Signes des temps

Mardi 13 décembre 2005 2 13 /12 /2005 08:14

Le 9 décembre 2005 marque le centième anniversaire de la Loi portant séparation des Églises et de l’État. Dans notre région comme dans le reste de la France, colloques, rencontres, fêtes et initiatives pédagogiques n’ont pas manqué pour célébrer ce centenaire. Les chrétiens ne peuvent que s’en réjouir.
Cela vaut pour les Protestants, qui se sont montrés dès l’origine favorables à la Loi. On sait d’ailleurs que nombre de ses rédacteurs étaient de confession réformée. Mais cela vaut tout autant pour les Catholiques. Le « devoir de mémoire » leur impose, certes, de ne pas occulter ce que fut l’indignation et jusqu’à la révolte de leurs aïeux, pour qui décembre 1905 était à marquer d’une pierre noire. Venant après la Loi sur les congrégations et d’autres mesures qu’ils jugeaient vexatoires, voire spoliatrices, la Loi de séparation a marqué pour eux un nouveau degré dans ce qu’ils vivaient comme une persécution. Car dans leurs journaux et leurs brochures, le régime de la IIIème République était dépeint comme le règne de l’Antéchrist. Inutile d’en sourire ou de se scandaliser, d’autant que ce passé pèse son poids de souffrances : l’historien, comme le disait L. Febvre, n’a pas à être « le juge suppléant de la vallée de Josaphat ». Ces réactions se comprennent d’autant que, dans l’autre camp, la presse anticléricale était au moins aussi outrancière que la presse catholique. Le temps, depuis, a heureusement fait son œuvre d’apaisement. Il a permis un réapprivoisement réciproque des Églises et de l’État et, partant, toute une évolution des pratiques et de la jurisprudence. Du coup, qui peut encore nier les effets bénéfiques de la Loi ? Même parmi les catholiques traditionalistes, qui ne reconnaît ce qu’elle a apporté d’indépendance aux Églises ? Car qui accepterait, aujourd’hui, que les ministres du culte soient des fonctionnaires sous les ordres du Ministre de l’Intérieur ?
Parmi nos concitoyens athées, agnostiques ou d’autres confessions, les choses sont plus limpides encore. En dépit du caractère très spécifique de ses dispositions (et de sa non-application en Alsace-Moselle), la Loi de 1905 est pour eux le symbole même de la laïcité. Voire la pierre d’angle du « pacte républicain ». Le consensus est si fermement établi que les seuls débats qu’elle suscite maintenant sont pour imaginer comment elle pourrait être améliorée ou pérennisée. Des voies sont tentées pour faire plus largement place à l’Islam, qu’elle avait laissé à l’écart. Non sans raison, d’ailleurs : dans l’hexagone du moins, il ne rassemblait en 1905 qu’un nombre très limité de fidèles. Et l’on s’interroge d’autre part sur les chances et les risques de la laïcité au sein de l’Europe en gestation et, plus largement, dans notre monde en recherche d’une gouvernance planétaire. Ne risque-t-elle pas d’apparaître à nos partenaires comme une « exception culturelle » française, plus singulière et plus bizarre encore que notre attachement à un cinéma autre que celui d’Hollywood ?
Ce sont là autant de défis qu’il convient de relever avec détermination, et non comme on entre dans un combat d’arrière-garde où il s’agit surtout de sauver l’honneur. On comprend que les Rencontres organisées les 9 et 10 décembre 2005 à Marseille afin de célébrer cent ans de laïcité dans notre région aient pour thème : « Des chemins pour l’avenir ». Car c’est bien de l’avenir qu’il s’agit. Et d’un avenir incertain quand le vent souffle fort, jusqu’en France, dans le sens du communautarisme. Les récents événements qui ont touché notre pays le montrent assez : il en va de notre « vivre ensemble », ce qui requiert un engagement décidé de tous et de chacun. Et singulièrement des chrétiens. Car – que nos amis athées ou anticléricaux le comprennent – nous reconnaissons une saveur évangélique à cette vertu républicaine qu’est la laïcité. L’idéal laïque peut bien tenir autant qu’on voudra aux combats des Lumières, pour nous autres chrétiens, il s’enracine aussi dans ce précepte qui nous vient du Seigneur lui-même, « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » Le commandement était suffisamment important pour que tous les synoptiques l’aient scrupuleusement enregistré (Mt 22, 15-23 ; Mc 12-13-17 ; Lc 20, 20-26). Les tours et détours de l’histoire font sans doute que nos Églises l’ont parfois oublié ; il a pourtant si bien pénétré les consciences des fidèles que, même au zénith de la chrétienté médiévale, l’Occident n’a jamais connu la théocratie.
Sur les chemins nouveaux qui s’ouvrent à elle, « Garrigues et sentiers » souhaite accompagner la laïcité. Et participer de la vigilance dont il convient de l’entourer. Puisse-t-elle rester pour notre République une valeur fondatrice. Plus même – car l’avenir n’advient que si l’on en rêve – puisse-t-elle devenir pour l’humanité un patrimoine commun, en ce XXème siècle dont on a assez dit et redit qu’« il serait religieux ou ne serait pas. » Car ce que nous avons appris depuis 1905 montre assez que l’un n’est nullement exclusif de l’autre. Au contraire.

Par Association Garrigues - Publié dans : Signes des temps
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Samedi 14 janvier 2006 6 14 /01 /2006 07:57

Le fardeau des privilèges

Moments du temps symbolique : nous sommes à la fois au début de l’année 2006 et au commencement de l’aventure de “Garrigues et Sentiers”. Permettez-nous, chers “lecteurs” et chères “lectrices”, de vous souhaiter une année heureuse, pleine de réflexions et d’espérance : il en faut beaucoup dans une période de la vie du monde saturée d’embûches et de contradictions. Permettez-nous en même temps de souhaiter un avenir clair et ouvert pour notre “revue”.       
Nous sommes en 2006 ! mais ne serions-nous pas, aussi, en 1788 ?
Qu’est-ce qui a provoqué la Révolution de 1789 ? Notre enseignement classique de l’histoire en décèle des causes multiples. Mais l’une d’elles nous frappe davantage parce qu’elle garde son caractère émotif en réaction aux dénis de justice qu’elle représente : l’égoïsme, l’arrogance et la cécité des privilégiés. Qu’est-ce qu’un privilège ? C’est un droit réservé à des individus particuliers et qui n’est pas soumis au droit commun. Le privilégié profite d’exemptions ou d’avantages que les autres n’ont pas et ne peuvent acquérir, ni même espérer.
Des privilèges peuvent être justifiés : un médecin en urgence bravera les règles du stationnement. Ils peuvent être justifiables à un moment et ne plus l’être à un autre. Ainsi, les nobles du Moyen Âge en tant que défenseurs du corps social, et en particulier censément des plus faibles, contribuaient à la survie de ce corps en “donnant leur sang”. Il n’était pas totalement abusif qu’ils fussent alors dispensés de certains impôts en argent. En revanche, à la fin de l’Ancien Régime, beaucoup ne donnaient plus rien, ni sang ni or, tout en demeurant dispensés d’impôts et en continuant à recevoir charges et bénéfices ; cela pouvait susciter une légitime indignation. Qui sont aujourd’hui les “nantis” ?
Dans tous les cas, les “privilèges” doivent rester dans des bornes raisonnables et discrètes pour être tolérables. Or, comme à la fin de l’Ancien Régime, les privilégiés sont devenus fous de leur puissance et exhibitionnistes de leurs avantages. Ils ne prévoient rien au-delà d’une jouissance immédiate et sans limites, et d’une revendication permanente d’autres faveurs.
Le pays est très endetté, cela coûte cher. Les gouvernements successifs se montrent incapables de gérer les nouveaux problèmes, d’anticiper les événements à venir, de prévoir des solutions de longue durée, cantonnés qu’ils sont dans une fuite en avant, et immobilisés par leurs préoccupations majeures : être réélus. Dans le souci d’en faire ni trop ni pas assez, il leur est impossible de choisir une ligne de développement véritable et durable. Comment, à ce propos, peut perdurer le mythe de l’augmentation du “taux de croissance” – prisonnier d’une consommation ne correspondant pas forcément à de vrais besoins – comme seule finalité de l’économie et seule espérance de bonheur, et ce pour toute l’humanité ? Les riches ont perdu toute retenue dans la recherche du profit. Les licenciements économiques, qui restaient admissibles dans le cas d’entreprises en réelles difficultés, deviennent insupportables quand des groupes font des bénéfices majorés, que les actionnaires veulent gagner toujours au-delà des prévisions (la mentalité “moderne” du “Toujours plus !”), que les responsables de grandes sociétés s’octroient des traitements et primes mirobolants tout en bloquant les salaires de leurs employés, ou pire en les mettant au chômage.
Sans doute parce que je ne suis pas économiste, je ne comprends pas – mais reste prêt à apprendre – l’intérêt d’aller fabriquer toujours plus, toujours à moindre coût, en exploitant les besoins des pays pauvres et de leurs travailleurs, des produits que ceux-ci ne pourront pas acheter, et que les travailleurs des pays “riches”, privés de leurs emplois par les délocalisations, ne pourront bientôt plus s’acheter. À l’inverse, ancien syndicaliste, je ne comprends pas pourquoi le seul moyen d’exprimer des revendications reste, pour la plupart des syndicats, la grève. Elle est une arme efficace, à condition de ne pas en dévaluer l’effet par des abus : une trop grande fréquence, une absence de définition claire du but recherché, la négation de problèmes concrets de financement des revendications, ou même, parfois, des motifs insuffisants – au vu de l’ampleur des “dégâts collatéraux” contre un public pris en otage – comme l’unique “défense” d’un employé victime d’une injustice, alors qu’il existe des recours légaux qui s’appellent les prud’hommes ou les tribunaux. Il faudra bien s’interroger un jour sur la pertinence de concepts tels que les “droits acquis” ou la “défense du service public”, trop souvent prétexte à “se servir du public” pour des causes catégorielles ou personnelles. Face à ces tensions justifiées ou non, des responsables gouvernementaux ou patronaux demeurent sans réels désirs de discussion, sans capacités de “communications”, soit avec les grévistes, soit avec le public-victime. Sans parler d’une certaine indifférence des uns et des autres aux drames plus graves du reste de l’humanité, souvent conséquences de nos “privilèges”, passés ou présents, de pays riches, et qui constituent un second niveau d’injustices à régler.
À force de tourner en dérision l’utopique rêve du “grand soir”, et de rappeler – à juste titre – que certaines révolutions accouchent trop souvent du totalitarisme, on s’est installé dans une douce apathie politique, totalement aveugle. Beaucoup d’hommes politiques semblent croire qu’il suffit, pour endiguer toute explosion sociale, de donner au peuple, de temps à autre, une journée de vote, voire de référendum (une procédure très démocratique si les électeurs étaient honnêtement informés et surtout “formés” à la réflexion politique et à la participation !), ou de lui offrir des jeux (la télévision nouvel “opium du peuple” !). En fait, on est peut-être déjà dans l’après-midi d’un triste soir, où il faudra bien réviser notre mode de vie. Réveillons-nous avant que le n’importe-quoi éclate. Les récentes révoltes des banlieues ne sont-elles pas un avertissement que la stagnation apparente de notre vie sociale peut n’être que provisoire ? Il ne suffit pas de dénoncer la “chienlit” pour régler véritablement les problèmes posés par notre société.
Les “masses” sont depuis longtemps restées globalement assez calmes. En stimulant le consumérisme sans donner en même temps le niveau de revenus nécessaire pour être un consommateur repu, on crée forcément frustrations et amertume. En diluant tous les liens de solidarités sociales depuis la fin du Service national, non remplacé par quelque chose de plus intelligent et motivant, jusqu’à la suppression d’animateurs de quartier, on a tout fait pour que les diverses “classes” sociales non seulement ne puissent plus se rencontrer, mais ne puissent même plus s’écouter. Les banlieues : simple révolte ? Depuis les mésaventures de Louis XVI, on sait que de la révolte à la Révolution, il n’y a que la prise d’une vieille forteresse et une marche jusqu’à Versailles. Les injustices doivent toutes être dénoncées : vraies elles doivent être corrigées, fausses qu’elles soient démystifiées ou démythifiées, mais aucune, jamais, négligée.
Un été, travaillant sur des fouilles archéologiques en Algérie alors “française”, j’ai vu les colons du coin faire le siège du sous-préfet du lieu afin qu’il fasse pression sur notre chef de chantier pour faire baisser les salaires “trop élevés” que nous donnions en conformité avec les règles des chantiers publics : cela donnait de “mauvaises idées” aux ouvriers agricoles qu’ils employaient. Nous dûmes céder. J’avais prédit aux responsables qu’il ne faudrait pas s’étonner si un jour ils se faisaient trucider par des fellahs révoltés par une telle injustice. C’était en août 1954… 
Marcel Bernos
Par Garrigues et Sentiers - Publié dans : Signes des temps
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Samedi 8 avril 2006 6 08 /04 /2006 13:35
On a, ces derniers temps, mis l’histoire à toutes sauces. On cherche à l’avoir pour soi, à l’annexer à son camp. Mais on oublie les règles élémentaires de la méthode historique, celles que les grands anciens (tel L. Febvre) rappelaient inlassablement :
·        1° le péché irrémissible de l’historien, c’est l’anachronisme ;
·        2° l’historien n’est pas “un juge suppléant de la vallée de Josaphat”.
Dans sa fonction, il doit essayer de comprendre et d’expliquer les actions et sentiments des hommes, il n’a pas à les “juger”. Il ne peut mesurer le passé à l’aune des “valeurs” d’aujourd’hui qui risquent de fausser la réalité de ce passé. Libre à lui, ensuite, de s’engager en tant que citoyen, et de lutter contre ce qui, dans son temps, lui paraît mauvais. Le destin du grand Marc Bloch, résistant aux nazis et fusillé par eux, est à ce titre exemplaire.
À propos de la querelle actuelle sur le passé colonial, dont on parle tant et avec tant de passion , on peut se demander s’il est tenu compte de ces deux conseils. Un peu d’idéologie, à défaut de raison, s’est introduit dans le débat “historique”.
Il était normal que les professionnels de l’histoire aient mal reçu une mesure législative prétendant leur dicter la manière d’enseigner cette portion d’histoire (dont les nations colonisatrices n’ont certes pas lieu d’être tout à fait fières), car chaque fois qu’un pays a eu recours à une histoire officielle, la liberté de penser, parfois la liberté tout court, a reculé. Mais il ne semble pas forcément “réactionnaire” de rappeler, contre l’anachronisme, que les concepts de “droits de l’homme” et le “droit des peuples à disposer d’eux-mêmes” sont assez récents, et que leur application est loin d’être générale, même chez les peuples anciennement exploités qui les denient souvent à leurs minorités.
Après quoi, on peut poser quelques questions naïves :
 
Est-il totalement inexact que la colonisation européenne n’a pas eu que des comportements négatifs, ni que des conséquences catastrophiques ?
 
Pour s’en tenir à l’Algérie, objet récurrent – non sans raisons – de la mauvaise conscience française : il est vrai que sa conquête, en 1830, s’est faite illégitimement, sur des prétextes injustes et qu’elle a été sanglante. On peut dire que, par la suite, l’instruction des populations a été très insuffisante, sûrement, en partie volontairement car des élites “indigènes” risquaient de revendiquer des droits ; on peut ajouter que la médicalisation n’a pas été aussi efficace quelle aurait pu et dû l’être (quoique le trachome, la tuberculose, etc., aient effectivement reculé)… Mais, le passage de cette population de 1 à plus de 9 millions en 130 ans ne rend pas compte d’une intention “génocidaire” délibérée, comme certains discours, en particulier de politiciens algériens, le suggèrent parfois. Et pendant la guerre d’Algérie, guerre à la fois inutile, stupide, injuste et meurtrière, il y a eu cette tache morale indélébile de la torture. Cependant, on ne le rappelle guère, tous les appelés n’ont pas été des bourreaux ; il y a aussi eu gens dévoués – dont on ne parle jamais – même parmi les soldats de métier, et qui ont cherché à aider sincèrement les populations, en tant qu’instituteurs, médecins, ingénieurs, agronomes, administrateurs, etc. Certains l’ont payé de leur vie car ils étaient plus dangereux aux yeux des nationalistes qu’une soldatesque brutale, qui existait aussi, mais dont les comportements aboutissaient finalement à favoriser le recrutement de “rebelles”.
 
Des actes absolument répréhensibles peuvent-ils se trouver légitimés, ou du moins tolérables, en fonction du contexte ?
 
Pour poursuivre un instant sur l’Algérie, les tortures infligées par l’armée française étant légitimement condamnées, celles qu’a pratiquées le F.L.N. – que malheureusement seule l’extrême droite exploite pour disculper ses propres exactions d’alors – étaient-elles “justifiées” par la “justice” estimée de leur cause ? Peut-on faire à ses ennemis ce qu’on leur reproche de faire ?
Une autre infamie pèse sur les consciences “occidentales” : l’esclavage. Il est, incontestablement, un “crime contre l’humanité”. La traite pratiquée par les pays européens qui, circonstance aggravante, se prétendaient chrétiens, est totalement et définitivement inadmissible. Mais l’esclavage est-il moins gravement coupable, quand il a profité à des pays moyen-orientaux ou asiatiques – numériquement au moins aussi important d’après les études récentes – voire quand il a été pratiqué, avec une ampleur comparable, par des peuples africains pour eux-mêmes ou comme pourvoyeurs des négriers ? Ajoutons qu’il persiste encore ici ou là …
 
Peut-on discerner exactement les causes volontaires des “méfaits” coloniaux ?
 
À partir du XVe siècle, les Européens, profitant de leurs avances technologiques, ont envahi le monde. Ils l’ont exploité à leur profit et au détriment des “indigènes” ; ils ont commis des abus et des crimes. Il faut en dessiner les contours, en montrer les causes réelles, les intentions avérées ou dissimulées, en exposer les effets, mais sans strabisme analytique. N’oublions pas, par exemple, quand nous parlons des civilisations précolombiennes détruites par les Européens – et ces remarques ne constituent, bien sûr, ni une justification ni une excuse – que : - 1° certaines ont elles-mêmes été violentes et impérialistes ; - 2° des populations ont été décimées, mais autant par les maladies introduites accidentellement par les envahisseurs, ou par des déportations brutales (telles des hautes altitudes andines vers les plaines tropicales), que par des “massacres” directs et délibérés, absolument indubitables. Répétons-le, tout cela n’excuse rien ; ce n’est pas une plaidoirie pour la colonisation.
 
L’éventuel “jugement de l’histoire” doit-il s’arrêter à certains peuples ?
 
La mode est aux repentances. C’est bien, si elles favorisent une prise de conscience non seulement des injustices commises, mais, plus encore, de celles qui subsistent, telle la mondialisation, “néo-colonialiste” de fait. Mais on peut noter que les repentirs exigés restent toujours unilatéraux. C’est vrai que les Européens ont commis à travers les siècles des actes regrettables, répréhensibles, criminels… Mais il existe des situations parallèles jamais dénoncées.
Quand des hommes politiques turcs dénoncent “l’impérialisme européen”, on pourrait croire à un trait d’humour cynique. Car, enfin, l’expansion turque, depuis la prise de Constantinople (1453), n’a pas été une partie de plaisir pour les populations conquises, en particulier dans les Balkans. Or cet impérialisme-là n’a donné lieu, jusqu’à présent, à aucune marque de regrets, même pas une reconnaissance des faits dont ont été victimes Arméniens et Kurdes. Les enfants chrétiens enlevés dans les Balkans, pour être enrôlés parmi les janissaires, n’ont-ils pas droit à autant de juste compassion que les enfants des colonies abominablement arrachés à leurs familles pour être “élevés” dans des pays colonisateurs ?
 
A la fin, y a-t-il en Histoire une date de “prescription extinctive” ?
 
Si nous devions dédommager les “héritiers” des personnes déportées aux XVIe-XVIIIe siècles (sur quel titre légal ?), il faudrait déterminer jusqu’à quand ce principe devrait être appliqué. Les invasions arabes de l’Atlantique à l’Indus, entre VIIe et XVe siècles, n’ont jamais donné lieu à aucune repentance, encore moins à ces indemnisations parfois réclamées aux colonisateurs occidentaux. En continuant à remonter le temps, et en poussant le questionnement jusqu’à l’absurde, réclamerons-nous réparations aux pays asiatiques pour l’invasion mongole ? Et, en tant que descendants des Gallo-romains, demanderons-nous des comptes à M. Berlusconi pour les nombreuses exactions commises pendant la Guerre des Gaules et avouées par les écrits de son prédécesseur ? Etc.
Pour revenir à la question de départ (voir : 1°), peut-on affirmer que malgré les horreurs commises, la Gaule n’a tiré rigoureusement aucun profit de l’invasion romaine ?
 
Il ne s’agit pas de renvoyer les protagonistes dos à dos, après avoir vérifié que, de fait, à chaque moment de l’histoire, on trouve des victimes et des bourreaux, parfois interchangeables dans le temps. Ni de chercher à “tirer des leçons de l’histoire” : car, comme dans les familles, l’expérience des ancêtres ne sert à rien à leurs descendants. Simplement, il faut se garder – quand on se prétend historien – d’unilatéralisme, ne remarquant et stigmatisant les bourreaux que d’un seul côté. On pourra alors conforter, non sans amertume, le constat – qui n’est pas un scoop – que : blanc, jaune, rouge ou noir, l’homme n’est pas bon naturellement.
Et qu’il reste beaucoup à faire pour humaniser l’humanité.

Marc DELÎLE
Par Garrigues et Sentiers - Publié dans : Signes des temps
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Lundi 5 juin 2006 1 05 /06 /2006 13:24
« En ce jour là, vous n’aurez plus à m’interroger » (Jean 16,23)

Jésus avait parlé de sa disparition et de la venue de l’Esprit Saint…
Les apôtres affolés s’interrogent ; les questions fusent, le trouble grandit, la panique est proche, l’inquiétude pour demain paralyse aujourd’hui.
Où ? Quand ? Comment ? Et après que devenons nous ?
Jésus ne cache pas à ses disciples qu’ils auront de la peine, mais que, celle-ci traversée, ils connaîtront paix et joie. Par la présence du « consolateur », ils trouveront en eux-mêmes, et selon les circonstances, les réponses dont ils auront besoin sur le moment pour ouvrir l’avenir.
Jésus laisse entendre aux apôtres qu’il va disparaître à leurs yeux, mais que s’ils arrivent à bien analyser les problèmes posés par la conjoncture et à les transformer en questions claires qu’ils adresseront au Père en son nom, alors leurs yeux s’ouvriront, leur conscience collective analysera avec finesse les situations, les décisions se prendront, leur courage commun favorisera l’action… Leur joie communautaire sera grande, durable et signifiante…
Pour l’instant inutile de se paniquer : faire confiance au Paraclet suffit. Le moment venu l’assistance de Dieu ne fera pas défaut ; toutes les ressources intérieures se mobiliseront. Alors les bonnes décisions engendreront les meilleures actions, elles instaureront la paix et la joie qui ouvrent un chemin carrossable. Au contraire, si le stress perturbe aujourd’hui, demain sera obscur.
Il est clair que Jésus fait plus confiance à ses disciples que ses disciples ne lui font confiance !
En voulant tout maîtriser avant que les événements ne se produisent, les apôtres, se refermant sur eux-mêmes, s’aveuglent et se figent dans la peur. En ne respectant pas les lois du temps qui permettent au bon moment de répondre du mieux possible aux interrogations que la vie réserve, ils négligent leurs propres possibilités, ravagent l’espérance et molestent le futur.
© Christian Montfalcon 2006
Par Garrigues et Sentiers - Publié dans : Signes des temps
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Mardi 27 juin 2006 2 27 /06 /2006 15:58
 
Bien sûr, la langue doit évoluer pour rester vivante : sans doute faut-il créer des mots pour exprimer des idées nouvelles ou désigner des objets nouveaux. À ce titre, on a admis depuis longtemps l’introduction de termes étrangers, en particulier anglo-saxons, quand ils définissent quelque chose pour laquelle on ne dispose d’aucun équivalent en français. Encore faut-il se garder d’accepter n’importe quoi et ne pas – par mode ou par ignorance – se laisser envahir par des mots qui existent déjà dans notre langue. « Manager » n’est-il pas traduisible par « aménageur », « feeling » par « sensibilité » ou « best of » par « le meilleur de » ? Il y a plus grave pour la bonne santé de la langue, et surtout pour la cohérence logique de nos affirmations : les emplois abusifs – par mode ou par ignorance.
Lors de la querelle du voile à l’école, on a entendu de jeunes musulmanes, ou leurs inspirateurs, dénoncer la stigmatisation qu’était censée leur infliger l’interdiction du voile. Or la « stigmatisation » est le fait d’imprimer des marques, des cicatrices sur quelqu’un en sorte qu’il soit reconnaissable (on marquait au fer rouge les condamnés ou les prostituées sous l’Ancien Régime). C’est alors le voile qui démarquerait les jeunes musulmanes de leurs camarades. En outre, mais c’est un problème plus théologique que linguistique, la généralisation du voile, à laquelle poussent aujourd’hui certains « responsables » radicaux ne stigmatiserait-elle pas les jeunes musulmanes des générations précédentes quand elles ne portaient pas le voile ? Sont-elles vouées à l’enfer ?
Deuxième exemple : il est devenu fréquent, lorsque la presse parle d’un homme politique ayant une certaine « assise » dans sa région, de définir celle-ci comme son fief. Mon âme républicaine se révulse. L’homme politique est un élu du peuple, il ne « tient pas son domaine d’un seigneur, à condition de lui prêter hommage », à moins de reconnaître l’existence de magouilles locales pour réserver telle circonscription, comme une prébende, à un privilégié, ou de faire d’un parti un « seigneur ».
Un troisième exemple montre jusqu’où peut aller le suremploi d’un mot à fort impact affectif, ainsi en est-il de génocide. Le mot, créé en 1944 par un Américain, désignait la « solution finale » imaginée par les Nazis pour éliminer volontairement les Juifs d’Europe et aboutir à leur extermination totale. On pourrait l’employer aussi pour le Ruanda, où il y avait un propos délibéré de tuer tous les membres d’une ethnie. Employé pour souligner très fortement le caractère odieux d’un massacre, il perd son sens propre. Ainsi, les négriers ont été objectivement coupables d’un abominable crime contre l’humanité – même si le concept n’existait pas –, non de « génocide » en terme précis. Car s’ils ont provoqué souffrances et morts massives, soit pendant le transport des esclaves, soit par la dureté de leur exploitation, s’ils ont été cause de problèmes démographiques en Afrique, ils n’avaient pas intérêt à détruire directement ceux qu’ils déportaient, qui avaient à leurs yeux une valeur marchande. C’est bien de la recherche sordide du profit qu’est née et s’est maintenue si longtemps la traite négrière. De même, quelles qu’aient pu être les exactions et tueries commandées ou tolérées par les autorités françaises contre les populations algériennes réclamant leur indépendance, tels les massacres de Sétif en 1945, l’emploi réitéré par l’actuel président de l’Algérie du mot « génocide » est abusif, car il n’y avait pas une intention arrêtée de détruire une population entière.
Une bonne manière d’être pris au sérieux, quand on s’exprime sur des questions dramatiques, c’est d’employer des mots justes, à la mesure exacte de la réalité.
« Ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement ! »
 Marc DELÎLE
Par Garrigues et Sentiers - Publié dans : Signes des temps
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Jeudi 29 juin 2006 4 29 /06 /2006 11:38
MORALE : Science du bien et du mal ; théorie de l’action humaine en tant qu’elle est soumise au devoir et a pour but le bien. (définition du Robert)
 
Voilà le cas intéressant d’un mot « noble » devenu« obscène », c’est à dire que l’on n’ose plus prononcer. La preuve : les synonymes ou périphrases devenus indispensables quand on a vraiment besoin d’exprimer ce que le terme renferme. On veut bien s’affronter à l’« éthique », parce que la vie en communauté nécessite tout de même des règles minimales. On accepte même les contraintes de la « déontologie », parce qu’on ne peut pas faire n’importe quoi dans son métier. Mais la ‘morale’ ça fait ringard ; ou pire : conservateur, voire « réactionnaire ».
Les contempteurs de la Morale oublient un peu facilement que la revendication première des ‘théoriciens’ de la Révolution de 1789, au premier rang desquels Saint-Just et Desmoulins, était la vertu. Or celle-ci relève de la morale ; la morale peut donc être ‘révolutionnaire’.
Sans doute y a-t-il une lourde responsabilité des défenseurs traditionnels (traditionalistes ?) de la morale dans sa mauvaise réputation actuelle. Tels l’ours de la fable, ils manient le pavé du « bien-penser » et du « bien-se-conduire », sans tenir compte des événements, du renouvellement des contextes historiques, des justes remises en cause. Mais n’y aurait-il pas quelques môles de résistance absolue sur lesquels un consensus pourrait s’établir sans guerre civile : « ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît » (sagesse populaire), « la liberté des uns s’arrête ou celle des autres commence » (Déclaration des Droits de l’Homme), « un acte n’est acceptable que s’il est généralisable » (E. Kant), etc. ?
Participe à discréditer la morale, un amalgame fallacieux avec l’expression « ordre moral » qui s’inscrit dans un contexte historique précis, trop souvent oublié par ceux qui l’utilisent : la présidence de Mac Mahon (1873-1879). Monstre politique d’une république non proclamée, dirigée par des monarchistes, elle a voulu justifier des actes de réaction politique sous le prétexte du maintien de l’« ordre » et du respect de la « morale ». Mais pour mieux comprendre les limites rationnelles du rejet d’un terme, ou l’abus de son usage, il faut parfois proposer sa contradictoire. Qui parmi nous, plus particulièrement parmi les hommes politiques, aura le courage de confesser qu’il est favorable au désordre et à l’immoralité ?
 
Plutôt que d’enfiler une suite de généralités, on peut partir des principes de notre République auxquels il est fait appel contre l’« ordre moral » honni.
 
En tout premier lieu, bien sûr, la Liberté. Un exemple banal : le 31 mai 2001, aux infos du matin, alors qu’on parlait de la journée sans tabac, un quidam, sûr de lui et de son bon droit, déclarait : « je suis pour la liberté, c’est-à-dire le droit de faire ce que l’on veut ; je peux donc fumer, quitte à demander à mes voisins si ça ne les gêne pas ». Trop aimable pour être honnête ! Que feront ceux qui n’étaient pas là quand il a commencé à enfumer, ceux qui seront trop timides pour réclamer, ceux qui ne sont pas conscients du danger du tabagisme passif ?…
La limite d’un libre droit c’est un autre libre droit. Ce qui est vrai pour le tabac l’est aussi pour des questions beaucoup plus graves. Ainsi du sacro-saint droit de grève face au non moins respectable droit de travailler… question ouverte. Ainsi, encore, de la liberté religieuse, qui apparaissait au pape Pie IX comme une monstruosité face au ‘droit de la Vérité’, et dont on s’est rendu compte qu’elle n’avait de sens que si elle était générale et universelle : dossier à suivre… C’est sans doute saint Paul, dans la première Épître aux Corinthiens (6,12) qui donne une juste évaluation de la liberté : « Tout m’est permis, mais tout ne m’est pas profitable. »
 
De même pour le principe de l’Égalité. Tous les sondages s’accordent sur le fait que c’est le point auquel les Français sont le plus attachés. Contrairement à ce qu’énoncent généreusement les principes de 1789, si les ‘hommes naissent égaux en droit’ ils ne le restent malheureusement pas en fait, c’est un constat bien banal. Il y a des grands et des petits, des enfants doués en tout, d’autres qui le sont moins, des gens qui courent vite et des hémiplégiques, des familles unies, d’autres déchirées, etc. L’honneur d’une société démocratique – et morale – serait de tout faire pour que les inévitables inégalités de fait puissent être atténuées sinon supprimées. Ce n’est pas si simple, car pour équilibrer les ‘dons’, il faut bien prendre aux uns ce qui manque aux autres… et les ‘uns’ ne sont pas forcément enthousiastes à cette perspective. Et ce qui est vrai à l’intérieur d’une nation, l’est encore plus entre les états. La notion de solidarité a heureusement progressé dans les dernières décennies, mais on reste encore loin du compte, c’est le cas de le dire. On bricole, grâce à la générosité des O.N.G. ; pourtant, la mondialisation n’est pas organisée dans ce sens, mais plutôt pour le plus grand profit de ceux qui ont déjà le plus.
 
Quant à la Fraternité, c’est sans doute le principe ‘républicain’ le plus battu en brèche aujourd’hui, au moment où les disproportions entre les fortunes et trains de vie s’exaspèrent, où le communautarisme menace, où les affrontements religieux deviennent latents, où les ‘identités’ sont revendiquées contre l’universalisme jacobin (souvent un peu hypocrite, il est vrai). Quelle fraternité réunit le patron ‘gaulois’ et le beur de banlieue ‘défavorisée’, candidat à un emploi ; quelle fraternité envisageable entre l’imam saoudien non francophone et le sioniste ardent, entre l’irréformable macho et la jeune fille violée, entre, disons-le, le riche et le pauvre ?
 
La morale, lorsqu’elle était enseignée aux enfants, à l’école primaire, avait au moins l’intérêt de poser quelques principes, en particulier le respect : respect du pays dans lequel on habite, le patriotisme est tombé dans un tel désamour que très peu d’hommes politiques osent aujourd’hui s’y référer, même s’ils font figure de l’admirer chez les autres peuples. Respect des autres, en commençant par les plus fragiles : enfants, vieillards ; la violence les atteint aujourd’hui autant que les adultes en pleine possession de leurs moyens. La morale, et c’est peut-être ce qu’on lui reproche le plus aujourd’hui, délimitait un ‘bien’ et un ‘mal’. Ces notions semblent être devenues très ‘relatives’ si tant est qu’elles n’aient pas disparu. La morale avait ses préjugés, certes ; elle était trop souvent confondue avec la coutume ; elle jouait parfois en faveur de l’ordre établi : il fallait en corriger les travers. Mais elle avait le mérite, tel le code de la route – arbitraire mais permettant de ne pas se rentrer dedans – de rendre possible la cohabitation de personnes très différentes sans qu’on vive dans une atmosphère de guerre civile permanente.
Il a été de bon ton de la bafouer à la suite de la ‘révolution culturelle’ de 68. Celle-ci était peut-être devenue inévitable par l’évolution des sociétés, voire souhaitable sur bien des points (contre le ‘tout-fric’, par exemple), mais elle a été mal comprise et mal maîtrisée. Jadis on distinguait la liberté de la ‘licence’. Le mot même est devenu tabou, on le voit bien quand il s’agit de la liberté de la presse. Elle est un droit indispensable pour l’équilibre des pouvoirs, on pourrait même dire ‘sacré’, si cela ne faisait pas trop ‘moraliste’. Mais à ce droit reste attaché un certain nombre de devoirs : vérité de ce que l’on affirme, respect de l’innocence présumée en l’absence de preuves, parfois même opportunité (est-il vraiment utile, par exemple, de dévoiler au public un plan déployé pour surprendre un assassin ou des trafiquants avant la fin de son exécution ?). Jadis, on parlait de ‘devoir de réserve’, aujourd’hui on a l’impression qu’il y a un devoir d’urgence : scoop d’abord, vérité ensuite, s’il y a lieu, et parfois trop tard (cf. l’affaire d’Outreau).
 
Bref, si l’on veut éviter de retourner à la jungle, où les plus forts, les plus riches, les plus violents, les moins scrupuleux pourront l’emporter sur tous les autres, un peu de morale – au sens qu’on indiquait en commençant – ne pourrait nuire… surtout si elle appuie la justice.
Marc DELÎLE
Par Garrigues et Sentiers - Publié dans : Signes des temps
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Dimanche 3 septembre 2006 7 03 /09 /2006 19:09
 
Notre monde est tout de même curieux qui permet aux mêmes personnes ou groupes de professer simultanément, sur des sujets graves mettant en cause des problèmes de société essentiels, des opinions de logiques contradictoires. Sans parti pris, c'est-à-dire sans prendre parti, nous en relevons quelques-unes ci-dessous, et en soulignerons d'autres, à l'occasion…
Faut-il espérer interpréter ces contradictions autrement que comme celles de nos convictions ou de nos besoins, qui peuvent effectivement être antinomiques ?
 
Le fœtus est-il un être humain ?
 
On se souvient du scandale qui a éclaté lors de la découverte, dans un hôpital parisien, de centaines de fœtus morts conservés illicitement. On aurait dû soit les rendre aux familles, soit supprimer leurs restes selon une certaine procédure. Pourquoi ce "respect" tatillon pour ce qui n'apparaît plus, lorsqu'il est un produit de l'I.V.G., que comme un simple "amas de cellules" sans plus de caractère humain qu'un appendice ou un membre coupé ? Sur le plan éthique, la question reste ouverte ; elle l'est depuis… Aristote.
 
La mort provoquée sur un autre peut-elle être licite ?
 
On ne parlera ici ni des accidents, ni des morts dues aux guerres. Celles-ci paraissent tellement "normales" qu'on les a régulées par des "lois de la guerre" : paradoxe, là encore, cette adoption de lois pour "humaniser" une activité "hors-la-Loi" ("Tu ne tueras point") !
En revanche, la question de la peine de mort appliquée à un criminel ne saurait plus être posée. Elle apparaît indécente, et pour tout dire "tabou". Qui se risquerait à s'interroger sur toutes les raisons "rationnelles" de son abolition (hormis l'argument absolument "incontournable" du risque d'erreur judiciaire) ? Il passerait immédiatement pour un infâme barbare ou, pire encore, pour un "fasciste". La vie est sacrée ! Certes.
Or les opposants à la peine de mort sont généralement les mêmes qui défendent l'I.V.G. Quelle est, dans ce cas, la justification de la suppression d'une vie, ne fût-elle que potentiellement humaine ? Faut-il admettre, comme Aristote encore, que l'« animation » ne se fait qu'au bout d'un certain nombre de jours (NB. : il fallait plus de temps pour une fille que pour un garçon, comme si elle était un peu moins "humaine" !) ? L'argument d'une absence de conscience, avancé parfois, paraît particulièrement dangereux : il mettrait immédiatement en péril les personnes gravement handicapées mentales, et bientôt celles qu'un pouvoir totalitaire jugerait inférieures au prototype de l'humanité prôné par lui : ça s'est vu ! Il pourrait aussi, a posteriori, dispenser de leur responsabilité les massacreurs de peuples qui, lors de conquêtes, et pas seulement coloniales, voulaient se persuader – de bonne foi (?) ou non – que les êtres rencontrés n'étaient pas des humains "à part entière". Ce qui permettait en outre de les exploiter en toute tranquillité d'esprit.
À l'inverse, et pour être juste, il faut bien reconnaître que, très souvent, les partisans du "laissez-les vivre", quand il s'agit de formes fœtales, restent partisans de la peine de mort pour des adultes convaincus de crimes…
 
L'institution du mariage est-elle respectable et souhaitable ?
 
Je n'ai pas écrit « sacrée ».
 
Les partis politiques, en vue de l'élection présidentielle, sont quasiment contraints de se prononcer sur la licéité d'abord, puis sur la légalité future d'un mariage entre homosexuels. Le problème de fond, qui est la défense des droits, en particulier matériels, de personnes de même sexe ayant décidé de vivre ensemble, n'est pas en débat ici ; il peut se régler par d'autres voies législatives (PACS amélioré, par exemple). Il s'agit simplement de constater que, parmi ceux qui en font une revendication sociale majeure – sans l'adoption de laquelle ils ne sauraient voter pour un candidat quel que soit son programme par ailleurs – nombreux sont ceux qui, depuis 1968 et la "révolution sexuelle", ont brocardé, voire attaqué le mariage comme "ringard", "liberticide" et "bastion réactionnaire" d'une société archaïque…
 
(à suivre )
Marc DELÎLE
 
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Par Garrigues et Sentiers - Publié dans : Signes des temps
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