DOSSIER L'EGLISE

Vendredi 30 janvier 2009 5 30 /01 /2009 13:23


Depuis toujours et certainement depuis l'origine du christianisme, la liturgie a été le lieu des combats, des conflits, des ruptures, des intégrismes.

La liturgie est un rapport collectif entre d'une part le peuple de Dieu et sa culture particulière et journalière, et d'autre part le culte rendu à Dieu, le parfait éternel, l’inatteignable et le totalement universel.

Le Concile Vatican II a laissé entendre que la communion ne tenait pas à l’uniformité des liturgies.

Mais de fait la liturgie est le lieu où s’affrontent la tradition et l'innovation, le lieu du « pouvoir » ou du « service exclusif » de toutes les sortes de ministres, le lieu de la fête et du débordement des élans du cœur, le lieu du silence où chacun adore à l’intime de son cœur et dans son corps, le lieu des émotions et ensuite de la discussion sur le 'ressenti'.

La liturgie fait parler.

Que les liturgies soient religieuses ou civiles, elles sont nécessairement encadrées et préparées ; parfois trop et alors elles sont rigides ; ou parfois pas du tout et alors elles sont spontanées et donc difficilement maîtrisables.

Pour donner à la liturgie toute son amplitude, il faut en faire à mon sens un lieu pédagogique de la foi du peuple de Dieu rassemblé, une expression humble et dépouillée d'une foi commune et pas seulement d'un consensus esthétique, une humble attitude à l'image de l'ardeur journalière d'un peuple harassé, une indifférence d'amour où tente de s’exprimer l’absolu dans le relatif et l’imparfait.

Toutefois, des individus réunis dans un même endroit ne font pas forcément un peuple.

On n'évitera jamais que la liturgie concrétise des dissensions (après le concile l'affaire Lefebvre, la messe de Saint Pie V, le plain chant), une guerre des symboles et des options théologiques, voire politiques.

Le mieux est de savoir tout cela et de continuer à tracer un chemin vicinal d’action de grâce, de miséricorde et d'intercession.

Christian Montfalcon

Par Garrigues - Publié dans : DOSSIER L'EGLISE
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Vendredi 30 janvier 2009 5 30 /01 /2009 13:27


Je vais vous inviter à jeter un triple regard sur l’Église :

1) sur son présent d’abord, pour diagnostiquer, au principe de sa crise actuelle, un manque de communication avec le monde laïcisé issu de la modernité, manque imputable à la privation de parole responsable dont souffre son laïcat ;

2) puis sur ses origines, pour découvrir une possibilité de sortir de cette crise. Cette possibilité réside dans le caractère sacerdotal du peuple chrétien, qui permet d’associer le laïcat au ministère consacré de la tradition apostolique ;

3) enfin sur l’avenir de la mission évangélique, que l’Église serait impuissante à remplir sans appeler le laïcat à en assumer la responsabilité, sous la conduite de sa hiérarchie et sous des formes à inventer de concert dès maintenant.

 

1. Diagnostic du présent

Il y a plusieurs dizaines d’années que les sociologues analysent en termes de déclin, d’éclipse, de dépérissement, de retrait, de disparition, et autres termes non moins alarmants, la situation de la religion en général (il s’agit le plus souvent du christianisme) et celle de l’Église en particulier (ce sera souvent la seule confession catholique ou son magistère que je désignerai sous ce nom). L’Église n’admet pas volontiers ce diagnostic. Il n’y a pas longtemps que l’Osservatore Romano, rappelant qu’elle est universelle, vantait à coups de statistiques triomphalistes l’exceptionnelle bonne santé de l’Église. Il fallait bien concéder toutefois qu’il n’en allait pas de même en Europe, mais les explications ne manquaient pas, qui situaient les causes du péril au dehors de l’Église : le matérialisme, le goût du plaisir et du profit, la sécularisation de la société, le laïcisme des pouvoirs publics. La reconquête du terrain perdu était déjà en cours, assurait-on : c’était la nouvelle évangélisation. On devait malheureusement avouer qu’on allait manquer d’ouvriers apostoliques : soit par défaut d’esprit de sacrifice, ou parce que les responsables n’osaient pas solliciter la générosité des jeunes, on ne réussissait pas à enrayer la baisse du recrutement du clergé. Ainsi avait-on cerné le mal mortel dont souffrait l’Église des pays occidentaux : le manque de prêtres ; il n’y avait pas de remède à chercher sur d’autres terrains.

Cette analyse institutionnelle ne va pas à la racine du mal, au fait que l’Église se vide de ses fidèles de façon continue depuis plusieurs siècles, et plus particulièrement de ses jeunes fidèles depuis un demi-siècle : la transmission des croyances, des pratiques et des liens d’appartenance ne se fait plus. Que le manque de prêtres obère gravement le fonctionnement de l’institution ecclésiale, c’est un fait indiscutable et douloureux. Mais la fuite massive des fidèles est un phénomène autrement plus inquiétant, puisqu’elle menace l’Église d’extinction, et comment ne pas en chercher la cause au-dedans de l’institution qui n’a pas su retenir chez elle ceux qui l’ont quittée ?

Un historien reconnu démontrait récemment, analyses textuelles à l’appui, que la pensée des Lumières était l’héritage sécularisé de la spiritualité chrétienne du 17e siècle. Ce qu’on appelle la Modernité, - la naissance du sujet qui s’affranchit de l’autorité et de la tradition, l’apparition d’une rationalité basée sur le doute méthodique et l’observation scientifique, l’analyse critique des textes bibliques, la revendication de la liberté de penser, de philosopher et de croire, l’aspiration aux droits individuels et politiques -, tout ce vaste mouvement d’émancipation, qui commence avant même le 17e siècle, a pris naissance au sein d’une société majoritairement chrétienne, au sein même d’institutions ecclésiastiques, et n’était pas dirigé contre la foi ni l’Église. Mais les autorités de l’Église n’ont pas compris la légitimité de ces aspirations, elles se sont senties mises en cause et s’y sont opposées, et les chrétiens sont allés chercher au-dehors les libertés qui leur étaient refusées au-dedans. L’hostilité entre l’Église et la modernité s’est aggravée à mesure que la raison, rejetée et laissée à elle-même, s’émancipait des croyances et virait au rationalisme, et que la hiérarchie ecclésiale s’alarmait des aspirations démocratiques même tournées contre les autorités politiques. Ainsi s’est consommée la rupture avec le monde moderne.

On sait que Vatican II a voulu renouer les relations avec ce monde et a reconnu la légitimité de beaucoup d’idées “modernes” que la Papauté du 19e siècle n’avait cessé de condamner, en particulier les droits de l’homme et la liberté de conscience et de religion. Quarante ans après, on ne peut pas dire que la situation se soit améliorée, ni sur le plan des relations entre monde et Église, ni sur celui des relations entre laïcat et hiérarchie catholique ; qu’il s’agisse des unes ou des autres, le diagnostic est le même : la communication ne passe pas. En plus de trois siècles d’affrontement à la modernité, l’Église n’a toujours pas appris à dialoguer, elle ne sait qu’enseigner au titre de son autorité divine des vérités censées immuables. S’il ne s’agissait que des vérités de foi tirées de sa révélation et concernant le salut éternel, on ne lui en ferait pas le reproche. Mais elle prétend régenter aussi le vaste domaine des vérités d’ordre éthique accessibles à la raison naturelle, qui s’étend à la vie de l’homme en société et à ses liens à l’univers. Or, pour l’homme de la modernité, tout ce qui relève de la raison commune, de la condition humaine universelle, du bien commun, tout cela relève du débat public, du dialogue philosophique, tout cela est soumis à des procédures démocratiques de discussion, rien ne peut être tranché par simple rappel à l’ordre de traditions immuables, de principes métaphysiques absolus, ni d’une autorité divine. L’Église est statutairement incapable d’entrer dans ce débat, et donc de ramener à elle ses anciens fidèles égarés dans ce monde sécularisé. Elle est non moins incapable d’empêcher de la quitter des fidèles qui vivent, sentent et pensent en connivence avec la rationalité et la socialité de leur temps.

Voici donc l’Église menacée de ne plus pouvoir remplir la mission qui est sa seule raison d’être : annoncer l’Évangile au monde. Cette mission est surtout assurément d’annoncer Jésus Christ, mais c’est aussi et au préalable de répandre sa pensée, l’esprit évangélique, qui conditionne l’accès à sa personne par la foi, et qui est nécessaire à la vie du monde, car ses paroles sont esprit et vie. Or, si elles ne peuvent pas être répandues par voie d’autorité mais seulement de débat, la mission évangélique dans une société laïque devrait largement incomber au laïcat chrétien. Or, il n’est de parole autorisée dans l’Église que celle qui émane de ses chefs et ministres consacrés. Les laïcs ne peuvent que témoigner à titre individuel, non porter au monde une parole d’Église ; même leur témoignage souffre d’un défaut de crédibilité : comment persuader au-dehors que l’Évangile est école de vraie liberté, alors que leur qualité de personnes majeures et responsables n’est pas reconnue au-dedans ?

Privée de la parole missionnaire de ses fidèles laïcs, l’Église ne peut plus guère espérer que survivre dans nos régions en tant que minorité religieuse. Cet espoir lui sera-t-il longtemps permis ? Non, hélas !, puisque le ministère de la vie spirituelle et sacramentelle appartient exclusivement au clergé. Voici maintenant les fidèles menacés de ne plus pouvoir mener leur vie de chrétiens à cause de leur impuissance à susciter des vocations sacerdotales. Et voici l’Église menacée effectivement d’extinction, de son propre aveu et consentement. Face à une telle éventualité, le chrétien est amené à se demander : est-il possible que Jésus ait lié la dispensation de sa parole et de sa vie au ministère des prêtres, et mis ses simples fidèles sous leur dépendance, au point de condamner la mission évangélique à s’arrêter et l’Église à disparaître, faute de prêtres ? La question est si grave et si urgente que le théologien ne peut se dispenser d’interroger directement l’Évangile, à ses risques et périls, par-delà même la tradition historique dont se réclame le Magistère.

 

2. Les ressources de l’origine

La remontée aux origines de l’Église, aux temps apostoliques, nous fournira les moyens de faire face aux difficultés d’aujourd’hui ; on n’y trouvera pas des solutions toutes faites, mais la possibilité de poser les problèmes autrement et de chercher des réponses nouvelles à des situations nouvelles.

Tout d’abord, on ne voit jamais Jésus soucieux d’instituer un sacerdoce nouveau qui remplacerait celui du Temple. Plus radicalement, il annonce la venue imminente du Royaume de Dieu, il ne se préoccupe pas de poser les fondations solides d’une institution religieuse destinée à croître et à durer dans le temps. Dans les communautés apostoliques, on ne voit pas de ministères sacramentels réservés à des clercs consacrés ; Paul donne la première description d’une assemblée eucharistique sans faire référence à des prêtres consécrateurs. Il est rapporté dans les Actes que les apôtres établissaient des dirigeants dans les Églises qu’ils fondaient ou visitaient, mais on ne les voit pas agir eux-mêmes en chefs de communauté ; une imposition de la main aux presbytres apparaît tardivement, elle est d’origine rabbinique et de portée imprécise ; mais il est admis que le vocabulaire sacerdotal usité par le Nouveau Testament se rapporte exclusivement au culte judaïque, et le seul écrit qui parle du sacerdoce du Christ, l'Épître aux Hébreux, n’envisage nulle part sa transmission dans l’Église.

Il y a pourtant une exception notable à cette réserve linguistique : plusieurs écrits du Nouveau Testament parlent de l’ensemble des fidèles en termes de “peuple sacerdotal” ou de “royaume de prêtres”, reprenant d’ailleurs l’expression à des textes de l’Ancien Testament qui décrivent l’accomplissement des promesses divines dans les temps messianiques en suite de l’effusion de l’Esprit Saint. Si rares que soient ces mentions, leur signification est claire : seul le prêtre avait le droit, en vertu de sa consécration, de s’approcher de Dieu dans le Temple et de lui offrir sa prière et celle du peuple ; les chrétiens, semblablement et à un titre supérieur, ayant reçu l’onction de l’Esprit du Christ, n’ont pas besoin de recourir à des intermédiaires, mais jouissent d’un accès direct auprès de Dieu. On voit à quel point ces mentions isolées du sacerdoce des fidèles consonnent avec de nombreux textes des apôtres, de Paul en particulier, qui parlent des chrétiens en termes de Temples du Saint Esprit, pierres vivantes de la demeure de Dieu, qui offrent à Dieu des actions de grâce et s’offrent eux-mêmes à lui en sacrifices qui lui plaisent.

On se trouve donc là sur un terrain solide, un terrain de fondation, qui atteste la conscience des premiers chrétiens d’avoir reçu du Christ la pleine capacité de subvenir par eux-mêmes aux besoins de leur vie spirituelle. On en trouve une abondante preuve et illustration dans les descriptions de la vie des communautés fournies par les écrits des apôtres, de Paul en particulier : partout surgissent des ministères, surtout de la parole, attribués aux “charismes” de l’Esprit Saint et reconnus par les communautés ; le besoin se fait sentir ici et là d’y mettre de l’ordre, mais Paul s’adresse pour cela au “discernement” des fidèles, sans faire appel à une autorité instituée, notamment à propos des réunions eucharistiques des Corinthiens. L’effusion universelle de l’Esprit est source de ministères qui jaillissent de la communauté elle-même, mis à sa disposition et contrôlés par elle pour subvenir à ses divers besoins sacramentels (baptême, eucharistie, réconciliation, onction des malades) et spirituels (catéchèse, explication des Écritures, exhortation, jugement, envoi en mission). Cette “ressource” originelle est en principe inaliénable et inépuisable. Elle est l’accomplissement de la promesse de Jésus à ses disciples, avant son départ, de leur envoyer ”un autre Paraclet” qui leur fournirait toute l’assistance dont il s’acquittait lui-même auprès d’eux jusque-là.

On se gardera bien d’oublier pour autant l’autorité conférée par Jésus personnellement à ses apôtres pour l’annoncer au monde, rassembler, enseigner, diriger ceux qui croiraient en lui jusqu’au moment de sa venue en gloire. Au tout début de l’Église, le terme d’”apôtre” revêt une acception assez large, il s’étend à tous ceux qui avaient suivi Jésus de plus près dans des groupes de disciples, qui avaient bénéficié de ses apparitions après sa résurrection et lui rendaient publiquement témoignage de lieu en lieu, et aussi à ceux que les communautés envoyaient porter la parole en d’autres lieux. Assez vite cependant, une autorité particulière fut reconnue aux “Douze” apôtres choisis spécialement par Jésus, et étendue aux chefs des Églises établis par eux pour leur succéder.

Vers la fin du 2e siècle, la coutume s’établit de confier le gouvernement des Églises, jusque-là assumé par un collège de “presbytres” ou “anciens”, à un seul évêque, et c’est alors qu’apparaît pour la première fois une ordination sacerdotale, qui habilite l’évêque, et lui seul, à accomplir les principaux actes sacramentels, tandis que les presbytres, eux aussi ordonnés, l’assistent dans le gouvernement du peuple, le suppléent occasionnellement pour le service du culte, mais ne deviendront prêtres à titre plénier et personnel que deux siècles plus tard environ, quand ils seront mis à leur tour à la tête d’Églises paroissiales. La distinction clercs-laïcs est donc instituée par des rites d’ordination au début du 3e siècle, ce qui met fin aux ministères des laïcs et leur retire le droit à prendre la parole dans l’Église.

On n’aura pas de difficulté à reconnaître à ces ministres consacrés une autorité sacerdotale propre et particulière, sans que cela oblige à ressourcer leur sacerdoce à un acte institutionnel particulier. Comment le pourrait-on, alors que Jésus ne parle jamais de sacerdoce et que le premier rituel d’ordination, celui d’Hippolyte, remonte à l’origine du culte juif pour expliquer que le nouveau temple de Dieu, l’Église, avait besoin d’un ministère nouveau afin que le culte dû à Dieu ne tombât pas en déshérence ? Il est logique de rattacher le ministère consacré au seul lieu du Nouveau Testament qui s’approprie le vocabulaire sacerdotal, et c’est en parlant du peuple des fidèles du Christ ; cela n’empêchera pas de penser que les ministres consacrés exercent le sacerdoce à titre personnel et d’une façon spécifique, en vertu de l’autorité confiée par le Christ, ainsi que le rappelle Vatican II, et de reconnaître ainsi la légitimité de la tradition sacerdotale de l’Église

Mais cette tradition perdrait toute légitimité, si elle en venait, dans la situation de détresse qui est la nôtre, à empêcher les fidèles de s’alimenter aux sources de la vie spirituelle et sacramentelle, sous prétexte que le sacerdoce commun du peuple chrétien, vide de tout “pouvoir”, se réduirait au besoin de recourir au ministère des prêtres, ce qui serait une contradiction dans les termes. Oserait-on dire que le Saint Esprit, source de toute sanctification, se tient inactif dans l’Église, livré à la seule disposition des prêtres ? Jésus n’emploie le mot “pouvoir” que pour le réduire à l’humilité du service, c’est-à-dire l’empêcher de s’ériger en monopole et en contrainte. Quand donc on s’aperçoit que la poursuite du monopole clérical, qui n’est pas en tant que tel d’institution divine, conduirait l’Église à la ruine, il est urgent de se retourner vers l’origine évangélique, qui fut l’effacement de l’ancien dans du nouveau, pour y redécouvrir et réactiver la puissance de renouveau dont l’Église a besoin.

 

3. Un futur à réinventer

L’Église du Christ est née de l’arrachement d’un petit reste d’Israël à son passé par la mort de son fondateur et de sa projection dans le monde païen par l’effusion de l’Esprit pour y inventer une existence toute nouvelle et itinérante : “Allez par le monde entier...” Aujourd’hui, rejetée par le monde qu’elle avait baptisé, la voici contrainte de tirer de son envoi au monde une nouvelle manière d’être-au-monde pour y remplir sa mission.

Partons de ce principe : il ne s’agit pas que l’Église change de structures pour mieux s’adapter à un monde nouveau, il s’agit qu’elle prenne les moyens d’accomplir sa mission, qui est, je le répète, sa seule raison d’être. Elle peut survivre telle quelle un certain temps, peut-être encore longtemps, sous la forme d’une minorité religieuse ; mais sa mission est de se tenir en lien de communication avec le monde, ce qu’elle est incapable de faire présentement, faute de parler le même langage que lui ; elle s’emploie, au contraire, à en retirer les fidèles et à les regrouper dans des enceintes sacrées autour des prêtres, tant qu’il en restera. L’avenir de l’Église, bien au contraire, c’est de laisser ses fidèles aller au monde, y implanter des communautés de disciples ouvertes à la vie des autres, y témoigner de la liberté qu’ils tiennent du Christ et de la vitalité de l’Évangile, en assumant pleinement la responsabilité de leur existence chrétienne engagée dans la vie du monde.

Comment se fera le changement institutionnel de l’Église ? Je ne chercherai pas à l’imaginer ; peut-être se fera-t-il par le haut, par des mesures d’autorité, ou au prix de bouleversements tumultueux, peut-être continuera-t-il à se faire silencieusement par en bas, ainsi qu’on voit tant de chrétiens quitter les lieux officiels de chrétienté et se regrouper ailleurs pour vivre en chrétiens autrement. Sans prétendre tracer un organigramme du changement, il est possible d’évoquer les traits constitutifs d’une communauté de disciples selon l’Évangile : méditer ensemble la Parole de Dieu, l’interroger pour en recevoir les réponses aux questions du monde, s’ouvrir à toutes les personnes en quête de sens à la façon dont Jésus fréquentait les pécheurs, se mettre en peine de soulager les souffrances de la société à la manière dont Jésus allait au-devant des malades, accueillir la présence du Seigneur qui a promis de venir au milieu des siens, “annoncer la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’Il vienne” et se nourrir du Pain de vie, célébrer les mystères de l’identité chrétienne, recevoir et initier de nouveaux disciples, se donner les ministres et présidents dont les chrétiens ont besoin pour se constituer en corps du Christ dans la fidélité à la tradition chrétienne.

Car le changement de style de vie commune ne se fera pas en rupture avec la tradition de l’Église, par la médiation de laquelle, seule, les chrétiens sont en droit de se dire et en pouvoir de se tenir dans “la suite” du Christ. Il ne saurait être question de supprimer le ministère consacré, pas plus que d’instituer dans les communautés un nouveau clergé rival du clergé officiel. Les membres de ces communautés célébreront les mystères de leur appartenance au Christ en vertu du sacerdoce commun du peuple chrétien, quelles que soient les attributions de leurs ministres ou présidents et les procédures de leur mise en place. Mais le ministère consacré de la tradition apostolique gardera toujours sa nécessité et sa spécificité, qui tiennent à l’historicité et à la spatialité de l’Église ; sa fonction est, d’une part, de jalonner la route par laquelle toute grâce et vérité découle de la personne et de l’événement de Jésus sous la garantie de ses envoyés et, d’autre part, de tenir en lumière et en activité les signifiants et les articulations de l’unité et de l’universalité du corps du Christ. C’est pourquoi les communautés auront à cœur de vivre en communion avec leurs évêques, et ceux-ci de respecter et d’encourager, plutôt que d’entraver, la libre créativité des chrétiens.

Plus les fidèles laïcs se prendront eux-mêmes en charge, plus le ministère consacré retrouvera son caractère originel, apostolique et épiscopal, c’est-à-dire itinérant et global : visiter les communautés, leur rendre les services qu’elles réclameront, connecter leurs activités évangéliques, sociales ou caritatives, les rassembler dans des célébrations d’unité, subvenir aux besoins religieux des chrétiens dispersés ou des masses déchristianisées, promouvoir l’évangélisation sur un plan régional ou national. Ainsi, grâce, d’un côté, à la responsabilisation des laïcs dans des communautés devenues autonomes et, d’un autre côté, à l’allègement des charges du ministère consacré et à l’élargissement de ses perspectives, l’Église sera capable d’assumer plus efficacement sa mission évangélique.

La prise de responsabilité des laïcs ne doit pas être vue comme une prise du pouvoir, arraché aux mains de ses détenteurs actuels. Mais elle ne se fera pas non plus sans une association des premiers au pouvoir exercé par les seconds. La hiérarchie a peur que ne s’introduise un peu de démocratie dans l’Église, ce qui semble représenter pour elle le mal suprême ; aussi prétend-elle ne pas disposer à son gré du pouvoir que le Christ lui a confié et qui appartient à lui seul. Mais où voit-on dans le Nouveau Testament que l’Église aurait été fondée sous le régime de la monarchie ? La seule loi donnée par Jésus à ses apôtres est l’interdiction de commander à la façon des puissants de ce monde, c’est-à-dire par mode de domination.

Le pouvoir ne doit pas s’exercer sans partage, afin que l’obéissance soit rendue à Dieu même et ne s’arrête pas à la personne des chefs, afin également que l’autorité n’empêche pas la libre créativité inspirée par l’Esprit Saint aux membres du corps du Christ pour la croissance de ce corps. Le pouvoir ecclésiastique est donc limité par l’obligation de respecter ce que Paul appelle “la concitoyenneté des saints” : il est permis d’entendre par là les droits des fidèles laïcs à participer à la gestion de leur être-au-Christ, de leur vivre-ensemble en Église, de leur vivre-en-chrétiens dans le monde, et aussi à la gestion du bien commun de la société séculière, qui ne relève pas de l’autorité de l’Église. Tous ces droits méritent d’être considérés comme inhérents à l’égale appartenance de tous les chrétiens au Christ.

L’apparition du sujet moderne, avons-nous dit, est liée à la revendication de la liberté de conscience, du droit de chaque individu à suivre le jugement de sa conscience et à agir en personne responsable de ses choix et de ses actes. L’Église a été désertée par tant de fidèles et a perdu sa crédibilité au regard du monde moderne, parce qu’elle n’a pas su concilier le respect de cette liberté avec l’autorité divine dont elle se prévalait, et parce qu’elle refusait à ses membres les droits que les États, eux aussi plus ou moins théocratiques, durent concéder à leurs citoyens, – avant tout le droit de participer à l’expression d’une volonté commune. L’Église ne rentrera pas en communication avec ce monde tant qu’elle n’aura pas donné figure en elle-même à la liberté dont l’Évangile est la source. La reprise effective de sa mission est au prix de cette conversion.   

Joseph Moingt sj

Par Garrigues - Publié dans : DOSSIER L'EGLISE
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Vendredi 30 janvier 2009 5 30 /01 /2009 13:36


Le
Credo est la profession de foi traditionnelle de tous les chrétiens. Il résume ce à quoi ils croient. Il n’était pas question de réécrire un texte de près de 17 siècles par simple envie de nouveauté.

Avec ce Dieu est il nous a semblé utile de proposer une expression plus proche de la sensibilité de notre temps ; et, par exemple, d’insister d’avantage que le Credo de Nicée sur la mission terrestre de Jésus-Christ. Nous espérons que cet effort pour redire la foi en se libérant de notre éventuelle routine peut contribuer à expliciter la compréhension de la « foi de toujours ». Il est aussi un appel à d’autres initiatives …

 

Je crois que Dieu est.

Je crois que Dieu est Père, Fils et Esprit, trois personnes unies dans leur relation d’amour.

Je crois que Dieu a créé l’univers. Qu’il a, par amour, créé l’homme à son image, capable d’aimer mais libre de s’y refuser. Il lui a confié la mission de poursuivre dans le monde son œuvre de création.

Je crois que Dieu s’est manifesté aux hommes par son Alliance avec le peuple Hébreu, au travers d’Abraham, de Moïse et des prophètes. Il leur a révélé progressivement la profondeur de son amour et sa fidélité.

Je crois que Dieu s’est incarné en Jésus de Nazareth, pleinement homme, né d’une femme nommée Marie, et pleinement habité de l’Esprit de Dieu. Par sa parole et par ses actes, Il a manifesté la tendresse du Père à toute l’humanité, et d’abord aux pauvres, aux malades, aux étrangers. Il a rappelé que l’homme pécheur reste aimé de Dieu, Père toujours prêt au pardon. Il a proclamé que la loi et les rites sont au service de l’homme et que seuls importent l’amour et le service du prochain. L’annonce d’un Royaume où le maître est serviteur menaçait les pouvoirs politiques et religieux ; Jésus en est mort, crucifié sous Ponce-Pilate. Il s’est ensuite manifesté à ses disciples, qu’Il a envoyés témoigner de sa Parole de salut.

Éclairés par l’Esprit, les disciples ont compris qu’au-delà de la mort Il restait le Vivant, le Ressuscité. Ils ont témoigné de cette foi jusqu’à mourir pour elle. Ils ont constitué l’Église pour qu’elle transmette au monde entier la “bonne nouvelle”, dans la diversité des cultures, et qu’elle fasse mémoire de Jésus-Christ, en renouvelant les signes de sa présence qu’Il a laissés aux apôtres.

Je crois que l’Esprit de Dieu est présent dans le cœur de tout homme. Il est appel et force afin que chacun contribue, selon ses talents et avec les autres, à l’avènement du Royaume : monde de respect, de justice et de paix. Je crois que les gestes d’amour accomplis par chacun ont valeur d’éternité.

Je crois qu’en Dieu, vivants et morts se retrouvent en communion.

Groupe de laïcs Imaginons l’Église

Aix-en-Provence

Par Garrigues - Publié dans : DOSSIER L'EGLISE
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Vendredi 30 janvier 2009 5 30 /01 /2009 13:39

Discrédit de la foi ou discrédit de l’Église ?

 

Inédite pour elle, la crise que traverse l’Église se présente sous deux formes, indissociables et réciproques : son implosion à elle et le discrédit de la foi qu’elle a mission de présenter au monde. En d’autres mots, après avoir été chrétien pendant des siècles, le monde – une part marquante du monde occidental en tout cas - n’a plus que faire de la foi ni de l’Église. Ce phénomène, longtemps rampant, s’est subitement accéléré après la guerre de quarante, pour prendre depuis les allures d’un véritable raz-de-marée. On comprend que nombre de croyants s’en trouvent retournés, et d’autant moins prêts à s’en accommoder qu’ils se sentent plus démunis quant à l’interprétation à s’en donner.

D’emblée, on peut noter qu’un discrédit présuppose une déconvenue, qu’accompagne souvent un fond d’amertume ou de ressentiment d’avoir été trahi dans sa confiance – et précisément dans une foi première : « nous avons été eus ». Sentiment, ou ressentiment, d’autant plus profond que de quelque manière, celui ou celle qui le suscite évoque une image parentale, et par suite, celle d’un abandon. Comment alors s’étonner que le débat qui en résulte prenne l’allure d’un procès, et que, si valables qu’elles puissent être, les raisons invoquées trahissent elles-mêmes, de part et d’autre et quoi qu’on fasse, tant de passion ?

Quoi qu’il en soit, que le monde moderne s’en prenne à la foi ou que l’Église1 s’en prenne à la modernité, le fait est là : les simples croyants traditionnels se sentent désemparés quand de son côté, l’Église, si longtemps triomphante, finit par se sentir elle-même coupée du monde, et bien souvent désormais, tenue, à sa grand surprise, pour une quantité négligeable ou pour une grandeur déchue : aurait-elle donc failli ? À leur tour, ses représentants officiels ne cachent plus leur doute. Certes, il leur a fallu le temps pour céder à l’évidence, mais à présent le souci est là, et d’autant plus vif qu’en Occident du moins, ils voient leurs effectifs fondre comme neige au soleil : “Ce monde que trop longtemps nous avions cru christianisé échappe à l’Évangile ; comment l’y ramener ?”

 

- Discrédit de la foi ?...

Pour beaucoup, la chose est entendue : Dieu est mort, la foi et ses chimères n’ont plus de sens pour la modernité ; il n’est, pour s’en convaincre, que de s’en remettre au jugement d’une opinion publique informée, dont les sondages reflètent et les médias confirment l’avis éclairé. Pour s’en convaincre, il suffit de se reporter aux positions les plus répandues au sein de l’intelligentsia française comme à l’idéologie sous-jacente à la majorité des ouvrages se donnant pour scientifiques ou philosophiques. 

Mais comment comprendre que les gens aient pu perdre la foi ? Car cette foi, ils l’‘avaient’, et depuis plus de mille ans ; mais cela se perd-il comme on perd ses papiers, et pourquoi l’avoir perdue ? – N’est-ce donc pas qu’à la façon d’Adam ou de Lucifer, ce monde d’aujourd’hui ose élever la prétention de se suffire à lui-même ? Et n’est-ce pas, de siècle en siècle, le sort de l’Évangile que d’être rejeté du plus grand nombre ? - La réponse, certes, est facile. Telle n’a pourtant pas toujours été celle des gens d’Église, à en juger par le passé : ne s’enorgueillissaient-ils pas plutôt d’avoir gagné à l’Évangile tout l’Occident, voire le monde civilisé ? Mieux que d’imputer à l’orgueil ou à la mauvaise foi la perte de la foi, n’auraient-ils pas d’abord à s’appliquer à eux-mêmes l’histoire de la paille et de la poutre, ou celle du pharisien et du publicain ? Elles leur rappelleraient qu’avant de faire le procès de ‘tous ces gens qui perdent la foi’, ils ont à se regarder eux-mêmes : dans leur prétention à ‘défendre la foi’, se sont-ils souciés de leur propre conversion à l’Évangile ? Tant s’en faut qu’un tel retour à l’expérience passée conforte leur assurance.

Facile, dans ces conditions, d’imputer la dite ‘perte de la foi’ à l’aveuglement des foules, au matérialisme ambiant, à la séduction du plaisir et du confort, à la consommation, aux sortilèges des médias et de l’argent voire à la démagogie de l’État. L’évidence première, c’est qu’à se faire porteuse de ces imputations, l’Église s’est laissé prendre au mirage, et au miroir, de sa propre excellence : insensible aux difficultés éprouvées par les fidèles à intégrer dans leur expérience de la vie ordinaire un langage, une allure et des consignes ecclésiastiques devenus incompréhensibles pour eux et hermétique à toute remise en question de ses propres ressassements, elle s’est enfermée dans l’image qu’elle s’est fixée d’elle-même, se fiant au prestige d’une investiture dont, de sa propre autorité, elle-même s’est faite l’interprète. Ayant perdu conscience de ses limites, et donc aussi de sa relativité à la vocation qui l’instaure comme à ‘l’unique nécessaire’ qui fonde sa mission, elle vire à l’autisme, mais accuse le monde.

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Par Garrigues - Publié dans : DOSSIER L'EGLISE
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Vendredi 30 janvier 2009 5 30 /01 /2009 13:42


Durant mes vacances estivales, au terme de lectures et rencontres fortuites, j'ai été conduite à méditer sur la présence marquée d'un thème central vers lequel semblent converger différentes expressions contemporaines du christianisme ; et ceci, qu'il s'agisse du regard de chrétiens engagés concrètement ou d'études philosophiques sur le christianisme émanant d'auteurs variés, y compris d'agnostiques.

Confronté à ce que l'on appelle la déchristianisation de l'Europe occidentale, ou plus généralement la crise des valeurs que traverse notre civilisation, ce thème central, qui s'offre comme une issue universelle, appelle le retour à la simplicité primitive de l'Évangile.

Il est frappant de constater que ce thème émerge, de façon diffuse ou explicite, dans des secteurs d'activités très variées : engagements de vies consacrées, positionnements théologiques et/ou philosophiques, analyse de l'actualité religieuse selon une dimension historique et sociologique.

Engagements de vies religieuses consacrées

Engagements monastiques

À l'opposé du mouvement monastique du IVe siècle, l'émergence de nouvelles vocations de moines ne répond plus au désir de se retirer vers le désert ou le cloître pour fuir le monde et les dérives d'une Église compromise. Bien au contraire, l'objectif consiste à partager, comme Jésus de Nazareth, la vie et le travail des hommes que l'on appelle le prochain, surtout des plus démunis.

- Je me focaliserai ici sur une initiative particulière, en raison de son aspect caractéristique, à valeur exemplaire. Henri Quinson jeune cadre brillant, quitte une carrière prometteuse pour s'orienter vers une vie monastique : il s'engage d'abord comme novice à l'abbaye cistercienne de Tamié. Mais considérant que « l'Église donne à beaucoup l'image d'une institution en retard de plusieurs siècles »1, il reprend pour son compte les interrogations de Madeleine Delbrêl, elle-même engagée personnellement dans des quartiers déshérités : « sommes-nous assez temporels, sommes-nous assez libres ? ». Il fait également sien l'avertissement de Jean de Chrysostome : « ce n'est pas seulement de votre vie que vous aurez à rendre compte, mais du monde entier ». C'est ainsi qu'au terme d'une recherche laborieuse il adhère à un mouvement qui naît en 2004 aux États-Unis pour susciter un nouveau monachisme, inséré dans les banlieues déshéritées de la mondialisation. Il crée, à son tour, dans la banlieue Nord de Marseille, avec l'assentiment de la hiérarchie ecclésiastique, une fondation nouvelle, la Fraternité Saint Paul, dont il précise qu'elle pourrait avoir comme titre Chemins d'Incarnation, car « le Christ est venu dans un seul but : la rédemption de l'humanité. Et il n'a utilisé qu'une seule méthode : l'Incarnation » (ibid. p. 187). Depuis, d'autres compagnons sont venus le rejoindre et partager une vie de prière et de travail social.

- Ces nouvelles initiatives prolongent et diversifient d'autres expériences modernes de vie monacales insérées dans le monde, telles : les Petits Frères et Sœurs de Ch. de Foucault, Sœur Emmanuelle, etc.

Engagements comme prêtres dans de nouvelles formes du clergé séculier

Le nombre de paroisses démunies de prêtres augmente, alors que les fidèles se raréfient et se réduisent aux populations très âgées. Pendant que l'Église fait appel à un clergé extérieur (africain, brésilien ou polonais) pour restaurer un passé révolu, de « nouveaux curés » surgissent, à l'image de l'Abbé Pierre à Paris hier, ou de Christian Delorme à Lyon aujourd'hui. Partageant, sous des formes diverses, la vie des autres, surtout des exclus de la société, ils sont à l'écoute des nouveaux besoins de nos contemporains déshérités. Je citerai, ci-après, un exemple caractéristique, relevé dans mon diocèse.

Olivier Pety, au sein de l'Église d'Avignon (surtout préoccupée par la restauration de la chrétienté passée, sous maquillage de modernité), poursuit et développe une expérience fondée en 1981 par un ancien curé d'Avignon, Joseph Persat. Sous le label Association loi 1901, fut créé alors Le Mas de Carles. Situé dans une ancienne ferme provençale, ce lieu d'accueil répond à deux urgences : « la situation des plus pauvres, leur défense, leur promotion et l'Évangile à vivre au présent de la vie des hommes »2. Le Mas accueille «chaque année environ 150 personnes, en grande difficulté matérielle et/ou morale (SDF et routards notamment) » (ibid. p.114). Le temps de leur séjour est variable. Certains repartent avec confiance, après quelques mois ou semaines, suffisamment préparés pour engager une réinsertion sociale aidée par des formations adaptées. D'autres préfèrent continuer la vie et le travail agricole au Mas.

Positionnements théologiques 

Les expériences évoquées ci-dessus ne se réduisent pas à l'expression d'initiatives personnelles et variées, mais elles traduisent l'exigence d'une même pensée théologique profonde qui place en priorité le retour à la simplicité évangélique. Cette démarche est fondée sur le mystère de l'Incarnation : « le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous » (Jean 1,14).

- Yves Saoût, bibliste et curé d'une paroisse rurale au Cameroun, s'attache à relire l'histoire de l'Église à la lumière de la parabole du bon Samaritain. Il rappelle que les Pères de l'Église et les artistes médiévaux ont vu le Fils de Dieu dans le bon Samaritain, puis il se livre à une enquête passionnante sur la place effective de cette figure dans notre culture moderne et nos actions humanitaires.

- De même, O. Pety (évoqué ci-dessus) et B. Lorenzato, , appellent à l'urgence d'un retour aux sources, dans la pensée et dans les pratiques. Eux aussi s'appuient longuement sur l'Écriture et les Pères de l'Église ; ils reprennent les mots du pape Pelage au VIe siècle : « la nouveauté absolue d'une religion qui se distingue en faisant de l'autre, préférentiellement de l'autre pauvre et petit, la voie majeure de la rencontre de Dieu »3. Ils rappellent aussi que le concile Vatican II a fait du pauvre le « sacrement du Christ ».

- Le cardinal Martini, représentant important de la hiérarchie catholique, dénonce l'occultation du message évangélique par des pratiques disproportionnées de rites, de leçons de morale. Il affirme, serein, « je ne me préoccupe pas tellement de la visibilité du chrétien, parce que je pense que si le chrétien vit le Sermon sur la Montagne, il est visible »4.

- Maurice Zundel et François Varillon, deux auteurs à veine mystique, qui occupaient jusqu'ici une place assez marginale dans l'Église, voient aujourd'hui leurs œuvres rééditées, notamment pour des jeunes. Tous deux avaient souvent insisté sur le fossé équivoque qui sépare l'athéisme moderne du christianisme, fossé creusé par une image déformée du Dieu chrétien, lequel paraissait intervenir comme une puissance extérieure. Ils insistent sur la place prioritaire qu'il faut reconnaître haut et clair à la proposition, inconcevable et révolutionnaire, de l'humble Passeur de Galilée : le mystère de l'Incarnation d'un Dieu qui s'est livré à nous jusqu'à l'extrême du dépouillement. Chaque personne se trouve ainsi placée face à l'Autre, un être absolu et infini d'amour, à un « Dieu, plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous même » selon la phrase célèbre de Saint Augustin. Au cours de ce face à face, encore obscur, l'homme peut répondre à cette proposition gratuite de partage de vie divine dans des actes de co-création. Cette évolution fulgurante suppose au préalable un choix libre. À l'image de la parabole de la graine (qui doit mourir pour éclore à une nouvelle vie), l'homme est placé devant un dilemme : ou la désappropriation et le dépassement de son écorce ancienne, ou le maintien possessif de son moi, enfermé dans un confort illusoire. « Il faut sauver Dieu de nous-mêmes, comme il faut sauver la musique de notre bruit, la vérité de nos fanatismes et l'amour de notre possession (...). La croix est la mesure de notre aventure infinie, parce qu'elle dit tout le crédit que Dieu nous fait »5.

Cette aventure de l'Incarnation opère au sein d'une humanité qui n'est pas créée toute finie, mais en cours permanent d'évolution. Ils rappellent ici la pensée d'un Teilhard de Chardin qui, lui aussi, fut situé à la lisière (si ce n'est au banc) d'une l'Église officielle, trop frileuse devant la nouveauté.

- Joseph Moingt rejoint ce thème central dans un article intitulé Transmettre la foi ?. Face à la crise actuelle, il se livre à une prise de conscience d'une rare lucidité. Pour lui, « le but ne peut pas être de restaurer le passé, mais de retrouver la sève de l'origine (...). Jésus n'a pas laissé à ses apôtres un modèle de religion à perpétuer (...), mais communiqué en tous lieux la Bonne Nouvelle. L'enseignement de la religion et de sa morale a trop souvent recouvert entièrement l'Évangile, chemin de vérité et de vie, chemin vers Dieu. Mais aussi vers l'homme »6.

Joseph Mongt insiste : Le christianisme est un vrai humanisme. « Car l'amour vient de Dieu, il est Dieu lui-même (...). L'Évangile apprend ainsi à ne pas séparer le salut éternel et céleste du salut temporel et terrestre (....) car Dieu veut l'homme accompli en humanité (....), parvenu à la vraie ressemblance à Dieu. »

Actuellement, on parle beaucoup d'évangélisation, sans trop préciser ce qu'il convient de faire ou dire. Joseph Moingt insiste sur ce point fondamental pour préciser : « comme Jésus le faisait » (ibid. p.7).

Or, communiquer ne veut pas dire transmettre ou enseigner selon une voie hiérarchique. Tenant compte des pratiques de communication en usage dans le monde actuel, surtout dans les jeunes générations, « il n'est plus question d'enseigner avec autorité mais de dialoguer d'égal à égal, de débattre ensemble, d'entrer dans le débat public et d'échanger des arguments » ; cela « ne s'annonce pas seulement en paroles, mais davantage par des actes (...) dans les réalités concrètes de la vie et de la société. Tout cela relève particulièrement du travail des laïcs, du fait qu'ils mènent la vie commune du monde » (ibid. p. 9).

La pertinence de cette analyse, qui émane d'un théologien de 94 ans, devrait nous inciter, clercs et laïcs, à modifier nos pratiques habituelles de « donneurs de leçons », totalement contre-productives. D'ailleurs, lors du grand colloque annuel des Semaines Sociales de France en 2005, pressentant les difficultés soulevées par le titre choisi, Transmettre, les organisateurs avaient ajouté en sous-titres : « Partager des valeurs, susciter des libertés »...

- Il faut remarquer l'apparition d'une nouvelle pastorale dite de l'engendrement, fondée sur une théologie, élaborée à un double niveau, théorique et pratique. Elle tend à remplacer la pastorale traditionnelle de transmission et d'encadrement. Cette dernière, durant des siècles, a plutôt façonné une société de chrétienté qu'appelé des personnes à vivre effectivement la vie évangélique. Ce petit livre, très dense, en présente un historique fort intéressant et, sous la direction de spécialistes éminents, tels Chistophe Theobald et Philippe Bac, il ouvre aussi des pistes d'avenir, à la recherche des chemins favorables à la rencontre de nos contemporains  avec Dieu.

Positionnements philosophiques

- Marcel Gaucher, Régis Debray et Frédéric Lenoir, agnostiques tous trois, considérant la personne du Christ et l'Évangile, lui accordent une place particulière dans la modernité.

- Rappelons ici la sentence de Marcel Gaucher, selon laquelle l'apparition du Christianisme a entraîné une sortie des religions, pour ouvrir l'horizon humain vers de nouveaux progrès. Il poursuit dans cette ligne : «Les valeurs éthiques décelées dans le monde post moderne ne sont pas réellement des résidus de religion, mais des fruit de l'Évangile » (in Le désenchantement du monde).

- Frédéric Lenoir, dans son dernier ouvrage, Le Christ philosophe, se montre même enthousiaste face à l'apport original et subversif de Jésus. Il déclare, au cours d'un échange de vues avec Régis Debray : « Jésus n'appelle pas à une révolution politique, mais à une conversion personnelle. À une logique religieuse fondée sur l'obéissance à la tradition, il oppose une logique de responsabilité individuelle » (cf. le dossier numéro 8 de Garrigues et Sentiers).

Il serait sans doute utile de mentionner, au passage, l'évolution récente signalée dans Le Monde, de certains positionnements, jadis figés et incompatibles. Avant, l'athée s'opposait frontalement au croyant pour nier toute référence à une transcendance ; transcendance souvent ressentie comme une menace extérieure aliénante pour la personne, telle qu'elle était présentée alors dans les différentes formes de monothéismes, autoritaires et moralisateurs. À l'opposé, on pouvait reprocher aux sagesses orientales (Hindouisme, Bouddhisme) de tendre à diluer la personne dans une immanence cosmique. Actuellement, certains philosophes et phénoménologues travaillent à ouvrir une voie de dépassement au-delà de l'athéisme, pour concilier transcendance et immanence. Dans cette visée, l'ouvrage de François Gachoud, Par-delà l'athéisme, présente, outre son propre point de vue, les positions d'autres penseurs, tels Luc Ferry, Michel Henri, Paul Audi. Une nouvelle conception, à caractère phénoménologique, avance l'idée d'une transcendance dans l'immanence. Cette nouvelle manière de voir laisse présager de nouveaux dialogues, avec des agnostiques modernes. Je pense aussi à la position de scientifiques agnostiques, tels Hubert Reeves, Pascal Picq. Ainsi, ce dernier termine son livre, Nouvelle histoire de l'Homme, sur cette phrase : « l'homme, c'est plus que l'homme » qui fait écho à une autre phrase célèbre, écrite par Pascal, « l'homme passe l'homme ». Cette ouverture peut aussi concerner ceux qui sont touchés par le retour du religieux, sous différentes formes (Bouddhisme, ou nouveaux groupes évangéliques à caractère charismatique).

Analyse de l'actualité religieuse selon une dimension historique et sociologique

On évoque ci-après, deux ouvrages récents, rédigés dans une perspective plus sociologique, par deux écrivains chrétiens ayant assumé des responsabilités de reportages et/ou de direction d'une maison d'édition : Jean-Claude Guillebaud et Olivier Legendre.

- Jean-Claude Guillebaud, dans un petit livre intitulé Comment je suis redevenu chrétien, souligne, à son tour, le caractère subversif de l'annonce évangélique dans l'époque du Christ. La dignité de la personne, son intériorité individuelle, son universalité étaient ignorées des Grecs, dans leur ensemble, en dépit de la pensée universaliste des stoïciens. S'appuyant sur Châtelet, il précise que, malgré les droits et pouvoirs politiques attribués aux citoyens grecs, « si ces derniers peuvent être des actionnaires d'une société anonyme appelée "cité", c'est parce qu'il y a un travail productif fourni par des êtres qui ne sont pas considérés par les Grecs, dans leur immense majorité, comme des hommes »7.

L'auteur constate, avec un réalisme nuancé, que la fulgurance du message évangélique a souvent été occultée par l'attitude ultra conservatrice de l'organisme transmetteur ; attitude dénoncée par de nombreux penseurs chrétiens. Néanmoins, l'Église a largement contribué à un progrès humain important : au Moyen Âge pour atténuer la violence (trêve de Dieu, interdiction des ordalies) ; pour défendre l'égalité homme/femme (avec l'obligation du libre consentement des époux pour fonder le mariage contre la tradition dominante de l'époque) ; par la création et le maintien, tout au long de son histoire, de nombreuses œuvres hospitalières et éducatives.

Cependant, bien que reconnaissant la nécessité pratique d'une institution régulatrice, en matière religieuse comme dans de nombreux autres domaines, Guillebaud tire aujourd'hui la sonnette d'alarme. Il juge que la Bonne Nouvelle, trop obscurcie par des préoccupations excessives de conformité doctrinale, ne peut plus passer. Les temps ont changé, l'histoire s'accélère : « depuis le début des années 1980, trois révolutions sont en cours qui interfèrent l'une sur l'autre et accélèrent réciproquement leurs effets : une révolution économique avec la mondialisation, une révolution numérique avec l'apparition du cyberespace (un 6e continent), une révolution génétique qui modifie notre rapport au vivant lui-même..., trois facettes d'un « saut qualitatif » de l'aventure humaine ».

- Olivier Legendre, à travers un gros ouvrage de 400 pages, Confession d'un cardinal, livre, dans un récit romancé, très bien documenté, sa vision du fonctionnement historique de l'Église. Cette description est ressentie par le cardinal comme une nécessité répondant à l'urgence de dresser une sorte d'état des lieux. Il relève, avec beaucoup d'acuité, les nombreux dysfonctionnements de cette Église qui ont conduit à un double mouvement historique : son éloignement progressif d'un monde jugé déchristianisé et impie et, réciproquement, le rejet de cette Église par le monde.

Cette situation de déchristianisation a fait l'objet, sous le pontificat de Jean-Paul II, d'une investigation confiée à un groupe d'étude. Leurs conclusions aboutissent à trois diagnostics généraux : 1° « le principe même de transmission s'affaiblit dans des sociétés caractérisées par une innovation galopante»8 ; 2° la lourdeur imposée par la structure pyramidale de l'Église, dépourvue de convivialité et d'ouverture aux jeunes ; 3° l'illusion persistante d'un âge d'or du christianisme, lequel, en réalité, reflétait alors surtout des pratiques à tonalité sociologique.

À son tour, il lance un cri d'alarme : « L'Église a déjà laissé échapper les rendez-vous scientifiques, démocratiques (...), qu'elle ne manque pas celui d'un monde mondialisé » (ibid. p. 359). Pour répondre à la mondialisation, il pose comme nécessaires deux conditions à respecter : 1° cesser de paraître terriblement occidentale, mais être perçue universelle, non inféodée à une culture ; 2° se mettre au service des plus pauvres. « La société occidentale a été, durant des siècles, sous influence de l'Église (...) plus que sous celle directe de l'Évangile (...) Il nous reste l'Évangile, par lequel tout a commencé » (ibid. p. 395). La mission de l'Église est d'abord de rendre sensible l'amour de Dieu, avant de l'expliciter dans un enseignement » (ibid. p. 350). Évoquant l'Évangile des talents, il écrit judicieusement : « un fidèle (...) ce n'est pas celui qui conserve, c'est celui qui invente dans la fidélité (...), qui fait fructifier » (ibid. p. 396-397).


En conclusion 

Les engagements et diverses initiatives évoqués ci-dessus expriment l'émergence d'une même ligne de fond ; cette dernière, qui les anime toutes, ne repose cependant sur aucune concertation préalable. Il semble que de nouvelles perspectives s'ouvrent, comme naturellement, pour répondre à la crise actuelle. Mais cela implique d'intégrer avec lucidité plusieurs considérations :

- Se détacher de ce qui encombre. La position minoritaire d'une Église, désormais libre de contraintes et servitudes temporelles, constitue une chance à saisir actuellement. Il importe, dans un monde qui change vertigineusement, de pouvoir chercher ce qui fonde l'essentiel permanent et non de l'obscurcir inutilement, sous le regard des jeunes notamment. En particulier, il serait temps de présenter l'Église, dégagée de tout son habillage matériel inapproprié : des tenues richement surannées, des titres pompeux et désuets (Monseigneur, Éminence...). L'Église peut appliquer à elle-même la parabole de la graine et faire mourir cette vieille écorce devenue nuisible. En tant qu'institution humaine, aujourd'hui l'Église doit mourir comme les autres graines, et ne pas se considérer comme une fin en soi.

- Décider d'axer réellement nos démarches sur l'essentiel :

- d'abord, suivre en acte le chemin de l'Incarnation ouvert par le Christ dans un partage animé par l'amour :

  • Partage avec le prochain, notamment avec les plus éprouvés, les pauvres, les exclus ...
  • Partage avec nos frères en Église, dans un climat à caractère plus collégial. Cela nécessite d'assouplir son fonctionnement pyramidal; de l'élargir au peuple de Dieu, laïcs, clercs, voire clercs mariés. Car, dans ce monde si rapidement changeant, les laïcs sont placés en première ligne. Leurs contributions (informations, propositions), une fois déposées, doivent franchir les différentes commissions (chargées de retransmettre en haut lieu ces contributions) sous formes de rapports écrits, plus ou moins déformées.
  • Partage avec nos frères chrétiens séparés, en dépit des obstacles. Le Cardinal Kasper9 nous rappelle: «Le mouvement œcuménique tend à les surmonter»; car «ce qui nous unit est beaucoup plus fort que ce qui nous divise», selon les paroles du pape Jean XXIII.
  • Partage avec nos frères engagés dans d'autres religions, en respectant leurs attentes et besoins propres à leurs cultures spécifiques, porteuses, elles aussi, d'une image potentielle du Christ, en attente d'incarnations nouvelles. (cf. Panikar, entre autres).

- Ensuite, rechercher laborieusement, au sein du monde moderne, avec le concours de l'Esprit, les signes du temps ou les pierres d'attentes ; essayer de les déceler, au cours du dialogue avec nos frères contemporains engagés dans les mutations de notre monde, en vue de répondre aux besoins de l'Esprit en eux. C'est satisfaire la recommandation évangélique de ne pas construire sur le sable, mais sur un socle préexistant, en deçà de la surface changeante.

- Après, tenter humblement de communiquer notre espérance dans un langage audible par les hommes d'aujourd'hui (qui s'estiment majeurs et acteurs de leur évolution), langage qui ne ferait qu'accompagner nos actes visibles.

Certes, le chemin est difficile, étroit ; mais le Christ nous a prévenus. Nos hésitations à s'y engager, comme pour le jeune homme riche, ne nous conduisent pas, pour autant, à nous enfermer dans notre pusillanimité. On appelait les premiers chrétiens les adeptes de la voie, voie tracée par l'Évangile. C'est sur ce chemin, simple et rugueux, que nous pourrons, avec d'autres, découvrir « qu'il existe aujourd'hui des raisons valables de croire, après que d'autres raisons ont perdu une part de leur validité »10 pour répondre au défi actuel opposé au christianisme en tant que religion.

C'est le message que le Christ fait retentir jusqu'aux racines de notre être, afin de nous ouvrir audacieusement à un humanisme nouveau, où l'universel s'associe à l'intime particulier.

Francine Bouichou-Orsini

Notes

1 - Quinson Henri, Moines des Cités, p. 148.

2 - Pety  Olivier, Les Cahiers du Mas de Carles, n° 2, p. 17

3 - Pety Olivier et Lorenzato Bernard ; Le Pauvre, huitième Sacrement, p. 12

4 - Martini C.,  «Entretien exclusif avec le Cardinal Martini », Croire Aujourd'hui, mai 2006.

5 - Zundel Maurice, Un autre regard sur l'homme pp.107-110.

6 - Moingt Joseph, Transmettre la foi ? , p. 6

7 - Guillebaud Jean-Claude, Comment je suis redevenu chrétien, pp. 37-38.

8 - Legendre Olivier, Confession d'un cardinal, p. 387.

9 - Kasper Walter, Manuel d'œcuménisme, p. 15

10 - Legendre Olivier, Confession d'un cardinal, p. 226.


Bibliographie

Bacq Philippe et Théobald Christoph (sous la direction de), Une nouvelle chance pour l'Évangile, Vers une pastorale d'engendrement, Les éditions de l'Atelier, Lumen Vitae, Bruxelles, 2004.

Gachoud François, Par-delà l'athéisme, Cerf, 2007

Guillebaud, Jean-Claude, Comment je suis redevenu Chrétien,  Albin Michel, 2007

Kasper Car, Manuel d'œcuménisme spirituel, Nouvelle Cité 2007.

Le Gendre Olivier, Confession d'un cardinal, J.C. Lattès, 2007

Lenoir Frédéric, Le Christ philosophe, Plon, 2007

Martini Carlo Maria «Entretien exclusif avec le Cardinal Martini », Croire Aujourd'hui, mai 2006.

Moingt Joseph, Transmettre la foi ? Conférence faite au Groupe Jonas, Lyon, 2008.

Panika Raimon, Une christophanie pour notre temps, Acte Sud, 2001

Pascal Picq, Nouvelle histoire de l'Homme, Tempus, 2007.

Pety Olivier, Les Cahiers du Mas de Carles, n° 2, 1998.

Pety Olivier & Lorenzato Bernard ; Le Pauvre, huitième Sacrement, Médiaspaul, 2008

Quinson Henri, Moines des Cités, de Wall Street aux Quartiers Nord de Marseille. Ed. Nouvelles cités. 2008

Saoût Yves, Le bon Samaritain, Bayard, 2007

Sœur Emmanuelle, Mille et un bonheurs, Carnets Nord, 2007

Zundel Maurice, Un autre regard sur l'homme, Éditions du Jubilé, 2005.

 

Par Garrigues - Publié dans : DOSSIER L'EGLISE
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Vendredi 30 janvier 2009 5 30 /01 /2009 13:46

Chers frères de l’épiscopat de la région du Centre-Ouest, que la paix du Seigneur soit avec vous !

Permettez-moi de vous livrer dans cette lettre quelques réflexions que je viens d’avoir avec d’autres collègues. Il s’agit de la conception de l’église et plus particulièrement de l’église cathédrale. J’ai été surtout motivé par le fait que la cathédrale de Goiâna doit être déplacée pour un bâtiment qui se trouvera près de l’actuel Palais municipal, sur un terrain donné par Lourival Lousa, maître du Flamboyant, mais qui est situé de l’autre côté de la route 153, un lieu d’accès difficile et éloigné de la ville. Ce sera une cathédrale de type moderne et contemporain, très bien conçue, dans un style semblable à celle de Brasilia ; elle sera ensuite reproduite ultérieurement à Palmas. Mais en attendant, les cathédrales de l’Église Universelle du Règne de Dieu, qui sont aussi des constructions prodigieuses, sont proches du peuple et sont pleines de fidèles. Alors que penser à propos de nos églises ? Cela fait partie de notre responsabilité pastorale.

 

1/ Le sacrement du Temple dans la Bible

Le Seigneur nous a donné un enseignement bien précis sur le temple. Quand les nations voisines d’Israël avaient toutes leur temple, les prophètes du Seigneur disaient que Dieu n’en voulait pas. Dieu voulait camper avec son peuple nomade. Construire un temple serait donc la trahison de ce cheminement de Dieu avec son peuple. Et même quand le roi David voulut en édifier un, le Seigneur envoya le prophète Nathan pour lui dire : « Depuis que Dieu a sauvé son peuple d’Égypte, il a toujours vécu sous une tente et jamais il n’a demandé de temple » (2Samuel 7,7).

Selon Isaïe (66,1), Dieu est celui que l’univers entier ne peut contenir. Il a son trône dans le ciel et la terre comme une échelle sous ses pieds. Comment pourrait-il demeurer dans une maison édifiée par l’homme ? Le problème est en fait que, depuis le commencement jusqu’à aujourd’hui, le temple a toujours servi de légitimation au pouvoir des rois et aux détenteurs du pouvoir. Ce n’est pas seulement par générosité que le roi et les puissants donnent leur appui économique à sa construction somptueuse dans un lieu privilégié. Pour cette raison, les prophètes ont toujours critiqué le temple et ont demandé que la foi se libère et qu’elle se situe hors du temple.

Certains prophètes, tels Isaïe et Jérémie, ont accepté le fait accompli, mais ils ont souhaité que le Temple soit le lieu d’enseignement de la Parole et non celui du sacrifice. Et Jésus a repris cette tradition prophétique. A l’heure de sa passion, il déclara à ses bourreaux : « Tous les jours j’enseignais au Temple et vous ne m’avez pas capturé » (Marc 14,49). Le Temple, en effet, n’était pas traditionnellement le lieu d’enseignement mais celui du sacrifice. Faire de ce lieu un lieu de prophétie fut un acte critique et subversif.

Depuis l’exil à Babylone, les juifs fidèles se réunissaient dans des synagogues (maisons de la communauté). Commença alors une opposition entre le judaïsme de la synagogue (basé sur la Parole) et le judaïsme du Temple (basé sur le sacrifice et le culte). Le Christianisme naquit au sein du judaïsme des synagogues et non dans celui du Temple. Les réunions des premiers chrétiens, qui ont marqué la liturgie jusqu’à aujourd’hui, suivirent le modèle de la synagogue et non celui du Temple. Des synagogues vers les maisons, et, de maison en maison, l’Évangile se répandit.

Dans la scène où Jésus chasse les marchands du Temple, le zèle vigoureux qu’il démontre n’est pas une défense de l’œuvre faite par la main de l’homme, mais « Il se référa au temple de son corps » (Jean 2, 21) et à la demeure de Dieu, c’est-à-dire à « celui qui l’aime et accomplit sa parole » (Jean 14, 23) et surtout à l’affamé, à l’assoiffé, à l’immigré, à celui qui est nu, malade, prisonnier, aux victimes de l’oppression et de l’exploitation. (cf. Matthieu 25). Jésus se proclama plus grand que le Temple (Mt 12,6) ; il vint pour construire un temple qui ne serait pas de la main de l’homme (Marc 14,58). En célébrant son offrande parfaite au Père, Il choisit de la faire hors du Temple et hors de la cité. Le nouveau Temple est son corps ressuscité (Jean 2,20). Dans l’Apocalypse, quand la nouvelle Jérusalem est annoncée, l’auteur insiste sur le fait qu’il n’y plus de temple puisque Dieu lui-même est le Temple (Apocalypse 21,22).

 

2. Temples et cathédrales dans l’histoire de l’Église

Il y a un paradoxe et une contradiction dans le fait que les juifs, pour lesquels le Temple était devenu sacré par la présence divine, ne voulurent pas le reconstruire après sa destruction en l’an 70, alors que les chrétiens, qui reçurent tant d’avertissements de Jésus, multiplièrent les lieux de culte.

À mesure que l’Église s’intégrait à l’Empire et devenait une Église-Chrétienté, elle occupait les anciens temples païens et les transformait en temples de la nouvelle religion officielle qui était l’Église chrétienne. Du Moyen Âge à nos jours, les cathédrales, construites sur les places centrales et à côté du pouvoir politique, devinrent le symbole d’une Église que le concile Vatican II chercha à dépasser. Selon la constitution Lumen Gentium, « Ainsi comme le Christ consuma l’œuvre de rédemption dans la pauvreté et la persécution, ainsi l’Église est appelée à suivre le même chemin ». Christ a été envoyé par le Père pour « évangéliser les pauvres, soigner les contrits de cœur» (Luc 4,18), comme l’Église, au plus près de l’amour de tous ceux qui souffrent de la faiblesse humaine, reconnaît dans les pauvres et les souffrants l’image de son Fondateur lui-même pauvre et souffrant » (LG n°8). Dom Helder Camara, par exemple, fidèle à cet esprit, alla en direction des marges ; il choisit « l’Église des frontières » et fit des communautés de la périphérie, le lieu de la cathédrale du pasteur. Don Paulo Evaristo Arns, en 1973, vendit le palais épiscopal et avec l’argent construisit de nombreux centres communautaires à la périphérie de Sao Paulo, où les communautés ecclésiastiques de base pouvaient se réunir en cercles bibliques, pour des célébrations de la Parole et de la vie et lutter pour les droits de l’homme. Même au début de la Chrétienté, des pasteurs comme Jean Chrysostome, Basile et, en Occident, Ambroise et Augustin, insistèrent sur le fait que le vrai temple de Dieu et la gloire de l’Église, ce sont les pauvres. Et Jean Chrysostome faisait s’asseoir les pauvres dans sa cathédrale de l’Église de Constantinople.

La célébration des sacrements polarisée par l’autel, comme la dévotion et le culte des saints par le sanctuaire, devint durant des siècles, la marque caractéristique des églises catholiques, malheureusement vidées de la Parole. Inversement, les Églises de la Réforme protestante donnèrent une place prépondérante à la chaire et à la Bible lue avec beaucoup d’ardeur par tous les membres de la communauté. Ce fut le concile Vatican II qui à travers les constitutions Dei Verbum et Sacrosantum Concilium, rétablit l’équilibre originel entre l’autel et la chaire, valorisant la Parole, et finit par intégrer les célébrations des sacrements en lui redonnant la place qu’elle avait dans la vie de l’Église primitive des Apôtres et des Martyrs. Dans la construction des nouvelles églises commencent à apparaître des solutions architecturales créatives destinées à garantir une bonne acoustique, ce qui favorise la compréhension pour tous les participants de tout ce qui est proclamé par la liturgie.

Les communautés ont besoin aussi de lieux pour se réunir et faire le culte. Elles aiment qu’ils soient beaux, dignes et respectés. Cependant, il est important de préciser que le temple – symbole de la communauté vivante – doit être le lieu de la communauté et non d’un pouvoir clérical et épiscopal reposant sur les mêmes critères que ceux qui, auparavant, légitimaient la domination des puissants de ce monde.

« Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent (Mamon) » disait Jésus (Matthieu 6,24). Le terme « servir » se rapporte au culte et le mot « argent » est synonyme de « Mamon », l’idole. Le peuple de Dieu, peuple sacerdotal, en même temps qu’il rend un culte au Seigneur, dans le temple ou en dehors de celui-ci, c'est-à-dire, dans la vie pratique,  doit clairement dénoncer la monstrueuse idolâtrie qui domine notre monde. En 1989, pour préparer la conférence du Conseil mondial des Églises sur « Justice, Paix et Défense de la Création », Ulrich Ducrow écrivait « quand nous voyons les mécanismes d’un système économique qui, année après année, crée des milliers de victimes de la faim et des millions de chômeurs, quand on voit les forêts détruites pour permettre le profit des entreprises et que les superpuissants continuent leur folle course aux armements, alors nous devons admettre que nous sommes devant un monstre démoniaque. En fait, les chapitres 13 à 18 de l’Apocalypse, avec leur description de la bête féroce qui sort de l’abîme, sont les meilleures descriptions du système économique actuel, politiques et de leurs moyens de communication ». Ainsi cette terrible idolâtrie a ses « temples ». Les banques centrales dépassent en visibilité architecturale n’importe quelle cathédrale de n’importe quelle partie du monde. Ce sont les temples ; ils ont leurs prêtres, leur saint des saints, leur tabernacle le plus sécurisé accessible à très peu d’individus et où ils gardent leur dieu. Allons-nous nous opposer à cela en utilisant les mêmes critères de grandeur et de pouvoir, ou suivrons-nous au contraire les chemins de la modestie et du refus du pouvoir désignés par Jésus comme la force imbattable qui construit le règne de Dieu ?

Ce sont ces réflexions, mes Frères, que je voulais vous communiquer, avec simplicité, dans la certitude qu’elles pourront produire quelque effet pratique. De mon côté, je reste à votre disposition pour toute réaction à ce qui n’en est pas moins une fraternelle provocation.

Je vous salue fraternellement en Jésus, notre Temple vivant.

Dom Tomas Balduino,

évêque émérite du Goias,
le 18 juillet 2008

Traduction du portugais par Michèle JANIN-THIVOS,

que nous remercions vivement

Par Garrigues - Publié dans : DOSSIER L'EGLISE
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Vendredi 30 janvier 2009 5 30 /01 /2009 13:53


Il y a une vingtaine d’années, convaincu du naufrage assuré des paroisses, si l’on ne prenait pas la mesure de la situation, je m’étais dit qu’il serait bien de se projeter dans dix ou vingt ans, en tenant compte par exemple de l’âge des prêtres, du nombre de baptêmes comparés à celui des enterrements, du nombre d’enfants catéchisés, de l’âge moyen des pratiquants, etc. Je croyais que l’on pourrait,  par des données incontestables, ouvrir les yeux sur le désastre prévisible de l’institution, et faire reconnaître l’urgence des réformes qui s’imposaient. On a préféré la politique de l’autruche. Plus on allait dans le mur, plus il était angoissant de le reconnaître. La « vertu » et l’obéissance voulaient que l’on serre les dents et que l’on fasse son « devoir ». On se consolait en se disant que le Saint Esprit viendrait bien à notre secours, que les voies du Seigneur sont impénétrables… Vertu ou démission ?

Toujours est-il qu’aujourd’hui, dans ma paroisse de retraités et de vieillards, les appels à prendre des responsabilités prennent le caractère d’injonctions d’autant plus pressantes que les rangs s’éclaircissent de jour en jour. Si vous ne vous exécutez pas, vous êtes de fait  un consommateur passif culpabilisé, qui a le toupet de profiter d’homélies de qualité et de la survie de la paroisse sans mettre la main à la pâte. Alors, pour sortir de cette contradiction, j’ai choisi de ne plus participer du tout. Je sais gré à mes amis qui engagent à s’engager de m’avoir obligé à lever une contradiction. Mon choix peut s’expliquer aussi par le fait que je n’ai reçu aucune formation dans le domaine des soins palliatifs à une institution mourante. Je respecte bien sûr et j’ai même une certaine admiration pour  ceux qui font un autre choix et qui partagent pourtant les mêmes analyses que moi sur les réformes qui s’imposeraient. Mais je ne peux plus supporter les non dits entre paroissiens, entre ceux qui considèrent que notre Sainte mère l’Église a raison quoi qu’elle fasse, et les autres qui souhaiteraient des réformes de grande importance pour être fidèles à l’Évangile. Le prêtre, dans une posture très traditionnelle, quelles que soient les réformettes qui donnent l’apparence d’un changement,  est le ciment d’un ensemble lézardé qui s’effondre. On évite soigneusement les questions qui fâchent, au nom d’une fausse conception de la communauté. Le tout ne tient qu’à condition de rester dans le sur-naturel. Évoquer dans ces conditions la vocation missionnaire de chaque baptisé c’est rester à un niveau d’abstraction qui condamne à l’impuissance et au mensonge. On y aborde aucune des questions soulevées par des textes aussi différents et convergents que Vatican 2035 ; les articles de Claude Florival ; les Conversations nocturnes à Jérusalem du cardinal Carlo-Maria Martini ; Imaginer l’Église catholique de Ghislain Lafont ; Dieu qui vient à l’homme-De l’apparition à la naissance de Dieu (2) de Joseph Moingt, etc. J’ai donc choisi de ne plus participer à ma paroisse ; j’aurais fait un autre choix s’il avait été possible de discuter de tout ce qui dans l’Église institution, est un contre témoignage. 

Il n’y a pas si longtemps, je demandais à un ami prêtre s’il avait lu le dernier livre de J. Moingt. Non, il ne l’avait pas lu. Et je lui demandais : que peut-on faire devant l’effondrement de l’institution ? Il me répondait : rien, tant que le pape, ou un pape, ne décidera pas une autre orientation. Cette façon de s’en remettre au pape du destin de l’Église est vraiment insupportable. Pourtant cette servitude volontaire de bas en haut  semble être une des caractéristiques de la religion catholique. Rien ne se décide que d’en haut.  

Guy Roustang

 


Quelques extraits de Joseph Moingt
« Dieu qui vient à l’homme – De l’apparition à la naissance de Dieu – 2 Naissance », Les éditions du Cerf, Paris, 2007.

 « Déclarer a priori que le problème crucial est celui du recrutement du clergé, c’est poser en principe… que l’Église souffre d’un déficit de puissance… et… ne pas vouloir voir que son mal essentiel est d’être désertée de façon continue depuis plusieurs siècles par ses propres fidèles, et cela en grande partie à cause de son attachement obstiné à un mode de gouvernement archaïque et hiératique qui n’inspire plus confiance, tellement il est en désaccord avec l’esprit du temps » (p. 802).

Il y a « un trop grand écart entre les types de socialité vécus à l’intérieur et à l’extérieur de l’Église » (p.803).

« Sur le plan des mutations structurelles, l’Église hiérarchique et institutionnelle devra prendre conscience de son double éloignement de la vie évangélique et de la condition de l’homme moderne et, par suite, de l’obligation pour elle de se livrer à une lecture critique de sa tradition, de se départir de son conservatisme et de son autoritarisme, et de consentir à des transformations assez radicales » (p. 832, J. Moingt cite dans tout ce passage M. Légaut).

« Dans l’interprétation des signes des temps que constitue la menace d’une extinction de l’Église et, avec elle, de l’annonce de l’Évangile, le devoir majeur… est de faire de l’institution sacerdotale une aide, et non un frein, au témoignage évangélique… » (p.843).

La rupture entre le christianisme et la société occidentale « … met en cause, non seulement la survivance de la religion chrétienne, mais encore l’avenir de la mission évangélique » (p.856).

L’Église « n’aura pas d’avenir sans sortir des chemins battus et rebattus depuis tant de siècles » (p.867).

Par Garrigues - Publié dans : DOSSIER L'EGLISE
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