. (…) Mon pied bute chaque jour sur cette pierre qu’est la prière ; je ne peux l’enjamber, car la prière est le seuil.
« L’autre obstacle est le pardon. Je ne sais pas pardonner et je ne peux admettre d’être pardonné ; C’est un blasphème pour le croyant ; pour lui il n’est pas de faute qui ne puisse être remise par Dieu… »
J’ai bien du mal à accepter ces arguments car je ne suis pas sûr – pas sûr du tout – d’être plus croyant que lui, avec une barre aussi haut placée !
Je suis sûr aussi que bien des croyants seraient incapables d’écrire une demi-page aussi imprégnée de Dieu que ce qu’il écrit.
 
Quelques fioretti
 
Paternité : « Notre Père (…) Toi, tu es notre père, en ouverture de la phrase est un doigt pointé. Ce n’est pas une invocation, mais une légitime instance légale : nous sommes tes fils, tu ne peux pas nous abandonner, tu n’es pas libre de le faire. (…) Notre père signifie rappeler à Dieu ce devoir de tutelle qu’il a pris un jour. (…) Quand la personne de foi se remet à invoquer le Notre Père qui est aux cieux, elle exerce son droit le plus strict. (…) »
 
Grondement d’eau : « Jésus aime l’eau. (…) Jésus veut que ses paroles, dites et pensées pour qu’elles se répandent, soient comme des eaux courantes. Il a voulu ne rien écrire, il n’a pas voulu de secrétaire pour prendre des notes. Ceux qui le pouvaient retenaient par cœur. Il ne voulait pas enfermer l’eau dans une cage. (…) il se servait de sa voix avec impétuosité, comme des ruisseaux inattendus dans le désert de Néghev, selon une des images frappantes d’Isaïe. (…) Tout au long des Évangiles, nous lisons des jets d’un discours qui fut torrentiel. Une providence fait ressembler ces écrits à des citernes d’eau de pluie, qui retiennent du moins quelque chose selon leur capacité. (…) Celui qui n’a pas la foi ne se désaltère pas. Mais celui qui a la grâce de l’avoir est lié par un devoir énorme : donner de cette eau bue un témoignage tout au long de sa vie. Ce faisant, il remplit les pages que les Évangiles ont dû laisser vides. Ce faisant, il rapporte à la surface l’eau qui s’est perdue hors des citernes. »
 
Rire : « le plus beau rire de toute l’Écriture sainte se trouve dans le livre des Proverbes, au chant de la sagesse, où la sagesse elle-même dit avoir été aux côtés de Dieu pendant la création : “ Et moi je fus ses joies jour après jour, riant devant lui en tout lieu. Riant dans le monde sir la terre ” (Proverbes 8,30-31).
« La fabrication fondamentale de l’univers s’est accompagnée d’une sagesse souriante. le renfrogné, le savant qui ne rit pas, ne peut découvrir ni imaginer le monde. »

Noyau d'olive : « Lire les Saintes Écritures, c'est obéir à une priorité de l'écoute. J'inaugure mes réveils par une poignée de vers, et le cours de la journée prend ainsi son fil initiateur. Je peux ensuite déraper le reste du temps au fil des vétilles de mes occupations. En attendant, j'ai retenu pour moi un acompte de mots durs, un noyau d'olive à retourner dans ma bouche. »

René Guyon

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Lundi 28 mai 2007 1 28 /05 /2007 11:46
Jean-Claude Guillebaud
Albin Michel - Mars 2007
 
Un témoignage qui interpelle
 
Depuis quelques années la littérature religieuse nous présente beaucoup de témoignages de conversions, de retours à la foi. Étonnants, émouvants, ils ont presque tous comme point de départ un choc émotif venu bouleverser une vie et la conduire à une rencontre du Christ.
 
L’intérêt du livre de J.C. Guillebaud est de nous guider sur un autre chemin, celui d’un homme de la modernité, éloigné de la foi de son enfance par l’esprit du temps et qui, par une réflexion honnête et soutenue sur l’avenir de notre civilisation, va se trouver ramené sur les chemins de l’Évangile. Ici, c’est l’intelligence qui préside à l’itinéraire, pas une rationalité conceptuelle qui étudierait par exemple les preuves de l’existence de Dieu, mais une raison pratique qui cherche à comprendre son époque et à discerner l’avenir de notre civilisation. Une réflexion qu’il avait tentée dans certains de ses ouvrages antérieurs comme La Refondation du monde. Cette réflexion est ici relue de l’intérieur pour mettre en lumière le fil rouge qui l’a guidée et qui aboutit à retrouver les gestes d’une démarche de foi.
 
L’auteur, analysant la modernité dont il se reconnaît l’héritier, constate à quel point elle est enracinée dans un terreau judéo-chrétien. Héritage vivant et qui reste présent dans des références essentielles de notre société : droits de l’homme, etc. Ceci malgré la dérision sous laquelle certains voudraient ensevelir cet héritage. Un second niveau d’approfondissement le conduit à reconnaître que rien n’aurait été possible sans la permanence, au cœur même des raidissements autoritaires, de la subversion évangélique. C’est ce courant de contestation, de révolte, et finalement de sainteté, au nom de l’Évangile, qui a été le moteur de notre histoire. Conduit ainsi, par une réflexion historique, au cœur même de l’Évangile, l’auteur se trouve face à une dernière étape où la foi se révèle décision. Et là aussi son récit est pour nous riche d’enseignements.
 
Tout est en place pour adhérer à la foi : les raisons de croire sont là, honnêtement discernées dans l’histoire de notre temps, mais la foi ne se déduit pas d’une analyse fut-elle rigoureuse, elle implique une décision, un engagement de la liberté. Engagement qui est loin d’être irrationnel, puisque préparé par une réflexion sérieuse, mais qui implique un choix personnel, celui qu’ont dû faire les disciples après leur première rencontre avec Jésus. Le connaître, l’admirer était une chose, le suivre en était une autre. Il en va de même pour chacun de nous.
 
Il faut être reconnaissant à l’auteur d’avoir relu pour nous avec simplicité et loyauté cet itinéraire. Il nous rappelle à tous que la foi ne se situe pas hors des chemins de la raison, qu’elle ne doit pas craindre de les emprunter. Ils ne nous dispenseront pas de l’ultime acte de foi, mais ils peuvent en assurer la solidité et la fermeté. C’est aussi au terme d’un long chemin de confrontation intellectuelle avec les sagesses de son temps qu’Augustin a pu librement poser le geste qui fera de lui un disciple du Christ. La loyauté de sa recherche a été un des fondements de la fermeté de sa foi.
 
On saura gré aussi à Jean-Claude Guillebaud de nous aider dans l’analyse du monde où nous vivons à nous garder des slogans simplificateurs qui nourrissent une certaine mauvaise conscience chrétienne, comme si notre histoire n’était que celle des échecs et des trahisons de l’esprit évangélique. Puisse la vigueur avec laquelle il montre le contraire être pour nous stimulante.
 
Bref, une lecture agréable et tonifiante qui situe à leur vrai niveau bien des problèmes auxquels nous sommes tous confrontés.
 
Michel Rondet, s.J.
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Samedi 8 décembre 2007 6 08 /12 /2007 16:52

 

Voici un film très déroutant, qui a obtenu le Prix du Jury au Festival de Cannes, et qui de fait mérite de retenir notre attention, presque autant que « le Grand Silence » sur la Grande Lumiere-silencieuse--film-.jpg Chartreuse, en tout début d’année.
Déroutant tout d’abord parce qu’il nous transporte dans une famille mennonite, au Nord du Mexique. Les Mennonites sont une petite communauté protestante née en Hollande au 16e siècle.
Très fermée sur elle-même, elle essaie de garder au maximum la ferveur religieuse et la manière de vivre des temps anciens, tout un groupe s’est réfugié au Mexique en 1922, où elle continue à parler une langue germanique proche du néerlandais.
Déroutant ensuite par une extrême lenteur. De très longs plans presque fixes, sur la nature, sur des scènes de la vie de famille. C’est un cinéma contemplatif, qui veut nous faire entrer vraiment dans cet univers rural si différent, et nous faire vivre de l’intérieur, presque sans paroles, les sentiments des personnages.
Déroutant enfin, puisque, comme dans le célèbre film « Ordet » de Dreyer, le film se termine sur une résurrection.
Si l’on accepte ce dépaysement et ce langage propre au cinéma, ayant toujours une portée symbolique, au-delà de la reproduction du réel, on ne peut qu’être touché par ce film, si différent des deux films précédents de son auteur. Touché par la splendeur éblouissante des images : la scène centrale de la mort de l’épouse sous une pluie violente, au pied d’un arbre,  est l’une des plus fortes que l’on ait vue récemment au cinéma. Touché plus encore par le talent exceptionnel du réalisateur pour nous faire vivre l’intensité intérieure du drame vécu : la dimension religieuse de ces vies simples est présentée avec un respect, une émotion et une force que l’on n’avait pas vus depuis longtemps. Au point que la résurrection finale, très sobrement évoquée, y apparaît naturellement comme une victoire de l’amour sur la mort. Comme le dit un des enfants, la mort redevient un sommeil, un passage vers la vie.

Jacques Lefur
7 décembre 2007

N.B. Nous n’avons pas eu l’occasion de présenter ici deux des meilleurs films de l’année 2007, qui ont déjà quitté les écrans d’Aix : le dernier film de Woody Allen, « Le rêve de Cassandre », très supérieur à ce qu’en a dit la critique, et « De l’autre côté », de Fatih Akin, prix du Jury Œcuménique à Cannes. Ne les manquez pas si vous en avez l’occasion.

Par Jonas - Publié dans : Coups de cœur
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