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Marie, ma grande difficulté avec toi, moi qui suis femme et mère, c'est de me demander comment on a pu, en deux mille ans, gommer tout de tes relations humaines personnelles au profit de ta
maternité. En tout cas, pour ce que j'ai entendu dire de toi. Sans doute n'ai-je rien compris. Pas assez médité ta relation à Dieu, au Père. Pour comprendre ou pour sentir avec toi qu'une vie ne
peut être que don de soi.
Une femme, ça se définit en face d'hommes. Quels sont les hommes de ta vie ?
Joseph, dont toi-même ne dis jamais rien ; dont on pense qu'il est mort avant toi, avant Jésus ? Tu étais donc veuve ? Personne n'en parle. Est-ce donc si peu important ?
À part Joseph, je connais Jean. L'ami de ton fils. Et du reste, ton fils te l'a
confié comme un autre enfant et, avec lui, le genre humain, l'Église, enfin nous. Est-ce suffisant pour ne faire de toi qu'une mère ? Marie, tes amis ? Ceux avec qui le soir, à la
veillée, tu refaisais le monde ? Je sais, il y avait l'Esprit Saint. Il t'avait couverte de son ombre, il t'accompagnait. Tu vivais, signe du « Royaume déjà là », ce « ni
homme ni femme » promis pour la vie éternelle ! Mais cela ne nie pas nos différences, ni le besoin qu'hommes et femmes ont les uns des autres. Cela annonce seulement une reconnaissance
de l'autre sans prise de pouvoir, sans tentative de séduction ou d'annexion. Marie, où sont donc tes amis ?
Marie, non je ne comprends rien.
Comment a-t-on pu faire de toi le modèle de la maternité épanouie, alors que tu
es la femme qui a vu mourir son enfant ? Ce malheur infini, horrible, mortel pour soi aussi, de l'enfant qui meurt, alors qu'on reste là. Comment as-tu fait pour ne pas hurler ? Pour ne
pas mourir avec lui ? Pour ne pas te tordre d'impuissance, de douleur, d'horreur ? (Regarde-les, ces femmes d'Amérique latine...)
On a fait de toi une simple femme au pied de la croix, acceptant de te voir
confiée à Jean. Une femme qui viendra (Pietà sublime) envelopper le corps de son fils.
Bien sûr, là encore, l'Esprit Saint... Mais Marie, ycroyais-tu vraiment à la
Résurrection, là, quand on le clouait sur la croix, ce Fils qui t'avait tant coûté ? Et ta réputation de jeune fille, et ces rebuffades ? (« les affaires de mon
Père », « ma mère ? je ne connais que des disciples »).
Toutes ces images qui se donnent de toi, Marie, ne sont pas miennes. Tu n'es
certes pas cette bonne mère désincarnée à qui l'on ne cesse, sous prétexte de maternité, de demander des miracles, alors qu'elle a vu, elle, mourir son fils crucifié. Jésus incarné ne pouvait
avoir qu'une mère désespérément humaine, la seule que je puisse essayer de rencontrer, dont les souffrances sont à hauteur des miennes, dans l'incompréhension des rencontres, dans les difficultés
des deuils.
Une femme faible parfois, se laissant même entraîner par ses parents à aller
chercher son fils, « possédé d'un esprit impur » (Marc 3,30). Une femme sensible au qu'en-dira-t-on. Une femme capable aussi de tirer parti du quotidien de sa vie pour
réfléchir, avancer.
Comment ne pas se poser de question, Marie, lorsqu'un fils dit
publiquement : « Qui est ma mère ? » Comme tu as dû la retourner dans ta tête cette phrase, avant de découvrir (comme moi avec ceux qui m'entourent) que le maternage
n'a qu'un temps, et que cela fausse bien les relations... Un disciple, par contre, un compagnon, capable de comprendre les enjeux d'une vie, d'y participer à sa mesure, cela devient bien autre
chose.
Cette scène m'explique beaucoup de toi. J'aime y revenir lorsque je pense à toi.
Que de souffrances, d'amertume n'as-tu pas dû guérir en toi avant de faire le passage ? « Femme du passage », si je savais faire un poème, voilà ce que je célébrerais de toi. Et me
voilà déjà plus capable de te comprendre, de mieux t'accompagner dans la Passion. Tu restes Mère, bien sûr. Mais de quelle autre façon ! Avec quelles espérances que grâce à toi quelque chose
de l'espérance de Jésus pouvait survivre ! De sa vie il n'était pas possible que rien ne sourde.
Alors là, Marie, oui, je peux commencer à suivre... La Mère mourrait peut-être
avec le Fils, le disciple savait qu'il fallait continuer à vivre pour le continuer. Disciple, pour participer activement à ses choix, à ses doutes. Et je me moque bien de ce que l'Église,
s'assimilant à toi, te fasse sans péché, déjà auprès de Dieu dans ton Assomption, se valorisant ainsi au passage (et sans doute les théologiens ont-ils raison).
Mais je suis une femme, Marie. Si j'ai besoin de toi, c'est pour pouvoir
méditer avec toi un peu des mystères de ma vie. De nos vies, Marie, qui nous mènent à Jésus-Christ.
Je n'en ai pas fini. En particulier, vois-tu, je voudrais bien regarder de plus
près avec toi la Résurrection ; je ne sais pas encore comment tu t'y es prise pour comprendre, pour y croire, pour ne pas douter, pour voir. Quel désir en toi, quel amour !
Heureusement, Marie, il y a l'Esprit Saint... Pour toi, comme pour moi, le sens
de Dieu passe par Lui. C'est Lui que je prie, Marie, pour qu'il continue à éclairer nos routes de femmes, qu'il fasse de nous des disciples, pour la mission. Qu'ainsi Il imprime en nous le signe
de sa vraie parenté.
Mary-Monique VERDIER
Marie, mère de Jésus, est pour moi la figure même de la foi : celle qui a eu en son Dieu une confiance totale, mais
non pas aveugle notons-le, car elle cherche à comprendre ce qui lui arrive, qui était humainement impossible dans la logique même des lois de la création : « comment cela se
fera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme ?... ». Mais une fois l'explication donnée, elle "plonge" dans l'inconnu de la
recréation sans hésitation : « Fiat » (la parole même du Créateur au matin du monde). Et puis, elle a aussi une totale
confiance en son fils, sans toujours, là encore, comprendre complètement ce qui leur arrive à lui et à elle, et dont elle garde les manifestations en son coeur, comme à Cana. Sa confiance nous
ouvre la seule voie à suivre : celui qui est la voie, non dans une rêverie pieuse mais dans l'action : « Faites tout ce qu'il vous dira »... Dans son abandon, Marie
n'est ni tiède, ni passive, ni " béni oui-oui ". Simplement, elle est patiente et compatissante, et elle nous apprend à attendre et à compatir.
Alors oui, j'ai de l'admiration à son égard et une tendresse, qui
essaie de n'être ni mièvre ni doucereuse, qui essaie de s'accoutumer de sa perfection et tente de s'y conformer. Elle nous rend humbles aussi lorsque nous osons comparer notre vie et notre foi
aux siennes. Elle nous rend respectueux de ce qu'est la vraie " sainteté " : être à l'écoute de Dieu et réceptif à sa volonté.
C'est pour cela que la "mariolâtrie" m'est insupportable. Je peux la comprendre chez certaines personnes malades, abandonnées, usées par la vie et ses malheurs. On a
tellement répété jadis que Dieu était lointain, impitoyable, qu'il fallait bien trouver un intercesseur plus " humain ", surtout qu'il s'agissait d'une femme, genre traditionnellement
ressenti comme plus sensible aux autres. Il n'est même pas nécessaire ici de soulever la question d'une récupération voulue par l'Église de la figure de la déesse-mère si répandue à l'époque
autour du bassin méditerranéen, en lieu et place d'une jeune croyante juive. Mais ces faux honneurs dont on veut la couvrir - elle et, parfois, elle seule - sont presque une injure à la
mère de Jésus toute entière tournée vers la " Gloire " de son Fils, comme si bimbeloterie et chiffons chamarrés pouvaient ajouter quoi que ce soit à la sienne : être la mère de
Jésus, " bénie entre toutes les femmes ".
Il y a, en outre, parmi les dévotions mariales bien des aspects
superstitieux voire magiques qui frisent l'idolâtrie et paraissent en contradiction avec le peu que les évangiles nous disent sur une femme humble et paisible. Les multiples désignations
superlatives qu'on lui attribue : " Reine " de ceci, " mère " de cela,
qui prétendent l'honorer, le font d'une manière trop humaine, trop calquée sur l'organisation de la cité terrestre, naguère encore très hiérarchisée.
On peut alors s'inquiéter du regain de la mariolâtrie tel qu'on le
perçoit depuis quelques années : multiplication des processions, pèlerinages, apparitions, dévotions topiques, recours systématique à son intercession par des prières souvent dithyrambiques
[et qui semblent toujours un peu "agressives" contre nos frères réformés]... Et ne parlons pas des titres à contenu théologique, qui irritent vraiment, comme Marie " médiatrice ".
Jusqu'à présent le magistère a réussi à ne pas le labelliser, afin de sauvegarder la médiation unique de Jésus-Christ, mais au prix de quelques contorsions verbales qui pourraient laisser croire
qu'il y aurait bien quelque chose dans ce style, qui ne serait pas inexact. Regrettons qu'on ait cru devoir dogmatiser des croyances, souvent très anciennes il est vrai, et respectables dans la
mesure où elles exprimaient une forme de foi sincère. Mais on ne voit pas très bien ce que tels concepts ou telles pratiques ajoutent aux " mystères " de Marie, sinon traduits à travers
des formules scolastiques, et plus précisément aristotéliciennes. Ainsi, l'Immaculée conception, que saint Bernard, pourtant dévot de Marie, jugeait " inutile ", est absolument
nécessaire si l'on considère que le " vase " ayant contenu l'enfant-Dieu ne pouvait être le vase d'argile, fragile et périssable de la commune humanité... Mais, si Marie était
prédestinée, quelle a été la valeur de son " Fiat " qui devait être librement prononcé ?
Prenons Marie comme elle est : la mère du Sauveur, un modèle
de foi, une vraie mère, qui a pu être tout à la fois inquiète - comme à Jérusalem, quand elle a perdu son fils de 12 ans, comme au pied de la croix, où elle perd définitivement cet enfant
pour sa vie terrestre - et forte (Stabat mater..., c'est-à-dire qu'elle se tient droite) ; forte parce que fidèle et qu'il fallait bien que
s'accomplisse un destin contre lequel elle ne regimbe jamais. Or cela déjà est extraordinaire ! Voyons Marie dans sa simplicité à Bethléem et à Nazareth.
Méditons comme elle en notre coeur. Soyons constamment prêt, comme elle, à répondre " me voici " à la sollicitation de
l'Esprit, ce sera le plus grand honneur que nous puissions lui rendre.
Nous avons reçu il y a plusieurs mois le témoignage d'une amie parisienne sur Marie, qu'elle avait écrit en 1998. Nous l'avons gardé, au cas où... Répondant à l'appel à témoin que nous avons adressé à nos abonnés à la Newsletter du blog, elle nous a envoyé un nouveau témoignage, sur le même sujet...
Nous avons alors pensé qu'il serait intéressant de publier ces deux témoignages, pour que nos lecteurs puissent
voir comment la sensibilité spirituelle de notre amie a évolué au cours de ces neuf années... et réfléchir sur leurs propres évolutions.
Marie se dit: « c'est le moment, ça. y est ». Il reste à le convaincre, lui, Jésus.
Alors elle lui suggère : « ils n'ont pas de vin ». Pas besoin d'ajouter quoi que ce soit : le ton de sa voix, ses yeux sans doute parlent pour elle, Mais il lui répond :
« mais qu'est-ce que tu veux ? »... et en même temps, une complicité absolue ; il recule : « mon heure n'est pas encore venue »... mais en même temps
cette assurance que lui donne tout-à-coup la certitude de sa mère. Il comprend qu'elle a compris ; que le feu qui est en lui est prêt à s'allumer. Et elle l'aide à franchir le pas. Le fils
tressaille, et c'est parti ! Comme le dit la théologienne France Quéré : après avoir mis au monde un fils, Jésus, maintenant elle engendre le Messie. Cette Marie, cette mère,
me bouleverse et m'inspire.
Nous devons ce texte à l’amitié de Françoise Reynes, qui a pendant des années
animé sur RCF une émission de prière, « Mes démêlés avec l’Évangile », dans laquelle elle imaginait notamment des passages d’évangile où Marie entrait en scène. « C’est une femme
de race humaine comme moi », dit-elle, « je n’avais pas d’appréhension à chercher comment elle avait pu réagir ». Qu’on en juge par cet extrait.
Quelquefois Marie, je me suis demandée ce que tu pensais de mes
« Démêlés », et il m’arrivait d’avoir quelques incertitudes à ce sujet. Est-ce que ça n’était pas un peu léger de mettre de l’humour sur des sujets aussi graves, est-ce que ça n’était
pas choquant, irrévérencieux ?
Et puis je me suis aperçue que Toi, toute ta vie, tu
t’étais posée des questions, et bien souvent, on a l’impression, en lisant les évangiles que les réponses à ces questions n’étaient pas évidentes pour Toi, au moment où tu te les posais.
Autrement dit, révérence parler, tu as eu des démêlés avec ton fils. Et ça a commencé dès sa naissance.
Tu étais jeune fille, fiancée à Joseph mais pas mariée.
Comment avoir un enfant dans ces conditions ? Les explications de l’ange étaient assez vagues, c’est le moins qu’on puisse dire. Il disait aussi que ta cousine Élisabeth était enceinte. Elle
était vieille et stérile jusqu’ici, mais elle était quand même mariée. C’était curieux. Tu es partie en toute hâte pour l’aider pendant sa grossesse mais également pour constater de visu cette
naissance inespérée.
Quand tu es revenue à Nazareth après la naissance de
Jean-Baptiste, ça s’est arrangé avec Joseph qui avait bien vu que tu attendais un enfant dont il n’était pas le père mais qui t’a emmenée vivre chez lui. Presque au moment de la naissance, il a
fallu partir pour Bethléem pour se faire recenser. Pas question de trimballer le berceau, toute la layette préparée avec amour. Joseph avait précisé : « Léger, léger le bagage à
emporter » ; il n’avait qu’un petit âne à te proposer, il ne fallait pas surcharger cette pauvre bête. Comment dans ces conditions, avoir un accouchement convenable ? Cet enfant,
d’après ce que tu avais compris, était promis à un avenir hors du commun, mais aurait-il un avenir avec un accouchement à hauts risques ? Je mesure ton angoisse. On a beau faire confiance à
Dieu, on ne peut éviter de voir les problèmes.
Comme tu le craignais la naissance a eu lieu dans des
conditions assez inconfortables, mais l’enfant a survécu. La présentation au temple avec la rencontre de ces deux vieillards, Siméon et Anne, t’a laissé abasourdie et Joseph était aussi étonné
que toi. C’est dit en toutes lettres. Et ensuite nouvelle alerte avec ce départ précipité en Égypte pour fuir Hérode qui s’alarmait pour quoi au juste. Vous n’en saviez rien.
Après la mort d’Hérode, vous avez pu revenir à Nazareth,
et pendant quelques années vous avez pu mener une vie tranquille, normale avec un petit bonhomme, certes un peu en avance sur son âge, mais somme toute, charmant.
Mais dès qu’il a eu douze ans, rebelote, il agit de façon
inquiétante ! Au cours du pèlerinage à Jérusalem, il disparaît pendant plus de trois jours et trois nuits et sa réponse à votre question angoissée vous laisse pantelants. Tu as eu du mal à
comprendre. C’est dit en termes feutrés, mais c’est dit : « Marie conservait toutes ces choses dans son cœur ». Et là, nous différons un peu !
Toi tu conservais au fond de ton cœur, autrement dit, tu
méditais, moi j’explicite, j’explose, je tempête, je fulmine, sachant quand même que le Seigneur sait ce qu’Il fait. Mais notre réflexe n’est-il pas le même ? C’est-à-dire essayer de
comprendre ce que Dieu veut nous dire.
À Cana quand même, tu ne t’es pas laissé démonter par son
refus. Mais là, tu savais que tu avais raison et Il l’a reconnu. Mais ensuite Il a l’air de ne pas reconnaître sa famille, quand il agit, pendant sa vie publique, de telle façon qu’Il exaspère
les puissants du temple en leur faisant peur, les amenant à organiser sa perte ; quand tu mesures la haine qui les habite, quelle a été ton anxiété Marie ! Jusqu’au jour où Il est mort
de façon cruelle et infamante, et là, tu ne te posais plus de questions, tu souffrais, c’est tout.
Alors je me demande : est-il contraire à l’abandon
confiant entre les mains du Seigneur (auquel chacun de nous aspire) de se poser des questions ?
M’appuyant sur mon expérience, je crois pouvoir répondre
par la négative. Car ça m’a permis de m’adresser au Seigneur, de lui présenter mes interrogations, d’entrer en relation avec Lui, de le sentir vivant et proche de moi. Et comme Il ne me laisse
pas seule pendant que je me triture la cervelle pour essayer de mieux Le comprendre et ainsi de mieux L’aimer, comme généralement Il me souffle la réponse, je pense que ces démêlés m’ont été
profitables. Aussi je Le remercie et cette fois ci comme toi, Marie, je Le remercie du fond du cœur.
Une partie des textes des « Démêlés » de F. Reynes sont sur le site de Port-Saint-Nicolas, où on peut librement les copier : http://www.portstnicolas.org/spip.php?rubrique61
Des textes lus par l’auteur sont également disponibles sur un C.D. que l’on peut se procurer pour 10 € port
compris à : RCF Méditerranée, B.P. 523, 83041 Toulon Cedex 9.
Je voudrais plaider pour une Église mariale.
Non pas une Église qui multiplie les processions
ou les bénédictions de statues géantes...
Une Église qui "vit l'Évangile à la manière de
Marie"
L'Église mariale suit
Marie dans la montagne
et part avec elle à la rencontre de la vie.
Elle rend visite aux femmes et aux hommes et,
au-delà des stérilités apparentes,
elle est à l'affût de ce qui naît,
de ce qui est possible,
de la vie qui palpite en eux.
L'Église mariale se réjouit et chante.
Au lieu de se lamenter sur son sort
et sur les malheurs du monde,
elle s'émerveille de ce qui est beau
sur la terre et dans le coeur des hommes.
Et elle y voit l'oeuvre de Dieu.
L'Église mariale sait qu'elle est l'objet d'un amour gratuit
et que Dieu a des entrailles de mère.
Elle l'a vu, Dieu, sur le pas de la porte,
guetter l'improbable retour du fils ;
elle l'a vu se jeter à son cou,
passer à son doigt l'anneau de fête
et organiser lui-même la fête des retrouvailles...
Quand elle feuillette l'album de famille,
elle voit Zachée sur son sycomore,
Matthieu et les publicains,
une femme adultère, une Samaritaine,
des étrangers, des lépreux, des mendiants,
un prisonnier de droit commun sur son poteau d'exécution.
Alors, vous comprenez, l'Église mariale,
elle ne désespère de personne.
Elle "n'éteint pas la mèche qui fume encore".
Quand elle trouve quelqu'un sur le bord de la route,
blessé par la vie, elle est saisie de compassion.
Et avec une infinie douceur, elle soigne ses plaies.
Elle est le port assuré et toujours ouvert,
le refuge des pécheurs,
"mater misericordiae", la mère de miséricorde.
L'Église mariale ne connaît pas les réponses
avant que les questions ne soient posées.
Son chemin n'est pas tracé d'avance.
Elle connaît les doutes et les inquiétudes, la nuit et la solitude.
C'est le prix de la confiance.
Elle participe à la conversation et ne prétend pas tout savoir.
Elle accepte de chercher.
L'Église mariale habite à Nazareth
dans le silence et la simplicité.
Elle n'habite pas au château.
Sa maison ressemble à toutes les autres.
Elle sort de chez elle pour parler avec les autres habitants du village.
Elle pleure et elle se réjouit avec eux.
Mais jamais elle ne leur fait la leçon.
Elle écoute, surtout.
Elle fait son marché, elle va chercher l'eau au puits,
elle est invitée quand il y a un mariage.
C'est là qu'elle rencontre les gens.
Beaucoup aiment s'asseoir un moment dans sa maison.
On y respire un bonheur.
L'Église mariale se tient au pied de la Croix.
Elle ne se réfugie pas dans une forteresse ou dans une chapelle
ou dans un silence prudent
quand des hommes sont écrasés.
Elle est exposée, dans ses actes comme dans ses paroles.
Avec un humble courage, elle se tient aux côtés des plus petits.
L'Église mariale laisse entrer le vent de Pentecôte,
le vent qui pousse dehors et qui délie les langues.
Et sur la place publique, elle prend la parole.
Pas pour assener une doctrine, pas pour grossir ses rangs.
Elle dit que la promesse est tenue, que le combat est gagné,
que le Dragon est terrassé à jamais.
Mais voici le grand secret qu'elle ne peut que murmurer :
pour gagner la victoire, Dieu a déposé les armes.
C'est vrai, nous sommes dans l'intervalle,
dans le temps de l'histoire humaine.
Et c'est une histoire douloureuse.
Pourtant, tous les soirs, à la fin des vêpres,
l'Église chante le Magnificat.
Car l'Église sait où sa joie demeure.
Et voici :
Dieu n'a pas trouvé inhabitable notre monde ;
Il n'a pas trouvé inhabitables les plaies du monde,
la violence du monde, la méchanceté du monde.
C'est là qu'Il nous a rejoints.
Et là, sur la croix, nous avons vu la "miséricorde",
le coeur ouvert de notre Dieu.
C'est là, au pied de la croix, qu'un peuple est né, un peuple marial.
En voyant sa mère, et près d'elle le disciple qu'il aimait,
Jésus dit à sa mère : "Femme, voici ton fils".
Puis il dit au disciple : "Voici ta mère".
À partir de cette heure, le disciple la prit chez lui".
Frères et soeurs, soyons de ce peuple.
Prenons Marie chez nous.
Entrons avec elle dans l'"humble et déchirant bonheur"
d'aimer et d'être aimés.
Et l'Église sera dans ce monde,
comme le disait Thérèse de Lisieux,
"un coeur brillant d'amour".
François Marc, sm
Demander à un protestant de parler de Marie dans un blog "catholique" semble vouloir l'orienter vers
l'affrontement puisque c'est probablement (avec le pape) un des sujets majeurs de divergence entre le catholicisme et le protestantisme. On ne peut ignorer cette divergence et la rappeler en termes sereins paraît une nécessité si l'on veut dans un second temps tenter de la surmonter.
Disons tout simplement que les protestants ne voient aucun fondement biblique
au développement considérable de la théologie et de la piété mariales dans le catholicisme. Ils y trouvent un exemple presque d'école de la discussion remontant à la Réforme sur les rapports
entre Écriture et Tradition. Tous les exégètes, même catholiques, conviennent que le Nouveau Testament est très sobre sur Marie et c'est surtout dans les documents apocryphes, donc rejetés du
canon biblique par l'Église primitive, que l'on trouve des textes pouvant par des raisonnements plus ou moins logiques fonder une théologie aboutissant par exemple à des dogmes tels que ceux de
l'immaculée conception ou de l'assomption de la Vierge. Ces dogmes sont fondés sur l'idée affirmée dans le catholicisme que la Tradition , à coté de l'Écriture, est une source sûre de la
révélation.
Le dogme de l'immaculée conception a été promulgué en
1854 par Pie
IX dans sa bulle Ineffabilis Deus dans les termes suivants :
« Nous déclarons, prononçons et définissons que la doctrine qui tient que la bienheureuse Vierge Marie a été, au premier instant de sa conception par
une grâce et une faveur singulière du Dieu tout-puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée intacte de toute souillure du péché originel est une doctrine
révélée de Dieu, et qu'ainsi elle doit être crue fermement, et constamment par tous les fidèles. » Cette doctrine « révélée de Dieu » n'existe nulle part sous forme directe
dans le Nouveau Testament et on en a une première intuition dans le Protévangile de Jacques, texte apocryphe du milieu du IIe siècle. Il est inutile de dire que tous les théologiens protestants rejettent ce dogme à la fois pour son manque
de fondement scripturaire, mais aussi pour son contenu théologique.
On peut en dire autant pour celui de l'assomption de la Vierge proclamé par
Pie XII en 1950 et confirmé par la constitution dogmatique Lumen gentium du second concile du
Vatican (1964) en ces termes : « Enfin la Vierge immaculée, préservée par Dieu de toute atteinte de la faute originelle, ayant accompli le cours
de sa vie terrestre, fut élevée corps et âme à la gloire du ciel, et exaltée par le Seigneur comme la Reine de l'univers, pour être ainsi plus entièrement conforme à son Fils, Seigneur des
seigneurs, victorieux du péché et de la mort. » Ici aussi le refus protestant se fonde tout autant sur des raisons exégétiques (absence totale de cette assomption et d'idée d'une reine
de l'Univers dans le Nouveau Testament) que pour des raisons théologiques.
La piété mariale est également étrangère aux protestants. Ils y voient un
danger porté à la place centrale de Jésus-Christ et nous n'avons besoin ni de Marie ni des saints pour entendre son message et essayer de le mettre en application. Les auditeurs de Radio Notre-Dame de la région parisienne entendent presque tous les jours et à plusieurs reprises l'Ave Maria qui dit « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous
pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort. » Nos prières ne s'adressent qu'à Dieu révélé en Jésus-Christ et l'expression même « mère de Dieu » (theotokos) qui date du quatrième siècle paraît contestable aujourd'hui à nombre de
protestants.
On pourrait continuer ainsi encore bien longtemps. Mais cela ne fait
évidemment en aucune manière avancer le débat. Il semble toutefois qu'en parcourant d'autres chemins un dialogue plus ouvert pourrait s'instituer entre protestants et catholiques.
Tout d'abord les protestants sont peut-être trop logiques et ne voient pas que
bien des catholiques ont pris beaucoup de recul par rapport aux textes que l'on vient de rappeler. Il y a évidemment des intégristes protestants comme catholiques mais pour ceux qui sont plus
ouverts, les dogmes souvent liés à des conditions historiques qui ne sont plus les nôtres prennent une importance relative. La meilleure méthode alors consiste à revenir à ce qui nous est
incontestablement commun, c'est-à-dire les textes bibliques. Ces textes ne sont pas là pour être figés en dogmes. Ils ouvrent un espace d'interprétations et je vais tenter d'ouvrir quelques
pistes à partir de ce qui nous est dit sur Marie.
Les textes la
concernant peuvent se grouper en trois catégories : ceux concernant le ministère de Jésus, ceux relatant la mort et la résurrection ainsi que le début de l'Église et
ceux concernant la naissance et l'enfance de Jésus.
L'évangile de Marc ignore complètement les deux derniers et il n'est
fait mention de Marie qu'en deux passages au demeurant guère flatteurs. Au chapitre 3, Marc dit que « les gens de sa parenté vinrent pour s'emparer de
lui » car ils considèrent « qu'il a perdu la tête » et un peu plus loin il précise que cette parenté contient « sa mère et ses frères ». Et devant cette incompréhension familiale qui inclut sa mère, Jésus se pose même la question de leur nature :
« Qui sont ma mère et mes frères ? », pour conclure par l'affirmation « Quiconque fait la
volonté de Dieu, voilà mon frère, ma soeur, ma mère. » Un peu plus loin, au chapitre 6, le nom de Marie est explicitement cité dans un épisode relatant l'étonnement et l'incompréhension
de ses proches et Jésus en conclut qu'« un prophète n'est méprisé que dans son pays, parmi ses parents et dans sa maison. » Dans le passage
parallèle, Matthieu est encore plus sévère puisqu'il ajoute tout crûment : « ils ne croyaient pas » (13,58).
On peut prendre ces passages comme décrivant de simples faits ne nous
concernant plus guère. On peut au contraire y trouver un message encore actuel. Marc annonce ce que Paul amplifiera dans sa vision universaliste : les liens de parenté, les liens de
communauté, l'appartenance à l'héritage d'Abraham et l'on pourrait dire aujourd'hui l'appartenance à l'église ne sont pas une garantie d'acceptation du message de l'évangile. Et ce qui est dit
ici de la famille de Jésus se retrouve aussi chez ses disciples qu'on nous présente si souvent comme hésitants, incrédules, voire prêts à la trahison.
Le seul autre texte mentionnant explicitement la présence de Marie au cours du
ministère de Jésus est celui des noces de Cana rapporté par Jean (2,1-12). Le dialogue ne mentionne aucune intimité entre Jésus et sa mère et Jean l'aurait écrit différemment s'il avait voulu
montrer le rôle éminent de Marie dans l'action de son fils. On a noté l'expression assez distante de « femme » pour parler à sa mère. De plus bien des exégètes pensent que la
formulation assez complexe de la réponse de Jésus veut simplement dire « de quoi te mêles-tu ? » Mais à la différence de Marc, Jean
présente une Marie qui semble à la fois ne pas bien comprendre la mission de son fils qui est conduit à lui dire « mon heure n'est pas venue » mais aussi lui manifester une
pleine confiance puisqu'elle dit aux serviteurs « quoi qu'il vous dise, faites-le ».
La présence de femmes à la
crucifixion est mentionnée par les quatre Évangiles. Ceci signifie que ce fait n'était pas sans importance pour les
premières communautés chrétiennes. Matthieu et Marc donnent les noms de quelques unes de ces femmes et la mère de Jésus n'y figure pas. Seul Jean la mentionne explicitement en ce lieu et selon
son habitude y ajoute une interprétation. Selon lui le dernier dialogue de Jésus avant sa mort s'est fait avec sa mère. Comme aux noces de Cana il la désigne sous le nom de femme mais surtout il instaure cette étrange nouvelle filiation avec le « disciple qu'il aimait ». Dès lors Marie devient mère d'un autre fils qu'elle
n'a pas engendré et c'est avec cet autre fils qu'elle devra maintenant vivre puisque Jean précise que depuis lors elle s'installa chez lui. C'est à ce moment-là qu'elle entre dans la première
communauté chrétienne selon le témoignage de Luc (Actes des Apôtres 1,14). Ce qui est remarquable c'est que, confirmant l'humilité notée au moment de l'annonciation, elle n'a aucune
prééminence dans cette première communauté et c'est dans cette humilité qu'il faut situer sa grandeur.
Il est temps maintenant de revenir au début, c'est-à-dire à la
naissance et l'enfance de Jésus. Comme on l'a vu Marc et Jean n'en parlent pas. Il faut donc se contenter des deux premiers évangiles qui décrivent ces événements en termes fort différents. On
s'accorde assez généralement à penser que Matthieu s'adressait à des communautés venues du judaïsme. Il n'est alors pas étonnant que la place centrale soit donnée à Joseph et non à Marie. Tout
d'abord la généalogie qui passe par David et Salomon aboutit à Joseph. D'autre part l'annonciation n'est pas faite à Marie mais à Joseph. Enfin c'est Joseph qui donne à Jésus son nom, comme
l'ange le lui avait demandé. Il n'y a ni salutation à Marie ni magnificat et c'est encore à Joseph qu'apparaît l'ange venu lui dire de fuir en Égypte puis en Égypte de prendre « l'enfant et
sa mère » et de rentrer en Israël. Le paysage est tout différent chez Luc. Les destinataires de son évangile étaient aussi très différents et l'on s'accorde à penser qu'il s'agissait de
communautés de culture grecque. Dans son récit, seule la filiation davidique est mentionnée à deux reprises. La première fois (Luc 1,27) quand Joseph est présenté comme l'époux de Marie,
la seconde dans la généalogie de Jésus (Luc 3,23). Par contre l'annonce est faite à Marie et c'est à elle que l'ange dit « tu lui donneras le nom
de Jésus ».
Le développement de la théologie mariale évoqué au début se fonde
essentiellement sur le récit de Luc et dans ce récit c'est le verset du magnificat « Oui, désormais toutes les générations me proclameront bienheureuse » qui joue le rôle
fondamental. Mais il semble difficile d'en déduire que cela puisse conduire à donner à Marie le titre de Reine de l'Univers, comme l'a rappelé le dernier concile.
Une approche biblique plus modeste montre en fait que les quatre évangiles ont
des visions radicalement différentes de la venue de Jésus dans le monde. Deux n'en parlent pas et les deux autres mettent l'accent l'un sur Joseph, l'autre sur Marie.
N'est-ce pas finalement le meilleur enseignement pour nous aujourd'hui. Il n'y a pas une manière unique
d'interpréter un événement qui nous dépasse et une fois de plus les évangiles n'apparaissent pas comme des documents d'histoire mais comme une manière de comprendre et d'expliciter la foi des
premières communautés chrétiennes.
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