DOSSIER MARIE

Vendredi 16 février 2007 5 16 /02 /2007 07:50
Tour d'Ivoire, Trône de la Sagesse, Reine des Anges...
J'avoue avoir été irritée par ce chapelet de titres. Peut-être même le suis-je encore un peu. Irritée. Parfois du moins.
Puis il y a pire qu'irritée. C'est écrasée.
Quand adolescente, « en aumônerie », il nous avait été proposé de dire à quelle femme nous souhaiterions ressembler, j'avais dû tout bêtement, tout naïvement, citer le nom d'une quelconque chanteuse à la mode de cette époque. Et quand avait été citée en exemple celle qui avait eu la bonne idée de répondre « la Sainte Vierge », je m'étais sentie un peu honteuse de n'avoir pas pensé à cette réponse magistrale.
Magistrale et écrasante (comme parfois ce qui est magistral).
Alors de l'irritation à l'écrasement se fit en moi le passage à la révolte.
 
D'abord on ne nous dit pas grand-chose de la Sainte Vierge dans les évangiles.
Bien pratique pour en dire ce qu'on veut. Ce qui nous arrange.
Ensuite elle n'a aucun mérite à tant de perfections énumérées, puisqu'elle est conçue sans péché. Et c'est la théologie qui nous le dit.
De là à envoyer Marie et, tant qu'on y est, l'Église et la Religion au diable, il n'y a qu'un pas. Vite franchi quand on a quinze ans.
 
Quelques années plus tard on intellectualise davantage.
Il y a d'un côté les hommes qui ont besoin d'une mère sublimée, de l'image d'une femme parfaite et du coup suffisamment lointaine pour qu'elle ne vienne pas trop les embêter dans leur vie d'hommes quand même (voire dans leur vie d'hommes religieux, c'est-à-dire, entre autres, sans femme !).
Et puis, de l'autre côté, les femmes qui savent d'avance qu'elles n'arriveront jamais à la cheville de cette femme parfaite (est-elle d'ailleurs encore femme ?) et qui, encore une fois, ne peuvent que s'écraser, ou bien se révolter.
« Par nature », je pencherais plutôt pour la deuxième solution. Mais, voyez-vous, cette nature-là, j'aime à croire que je la tiens plutôt de Dieu et de la révélation que nous en a faite le Christ que d'ailleurs (d'où d'ailleurs ?).
 
J'ai entendu dire qu'on allait souvent au Christ par Marie. Personnellement, c'est plutôt le Christ qui me révélerait, me restituerait le visage de sa mère. C'est ainsi.
Il m'en a fallu des années, du travail, des rencontres pour découvrir que le Christ est justement avec ceux qui se sentent parfois un peu écrasés de ne pas correspondre au modèle que d'autres voudraient leur voir endosser, avec ceux qui se sentent parfois un peu honteux de n'être que ce qu'ils sont, et qui, d'autres fois, revendiquent fièrement de n'être que cela, des hommes, des femmes.
 
Je n'ai jamais beaucoup aimé la Sainte Vierge.
J'aime Marie.
Comme une femme reconnue dans sa liberté de dire oui oude dire non.
J'aime Marie en chemin, joyeuse et confiante.
J'aime Marie qui n'en dit pas beaucoup, mais qui n'en pense pas moins (ça s'appelle méditer dans son cœur…).
J'aime Marie fidèle à l'amour jusque dans la mort.
Comme ça, Marie, je l'aime.
 
Je ne suis sans doute pas parvenue à une telle liberté, une telle confiance, une telle fidélité, à un tel amour en un mois.
Mais sur ce chemin-là, je sais que j'ai une compagne à qui je pardonnerais presque d'être conçue sans péché !
Et vous, qui dites-vous qu'elle est ?
 
Corinne FENET
Par Garrigues et Sentiers - Publié dans : DOSSIER MARIE
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Vendredi 16 février 2007 5 16 /02 /2007 07:55


Marie, ma grande difficulté avec toi, moi qui suis femme et mère, c'est de me demander comment on a pu, en deux mille ans, gommer tout de tes relations humaines personnelles au profit de ta maternité. En tout cas, pour ce que j'ai entendu dire de toi. Sans doute n'ai-je rien compris. Pas assez médité ta relation à Dieu, au Père. Pour comprendre ou pour sentir avec toi qu'une vie ne peut être que don de soi.

Une femme, ça se définit en face d'hommes. Quels sont les hommes de ta vie ? Joseph, dont toi-même ne dis jamais rien ; dont on pense qu'il est mort avant toi, avant Jésus ? Tu étais donc veuve ? Personne n'en parle. Est-ce donc si peu important ?

À part Joseph, je connais Jean. L'ami de ton fils. Et du reste, ton fils te l'a confié comme un autre enfant et, avec lui, le genre humain, l'Église, enfin nous. Est-ce suffisant pour ne faire de toi qu'une mère ? Marie, tes amis ? Ceux avec qui le soir, à la veillée, tu refaisais le monde ? Je sais, il y avait l'Esprit Saint. Il t'avait couverte de son ombre, il t'accompagnait. Tu vivais, signe du « Royaume déjà là », ce « ni homme ni femme » promis pour la vie éternelle ! Mais cela ne nie pas nos différences, ni le besoin qu'hommes et femmes ont les uns des autres. Cela annonce seulement une reconnaissance de l'autre sans prise de pouvoir, sans tentative de séduction ou d'annexion. Marie, où sont donc tes amis ?
M
arie, non je ne comprends rien.

Comment a-t-on pu faire de toi le modèle de la maternité épanouie, alors que tu es la femme qui a vu mourir son enfant ? Ce malheur infini, horrible, mortel pour soi aussi, de l'enfant qui meurt, alors qu'on reste là. Comment as-tu fait pour ne pas hurler ? Pour ne pas mourir avec lui ? Pour ne pas te tordre d'impuissance, de douleur, d'horreur ? (Regarde-les, ces femmes d'Amérique latine...)

On a fait de toi une simple femme au pied de la croix, acceptant de te voir confiée à Jean. Une femme qui viendra (Pietà sublime) envelopper le corps de son fils.

Bien sûr, là encore, l'Esprit Saint... Mais Marie, ycroyais-tu vraiment à la Résurrection, là, quand on le clouait sur la croix, ce Fils qui t'avait tant coûté ? Et ta réputation de jeune fille, et ces rebuffades ? (« les affaires de mon Père », « ma mère ? je ne connais que des disciples »).

Toutes ces images qui se donnent de toi, Marie, ne sont pas miennes. Tu n'es certes pas cette bonne mère désincarnée à qui l'on ne cesse, sous prétexte de maternité, de demander des miracles, alors qu'elle a vu, elle, mourir son fils crucifié. Jésus incarné ne pouvait avoir qu'une mère désespérément humaine, la seule que je puisse essayer de rencontrer, dont les souffrances sont à hauteur des miennes, dans l'incompréhension des rencontres, dans les difficultés des deuils.

Une femme faible parfois, se laissant même entraîner par ses parents à aller chercher son fils, « possédé d'un esprit impur » (Marc 3,30). Une femme sensible au qu'en-dira-t-on. Une femme capable aussi de tirer parti du quotidien de sa vie pour réfléchir, avancer.

Comment ne pas se poser de question, Marie, lorsqu'un fils dit publiquement : « Qui est ma mère ? » Comme tu as dû la retourner dans ta tête cette phrase, avant de découvrir (comme moi avec ceux qui m'entourent) que le maternage n'a qu'un temps, et que cela fausse bien les relations... Un disciple, par contre, un compagnon, capable de comprendre les enjeux d'une vie, d'y participer à sa mesure, cela devient bien autre chose.

Cette scène m'explique beaucoup de toi. J'aime y revenir lorsque je pense à toi. Que de souffrances, d'amertume n'as-tu pas dû guérir en toi avant de faire le passage ? « Femme du passage », si je savais faire un poème, voilà ce que je célébrerais de toi. Et me voilà déjà plus capable de te comprendre, de mieux t'accompagner dans la Passion. Tu restes Mère, bien sûr. Mais de quelle autre façon ! Avec quelles espérances que grâce à toi quelque chose de l'espérance de Jésus pouvait survivre ! De sa vie il n'était pas possible que rien ne sourde.

Alors là, Marie, oui, je peux commencer à suivre... La Mère mourrait peut-être avec le Fils, le disciple savait qu'il fallait continuer à vivre pour le continuer. Disciple, pour participer activement à ses choix, à ses doutes. Et je me moque bien de ce que l'Église, s'assimilant à toi, te fasse sans péché, déjà auprès de Dieu dans ton Assomption, se valorisant ainsi au passage (et sans doute les théologiens ont-ils raison).

Mais je  suis une femme, Marie. Si j'ai besoin de toi, c'est pour pouvoir méditer avec toi un peu des mystères de ma vie. De nos vies, Marie, qui nous mènent à Jésus-Christ.

Je n'en ai pas fini. En particulier, vois-tu, je voudrais bien regarder de plus près avec toi la Résurrection ; je ne sais pas encore comment tu t'y es prise pour comprendre, pour y croire, pour ne pas douter, pour voir. Quel désir en toi, quel amour !

Heureusement, Marie, il y a l'Esprit Saint... Pour toi, comme pour moi, le sens de Dieu passe par Lui. C'est Lui que je prie, Marie, pour qu'il continue à éclairer nos routes de femmes, qu'il fasse de nous des disciples, pour la mission. Qu'ainsi Il imprime en nous le signe de sa vraie parenté.

 

 

 

Mary-Monique VERDIER

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Vendredi 16 février 2007 5 16 /02 /2007 08:00

 

Marie, mère de Jésus, est pour moi la figure même de la foi : celle qui a eu en son Dieu une confiance totale, mais non pas aveugle notons-le, car elle cherche à comprendre ce qui lui arrive, qui était humainement impossible dans la logique même des lois de la création : « comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme ?... ». Mais une fois l'explication donnée, elle "plonge" dans l'inconnu de la recréation sans hésitation : « Fiat » (la parole même du Créateur au matin du monde). Et puis, elle a aussi une totale confiance en son fils, sans toujours, là encore, comprendre complètement ce qui leur arrive à lui et à elle, et dont elle garde les manifestations en son coeur, comme à Cana. Sa confiance nous ouvre la seule voie à suivre : celui qui est la voie, non dans une rêverie pieuse mais dans l'action : « Faites tout ce qu'il vous dira »... Dans son abandon, Marie n'est ni tiède, ni passive, ni " béni oui-oui ". Simplement, elle est patiente et compatissante, et elle nous apprend à attendre et à compatir.

Alors oui, j'ai de l'admiration à son égard et une tendresse, qui essaie de n'être ni mièvre ni doucereuse, qui essaie de s'accoutumer de sa perfection et tente de s'y conformer. Elle nous rend humbles aussi lorsque nous osons comparer notre vie et notre foi aux siennes. Elle nous rend respectueux de ce qu'est la vraie " sainteté " : être à l'écoute de Dieu et réceptif à sa volonté.

C'est pour cela que la "mariolâtrie" m'est insupportable. Je peux la comprendre chez certaines personnes malades, abandonnées, usées par la vie et ses malheurs. On a tellement répété jadis que Dieu était lointain, impitoyable, qu'il fallait bien trouver un intercesseur plus " humain ", surtout qu'il s'agissait d'une femme, genre traditionnellement ressenti comme plus sensible aux autres. Il n'est même pas nécessaire ici de soulever la question d'une récupération voulue par l'Église de la figure de la déesse-mère si répandue à l'époque autour du bassin méditerranéen, en lieu et place d'une jeune croyante juive. Mais ces faux honneurs dont on veut la couvrir - elle et, parfois, elle seule - sont presque une injure à la mère de Jésus toute entière tournée vers la " Gloire " de son Fils, comme si bimbeloterie et chiffons chamarrés pouvaient ajouter quoi que ce soit à la sienne : être la mère de Jésus, " bénie entre toutes les femmes ".

Il y a, en outre, parmi les dévotions mariales bien des aspects superstitieux voire magiques qui frisent l'idolâtrie et paraissent en contradiction avec le peu que les évangiles nous disent sur une femme humble et paisible. Les multiples désignations superlatives qu'on lui attribue : " Reine " de ceci, " mère " de cela, qui prétendent l'honorer, le font d'une manière trop humaine, trop calquée sur l'organisation de la cité terrestre, naguère encore très hiérarchisée.

On peut alors s'inquiéter du regain de la mariolâtrie tel qu'on le perçoit depuis quelques années : multiplication des processions, pèlerinages, apparitions, dévotions topiques, recours systématique à son intercession par des prières souvent dithyrambiques [et qui semblent toujours un peu "agressives" contre nos frères réformés]... Et ne parlons pas des titres à contenu théologique, qui irritent vraiment, comme Marie " médiatrice ". Jusqu'à présent le magistère a réussi à ne pas le labelliser, afin de sauvegarder la médiation unique de Jésus-Christ, mais au prix de quelques contorsions verbales qui pourraient laisser croire qu'il y aurait bien quelque chose dans ce style, qui ne serait pas inexact. Regrettons qu'on ait cru devoir dogmatiser des croyances, souvent très anciennes il est vrai, et respectables dans la mesure où elles exprimaient une forme de foi sincère. Mais on ne voit pas très bien ce que tels concepts ou telles pratiques ajoutent aux " mystères " de Marie, sinon traduits à travers des formules scolastiques, et plus précisément aristotéliciennes. Ainsi, l'Immaculée conception, que saint Bernard, pourtant dévot de Marie, jugeait " inutile ", est absolument nécessaire si l'on considère que le " vase " ayant contenu l'enfant-Dieu ne pouvait être le vase d'argile, fragile et périssable de la commune humanité... Mais, si Marie était prédestinée, quelle a été la valeur de son " Fiat " qui devait être librement prononcé ?

Prenons Marie comme elle est : la mère du Sauveur, un modèle de foi, une vraie mère, qui a pu être tout à la fois inquiète - comme à Jérusalem, quand elle a perdu son fils de 12 ans, comme au pied de la croix, où elle perd définitivement cet enfant pour sa vie terrestre - et forte (Stabat mater..., c'est-à-dire qu'elle se tient droite) ; forte parce que fidèle et qu'il fallait bien que s'accomplisse un destin contre lequel elle ne regimbe jamais. Or cela déjà est extraordinaire ! Voyons Marie dans sa simplicité à Bethléem et à Nazareth. Méditons comme elle en notre coeur. Soyons constamment prêt, comme elle, à répondre " me voici " à la sollicitation de l'Esprit, ce sera le plus grand honneur que nous puissions lui rendre.

Albert OLIVIER

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Vendredi 16 février 2007 5 16 /02 /2007 08:10

 

Nous avons reçu il y a plusieurs mois le témoignage d'une amie parisienne sur Marie, qu'elle avait écrit en 1998. Nous l'avons gardé, au cas où... Répondant à l'appel à témoin que nous avons adressé à nos abonnés à la Newsletter du blog, elle nous a envoyé un nouveau témoignage, sur le même sujet...

Nous avons alors pensé qu'il serait intéressant de publier ces deux témoignages, pour que nos lecteurs puissent voir comment la sensibilité spirituelle de notre amie a évolué au cours de ces neuf années... et réfléchir sur leurs propres évolutions.

 

Mai 1998
 
J'ai envie de vous dire quelques mots de Marie, la mère de Jésus.
Dans l'éducation religieuse que la plupart d'entre nous avons reçue on représentait Marie comme un modèle. Un modèle de soumission, celle qui accepte le message de l'ange Gabriel sans broncher ; un modèle d'abnégation, celle qui souffre au pied de la croix ; un modèle de sérénité, celle qui semble passer à travers toute cette épopée de l'Évangile sans manifester ses sentiments.
Eh bien, moi je voudrais mettre l'accent sur une autre Marie, qui me touche profondément, 2000 ans après.
D'abord, c'est Marie à Cana. Vous savez : les noces de Cana. Vous connaissez l'histoire. Marie est invitée à une noce. Son fils, tiens donc !, y est aussi.
Il lui avait donné du tracas, son fils... Déjà à douze ans, alors que Joseph, Jésus et elle rentraient de fêter la Pâque à Jérusalem, il s'était écarté d'eux pour aller discuter avec les prêtres. Ils l'avaient cherché trois jours. Imaginez un peu leur angoisse et leur fureur.
Et puis, il ne s'était pas marié : étonnant dans une famille juive, ce fils de vingt ans qui ne prend pas femme, ne fait pas d'enfants. Et il fréquentait son cousin Jean, une sorte d'illuminé qui vivait en ermite dans le désert de Judée, était entouré de disciples auxquels il prêchait l'ascèse et la repentance, et tonnait contre la débauche d'Hérode. Jésus avait été baptisé par Jean dans l'eau du Jourdain, mais Jean affirmait qu'il n'était rien, à côté de Jésus.
Déroutant. Inquiétant. Sans doute. Mais elle avait confiance. Depuis sa grossesse, elle le sentait appelé à un grand destin.
À Cana, son fils avait une trentaine d'années. Depuis quelque temps, il s'était lui aussi choisi un groupe d'amis ; oh ! des gens simples, des pêcheurs, un fonctionnaire de l'état. Et ils disaient des choses nouvelles : « ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux ».
Un discours de miséricorde et d'amour...
Au cours du repas de noce à Cana, le vin vient à manquer.
Marie se dit: « c'est le moment, ça. y est ». Il reste à le convaincre, lui, Jésus. Alors elle lui suggère : « ils n'ont pas de vin ». Pas besoin d'ajouter quoi que ce soit : le ton de sa voix, ses yeux sans doute parlent pour elle, Mais il lui répond : « mais qu'est-ce que tu veux ? »... et en même temps, une complicité absolue ; il recule : « mon heure n'est pas encore venue »... mais en même temps cette assurance que lui donne tout-à-coup la certitude de sa mère. Il comprend qu'elle a compris ; que le feu qui est en lui est prêt à s'allumer. Et elle l'aide à franchir le pas. Le fils tressaille, et c'est parti ! Comme le dit la théologienne France Quéré : après avoir mis au monde un fils, Jésus, maintenant elle engendre le Messie. Cette Marie, cette mère, me bouleverse et m'inspire.
Marie était aussi au pied de la Croix. Point de robe bleue et de voile blanc, point de couronne de roses comme sur ses portraits du début du XXe siècle. Non : une femme écrasée de douleur, repassant dans sa tête les rumeurs lancinantes colportées sur son fils. Elle souffrait, elle souffrait de son impuissance, elle souffrait parce que son fils était en train de mourir dans l'indignité et le désespoir. Cette Marie, cette mère qui éprouve la douleur de toutes les mères, me bouleverse et m'inspire.
Marie est encore là, cinquante jours après Pâques, alors que son fils est revenu se montrer à ses disciples ; d'aucuns disent qu'il est ressuscité et que, comme lui, nous voici tous appelés à ressusciter.
Les disciples les plus proches, ceux qui avalent fui après sa Passion, sont revenus à Jérusalem et se sont enfermés dans la maison d'un ami.
Voici qu'en cette journée de Pentecôte, ils décident d'ouvrir les portes bien grandes, de partir enseigner l'amour, et de constituer le peuple que nous sommes encore aujourd'hui.
Et je ne peux m'empêcher de penser que, comme à Cana, Marie est intervenue pour leur dire « c'est le moment, il faut y aller ! ».
Cette Marie là, décidément, je l'aime.
 
Janvier 2007
 
Avec Marie, ma première complicité, c'est d'abord celle de la mère, de la mère dans l'incompréhension des événements qui se déroulent.
Qui a vécu les affres de l'adolescence au côté d'un enfant intelligent, curieux, désireux de prendre toute sa place au milieu des siens, peut comprendre qu'elle soit déroutée : un fils qui en remontre aux rabbi de la synagogue, un fils qui se perd, seul à Jérusalem, à l'âge où les enfants pensent au jeu, c'est pour le moins surprenant et même inquiétant : que promettent donc ces attitudes pour l'avenir ? Et quel avenir ? Dans ce pays pauvre, où l'on est berger ou pêcheur... ? Où les Romains imposent leur loi, et où Hérode - issu d'une famille qui a chassé du pouvoir les Asmonéens, qui l'avaient convertie de force au judaïsme - se conduit en collaborateur du pouvoir dominant !
 
Des jeunes gens, imprégnés de tradition juive, font un retour à la foi de leurs pères ; d'aucuns s'installent, isolés, dans les montagnes, d'autres prennent les armes - enfin couteaux et lances ! - pour résister à l'occupant... C'est comme cela qu'ils disent !
 
Et le temps passe. De quel côté est Jésus ? Il a renoncé au métier de son père, il s'est rapproché de son cousin Jean qui l'a baptisé dans le Jourdain et puis il erre dans tout le pays, Galilée et Judée...
Marie, que pense-t-elle, que fait-elle ? A-t-elle imaginé qu'il se tramait là, à travers elle d'abord, à côté d'elle ensuite, quelque chose d'inouï ? L'annonce de l'ange, la visite à sa cousine Élisabeth, qu'ont-elles été dans sa réalité de paysanne de 15 ans, elle, la petite paysanne, sans doute illettrée, qui, comme les femmes de son temps, ne pénétrait pas à la synagogue et a fortiori dans la cour sacrée du Temple de Jérusalem ?
Puis il y a Cana ; les noces, elle y était c'est sûr, et sans doute, l'évangile de Jean en témoigne, a-t-elle joué un rôle de « détonateur » : elle croyait en lui , mais qu'est-ce à dire ? Croyait-elle à une dimension divine ? Pensait-elle qu'il devait accomplir quelque chose de phénoménal ? Mais elle n'imaginait pas quoi, sans doute... Et à Cana, à coup sûr, il s'est passé « quelque chose » qui l'a propulsé, lui, dans une aventure qui a retourné le monde (ressuscité le monde !). Et son charisme et son message ont fait le reste, jusqu'au pied de la Croix : le voici homme devenu Dieu. Et tirant derrière lui l'humanité tout entière. Et puis enfin Pentecôte, où Marie au milieu des disciples (accueillant l'Esprit) prend avec eux la décision de partir sur les routes et d'enseigner le message de la vie éternelle : celui qui croit en moi, même s'il meurt, vivra (Jean 11,25).
 
Mais si cela est l'Histoire, vient ensuite le coeur.
Je dis le coeur et non la foi. La foi est affaire personnelle dont il est malaisé de débattre. Et parce qu'avec la foi, pointe le dogme. Or le coeur, c'est un sentiment, une inclination qui engage librement, sans contrôle ni garde-fou.
Le dogme en effet a installé Marie à une place qu'elle avait déjà gagnée par le coeur. Pourquoi ? Parce qu'au delà de l'Histoire il y a ce qu'une mère manifeste toujours : l'Amour et l'Abnégation. Et chacun de se dire que si, face à ce fils Jésus, qui l'a menée à tant d'épreuves, elle a tenu le choc, elle est vraiment celle qui symbolise le mieux la Mère.
Alors, elle est celle qui console, celle qui donne l'espoir, qui sait aussi convaincre et engager.
Et finalement, c'est celle de Pentecôte qui m'inspire et que j'aime.
Mais on peut aussi tomber dans un piège : le refuge de la mère, tellement plus facile que la colère du Fils, celle qui met en jeu la vie, mais pour quelle autre Vie !
Faut-il pour autant se méfier de cet élan du coeur ? Oui, je crois, s'il se substitue à l'apprentissage du message et à l'engagement au service de ce message. Attention à la manipulation du faible par le fort : « confie-toi à moi, à ma bienveillance et à ma compétence, et je déciderai pour toi le Bien et le Mal. »
 
Quelle est donc la signification des « apparitions » de Marie à Lourdes, Fatima, Medjugorje ? Même si nous voulons croire à la réalité de ces visions d'enfants - qui mériteraient d'autres réflexions et développements - que voulait donc Marie ?
A-t-elle été comprise dans son message ? D'autres, aux intentions « variées », ont-ils orienté son message ? Messagère de la Paix, disaient ces messages : Pourquoi alors l'Église, qui promeut ces lieux de révélation, ne se fait-elle pas davantage l'apôtre intransigeante de la Paix et de son corollaire, la Justice ?
Marie, mère de Dieu a souvent été utilisée par la structure ecclésiale pour la consolation, et seulement la consolation. C'est-à-dire l'acceptation, sans débat possible, d'une situation souvent dure, voire inextricable, et pour la glorification d'une espérance pour demain.
Il est vrai que son approche est plus facile que celle du Fils et qu'à coup sûr développer la ferveur mariale est plus simple que de promouvoir le message complexe et si exigeant du Fils.
 
Comme si la Croix et la résurrection de Jésus n'avaient pas traduit la révolution de l'Amour, de la Paix et de la Justice, pour ici et maintenant ! Quand d'autres révélations de Marie se manifestent à certains - car nous ne doutons pas que d'autres, aujourd'hui encore, entendent la voix de Marie, mais ne courent pas forcément en avertir leur curé - elle doit à coup sûr envoyer le même message : Paix, Amour, Justice.
Et il faut espérer que, l'entendant, ceux-ci se mettent en marche !
 
La rencontre avec la Mère peut ainsi être un passage vers le Fils. Charge à chacun de ne pas s'arrêter à Elle et de vouloir vraiment continuer la route.
 
Clémence Cursol
Par Garrigues et Sentiers - Publié dans : DOSSIER MARIE
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Vendredi 16 février 2007 5 16 /02 /2007 08:10


Nous devons ce texte à l’amitié de Françoise Reynes, qui a pendant des années animé sur RCF une émission de prière, « Mes démêlés avec l’Évangile », dans laquelle elle imaginait notamment des passages d’évangile où Marie entrait en scène. « C’est une femme de race humaine comme moi », dit-elle, « je n’avais pas d’appréhension à chercher comment elle avait pu réagir ». Qu’on en juge par cet extrait.

Quelquefois Marie, je me suis demandée ce que tu pensais de mes « Démêlés », et il m’arrivait d’avoir quelques incertitudes à ce sujet. Est-ce que ça n’était pas un peu léger de mettre de l’humour sur des sujets aussi graves, est-ce que ça n’était pas choquant, irrévérencieux ?

Et puis je me suis aperçue que Toi, toute ta vie, tu t’étais posée des questions, et bien souvent, on a l’impression, en lisant les évangiles que les réponses à ces questions n’étaient pas évidentes pour Toi, au moment où tu te les posais. Autrement dit, révérence parler, tu as eu des démêlés avec ton fils. Et ça a commencé dès sa naissance.

Tu étais jeune fille, fiancée à Joseph mais pas mariée. Comment avoir un enfant dans ces conditions ? Les explications de l’ange étaient assez vagues, c’est le moins qu’on puisse dire. Il disait aussi que ta cousine Élisabeth était enceinte. Elle était vieille et stérile jusqu’ici, mais elle était quand même mariée. C’était curieux. Tu es partie en toute hâte pour l’aider pendant sa grossesse mais également pour constater de visu cette naissance inespérée.

Quand tu es revenue à Nazareth après la naissance de Jean-Baptiste, ça s’est arrangé avec Joseph qui avait bien vu que tu attendais un enfant dont il n’était pas le père mais qui t’a emmenée vivre chez lui. Presque au moment de la naissance, il a fallu partir pour Bethléem pour se faire recenser. Pas question de trimballer le berceau, toute la layette préparée avec amour. Joseph avait précisé : « Léger, léger le bagage à emporter » ; il n’avait qu’un petit âne à te proposer, il ne fallait pas surcharger cette pauvre bête. Comment dans ces conditions, avoir un accouchement convenable ? Cet enfant, d’après ce que tu avais compris, était promis à un avenir hors du commun, mais aurait-il un avenir avec un accouchement à hauts risques ? Je mesure ton angoisse. On a beau faire confiance à Dieu, on ne peut éviter de voir les problèmes.

Comme tu le craignais la naissance a eu lieu dans des conditions assez inconfortables, mais l’enfant a survécu. La présentation au temple avec la rencontre de ces deux vieillards, Siméon et Anne, t’a laissé abasourdie et Joseph était aussi étonné que toi. C’est dit en toutes lettres. Et ensuite nouvelle alerte avec ce départ précipité en Égypte pour fuir Hérode qui s’alarmait pour quoi au juste. Vous n’en saviez rien.

Après la mort d’Hérode, vous avez pu revenir à Nazareth, et pendant quelques années vous avez pu mener une vie tranquille, normale avec un petit bonhomme, certes un peu en avance sur son âge, mais somme toute, charmant.

Mais dès qu’il a eu douze ans, rebelote, il agit de façon inquiétante ! Au cours du pèlerinage à Jérusalem, il disparaît pendant plus de trois jours et trois nuits et sa réponse à votre question angoissée vous laisse pantelants. Tu as eu du mal à comprendre. C’est dit en termes feutrés, mais c’est dit : « Marie conservait toutes ces choses dans son cœur ». Et là, nous différons un peu !

Toi tu conservais au fond de ton cœur, autrement dit, tu méditais, moi j’explicite, j’explose, je tempête, je fulmine, sachant quand même que le Seigneur sait ce qu’Il fait. Mais notre réflexe n’est-il pas le même ? C’est-à-dire essayer de comprendre ce que Dieu veut nous dire.

À Cana quand même, tu ne t’es pas laissé démonter par son refus. Mais là, tu savais que tu avais raison et Il l’a reconnu. Mais ensuite Il a l’air de ne pas reconnaître sa famille, quand il agit, pendant sa vie publique, de telle façon qu’Il exaspère les puissants du temple en leur faisant peur, les amenant à organiser sa perte ; quand tu mesures la haine qui les habite, quelle a été ton anxiété Marie ! Jusqu’au jour où Il est mort de façon cruelle et infamante, et là, tu ne te posais plus de questions, tu souffrais, c’est tout.

Alors je me demande : est-il contraire à l’abandon confiant entre les mains du Seigneur (auquel chacun de nous aspire) de se poser des questions ?

M’appuyant sur mon expérience, je crois pouvoir répondre par la négative. Car ça m’a permis de m’adresser au Seigneur, de lui présenter mes interrogations, d’entrer en relation avec Lui, de le sentir vivant et proche de moi. Et comme Il ne me laisse pas seule pendant que je me triture la cervelle pour essayer de mieux Le comprendre et ainsi de mieux L’aimer, comme généralement Il me souffle la réponse, je pense que ces démêlés m’ont été profitables. Aussi je Le remercie et cette fois ci comme toi, Marie, je Le remercie du fond du cœur.

Françoise REYNES

Une partie des textes des « Démêlés » de F. Reynes sont sur le site de Port-Saint-Nicolas, où on peut librement les copier : http://www.portstnicolas.org/spip.php?rubrique61
Des textes lus par l’auteur sont également disponibles sur un C.D. que l’on peut se procurer pour 10 € port compris à : RCF Méditerranée, B.P. 523, 83041 Toulon Cedex 9.

Par Garrigues et Sentiers - Publié dans : DOSSIER MARIE
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Vendredi 16 février 2007 5 16 /02 /2007 08:19

Je voudrais plaider pour une Église mariale.

Non pas une Église qui multiplie les processions

ou les bénédictions de statues  géantes...

Une Église qui "vit l'Évangile à la manière de Marie" 

L'Église mariale suit Marie dans la montagne

et part avec elle à la rencontre de la vie.

Elle rend visite aux femmes et aux hommes et,

au-delà des stérilités apparentes,

elle est à l'affût de ce qui naît,

de ce qui est possible,

de la vie qui palpite en eux.

L'Église mariale se réjouit et chante.

Au lieu de se lamenter sur son sort

et sur les malheurs du monde,

elle s'émerveille de ce qui est beau

sur la terre et dans le coeur des hommes.

Et elle y voit l'oeuvre de Dieu.

L'Église mariale sait qu'elle est l'objet d'un amour gratuit

et que Dieu a des entrailles de mère.

Elle l'a vu, Dieu, sur le pas de la porte,

guetter l'improbable retour du fils ;

elle l'a vu se jeter à son cou,

passer à son doigt l'anneau de fête

et organiser lui-même la fête des retrouvailles...

Quand elle feuillette l'album de famille,

elle voit Zachée sur son sycomore,

Matthieu et les publicains,

une femme adultère, une Samaritaine,

des étrangers, des lépreux, des mendiants,

un prisonnier de droit commun sur son poteau d'exécution.

Alors, vous comprenez, l'Église mariale,

elle ne désespère de personne.

Elle "n'éteint pas la mèche qui fume encore".
Quand elle trouve quelqu'un sur le bord de la route,

blessé par la vie, elle est saisie de compassion.
Et avec une infinie douceur, elle soigne ses plaies.



Elle est le port assuré et toujours ouvert,

le refuge des pécheurs,

"mater misericordiae", la mère de miséricorde.

L'Église mariale ne connaît pas les réponses

avant que les questions ne soient posées.

Son chemin n'est pas tracé d'avance.

Elle connaît les doutes et les inquiétudes, la nuit et la solitude.

C'est le prix de la confiance.

Elle participe à la conversation et ne prétend pas tout savoir.
Elle accepte de chercher.

L'Église mariale habite à Nazareth

dans le silence et la simplicité.

Elle n'habite pas au château.

Sa maison ressemble à toutes les autres.

Elle sort de chez elle pour parler avec les autres habitants du village.

Elle pleure et elle se réjouit avec eux.

Mais jamais elle ne leur fait la leçon.

Elle écoute, surtout.

Elle fait son marché, elle va chercher l'eau au puits,

elle est invitée quand il y a un mariage.

C'est là qu'elle rencontre les gens.

Beaucoup aiment s'asseoir un moment dans sa maison.
On y respire un bonheur.

L'Église mariale se tient au pied de la Croix.

Elle ne se réfugie pas dans une forteresse ou dans une chapelle

ou dans un silence prudent

quand des hommes sont écrasés.

Elle est exposée, dans ses actes comme dans ses paroles.

Avec un humble courage, elle se tient aux côtés des plus petits.

L'Église mariale laisse entrer le vent de Pentecôte,

le vent qui pousse dehors et qui délie les langues.

Et sur la place publique, elle prend la parole.

Pas pour assener une doctrine, pas pour grossir ses rangs.

Elle dit que la promesse est tenue, que le combat est gagné,

que le Dragon est terrassé à jamais.

Mais voici le grand secret qu'elle ne peut que murmurer :

pour gagner la victoire, Dieu a déposé les armes.

C'est vrai, nous sommes dans l'intervalle,

dans le temps de l'histoire humaine.

Et c'est une histoire douloureuse.

Pourtant, tous les soirs, à la fin des vêpres,

l'Église chante le Magnificat.

Car l'Église sait où sa joie demeure.

Et voici :

Dieu n'a pas trouvé inhabitable notre monde ;

Il n'a pas trouvé inhabitables les plaies du monde,

la violence du monde, la méchanceté du monde.

C'est là qu'Il nous a rejoints.

Et là, sur la croix, nous avons vu la "miséricorde",

le coeur ouvert de notre Dieu.

C'est là, au pied de la croix, qu'un peuple est né, un peuple marial.

En voyant sa mère, et près d'elle le disciple qu'il aimait,

Jésus dit à sa mère : "Femme, voici ton fils".

Puis il dit au disciple : "Voici ta mère".

À partir de cette heure, le disciple la prit chez lui".

Frères et soeurs, soyons de ce peuple.

Prenons Marie chez nous.

Entrons avec elle dans l'"humble et déchirant bonheur"

d'aimer et d'être aimés.

Et l'Église sera dans ce monde,

comme le disait Thérèse de Lisieux,

"un coeur brillant d'amour".


François Marc, sm

Par Garrigues et Sentiers - Publié dans : DOSSIER MARIE
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Vendredi 16 février 2007 5 16 /02 /2007 09:00


Demander à un protestant de parler de Marie dans un blog "catholique" semble vouloir l'orienter vers l'affrontement puisque c'est probablement (avec le pape) un des sujets majeurs de divergence entre le catholicisme et le protestantisme. On ne peut ignorer cette divergence et la rappeler en termes sereins paraît une nécessité si l'on veut dans un second temps tenter de la surmonter.

Disons tout simplement que les protestants ne voient aucun fondement biblique au développement considérable de la théologie et de la piété mariales dans le catholicisme. Ils y trouvent un exemple presque d'école de la discussion remontant à la Réforme sur les rapports entre Écriture et Tradition. Tous les exégètes, même catholiques, conviennent que le Nouveau Testament est très sobre sur Marie et c'est surtout dans les documents apocryphes, donc rejetés du canon biblique par l'Église primitive, que l'on trouve des textes pouvant par des raisonnements plus ou moins logiques fonder une théologie aboutissant par exemple à des dogmes tels que ceux de l'immaculée conception ou de l'assomption de la Vierge. Ces dogmes sont fondés sur l'idée affirmée dans le catholicisme que la Tradition , à coté de l'Écriture, est une source sûre de la révélation.

Le dogme de l'immaculée conception a été promulgué en
1854 par Pie IX dans sa bulle Ineffabilis Deus dans les termes suivants : « Nous déclarons, prononçons et définissons que la doctrine qui tient que la bienheureuse Vierge Marie a été, au premier instant de sa conception par une grâce et une faveur singulière du Dieu tout-puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée intacte de toute souillure du péché originel est une doctrine révélée de Dieu, et qu'ainsi elle doit être crue fermement, et constamment par tous les fidèles. » Cette doctrine « révélée de Dieu » n'existe nulle part sous forme directe dans le Nouveau Testament et on en a une première intuition dans le Protévangile de Jacques, texte apocryphe du milieu du IIe siècle. Il est inutile de dire que tous les théologiens protestants rejettent ce dogme à la fois pour son manque de fondement scripturaire, mais aussi pour son contenu théologique.

On peut en dire autant pour celui de l'assomption de la Vierge proclamé par Pie XII en 1950 et confirmé par la constitution dogmatique Lumen gentium du second concile du Vatican (1964) en ces termes : « Enfin la Vierge immaculée, préservée par Dieu de toute atteinte de la faute originelle, ayant accompli le cours de sa vie terrestre, fut élevée corps et âme à la gloire du ciel, et exaltée par le Seigneur comme la Reine de l'univers, pour être ainsi plus entièrement conforme à son Fils, Seigneur des seigneurs, victorieux du péché et de la mort. » Ici aussi le refus protestant se fonde tout autant sur des raisons exégétiques (absence totale de cette assomption et d'idée d'une reine de l'Univers dans le Nouveau Testament) que pour des raisons théologiques.

La piété mariale est également étrangère aux protestants. Ils y voient un danger porté à la place centrale de Jésus-Christ et nous n'avons besoin ni de Marie ni des saints pour entendre son message et essayer de le mettre en application. Les auditeurs de Radio Notre-Dame de la région parisienne entendent presque tous les jours et à plusieurs reprises l'Ave Maria qui dit « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort. » Nos prières ne s'adressent qu'à Dieu révélé en Jésus-Christ et l'expression même « mère de Dieu » (theotokos) qui date du quatrième siècle paraît contestable aujourd'hui à nombre de protestants.

On pourrait continuer ainsi encore bien longtemps. Mais cela ne fait évidemment en aucune manière avancer le débat. Il semble toutefois qu'en parcourant d'autres chemins un dialogue plus ouvert pourrait s'instituer entre protestants et catholiques.

Tout d'abord les protestants sont peut-être trop logiques et ne voient pas que bien des catholiques ont pris beaucoup de recul par rapport aux textes que l'on vient de rappeler. Il y a évidemment des intégristes protestants comme catholiques mais pour ceux qui sont plus ouverts, les dogmes souvent liés à des conditions historiques qui ne sont plus les nôtres prennent une importance relative. La meilleure méthode alors consiste à revenir à ce qui nous est incontestablement commun, c'est-à-dire les textes bibliques. Ces textes ne sont pas là pour être figés en dogmes. Ils ouvrent un espace d'interprétations et je vais tenter d'ouvrir quelques pistes à partir de ce qui nous est dit sur Marie.

Les textes la concernant peuvent se grouper en trois catégories : ceux concernant le ministère de Jésus, ceux relatant la mort et la résurrection ainsi que le début de l'Église et ceux concernant la naissance et l'enfance de Jésus.

L'évangile de Marc ignore complètement les deux derniers et il n'est fait mention de Marie qu'en deux passages au demeurant guère flatteurs. Au chapitre 3, Marc dit que « les gens de sa parenté vinrent pour s'emparer de lui » car ils considèrent « qu'il a perdu la tête » et un peu plus loin il précise que cette parenté contient « sa mère et ses frères ». Et devant cette incompréhension familiale qui inclut sa mère, Jésus se pose même la question de leur nature : « Qui sont ma mère et mes frères ? », pour conclure par l'affirmation « Quiconque fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma soeur, ma mère. » Un peu plus loin, au chapitre 6, le nom de Marie est explicitement cité dans un épisode relatant l'étonnement et l'incompréhension de ses proches et Jésus en conclut qu'« un prophète n'est méprisé que dans son pays, parmi ses parents et dans sa maison. » Dans le passage parallèle, Matthieu est encore plus sévère puisqu'il ajoute tout crûment : « ils ne croyaient pas » (13,58).

On peut prendre ces passages comme décrivant de simples faits ne nous concernant plus guère. On peut au contraire y trouver un message encore actuel. Marc annonce ce que Paul amplifiera dans sa vision universaliste : les liens de parenté, les liens de communauté, l'appartenance à l'héritage d'Abraham et l'on pourrait dire aujourd'hui l'appartenance à l'église ne sont pas une garantie d'acceptation du message de l'évangile. Et ce qui est dit ici de la famille de Jésus se retrouve aussi chez ses disciples qu'on nous présente si souvent comme hésitants, incrédules, voire prêts à la trahison.

Le seul autre texte mentionnant explicitement la présence de Marie au cours du ministère de Jésus est celui des noces de Cana rapporté par Jean (2,1-12). Le dialogue ne mentionne aucune intimité entre Jésus et sa mère et Jean l'aurait écrit différemment s'il avait voulu montrer le rôle éminent de Marie dans l'action de son fils. On a noté l'expression assez distante de « femme » pour parler à sa mère. De plus bien des exégètes pensent que la formulation assez complexe de la réponse de Jésus veut simplement dire « de quoi te mêles-tu ? » Mais à la différence de Marc, Jean présente une Marie qui semble à la fois ne pas bien comprendre la mission de son fils qui est conduit à lui dire « mon heure n'est pas venue » mais aussi lui manifester une pleine confiance puisqu'elle dit aux serviteurs « quoi qu'il vous dise, faites-le ».

La présence de femmes à la crucifixion est mentionnée par les quatre Évangiles. Ceci signifie que ce fait n'était pas sans importance pour les premières communautés chrétiennes. Matthieu et Marc donnent les noms de quelques unes de ces femmes et la mère de Jésus n'y figure pas. Seul Jean la mentionne explicitement en ce lieu et selon son habitude y ajoute une interprétation. Selon lui le dernier dialogue de Jésus avant sa mort s'est fait avec sa mère. Comme aux noces de Cana il la désigne sous le nom de femme mais surtout il instaure cette étrange nouvelle filiation avec le « disciple qu'il aimait ». Dès lors Marie devient mère d'un autre fils qu'elle n'a pas engendré et c'est avec cet autre fils qu'elle devra maintenant vivre puisque Jean précise que depuis lors elle s'installa chez lui. C'est à ce moment-là qu'elle entre dans la première communauté chrétienne selon le témoignage de Luc (Actes des Apôtres 1,14). Ce qui est remarquable c'est que, confirmant l'humilité notée au moment de l'annonciation, elle n'a aucune prééminence dans cette première communauté et c'est dans cette humilité qu'il faut situer sa grandeur.

Il est temps maintenant de revenir au début, c'est-à-dire à la naissance et l'enfance de Jésus. Comme on l'a vu Marc et Jean n'en parlent pas. Il faut donc se contenter des deux premiers évangiles qui décrivent ces événements en termes fort différents. On s'accorde assez généralement à penser que Matthieu s'adressait à des communautés venues du judaïsme. Il n'est alors pas étonnant que la place centrale soit donnée à Joseph et non à Marie. Tout d'abord la généalogie qui passe par David et Salomon aboutit à Joseph. D'autre part l'annonciation n'est pas faite à Marie mais à Joseph. Enfin c'est Joseph qui donne à Jésus son nom, comme l'ange le lui avait demandé. Il n'y a ni salutation à Marie ni magnificat et c'est encore à Joseph qu'apparaît l'ange venu lui dire de fuir en Égypte puis en Égypte de prendre « l'enfant et sa mère » et de rentrer en Israël. Le paysage est tout différent chez Luc. Les destinataires de son évangile étaient aussi très différents et l'on s'accorde à penser qu'il s'agissait de communautés de culture grecque. Dans son récit, seule la filiation davidique est mentionnée à deux reprises. La première fois (Luc 1,27) quand Joseph est présenté comme l'époux de Marie, la seconde dans la généalogie de Jésus (Luc 3,23). Par contre l'annonce est faite à Marie et c'est à elle que l'ange dit « tu lui donneras le nom de Jésus ».

Le développement de la théologie mariale évoqué au début se fonde essentiellement sur le récit de Luc et dans ce récit c'est le verset du magnificat « Oui, désormais toutes les générations me proclameront bienheureuse » qui joue le rôle fondamental. Mais il semble difficile d'en déduire que cela puisse conduire à donner à Marie le titre de Reine de l'Univers, comme l'a rappelé le dernier concile.

Une approche biblique plus modeste montre en fait que les quatre évangiles ont des visions radicalement différentes de la venue de Jésus dans le monde. Deux n'en parlent pas et les deux autres mettent l'accent l'un sur Joseph, l'autre sur Marie.

N'est-ce pas finalement le meilleur enseignement pour nous aujourd'hui. Il n'y a pas une manière unique d'interpréter un événement qui nous dépasse et une fois de plus les évangiles n'apparaissent pas comme des documents d'histoire mais comme une manière de comprendre et d'expliciter la foi des premières communautés chrétiennes. 

Bernard Picinbono

Par Garrigues et Sentiers - Publié dans : DOSSIER MARIE
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