DOSSIER L'ECONOMIQUE

Vendredi 14 novembre 2008 5 14 /11 /2008 12:13

 

Cet article traite de la Parabole des talents.
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(Traduction Bible de Jérusalem), cliquez

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Ce jeu de mots, je le confesse, paraît plus qu'incertain ; mais il décrit assez bien l'équilibre de notre système financier mondial, qui s'est rompu subitement par la faute de quelques-uns...

Des événements personnels m'ayant sensibilisé (au sens propre) à ce phénomène de rupture, je vous propose que nous nous intéressions à la Parabole des talents, (Matthieu 25,14-30) dont on pense avoir souvent avoir tout compris ; mais la Parole de Dieu est toujours plus riche qu'on ne croit, comme l'homme dont nous allons parler...

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Don ou gérance ?

Il s'agit d'un homme qui, partant pour un grand voyage (littéralement, loin de son peuple) appelle ses serviteurs particuliers (ceux qui lui appartiennent en propre1) et leur remet (de la main à la main) ses bien s (ce sur quoi, ou grâce à quoi, il a le pouvoir) : cinq talents au premier, deux au deuxième et un au troisième. Il est important de savoir, et de ne pas oublier, qu'un talent correspondait à environ 16 ans de salaire d'un ouvrier agricole, ce qui signifie qu'au total l'homme a remis à ses serviteurs l'équivalent de 128 ans de salaire.

Là, certaines bibles interprètent déjà le texte en écrivant que l'homme confie ses biens, ou même confie l'administration de ses biens aux serviteurs. Et on ne remarque pas toujours l'incise qui suit : à chacun selon sa force particulière, où on retrouve le même mot grec qu'au verset précédent1.

Puis l'homme part, aussitôt... Il ne s'attarde pas, ni pour donner des instructions à ses serviteurs, ni pour recevoir d'eux remerciements ou doléances (on a beaucoup commenté la différence entre les trois sommes remises).


(Auto)gestion de fortune

On connaît la suite : le serviteur qui a pris possession  de cinq talents agit, travaille en eux... On pourrait dire qu'il les travaille, ou les fait travailler. Il s'agit de ne pas laisser mourir ce bien, car l'inactivité, l'immobilisme, c'est la mort !

Il gagne d'autres talents et double la valeur reçue ; de même, nous dit la Bible, celui aux deux talents.

Doubler la valeur de la somme reçue en la faisant travailler, voilà un excellent exemple de bonne gestion !

Et pendant tout ce temps le maître est absent, loin (certain serviteur pense : lointain)... Il ne surveille pas ce qu'ils font et le texte ne dit pas que son retour était prévu. Et il ne reviendra qu'après beaucoup de temps. Car il sait bien, ce maître-là, qu'il faut du temps, quand on n'est pas le bon Dieu, pour faire fructifier cinq, ou même deux, ou même un seul talent. Car ce maître là a vu son fils Jésus multiplier instantanément les pains et les poissons. Ces nombres de talents lui rappellent quelque chose... Oui, il s'en souvient bien ; il y avait cinq pains, et deux poissons... et il était même resté douze pleins couffins après qu'eurent mangé cinq mille hommes (sans compter les femmes et les enfants) !

Mais le temps ne fait rien à l'affaire ; quand on est conduit par la haine et la peur on débouche toujours sur l'immobilisme et la mort. C'est ce que fait le troisième serviteur qui creuse un trou et cache2 dans la terre le bien... de son maître. Au lieu d'être le fructificateur du talent que son maître lui a remis personnellement, de la main à la main, il en devient le fossoyeur ; car, à son avis, son maître est un homme dur qui ne lui pardonnerait pas de ne pas lui rendre ce qui, à son avis, lui appartient.


Comptes...

Donc, après un long temps, le maître des serviteurs vient, mais... il n'est absolument pas dit qu'il re-vient. On a vu que ce retour n'était pas annoncé quand il est parti, et que beaucoup de temps est passé. C'est donc une venue, nouvelle.

Il vient et... on retrouve diverses tendances parmi les bibles : il règle ses comptes avec eux, ou il leur fait rendre compte de leur gérance.

L'expression grecque est synaïreï logon. Le verbe synaïreô signifie prendre ensemble, rassembler, ou embrasser, résumer par la pensée ; le logos est un mot à sens multiples qui ont tous un rapport avec la parole (dans l'évangile de Jean, c'est le Verbe de Dieu, Jésus), le récit, mais aussi l'évaluation ou le compte-rendu. Le problème des traductions évoquées est que dans le texte grec il n'y a ni article, ni adjectif possessif avant le mot logon. Comment alors pourrait-on traduire par ses comptes ?

La notion de mettre en commun une parole me paraît être plausible grammaticalement, et correspondre à ce que recherche le maître : savoir comment ont vécu les serviteurs, plus que ce qu'ils ont gagné ; ce qu'ils sont, plus que ce qu'ils ont. En effet il va dire à chacun des deux premiers serviteurs, qui ont reçu l'équivalent de 80 et 40 ans de salaire : « tu as été fidèle en peu de choses » ; visiblement, il n'est pas à cela près et le compte exact ne l'intéresse pas ! Nous en reparlerons.

La relation entre ces deux serviteurs et leur maître est entièrement dans le premier mot qu'ils lui disent : idé, regarde (le pauvre voici de nos bibles) ! Quelle joie dans ce mot simple comme celui d'un enfant fier de ce qu'il a fait et qui, triomphant, dit à son père : « regarde ce que j'ai fait... moi tout seul ! »

Ils ont gagné autant qu'ils avaient reçu. Le maître avait parfaitement mesuré leur capacité, chacun a donné le meilleur de lui-même, et tout le monde est heureux : « C'est bien serviteur bon et digne de confiance, sur peu de choses tu as été digne de confiance », leur dit leur maître.

Je pense qu'ici le grec pistos ne doit pas être interprété comme fidèle (généralement utilisé par les bibles), mais plutôt comme digne de confiance, car ce qu'attendait le maître n'était pas leur fidélité (puisqu'il n'avait rien ordonné à ses serviteurs) mais qu'ils réussissent à égaler ce dont il les sentait capables, qu'ils se réalisent pleinement.

Il ajoute : « sur beaucoup je t'établirai ; entre dans la joie de ton maître. »


... et mécomptes

Vient alors celui qui avait un talent.

Il ne parle pas du don de son maître mais de son don à lui, la clairvoyance ! « J'ai appris à te connaître... » Puis il fait une description particulièrement noire du maître (sklêros, c'est-à-dire rigide, dur, récupérant à son profit le travail fait par les autres et inspirant la peur à ses serviteurs) qui justifie - au moins dans son esprit - qu'il ait caché le talent dans la terre pour pouvoir lui dire : « regarde, tu as ce qui est à toi » !

Alors le maître, respectant la vision de son serviteur, tire les conséquences de ses actes et de son discours. Après avoir noté que l'interpellation traduite en général par serviteur mauvais et paresseux peut aussi s'entendre serviteur malheureux et craintif, on apprend que le serviteur aurait pu être sauvé... par les banquiers où l'argent du maître aurait pu produire un intérêt !

Nous avons là le seul verset de toute la Bible où il est question de banquiers, les trapézitaï, ceux qui sont derrière une table, un comptoir (comme dans l'épisode où Jésus chasse les marchands du Temple et où apparaissent des changeurs, qui ne sont pas à proprement parler des banquiers, même s'ils prennent certainement une commission de change confortable), une banque...

Voilà donc un banquier qui aurait pu sauver un homme de la damnation éternelle ! Il n'y a que dans la Bible que l'on voit un tel miracle...

Mais soyons sérieux : si le serviteur, qui avait sûrement peur de perdre son talent par une mauvaise gestion, incertain qu'il devait être sur son propre talent de gestionnaire, avait accepté de se faire aider par un banquier ou par les autres serviteurs, a priori plus doués que lui, au lieu de se laisser enfermer dans la rancœur et la peur, l'issue aurait été différente.

Elle l'aurait été aussi, sans doute, compte tenu de ce qu'on sait maintenant du maître, s'il lui avait fait confiance et avait tenté de faire fructifier son talent, car il avait lui aussi reçu selon sa propre force et aurait certainement réussi comme les autres.


La joie avec Dieu ; les ténèbres sans Dieu

Dieu est dans la simple remarque suivante : le maître a donné ses biens à ses serviteurs, de la main à la main, et ne reprend rien !

Drôle de maître qui ne vit pas des biens matériels et suit ses propres conseils (ce qui n'est pas fréquent en notre monde) : « Ne vous amassez point de trésors sur la terre, où la mite et le ver consument, où les voleurs percent et cambriolent. Mais amassez-vous des trésors dans le ciel : là, point de mite ni de ver qui consument, point de voleurs qui perforent et cambriolent. Car où est ton trésor, là sera aussi ton cœur. » (Matthieu 6,19-21)

Le trésor des deux premiers serviteurs était dans l'action, dans la vie, dans le désir ; le trésor du troisième était dans la terre, dans la mort, dans le non-désir.

Cela rappelle la parabole des deux fils de l'évangile de Luc (chapitre 15 ; cf. l'article Un cadet nommé désir) où quand revient le fils cadet le fils aîné dit à son père « tu ne m'as jamais rien donné » et son père lui répond « tout ce qui est à moi est à toi ! ». Le père a accueilli le cadet à bras ouverts ; on ne sait pas ce qu'est devenu le fils.

Ici, les serviteurs « cadets » ont réussi et sont accueillis, mais pas mieux que le cadet « prodigue » qui a échoué. Ici, le serviteur « aîné » a reçu sans rien demander à son maître, qu'il a quand même jugé comme un homme dur et profiteur, mais n'a rien fait de ce don : il s'est donc mis hors-jeu ; il s'est exclu lui-même de la joie de son père.

Cela semble bien dur, à juste titre ! Mais comment imaginer que le maître puisse « sauver » son serviteur alors que celui-ci le rejette et considère qu'il ne peut lui apporter aucun bien.

Dieu ne peut pas faire notre salut sans nous, et encore moins contre nous.

Alors adviennent les mots très durs du maître : « ce propre-à-rien de serviteur, jetez-le dehors dans les ténèbres ! »

Le propre-à-rien de nos bibles est un adjectif privatif tiré du verbe khraô, qui a pour sens premier prêter et pour sens second entreprendre ! Ce serviteur est donc sans crédit, sans aucun répondant, sans aucun esprit d'entreprise ; il n'a rien gagné et même ce qu'il avait il voulait le rendre, parce qu'il pensait - à tort - qu'on le lui demandait.

On ne peut donc pas lui donner, car il ne fait rien de ses dons et n'en veut même pas ; et on le donne aux autres : à celui qui n'a pas, on enlèvera même ce qu'il a...

En hébreu il serait beliya'al, littéralement sans utilité, et par extension méchant. En 2Samuel 23,6, il est dit : Les gens de Bélial sont tous comme l'épine qu'on rejette. On voit ici apparaître Bélial, un des noms du Satan dans le Premier Testament, qu'on retrouve en 2Corinthiens 6,15 : Quelle union entre la lumière et les ténèbres ? Quelle entente entre le Christ et Béliar (Bélial) ? Quelle association entre le fidèle et l'infidèle ?

Il n'est pas étonnant que ce Bélial-là, lui qui n'a pas été fidèle (l'infidèle est celui qui n'a pas la foi, donc la confiance) soit rejeté dehors, dans les ténèbres où seront les pleurs et les grincements de dents...

Voilà l'histoire de nos serviteurs : deux sont entrés dans la lumière (Matthieu dit la joie) du Père et le troisième a été rejeté dans les ténèbres. Pourquoi ? Parce qu'il n'a pas cru, apparemment sans aucune raison, que son maître n'était pas le bon maître que les autres pensaient.


Naaman, mieux qu'Achille

Cela me rappelle l'histoire de Naaman, vaillant général Syrien atteint de la lèpre, et du prophète Élisée. Voici ce que dit la Bible (2e livre des Rois 5,1...15) :

Élisée, l'homme de Dieu (...) fit dire au roi : « (...) Que [Na'aman] vienne donc vers moi, et il saura qu'il y a un prophète en Israël.» Na'aman arriva avec son attelage et son char et s'arrêta à la porte de la maison d'Élisée, et Élisée envoya un messager lui dire : « Va te baigner sept fois dans le Jourdain, ta chair redeviendra nette. » Na'aman, irrité, s'en alla en disant : « Je m'étais dit : sûrement il sortira et se présentera lui-même, puis il invoquera le nom de YHWH son Dieu, il agitera la main sur l'endroit malade et délivrera la partie lépreuse (...). » Il tourna bride et partit en colère. Mais ses serviteurs s'approchèrent et s'adressèrent à lui en ces termes : « Mon père ! Si le prophète t'avait prescrit quelque chose de difficile, ne l'aurais-tu pas fait ? Combien plus, lorsqu'il te dit : " Baigne-toi et tu seras purifié. "» Il descendit donc et se plongea sept fois dans le Jourdain, selon la parole de l'homme de Dieu : sa chair redevint comme la chair d'un petit enfant ; il était purifié. Il revint chez l'homme de Dieu avec toute son escorte, il entra, se présenta devant lui et dit : « Oui, je sais désormais qu'il n'y a pas de Dieu par toute la terre sauf en Israël ! Maintenant, accepte, je te prie, un présent de ton serviteur. »

Comme Naaman qui pensait qu'Élisée n'était pas assez spectaculaire pour être un bon guérisseur, le serviteur malheureux attendait peut-être (et inconsciemment) de son maître un geste extraordinaire lui montrant sa bonté. Mais le maître, comme Élisée, attendait de lui « simplement » qu'il lui fasse confiance « pour peu », à travers un geste facile à exécuter. Mais le serviteur malheureux a refusé de se plonger totalement dans son amour. Il n'a pas pu redevenir comme « un petit enfant » et être purifié de ses pensées mortifères, parce qu'il a cru qu'il avait la « connaissance » de ce qu'était son maître.

Naaman, lui, a accepté de renoncer à l'idée qu'il se faisait des guérisseurs de l'époque et de descendre dans le fleuve qui descend (sens du mot Jourdain en hébreu) de se faire petit et de faire confiance à Élisée ('élisha', Dieu sauve... comme yehoshoua', Jésus). Il s'y est plongé tout entier - 7 fois ! - et est allé dire à Élisée ce que le serviteur malheureux aurait pu (dû ?) dire à son maître en lui donnant le talent qu'il avait reçu : « j'ai douté de toi mais j'ai vu combien tu es bon avec tes serviteurs et je te demande pardon, car j'ai vu comment tu as traité mes camarades et " je sais désormais qu'il n'y a pas de [Maître] comme toi par toute la terre ! Maintenant, accepte, je te prie, un présent de ton serviteur "... le talent que tu m'as donné »...

Si nous voulons que nos talents fructifient pleinement et nous conduisent à la joie parfaite ne jouons pas les Achille3 : plongeons-nous TOUT ENTIERS dans l'amour de notre Dieu pour redevenir comme des enfants, car « si vous ne retournez pas à l'état des enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume des Cieux. » (Matthieu 18,3)

René Guyon

Notes

1 / le mot grec est idion, qu'on retrouve en Jean 1,11 à propos du Verbe de Dieu qui vient chez lui ou en Jean 19,27, à propos du disciple qui prend Marie chez lui.
2 / verbe grec : kryptô.
3 / je sais qu'Achille n'a pas plongé tout seul dans le Styx, mais l'a été par sa mère Thétis. Et je suis sûr que tu me pardonnes cette approximation, cher lecteur !
Par Garrigues - Publié dans : DOSSIER L'ECONOMIQUE
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Jeudi 20 novembre 2008 4 20 /11 /2008 11:14

Seuls les esprits étriqués ou les moralistes sensibles se sentiront offusqués et verront dans cette image1 la provocation symbolique de Mammon contre l'homme-Dieu, avec le message éthique conséquent qu'il faut abhorrer le malhonnête argent, la richesse, la cupidité et tout le toutim de la viciosité séculairement stigmatisée par la tradition théologique judéo-chrétienne. D'autres, plus avertis par quelques minutes de méditation, comprendront qu'il ne s'agit pas ici d'émettre un « message » idéologique religieux largement entendu a priori, mais plutôt de soulever une problématique plus restreinte au cœur de l'anthropologie : le phénomène bien humain de la richesse qui, et c'est le sens de cette image, nous situe dans le champ de la croyance. Le fait de la richesse, irréductible évidemment à l'argent mais ne l'excluant pas, aurait quelque chose à voir avec le fait de la croyance, irréductible à son tour à une religion, mais ne l'excluant pas non plus. Le rapport anthropologique étroit serait alors non plus telle croyance ou richesse particulière, mais simplement l'idée du bien, du bonheur de l'homme, et plus subtilement l'idée de finalité universelle. Il y a sans doute de tout cela dans la devise du billet de la monnaie américaine : « In God we trust ». Devise tenace qui n'est pas qu'une aporie métaphysique : quelques dix mois à peine avant la faillite d'Enron dont il était le PDG, M. Kennet Lay la déclinait à peine nuancée : « Je crois en Dieu et je crois dans le marché »2

Richesse et croyance ont donc en commun la capacité d'un engendrement unilatéral, les attributs et les fonctions de l'un revenant aussi à l'autre. Et parmi ceux-ci, en un degré éminent, la notion de puissance créatrice. La richesse, argent ou bien, trouve en elle-même sa propre vertu créatrice, et il dépend de l'homme de la faire accroître et fructifier, à commencer par les « richesses naturelles » celles, plus ou moins généreuses, de la Nature. La production, ou reproduction, et la gestion des « talents » portent alors le nom de science économique, ou économie.

Ce petit développement fait pour caricaturer brièvement quelques dimensions majeures de la théorie économique, depuis celle d'Aristote qui, dans L'Éthique à Nicomaque, donne pour fin (télos) à la science économique la richesse et à la science politique son organisation pour parvenir au but du bien3, jusqu'aux énoncés contemporains des théories des « économies du bien-être » : Pareto, Walras, Keynes. Autrement dit, « équilibre général », « optimum », « productivité ». Bien sûr, tout le monde des théories veut le bonheur de l'homme. L'éthique y est. Dieu est sauf, in God we trust, n'est ce pas ?

Mon problème est le suivant et il est triple.

D'abord, je ne lis nulle part dans la Bible et l'Évangile une quelconque théorie économique, sinon quelques vagues allusions d'économisme, par exemple Joseph, en ministre de Pharaon prévoyant le temps des vaches maigres, ou des gérants qui placent quelques sous sur leur livret A et sont encensés par le maître. Peut-être aussi le principe de la remise de dette et de la mise en commun des biens. J'y trouve encore moins, plutôt a contrario, une théorie de la production. La seule fois où il parle du travail c'est pour dire, aux disciples il est vrai et pas à tout le monde, de... ne pas travailler, ou pour le moins, de ne pas se donner du mal en vu de gagner de l'argent pour la nourriture et le vêtement (Matthieu 6,25). Pour les autres, il consent au CDD, le travail payé au jour le jour par Dieu de Matthieu 6,33 ou 10,10. Tout au plus, on a les discours pauliniens sur le travailler de ses mains pour subvenir à ses besoins sans être une charge pour autrui, ou encore l'éthique sur la possession des richesses, les rapaces friqués et le fric aliénant et, bien sûr, la nécessité de secourir le pauvre. Si, en triturant un peu les textes pour penser l'avenir, on peut alimenter le discours idéologique, par exemple « Il faut faire fructifier ses talents, etc. », il reste qu'il n'y a pas là de quoi faire un petit prix Nobel d'économie.

Deuxième problème. Quiconque a à souffrir de la fatalité, ou à la gérer pour ses semblables, verse rarement dans la théorie économique. Le DRH qui doit distribuer des primes, l'élu qui gère les transports de la ville, le médecin qui fixe ses honoraires proportionnellement à ses années d'étude, ou le patron de PME qui se défait « à l'amiable » d'un salarié, tous se préoccupent peu de théorie économique, parfois d'éthique, sinon celle a minima qui commande d'être convaincu de son bon droit, voire de faire honnêtement le droit au pauvre et à l'orphelin. Or, pour le plus grand nombre, l'économie c'est d'abord un ensemble de comportements comme ceux-là. Des siècles d'« éthique » pour concilier cupidité, auri sacra fames, égoïsme, justice et autre apories de la morale et la « rationalité économique » n'ont pas changé grand-chose, peu à vrai dire. Ceux qui s'y sont efforcés, Thomas d'Aquin et Adam Smith pour ne citer qu'eux, ont jeté l'éponge. Ce dernier notamment s'en est remis à la Providence divine ou « main invisible » non pour protéger le droit mais pout justifier un état de fait insoluble, ouvrant ainsi la voie aux légitimations sécularisées des théodicées dont le seul but est de promouvoir le laisser-faire comme la meilleure garantie de l'entente entre les hommes et les nations et de leur bonheur. En d'autres termes, le rapport de l'économique à l'éthique ne saurait être construit et encore moins légitimé à partir d'une transcendance, fût-elle l'utilitarisme pour l'intérêt général : « Pourquoi ce parfum n'a-t-il pas été vendu trois cents deniers qu'on aurait donné au pauvres ? ». Il ne saurait être construit non plus avec cet avatar philosophique et religieux tel que voudrait l'illustrer mon image ci-dessus, selon lequel le contraste entre le mal et le bien, l'ivraie et le bon grain en somme, concourt à quelque harmonie du monde qui sacralise le tragique et cimente la toute-puissance des puissants. Il serait peut-être temps d'en finir avec cette confortable justification diffuse qui fait de la foi une intelligence humaniste du tragique par l'existence de la transcendance. Sinon la crèche et la croix, qui ont ruiné cette justification, ne veulent rien dire. Là, Dieu a tout donné, il n'a plus rien à donner. C'est maintenant le tour de l'homme. Et c'est bien le problème central de la foi et de l'économie : ni l'intégration, ni le rachat mais la correction des faits.

Car, troisième problème. Il y a les faits. Si le bonheur se mesure à la mesure de la richesse produite, si la croyance en la maximisation indéfinie de la richesse, qu'on l'appelle marché, capital, croissance ou globalisation, renvoie à une certaine idée de Dieu ou s'y substitue - et ici les dévots de la théorie dite classique ou néoclassiques me comprendront - alors on peut dire que nous devrions être au ciel : jamais la société n'a été globalement aussi riche, mais toujours, j'entends la plainte du juste souffrant que l'économique et l'éthique ont prétendu panser. Et ce fait-là, rien ne saurait le contourner, l'amoindrir ou l'occulter. Sans doute cette plainte monte-t-elle au ciel, mais plus sûrement elle commande que si je veux dire encore quelque chose de Dieu, je dois renoncer à son humanisme, à sa bonté et sa toute puissance. A-t-il, lui, fait autre chose au mont des Oliviers ?

La Bible et l'Évangile ne donnent donc pas de théorie économique ni n'établissent de véritables relation entre l'éthique et l'économique, sinon des préceptes moraux corrélés au vivre ensemble. Je n'irai donc pas les faire parler de ce qu'ils taisent mais je leur demanderai ce qu'ils disent de ce vivre ensemble. Et j'entends au moins trois impératifs.

D'abord la notion de distribution. « Rompant les pains, il les donna aux disciples qui les donnèrent aux foules » (Matthieu 14,19)

Chaque fois que Jésus agit, non seulement pour un individu particulier, mais en société, il pose son vivre ensemble comme un acte de distribution. Pas de relation interpersonnelle ni de société sans un impératif de distribution pour les autoriser : Cana, la multiplication des pains, le repas pascal et les autres repas après Pâques, etc. Cette notion de distribution ne se vérifie pas que dans l'Évangile, mais je passe sur tout ce qu'on trouve là-dessus dans l'Ancien Testament, d'une part. D'autre part, elle va plus loin que le seul pain. Jésus donne sa façon de prier, son savoir sur l'Écriture, sa protection, son pouvoir sur les démons, son pouvoir de guérison. Elle ne se limite pas non plus à la distribution de biens matériels ou surnaturels : elle porte aussi sur le statut des personnes au sein du groupe, aux « honneurs », aux responsabilités. Enfin, elle porte également sur une distribution des valeurs organisant la vie en société et les rapports intersubjectifs : il y a des « biens » qui sont premiers et qui doivent passer avant d'autres « biens » : l'obole de la veuve, le lavement des pieds, les « valeurs » des Béatitudes passent avant la Loi, la prière, le Temple, l'honneur, l'utilité, le paraître, les rites, etc. Il y a aussi des biens qu'il ne remet pas en question : le marché, - après tout Joseph achetait et vendait bien son bois quelque part et le petit a bien dû faire la même chose pendant trente ans - ; il a également payé ses impôts comme tout le monde, enfin presque ; et pour finir, il a bien loué une salle pour son repas. La notion de distribution n'implique pas chez lui le réajustement subversif du rapport moyens/fins seulement mais également de pouvoir corriger la finalité des moyens existants : le temple est fait pour Dieu, si des marchands l'utilisent pour se faire du fric, il ne détruit pas le temple mais il prend des cordes, fabrique un fouet et en rosse quelques-uns.

Il faut remarquer également ceci : cette notion de distribution instaure un pouvoir en commun ou partagé et non pas une domination quelconque ou une brevetabilité du vivant au profit d'un individu, d'un intérêt particulier, les zélotes par exemple, d'une institution, les piscines de guérison ou les maisons de bienfaisance, ou encore d'un groupe culturel déterminé, les Samaritains. De ce fait, l'opposition individu-société n'existe pas parce que cette distribution repose principalement sur la satisfaction des besoins humains les plus vitaux socialement déterminés : non seulement le manger, la santé, le travail, la reconnaissance, l'impôt, mais aussi l'échange, le savoir, le pouvoir, le service. On retrouve ainsi la notion de valeur d'usage d'Aristote. Son principe n'est pas la cumulation, la somme des satisfactions individuelles faisant la somme de la satisfaction globale, lequel écarte complètement la question de la manière dont sont réparties ces satisfactions, mais, disons-le, l'individualisme, dans ce qu'il a de meilleur : la conscience de l'exigence de dignité et d'égalité de chacun dans cette dignité, ce qui devrait sans doute porter le nom de démocratie. Cette conscience-là est première, physique et communautaire et il me semble que la notion de distribution dans la Bible et dans la vie de Jésus vise d'abord la réalisation sociale de cette exigence-là. De ce point de vue, il devient alors possible de penser un système économique et social qui respecte et la liberté individuelle et le vivre en commun. Plus un système économique prend en compte impérativement le poids humain du vivre ensemble, plus il est soutenable. Au contraire, plus il sacrifie cette notion de distribution et moins il est acceptable, quoi qu'en disent les théories de la soutenabilité.

Ensuite la notion de proportionnalité. « Ces serviteurs s'en allèrent par les chemins, ramassèrent tous ceux qu'ils trouvèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noces fut remplie de convives » (Matthieu 22,10)

Elle découle en fait de la précédente. Car distribuer pose immédiatement la question des critères de distribution, quantitatifs et qualitatifs. Sur quels critères en effet établir cette proportionnalité : le mérite, l'utilité économique, la compétence ? Mais alors qui les détermine et dans quels buts ? Le genre de vie, l'ethnie, la pointure ou le statut social, la rentabilité, le libre jeu de l'offre et de la demande, c'est-à-dire les prix ? Mais alors quel vivre ensemble veut-on organiser ?

On lui a reproché bien des choses : de parler aux uns à cause de leurs professions et aux autres à cause de leur race. De guérir ceux-ci et de pardonner à celles-là, de dire « Heureux » aux uns et « malheur » aux autres, etc. Il faut dire que les pouvoirs en place sont toujours les champions de l'éthique. Bien sûr la Bible a ses invariants : la justice de Dieu donne le soleil à tous, les bons et les méchants ; bien sûr les lys des champs ne peinent ni ne travaillent et pourtant leur éclat est plus grand que celui de Salomon ; bien sûr qu'il ne sert de rien à l'homme de gagner le monde s'il perd son âme, ou, dit autrement, à quoi sert la richesse si elle ne crée pas une humanité ; enfin il y a l'impératif de justice de tous les livres bibliques, etc.

Reste qu'on ne peut présupposer la bonté et la perfection de l'homme pour répandre la justice ni l'attendre de Dieu. Reste aussi que la proportionnalité a ses limites naturelles : les ressources dites naturelles ont une finitude. L'empirisme des faits provoque souvent l'effondrement des théories aussi bien éthiques qu'économiques et de leur rapport.

C'est donc peu de dire que l'Évangile répond à la question inévitable de la proportionnalité, qui est centrale dans l'économique, par la justice, l'égalité, la solidarité. Bien que ces catégories gardent toute leur pertinence, il préfère définir cet impératif non comme un donné ou une résolution eschatologique mais comme une conquête historique qui prend sens dans le champ concret des rapports sociaux à la poursuite des finalités proposées par les Béatitudes. Les pauvres, les exclus, les persécutés, les affamés, les malades sont les signes du Royaume non d'abord comme objets de la foi et de la charité ou comme sacrifiés obligés de la Loi de rareté et de l'abondance, mais comme priorité de l'économique. Ce qui donne à l'économique un sens à méditer longuement - celui de création de valeur rapportée à l'individu en société bien plus que celui de valeur destinée à la création de richesse - appelé à faire la critique de n'importe quel système. En particulier de deux d'entre eux et de leur corrélation anthropologique. Le premier est celui qui postule une autonomie de l'économique, de ses exigences et des ses agents par rapport au vivre ensemble, lequel est l'essence même de l'Evangile et sans doute de l'éthique. Le second est celui qui postule l'accommodation entre cette autonomie et ses distorsions avec le vivre ensemble et qui peut prendre bien des formes structurelles, telles que les formes d'assistance ou l'organisation du rapport activité marchande et non marchande dans un système économique donné.  Au final, et du point de vue anthropologique, ces postulats aboutissent à une atomisation de l'individu, symétrique elle-même de l'atomisation de l'économique, et donc à la dissolution du vivre ensemble. C'est pourquoi cette notion est extrêmement importante parce qu'elle invalide une des affirmations majeures de la pensée économique en forme de croyance qui est le pouvoir autorégulateur d'un système économique et social qui confond largement valeur et richesse. Aucune théodicée, sécularisée ou non, formulée en équations mathématiques ou en idéologies planifiées, n'a jamais assuré une proportionnalité satisfaisante. Les transfuges éthiques de cette théodicée, comme l'équité par exemple pour mesurer la proportionnalité, ne doivent pas leurrer. Celle-ci est une escroquerie à géométrie variable par quoi on peut ajuster par le bas ou par le haut toutes sortes de proportions et d'inégalités. La distribution dans l'Évangile va de pair avec la proportionnalité dans la diminution simultanée du tort fait aux défavorisés. L'économie ne peut donc être que l'économie politique, instrument d'arbitrage de la proportionnalité, qui dès lors en devient la critique. Ce qui implique que cette notion ne saurait être limitée à la seule question du partage de la richesse, donc de la sphère purement productive, mais qu'elle est éligible aussi à toutes les dimensions du vivre ensemble qui crée de la valeur humaine : la santé, l'éducation, les droits de l'enfant, le travail. Et là, il y aurait beaucoup à dire... C'est pourquoi l'économique ne fait pas tout. Pas plus que le politique. L'Évangile introduit une troisième notion.

La notion de responsabilité : « Mieux vaudrait pour lui se voir passer autour du cou une pierre à moudre et être jeté à la mer que de scandaliser un seul de ces petits » (Luc 17,2)

C'est en fait celle-ci qui lie les deux précédentes. Dans la mesure où l'Évangile invite à abandonner toute légitimation transcendante du monde, il ne pouvait que dire : « dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous le fait ». On ne peut en déduire toutefois une certaine vision volontariste et solipsiste de la responsabilité. Celle-ci ne ferait que gratifier la toute-puissance de l'individu face au commun  de la société et, de fil en aiguille comme on dit, on en arrive logiquement à l'autonomisation de l'économique et de ses agents, au kantisme économique si étranger à l'Évangile. L'économique ne saurait être hors-sol. D'autant plus que, par un étrange paradoxe, tout en continuant de se penser en termes de dynamique individuelle, le système économique évacue la faute, normalement sanctionnée par la faillite en matière de droit économique, pour en appeler à d'autres instances de responsabilité afin de pourvoir à une défaillance morale. De cette dérive intrinsèque à l'économie, la preuve en est donné institutionnellement par la prolifération de la notion d'assurance, ô combien déresponsabilisante. La « main invisible », toujours...

Bien sûr, la notion de responsabilité, au sens de responsabilité personnelle, est présente dans l'Évangile, avec ses corrélats d'imputabilité, notamment la faute et sa sanction. Mais il me semble que plus substantiellement, ce qui se manifeste c'est une décentration de la responsabilité individuelle comme responsabilité collective assumée par les institutions, au sens de ce qui organise le vivre ensemble (Ricoeur). De ce point de vue, il n'est pas inutile de se demander quelles institutions ou droits fondamentaux une société historique donnée met en avant dans son organisation et quelle place elle donne à celles qui privilégient la valeur humaine prioritairement par rapport à d'autres : l'OTAN ou l'ONU ? l'OMC ou Le BIT (ou OIT)4 ? le FMI ou l'UNESCO ? Le libre échange ou l'OMS ? (Organisation mondiale de la Santé) etc. En d'autres termes quelle hiérarchie des valeurs organise la foi ?

Les notions de distribution, de proportionnalité, de justice, de paix ne se comprennent bien que rapportées à la responsabilité sociale, c'est-à-dire, en l'occurrence à l'efficience de la responsabilité sociale de l'économique et non à son efficience autoréférentielle et créatrice. Face aux démunis et à l'injustice, la responsabilité évangélique récuse tout de la responsabilité des classiques : elle s'en fout disent les prophètes. Dans cette perspective, la distinction, bien commode au demeurant, d'une sphère privée de la responsabilité placée sous la seule conscience privée, opposée à une sphère publique de la responsabilité axiologiquement neutre, est une construction peut-être chatoyante mais qui me paraît totalement absente de la notion de responsabilité collective qui traverse la Bible. Celle-ci, et les paraboles en sont la plus vive expression, atteste seulement d'une responsabilité confiée, plus que privée, qui tient ensemble le prochain et le socius, comme principe de toute organisation sociale, économique, politique, religieuse. Et il ne saurait en être autrement si, encore une fois, l'économique est décision de création de valeur humaine plus que d'accumulation de richesse, surtout quand le plus grand nombre en est systémiquement exclu.

Les problèmes économiques ne sont pas simples et je ne sais au juste si ces trois notions constituent une éthique économique. D'ailleurs, telle n'est pas leur prétention. Elles ne valent que dans le champ concret des rapports de force, inhérents aux intérêts sociaux en jeu éminemment dans tout système économique et non dans ses prédicats, ou pour le moins, dans leur fonction critique.

Et il me semble que la foi ne saurait en faire l'économie.

Dit autrement, le christianisme ne peut être que social ou bon à ranger dans une bibliothèque.


Angelo Gianfrancesco


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1 - D'après Rafael Enriquez Vega, « dette extérieure » 1987

2 - The San Diego Union-Tribune du 2/2/2001

3 - Éthique à Nicomaque, Paris, Flammarion, coll. « GF », 1965, p. 20.

4 - Bureau et Organisation internationale du Travail


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Jeudi 20 novembre 2008 4 20 /11 /2008 11:15


Dans son dernier livre (2007) intitulé Un toit pour mes frères, Bernard Devert, fondateur du mouvement Habitat et Humanisme, créé en 1985, s'efforce de formuler des propositions concrètes « pour une économie solidaire » qui s'inscrirait en réaction à la violence économique et sociale faite aux victimes du mal logement.

Au même moment ou presque, la loi du 5 mars 2007 consacre sur le papier un droit au logement opposable qui peine à s'imposer dans les faits.

Quelques années auparavant, en 2004, un peu par hasard et en lien avec cet espace de résistance à l'exclusion que représente l'Union Diaconale du Var, j'ai été amené à découvrir localement Habitat et Humanisme et à prendre conscience des problèmes du mal logement. Comme souvent, l'association (Habitat et Humanisme Var) qui donne dans notre département (il existe aujourd'hui en France 47 associations locales) sa visibilité au mouvement et qui incarne sa réalité était à la recherche de bonnes volontés pour se relancer. Je n'ai pas su dire non, accueillant avec une certaine confiance ce qui m'était envoyé et revenant à la vie associative après une expérience antérieure dans une entité gérant une entreprise d'insertion.

L'esprit de la Charte du mouvement Habitat et Humanisme peut être résumé en disant qu'il fait reposer toute son action sur la primauté de la personne humaine et sur la dimension transformatrice de la rencontre de l'autre. Comme l'écrit Bernard Devet, « pour que tous trouvent un logement, il nous faut déloger en nous ce qui est refus de l'autre ». D'ailleurs, ce n'est pas seulement de logement qu'il s'agit, mais aussi et surtout d'habitat, c'est-à-dire de lieux propices à une vie digne et favorables aux échanges humains. Ainsi s'explique aussi le souci de ne pas se contenter de permettre aux personnes concernées de trouver un logement, mais encore de les accompagner, c'est-à-dire de les écouter, conseiller, orienter de manière à ce qu'elles s'intègrent dans leur nouvel habitat.

Habitat et Humanisme n'est pas un mouvement d'Église et le fait que Bernard Devert soit prêtre catholique après avoir été promoteur immobilier n'y change rien. Mais cela n'interdit nullement de penser que les valeurs dont il est imprégné ne sont en rien étrangères à une certaine conception de la foi chrétienne, et en le rejoignant je n'ai pas mis de côté, bien au contraire, mon identité de croyant.

L'une des originalités de l'action que mène Habitat et Humanisme, c'est aussi de s'efforcer de lier l'économique et le social par le biais de l'épargne solidaire. Sans atteindre encore des sommets, celle-ci globalement progresse, et Habitat et Humanisme y tient sa place en collectant via plusieurs supports financiers (livret d'épargne, fonds commun de placement, épargne salariale, souscription d'actions...) les disponibilités de ceux qui souhaitent donner un sens éthique à l'utilisation de leur argent. Un passage en quelque sorte de l'argent facile à l'argent fertile selon encore la formule de Bernard Devert... Comment ne pas voir là comme un prolongement concret des paroles de Jean Paul II en 1993 écrivant que « l'homme, dans l'usage de ses biens, ne doit jamais tenir les choses qu'il possède légitimement comme n'appartenant qu'à lui, mais les regarder aussi comme communes, en ce sens qu'elles puissent profiter non seulement à lui mais aussi aux autres » (Gaudium et Spes § 69) ?

En bref, la démarche d'Habitat et Humanisme, mouvement laïc, m'a paru rejoindre ce que je comprends de mon rôle par rapport à la réalisation du Royaume de Dieu auquel il nous appartient de travailler ici et maintenant, avec nos moyens et notre intelligence, afin de discerner sa présence dans le monde où nous vivons et dans les hommes qu'il met sur notre route.

Michel PAILLET

Président d'Habitat et Humanisme Var

 

Un exemple concret : LE LIVRET « AGIR », du Crédit Coopératif.

La banque CRÉDIT COOPÉRATIF propose à ses clients un livret d'épargne solidaire, analogue aux livrets A de la Banque postale ou de la Caisse d'Épargne, donc au même taux d'intérêts, à ceci près que les intérêts ne reviennent que pour moitié au titulaire du livret. Celui-ci a décidé, au moment de l'ouverture dudit livret, de faire profiter une association de l'autre moitié des intérêts produits.

La banque lui présente une liste de plusieurs dizaines d'associations de solidarité ou de développement durable, parmi lesquelles il choisit l'une d'elles. Habitat et Humanisme figure sur cette liste, et il lui revient donc les sommes ainsi produites.

Aussitôt après l'ouverture du livret, Habitat et Humanisme adresse une correspondance à l'épargnant, le remerciant pour son geste et lui proposant de le tenir au courant des activités régulières de l'association, à laquelle il est libre d'adhérer ou non.

À noter que le CRÉDIT COOPÉRATIF propose également une carte de paiement/retraits qui reverse, à chaque retrait d'espèces, un certain pourcentage à des organismes similaires.

Nous nous permettons de faire remarquer l'existence de ces deux « produits » de grande consommation et de facilité d'utilisation...

À nous de jouer !

JPR

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Jeudi 20 novembre 2008 4 20 /11 /2008 11:16

 

En 1992, au Sommet de la Terre, à Rio, les grandes nations présentes ont adopté le principe de l'Agenda 21. Agenda signifie littéralement « ce qui doit être fait » et 21 signifie « au 21e siècle ».

L'adoption de cette résolution était l'expression collective d'une urgence à agir et à penser en prenant en compte une quadruple préoccupation qui devenait la charte du développement durable : « Promouvoir l'activité économique de façon à promouvoir en même temps la protection de l'environnement, l'équité sociale entre les peuples et les populations victimes de la pauvreté, et en développant la participation effective de tous à la prise de décision. »

Comme de nouveaux points cardinaux, ces quatre principes de l'Agenda 21 et du développement durable (activité économique, protection de l'environnement, équité sociale et participation des citoyens) sont invités à devenir les « référentiels des bonnes pratiques » de l'économie non seulement à l'échelon international mais au niveau le plus quotidien de nos pratiques associatives, ecclésiales et personnelles.

Dans la diaconie du Var, la mise en œuvre de l'Agenda 21 a surtout trouvé son point d'ancrage dans la promotion et le développement de l'économie solidaire.

Cette forme d'économie se définit volontiers comme « l'économie du lien » en décalage avec l'économie traditionnelle que l'on pourrait désigner comme « l'économie du bien ». En effet, dès que l'on aborde le thème de l'économie, il est fréquent de parler d'emblée de « production de biens », d' « augmentation du capital », d' « utilisation des ressources pour une consommation croissante... », etc.

Parler économie solidaire évoque plutôt le souci d'une prise en compte prioritaire du « lien social » comme valeur d'échange : cela s'exprime par le souci du soumettre les logiques financières aux logiques de l'intérêt général, par la volonté de prendre en compte les publics marqués par la pauvreté, le chômage et l'exclusion au cœur des dispositifs de production !

Pour les chrétiens, ce concept d'économie solidaire intègre à merveille leur souci de créer une civilisation de l'amour en restant réalistes et efficients sur l'organisation de la société et la création d'initiatives citoyennes !

Les initiatives citoyennes ont pris des formes très diverses : entreprises d'insertion, associations intermédiaires, épiceries solidaires itinérantes, commerce équitable, chantiers de cohésion sociale, jardins communautaires, plateformes d'économie solidaires, centre ressource inter-associatif, covoiturage, agence de tourisme solidaire, microcrédits, etc.

L'économie solidaire devient ainsi un espace ouvert à l'inventivité et à l'imagination créatrice : elle permet d'aborder les problèmes de société en recherchant des solutions qui honorent les quatre axes de l'Agenda 21.

À titre d'exemple, elle devient le « moteur de recherche » dans la diaconie du Var pour proposer des perspectives concrètes dans le défi de l'accueil des étranger et des migrants : co-développement, démarche participative, pépinière d'entreprises d'économie solidaire, formation professionnelle, etc.

De façon toute spéciale, pour aborder l'accueil, l'intégration sociale et l'éventualité d'un retour au pays des Roms de Roumanie installés dans le Var, l'économie solidaire est devenue l'axe de travail de tous ceux qui sont préoccupés par le sort de cette première minorité de l'Europe soumise à la discrimination, au rejet et à l'exclusion.

En effet, pour sortir de l'engrenage infernal de ce rejet, lié en grande partie à leur « comportement économique » (mendicité, « vols », récupération de métaux dans des conditions hors normes), à l'enfermement dans des conduites de dépendances (assistanat, indigence financière, vie au jour le jour), et à des menaces permanentes (reconduites à la frontière, pression policière...), nous avons choisi de réfléchir en terme d'économie solidaire pour prendre en compte leur propre dynamisme et créativité, leur besoin d'argent, leurs liens avec la Roumanie, et leur imagination !  

Ainsi est née l'idée de monter une entreprise d'import-export entre la France et la Roumanie, qui permette de respecter leur « migration pendulaire » (aller et venues fréquentes) et qui de facto assume la solidarité locale, l'appel aux dons d'objets, la lutte contre le gaspillage et l'esprit d'entreprise !

De la même manière, la recherche d'un nouveau terrain avec les perspectives d'une épicerie solidaire, d'une laverie-repasserie, et d'un groupe musical se met en route. Autant dire que l'économie solidaire aide à repenser non seulement  l'économie mais aussi le social !

Le bienheureux Frédéric OZANAM aimait à répéter : « La charité est inventive à l'infini ! ». Trop longtemps cette inventivité de la charité n'était regardée que sous l'angle de la consommation... Il est temps de la regarder aussi du côté de la production. C'est probablement un des défis de l'économie solidaire... au risque de l'Évangile !

Il s'agit essentiellement de prendre soin de l'écosystème du lien social, un bien sacré !

Gilles REBÈCHE

Diacre du diocèse de Fréjus-Toulon

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Jeudi 20 novembre 2008 4 20 /11 /2008 11:17

Le soleil ne fait pas tout. La mer non plus. Il y a la vie de tous les jours. Et en région Provence-Alpes-Côte d'Azur (sera abrégée PACA) elle n'est pas facile pour tous, voire indigne pour un grand nombre. Je voudrais rendre compte ci-après d'une récente enquête de l'Institut National de la statistique et des études économiques (INSEE) datant de juillet 2008[1] sur la région et ce vécu social. L'enquête s'intitule : « 654 000 pauvres en PACA ». Elle dresse un portrait global de la région à partir des données statistiques arrêtées à l'année 2004. Cette radiographie doit être complétée par des études plus récentes portant sur des secteurs précis, et en provenance de la même source. [2] En tenant compte de ces analyses et d'autres on peut entrevoir un aspect de la pauvreté en Provence, non exhaustif puisqu'il faudrait pour cela prendre en compte bien d'autres facteurs.


La question du niveau de vie

La région PACA se distingue par une inégalité élevée des niveaux de vie[3] par rapport aux autres régions françaises. D'autres régions l'accompagnent dans le peloton de tête ainsi le Nord-Pas-de-Calais où ce niveau est le plus faible. [4]

Pour mesurer ce niveau de vie, la statistique utilise plusieurs indicateurs que je ne discuterai pas ici mais qui le sont parfois, par exemple à propos de la notion de « revenu » qu'il faut distinguer du « salaire ».

 

Le revenu médian

Ainsi le revenu médian, l'ensemble des ressources d'un ménage (y compris les prestations sociales) défalqués des impôts directs et divisé par un coefficient lié à la taille du ménage qui indique des unités de consommation (UC). En tenant compte de la notion de revenu médian, la PACA présente un niveau de vie inférieur à 1290 € mensuel par ménage pour la moitié de la population de la région, soit


quelques 2,35 millions de personnes. Pour la Province en France il est de 1281 € et de 1527 € pour l'Ile de France. Comparé aux grandes villes de l'Hexagone, Marseille détient le revenu médian le plus faible. L'écart de revenu entre les 10% les plus aisés et les 10% les plus démunis passe de 3,3 (région) à 10 ! Encore, fais-je l'impasse sur les disparités par quartiers...

À l'intérieur de la PACA les disparités ne sont pas négligeables : alors que les Alpes-Maritimes sont à 1342 € et les Bouches-du-Rhône à 1288 €, le Vaucluse parvient péniblement à 1210 €. La région se situe également au troisième rang des régions les plus inégalitaires, après l'Ile-de-France et la Corse en matière de niveau de vie  selon l'échelle des revenus.

Ainsi les 10% d'individus les plus aisés ont un niveau de vie plancher plus de 3,3 fois supérieur au niveau de vie plafond des 10% les plus modestes, soit 2337 € au minimum pour les premiers et 700


€ au maximum pour les seconds. Cet écart de 3,3 passe à plus de 7 si l'on tient compte des revenus avant redistribution (impôts et prestations).

Ce qui traduit plusieurs types d'impact de la redistribution : si elle ne représente que 5,8% du revenu disponible de l'ensemble des ménages elle constitue 40% du revenu des ménages les plus pauvres. Mais alors que celle-ci est aléatoire, en durée, en qualité et en quantité, les charges des ménages


sur lesquelles elles n'influent pas directement sont pour partie constantes et contraintes.


 

Le taux de pauvreté

En PACA il y a 654 000 habitants qui vivent avec moins de 780e par mois soit en dessou


s du seuil de pauvreté fixé à 60% du revenu médian. Ce nombre porte le taux de pauvreté régionale à 14,4% de la population soit au quatrième rang national (13,1% en 2007 en France).[5] Il est de 16,1% dans les Bouches du Rhône et de 16,4% pour le Vaucluse. Neuf pauvres sur dix sont des urbains. Triste record, la mo


itié de ces pauvres, soit 320 000 personne


s environ ont le niveau de revenu le plus faible de France, soit 640 € par mois, 630 € pour les Bouches-du-Rhône et 620 € pour Marseille.

La répartition sociale de la pauvreté fait apparaitre des populations plus fragiles que d'autres.


Source : INSEE Première n° 1162, octobre 2007



Les familles monoparentales.[6]

En 2005 ces familles sont au nombre de 197 000 et il y a plus d'un enfant sur cinq (moins de 25 ans) qui vit avec un seul parent soit quelques 250 000. Et cette proportion croît de 1,5% par an pour les enfants et de 6% pour les familles. Les femmes sont en première ligne de la monoparentalité. Le divorce est la


première cause, mais le célibat est aussi conséquent.

Le plus souvent pas ou peu diplômée la monoparentalité est également extrêmement exposée au chômage : 25% de ces mères, soit une sur quatre, sont au chômage (contre 17% pour les femmes


mariées). D'où un niveau de vie médian très faible : quelque 12 000 € par an et un taux de pauvreté de 28% dans les Bouches-du-Rhône. Conséquence : 75 000 enfants vivent dans une famille où il y a moins de 720 € par mois. Tout se passe comme si la monoparentalité démultipliait la pauvreté !

 

Les familles nombreuses

Ces familles représentent 15% des ménages de Provence mais plus de 30% des pauvres. Si on va au-delà de deux enfants ces familles représentent plus de 43% de la population pauvre de la région.

Autrement dit, ce sont ces deux catégories de ménages, famille monoparentales et couples avec deux enfants qui expliquent en partie, à hauteur de 1,3 point environ, l'écart du taux de pauvreté entre la PACA et le reste de la province.

 

Les enfants, les jeunes et les anciens.

L'enfance pauvre concerne les moins de dix huit ans. Proportionnellement, c'est un sur cinq parmi eux qui est pauvre et cette proportion est plus importante dans les Bouches du Rhône et dans le Vaucluse qu'ailleurs. Or ce sont précisément les deux départements les plus jeunes de la région. Chez les jeunes (18-29ans) le taux de pauvreté est de 17%, un jeune sur cinq environ, et il diminue légèrement au-delà de cette tran


che d'âge. Reste que, un salarié sur deux dans la région qui a un revenu inférieur à 60% du SMIC est âgé de moins de 30 ans...

La proportion de personnes âgées de plus de 65 ans vivant au seuil de pauvreté est de 7,6%.Mais ici aussi les disparités sont grandes entre par exemple les Hautes-Alpes et les autres départements.


La question salariale


Le salaire

L'Analyse de l'INSEE[7] est ici extrêmement lacunaire et doit être réactualisée. Mais les caractéristiques du salariat qu'elle fait apparaitre se sont globalement accentuées.

En 2004, les actifs représentent 1 599 300 en PACA. Parmi ces actifs, un peu moins d'un tiers, soit 28% (447 500) ont perçu un salaire net (de cotisations) inférieur à 60% du SMIC. Celui-ci, annualisé était de 11 826e soit 985 € par mois. Ils ont donc perçu moins de 591 € mensuel. Ces chiffres situent la région PACA un peu au dessus du niveau salarial de la région voisine Rhône-Alpes où la proportion de bas salaire est légèrement inférieure (25%), et en dessous de l'autre région voisine, le Languedoc-Roussillon où la part de bas salaire est plus élevée (31%).

Ce sous salariat touche une population très jeune puisque 43% de ces 447 500 salariés ont moins de trente ans et comme d'habitude, les femmes sont plus représentées que les hommes : une sur trois est concernée contre un sur quatre. Il faut savoir que par rapport à l'ensemble de la rémunération salariale, le salaire féminin peut être inférieur de 45%, c'est-à-dire un peu plus de 630 € contre 1160 €.

 

La nature de l'emploi

L'activité professionnelle de ce sous salariat porte sur des emplois peu qualifiés dans le commerce, les services au particuliers, l'hôtellerie, la restauration, et autres services opérationnels (nettoyage, sécurité, intérim..). C'est d'ailleurs dans ces derniers que la proportion de sous salariat est la plus élevée contrairement à d'autres secteurs (financiers, télécommunications, etc.).

Or, comme le relève avec sévérité le rapport du député M. Yves BUR (UMP) il y a une double corrélation entre le bas niveau salarial et de qualification des secteurs  à faible revenus et les politiques publiques à ces mêmes secteurs.[8]

 

Le temps partiel est la règle pour la moitié des sous salariés. Par temps partiel il peut s'agir d'un emploi de courte durée, d'un emploi permanent mais à temps partiel réduit, de l'intérim, d'une succession d'emplois aidés, des stages

Une répartition rapide fait apparaitre quelques trois ou quatre catégories de situations.

-                La première, pour un tiers du sous salariat, soit quelques 139 000 personnes, on un emploi de moins de quatre mois dans l'année à temps complet et généralement sur une seule période. Ils ne sont pas indemnisés par le chômage puisque le plus souvent ils n'ont pas accumulé suffisamment de droits

-                La seconde, de même proportion environ, (130 000) mais souvent recrutée dans la population féminine et de moins de trente ans, ont un emploi de six mois en moyenne mais à temps partiel, ce qui veut dire un revenu annuel de 5000 €  environ.

-                La troisième, plus de 70 000 personnes ont un travail à temps partiel réduit, qui peut s'étaler sur toute l'année. Ici aussi la proportion des femmes est importante et elles sont plus âgées que les précédentes. Ramené à une mensualisation, le salaire se situe entre 410 et 390 €.

-                Enfin une catégorie qui regroupe les intérimaires, stagiaires, emploi aidé et chômeurs (moins de deux mois d'emploi). Les tranches d'âge et le sexe sont ici très hétérogènes, contrairement à leur revenu qui, lui, est homogène... même quand ils bénéficient du chômage.


La pauvreté en question

 

Le travail

Il n'est pas question d'analyser ici les causes de la pauvreté en région PACA. Celles-ci ne sont guère différentes de celles qui la détermine au niveau nationale. Reste que la région est classée dans une sorte d'hystérèse spatiale de la pauvreté (concentration habituelle de quelque chose).[9] La précarité est une conséquence, pas une cause. Elle est liée principalement au travail, au salaire et aux conditions de travail. Elle n'est donc pas une fatalité accidentelle ou conjoncturelle : soit dit sans coquetterie, elle est, il ne faut jamais l'oublier, dans la logique libérale, une nécessité structurelle du salariat, dans la mesure où elle résulte des choix économiques d'externalisation de la production (et des producteurs) et de sous emploi inhérents à cette logique.

Si on réfléchit aux réponses politiques données, on s'aperçoit qu'elles s'organisent pour l'essentiel à coup de partenariat conflictuel, de fonds « pour l'emploi »,, de transferts sociaux, et d'incitations à la reprise de l'emploi. Plus rarement elles portent sur les structures mêmes de la pauvreté, tel que le chômage et son éradication, ce qui est différent des politiques pour l'emploi, lesquelles du reste continuent à contractualiser le travail (CDD en extension, contrats d'embauche, etc.) au nom de la flexibilité compétitive, justifiée comme il se doit par  le discours du gagnant-gagnant, de la valeur « travail »  et la liberté de travailler, comprenez avant tout la liberté de l'employeur. Or, comme on le voit, les politiques de l'emploi, comme d'ailleurs des transferts sociaux, telles qu'elles ont été développées, ont pu précariser davantage et en tous les cas elles n'ont aucunement induit la sortie de la pauvreté et la réduction des « sans » : sans emploi, sans logement, sans protection sociale, sans avenir en somme.

Dans cette perspective on comprend l'engouement généralisé que suscita le concept de SEF, (sécurité-emploi-formation) et ses diverses applications. Curieusement tout le monde s'y est engouffré, y compris les organisations le plus critiques. Et il est vrai que son principe, développé en particulier par le projet du « contrat d'activité » et du « statut professionnel » (J. Boissonnat et A. Supiot respectivement) était d'un grand intérêt en matière de protection de l'emploi. Mais telle ne fut pas le sens de l'évolution de l'emploi ces dernières années. Et d'une manière générale les dispositifs d'aides aux parcours du travail posent une question essentielle allant du meilleur au pire : le meilleur serait de mutualiser les coûts sociaux du chômage, à la charge de l'entreprise, afin d'assurer une continuité du contrat de travail. Ce qui n'empêche nullement les aides ciblées et coordonnées à l'entreprise assorties de conditionnalité. Le pire serait d'offrir un filet de sécurité aux politiques de désengagement progressif de l'employeur et de ses exigences en matière de gestion du travail en faisant reposer sur les politiques publiques les conséquences de ce désengagement. Or, la loi de  « modernisation du marché du travail » de janvier 2008, si on dépasse les habituelles affirmations de principe, opte plutôt pour le pire (avec l'assentiment généralisé des organisations du travail)[10] : contractualisation et flexibilité renforcées pour l'employeur contre protection relevée de protection sociale pour le salarié, au frais de l'État. Mais, au même temps, réduction généralisée budgétaire de la protection sociale.

Quoi qu'il en soit les politiques salariales restent limitées quand l'environnement fragilise. Il faut d'autres voies qui s'en prennent également aux structures de la pauvreté.


La redistribution

Les politiques de redistribution ont pour objectifs la réduction de la pauvreté. Par redistribution il faut comprendre, pour aller vite, les revenus distribués sous formes de prestations, directes et indirects ou de fiscalité. L'impact de ces redistribution n'est pas négligeable sur la pauvreté c'est évident. Mais une autre voie devrait être ouverte de manière systématique (et systémique !). En effet des études nombreuses montrent que les politiques de redistribution restent largement insuffisantes parce que les transferts monétaires n'agissent pas sur les facteurs de pauvreté : dépenses contraintes de logement, de santé d'éducation, impôts indirects etc. Mais à côté des transferts monétaires il y a, du point de vue de la comptabilité nationale, des transferts en « nature » par le biais des services publics qui engagent évidemment les politiques publiques de l'État dans des domaines telles que l'éducation, la santé, le logement, les services à personnes. Ainsi, au terme d'une étude du bilan social de la France de l'INSEE,[11]  on s'aperçoit que ces transferts en nature ont un impact bien supérieur aux transferts monétaires en matière de réduction de la pauvreté.

En d'autres terme le « service public » se révèle être un puissant facteur de réduction des inégalités et de la pauvreté parce qu'elles agissent notamment sur des postes budgétaires des ménages lourds et incompressibles. Pour ne prendre que l'exemple du logement, le gain net pour les revenus modestes est de 14% pour la tranche haute (premier quintile) et de 5% pour la tranche basse de ces mêmes ménages. Or, nul n'ignore les coûts élevés du logement, de la santé, de l'éducation, dans l'économie familiale. Ces coûts sont d'autant plus contraignants de façon permanente que la production de ces services, qu'ils fassent ou non l'objet de DSP (Délégation de Service Publics), obéit aux « lois » du secteur marchand et à son extension régulière en région PACA, (comme ailleurs) ce qui, quoi qu'on en dise les rend plus couteux, plus difficiles d'accès pour les catégories défavorisées : ce que Ph. Langevin, économiste, dit de Marseille « Marseille n'est plus accessible aux faibles revenus »  déborde largement la seule agglomération marseillaise.

Du constat établit par l'INSEE sur l'impact des services publics, on pourrait, par rhétorique facile, argumenter inversement que le secteur marchand, à capacité de service égal, ce qui reste à prouver, grève davantage les budgets et contribue à l'accroissement de la pauvreté. D'aucuns argumenteront aussi que les transferts monétaires, moins efficaces, peuvent être supprimés...ce qui me conviendrait parfaitement  si cela signifie l'élargissement généralisé du secteur non marchand. Mais on sait, depuis des années, que des services publics, la santé et l'éducation par exemple, sont dans la ligne de mire des solutions de marché, ce qui rend improbable une conversion spontanée du secteur marchand. La prière ne suffit pas à déplacer certaines montagnes... mais elle peut engager à certaines réflexions.

 

Réflexion sur une extension de l'activité non marchande pour réduire la pauvreté et les inégalités.

Dans la logique soulevée par cette étude, on doit à titre d'hypothèse de réflexion au moins, remettre en question la théorie d'une sphère non marchande « à charge » de l'activité marchande, avec pour conséquences normatives le verrouillage, voire la régression, des financements publics, au niveau des politiques européennes et nationales, au travers du pacte de stabilité ou de la RGPP (Révision Générale des Politiques Publiques) par exemple, autant qu'au niveau des mentalités où il n'est que trop communément admis que cette sphère non marchande est trop onéreuse, trop « goinfre » de dépenses budgétaires, et d'une certaine façon, d'autant plus parasitaire qu'elle est improductive et paresseuse.

En d'autres termes plus on réduira à une peau de chagrin les services publics, en accroissant davantage le secteur privé, plus celui-ci sera compétitif et moins la dette de tous, des communes à l'Etat, sera insupportable. 

Ce raisonnement n'est pas une exagération abstraite de mauvais aloi. Dans les faits, on sait bien qu'il justifie les réductions des dotations budgétaires, les coupes sombres dans l'effectif public, le discrédit des collectivités territoriales qui sont aux avant-postes de l'investissement public en France (70%), et surtout les faveurs faites au secteur marchand [12] sans parler de la fiscalité toujours plus délégitimée surtout quand elle est destinée à l'investissement public : un pays où les prélèvements atteignent 44% contre 41% pour la moyenne européenne fait hurler la fibre de l'équité si chère à la philosophie contemporaine. Pourtant, une analyse sérieuse que je ne développerai pas ici montrerait aisément que ce discours est fallacieux dans la mesure où il y a de nombreux arguments en faveur de l'activité non marchande et si l'on accepte le principe que la richesse socialisée n'est pas moins richesse que la richesse privée.

Que l'enjeu de cette réflexion dans une perspective chrétienne aille de soi est une évidence puisque il en va de la vie de centaines de milliers de pauvres dans la région PACA et des millions pour le pays. Elle est donc au cœur de la question de l'économique et de sa destination qui se formalisent notamment dans les débats brûlants sur le rapport privé-public, au moment où, depuis des années en fait, la puissance publique se livre à une marchandisation croissante de l'économie sociale et industrielle au détriment du secteur public. Or, il est clair que ce transfert engendre un surcout de ces services pour les ménages. Pour ne prendre que la santé, le poste budgétaire le plus lourd dans les services publics, les systèmes de prestations d'assurances privées complémentaires impliquent pour la comptabilité publique une surcharge de compensation exorbitante liée à des frais de gestion allant de 5,4% pour l'assurance maladie obligatoire contre 25% pour le secteur privé d'une part. D'autre part le montant des fonds publics consacrés au déplacement de certaines prestations vers l'assurance maladie privée représente un tiers du budget (7,5 milliards d'euros) engagé par la collectivité en matière d'aide publique à la couverture d'assurance maladie de la population par le secteur lucratif.[13]

La pauvreté n'est pas un sujet de débat éthique d'abord mais l'objet de la construction sociale et économique qui pour l'éradiquer rend l'argent solidaire plus que rentable. Aux chrétiens de se saisir de cette préférence évangélique pour les pauvres.

Angelo Gianfrancesco



[1] Sud INSEE, n° 122, juillet 2008. : http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?reg_id=5&ref_id=13281

[2] Sur les salaires notamment : Sud INSEE n° 96 « 450 000 salariés à faibles revenus d'activité en PACA » : http://www.insee.fr/fr/insee_regions/provence/rfc/docs/sie96.pdf

 Sur le logement : Sud INSEE n° 120, juin 2008 « Des choix de logements contraints pour les ménages pauvres ou modestes » http://www.insee.fr/fr/insee_regions/provence/themes/sie120.pdf

Sur les niveaux de vie et pauvreté : INSEE première n° 1162, octobre 2007 : « les départements du nord et du sud sont les plus touchés par la pauvreté et les inégalités » http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1162#inter3

Sur les enfants des familles monoparentales : Sud INSEE n° 116, février 2008 : « Un enfant sur cinq vit avec un seul parent » http://www.insee.fr/fr/insee_regions/Provence/rfc/docs/sie116.pdf

[3] Le niveau de vie, version INSEE, est égal au revenu disponible du ménage divisé par le nombre d'unités de compte. On compte 1 UC pour le premier adulte, 0,5 pour un enfant de plus de 14 ans et 0,3 pour ceux de moins de 14 ans. Le revenu disponible est égal à l'ensemble des revenus d'activité, pensions, retraite, indemnités de chômage, patrimoine, minima sociaux et prestations auxquels on retranche les impôts directs (sur le revenu, la taxe d'habitation, CSG, CRDS)

[4] Voir  la carte : http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1162&page=graph#carte3

[5] Selon le Comparatif  Social Européen (CSE)  http://www.eurocompar.eu/france.10.country.htm confirmé par l'INSEE dans son portrait social de la France, 2008 : http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/FPORSOC08g.PDF

[6] Voir : http://www.insee.fr/fr/insee_regions/Provence/rfc/docs/sie116.pdf

[7] Editée en 2006 avec des sources statistiques de 2004. Elle exclut de son champ : les agents de l'État, le personnel des services domestiques et des activités extraterritoriales, les salariés ayant travaillé moins de 70 heures dans l'année, ceux qui n'ont eu que des contrats d'apprentis, les jeunes qui sont entrés en activité salariée à l'automne 2004, les jeunes qui n'ont eu qu'un emploi de vacance. http://www.insee.fr/fr/insee_regions/provence/rfc/docs/sie96.pdf

[8] Ces secteurs bénéficient de façon privilégiés des politiques d'exonérations et d'allègements de charges dont le total annuel est de 70 milliards d'euros, hors allégements ciblés, à charge de l'État de les compenser auprès des organismes de protection sociale (Sécurité sociale, etc.) : http://www.assembleenationale.fr/13/rap-info/i1001.asp

On aura compris l'empressement affiché des grands employeurs de ces secteurs à défendre la cause de leurs salariés sans papiers...

[9] Voir l'étude de l'OCDE (Département des affaires économiques) n° 569 intitulée : « Lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale en France » de Stéphanie Jamet, en août 2007 et avec laquelle je ne suis pas d'accord à bien des égards. http://gesd.free.fr/f674.pdf

[10] En voici une : Article 1 : « Le Contrat à durée indéterminée (CDI) est la forme normale et générale du contrat de travail. » Bravo ! Aussitôt après : «Le contrat de travail à durée déterminée (CDD) et le contrat de travail temporaire constituent des moyens de faire face à des besoins momentanés de main-d'œuvre. Leur utilité économique dans un environnement en perpétuelles fluctuations et dans un contexte de concurrence mondiale est avérée ».Fort logiquement, il s'ensuit la création du « CDD au terme incertain » etc. etc. Qui s'attache aux miettes ne voit pas le menu principal... 

Pour une version complète du texte : http://legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000019066178

[11] Voir l'étude de l'INSEE : « Les services publics de santé d'éducation, de logement contribuent deux fois plus que les transferts monétaires à la réduction des inégalités de niveau de vie »  dans « France, portrait social 2008 »,http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/FPORSOC08i.PDF chapitre « Redistribution » p. 85-100 :

[12] Pour ne prendre qu'un tout petit exemple, le plan « Hôpital 2012 » prévoit de verser plus de 54 millions d'euros au projet privé Euro-Méditerranée (regroupement des hôpitaux Desbief-Ambroise Paré) contre quelque 10 millions d'euros à peine aux établissements publics de l'agglomération ce qui a indigné les responsables de ce secteur par la voix du Professeur G. Moulin, président de la commission médicale d'établissement des hôpitaux de Marseille.

[13] Voir le rapport de la Cour des Comptes résumé dans les travaux du Sénat de juin 2008 : http://www.senat.fr/rap/r07-385/r07-3851.html

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Jeudi 20 novembre 2008 4 20 /11 /2008 11:18


Il faut d'abord s'entendre sur le sens des mots qui constituent l'ossature du "discours"[i] des économistes orthodoxes (classiques et néoclassiques), hétérodoxes et marxistes. Et d'abord le mot "économie" qui peut désigner, dans le langage courant, les manifestations les plus tangibles de la "vie économique", telles que nous pouvons les appréhender dans notre environnement immédiat au travers des actes de la consommation (commerce, marchés locaux, produits importés, prix, pouvoir d'achat, etc.) ; au travers des manifestations de la production (industrie, agriculture, services [aux entreprises, aux ménages, services de proximité, entreprises - grandes ou petites, capitalistes, artisanales -], emploi, chômage, délocalisation, commerce, ...) ; ou à travers les phénomènes de distribution (salaires, profits, rentes, ...) et de redistribution des revenus (par les systèmes de sécurité sociale, d'action sociale [petite enfance, personnes âgées, handicapés, défavorisés, ...] ou de la protection sociale en général) ; ou encore au travers des phénomènes bancaires, monétaires, financiers qui interfèrent inévitablement avec notre vie quotidienne (inflation, pouvoir d'achat, emprunt, prêt, taux d'intérêt, Bourse et même CAC 40, spéculation, crise financière, etc.). Mais dans la bouche des économistes et des experts, le mot "d'économie" et les mots associés vont prendre une saveur particulière perceptible par les seuls palais "éduqués". On est alors dans le langage codé et codifié des "sciences économiques", c'est-à-dire des représentations scientifiques et du discours propres à la discipline économique[ii].

Or, dans le langage des économistes et des experts (au moins dans celui des orthodoxes ou libéraux) "l'économie" désigne clairement la sphère privée de l'économie formelle de marché. L'économie publique elle-même, c'est-à-dire le champ des interventions directes de l'État ou de la puissance publique en général et des entreprises publiques (les rares qui subsistaient encore et qui sont progressivement privatisées aujourd'hui, comme la SNCF, la Poste, les Télécoms, etc.) n'avait dans l'analyse économique classique qu'un statut marginal. Pour les économistes de facture interventionniste ou étatiste (essentiellement dérivés du courant marxiste mais aussi du courant libéral keynésien), l'Etat producteur a, au contraire, une place centrale ou tout au moins essentielle dans la sphère économique, en liaison avec sa fonction et sa responsabilité régulatrice et de sa nature régalienne. C'est sans doute cette fonction régulatrice que redécouvrent les gouvernements libéraux en place dans les grands pays de capitalisme évolué comme les Etats-Unis, le Royaume Uni ou la France à l'occasion de la crise financière majeure actuelle et de la nationalisation précipitée de grands établissements financiers en situation de faillite ! Les économistes hétérodoxes, et notamment ceux qui se sont intéressés au projet des "inventeurs" de l'économie sociale depuis le "premier XIXème siècle" jusqu'à ceux qui défendent aujourd'hui les mouvements et les créativités de l'économie solidaire, ont une représentation beaucoup plus extensive du champ de l'économie. Ainsi, pour eux, l'économie sociale et solidaire aurait toute sa place dans le vaste champ d'une "économie plurielle".


Pour lire l'intégralité de l'article de Maurice Parodi
cliquez sur l'icône d'imprimante ci-dessous


[i] Le mot "discours" est pris ici dans le sens de Michel FOUCAULT ("L'ordre des discours" - 1971), c'est-à-dire "la formation discursive" du langage économique.

[ii] Comme il existe par ailleurs un "discours médical", un "discours psychanalytique", etc. (Michel FOUCAULT), plus ou moins hermétiques eux aussi pour le "profane".

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Jeudi 20 novembre 2008 4 20 /11 /2008 11:19
« Nous ne coalisons pas des États, nous unissons des hommes ». Cette belle phrase est en exergue des mémoires de Jean Monnet. Pendant longtemps, un consensus incertain partageait cette vision. Pourtant, cinquante et un ans après le traité de Rome, la tension entre les peuples et le projet européen est palpable.  Qu'est-ce qui a changé dans le projet européen ou dans la perception de ce projet par les peuples d'Europe ?

Nous proposons d'abord un commentaire du titre suggéré par les amis de Garrigue (la commande). Pourquoi faudrait-il opposer l'Europe des marchés à celle des peuples ? Dès le traité de Rome en 1957, la construction européenne n'a pas fait mystère de son projet économique et social. L'article 2 fixe les objectifs : « rapprochement des objectifs économiques des États membres », « promouvoir un développement harmonieux des activités économiques », « une stabilité accrue », « un relèvement accéléré du niveau de vie ». L'article 3, alinéa f, précise qu'il s'agit d'établir « un régime assurant que la concurrence n'est pas faussée dans le marché commun ». Il ajoute plus loin : « la coordination des politiques économiques ». Dans l'esprit des fondateurs, l'Europe de la concurrence (des marchés ?) ne s'oppose pas à l'Europe sociale (des peuples ?). Plus encore quand les rédacteurs écrivent « Europe de la concurrence », ils y voient une condition nécessaire à la réalisation d'une Europe démocratique et sociale. Ils prennent appui sur trois expériences. D'abord le rejet du totalitarisme nazi. Ce sont bien les nazis qui ont supprimé la concurrence en faisant basculer l'économie allemande de la cartellisation à l'étatisation. Ensuite, ils s'inspirent de « l'air du temps » qui est imprégné des théories du génial économiste britannique, John Maynard Keynes. On notera à ce propos l'allusion dans l'article 3 aux politiques économiques, il s'agit d'une référence connotée au « consensus keynésien ». Enfin, le texte du traité exprime spontanément sa confiance dans le modèle américain (par exemple les lois anti-trusts) qui a contribué de façon majeure à éradiquer la barbarie hitlérienne. Ce consensus est alors partagé par tous les démocrates d'Europe -tout particulièrement dans l'Allemagne nouvelle- à l'exception de l'importante mouvance communiste en Europe occidentale.

Puis le projet européen s'est progressivement modifié. Plus exactement, la plupart des mots sont restés -celui de concurrence en particulier-, mais ils ont pris un sens différent. Il faut dire que cette aventure qui consiste à créer une entité régionale (l'Europe) différente de ce qui existait et existe encore (des Etats nations forts et une concertation mondiale molle - ONU-) prend du temps -plus de cinquante ans-. C'est beaucoup plus de temps que ne l'imaginaient les fondateurs. Dans un texte de 1953, J. Monnet envisageait la création d'une monnaie commune dans les deux ans à venir... La durée imposée a inscrit le projet européen dans les cycles longs de l'économie et de la pensée des hommes. Cette lenteur a été provoquée par la résistance des Etats au partage de leurs compétences, en particulier au temps de la France du Général de Gaulle. Quand le créneau de la relance est venu, au milieu des années quatre-vingt lorsque la grande dépression industrielle suscitait l'impuissance des Etats, le climat idéologique n'était plus le même. Le consensus keynésien s'assoupissait, la libéralisation de l'économie -en fait sa dérégulation- semblait apporter une meilleure  réponse. D'autant qu'il fallait nécessairement intégrer l'opiniâtreté britannique. Le sens et la pratique du concept de concurrence ont glissé vers ceux de la dérégulation. Le paradigme économique et social hégémonique a changé.

Par ailleurs, le projet européen a perdu une partie de sa confiance en lui en 1989 faute d'avoir pensé l'avenir. Certes, les élites disaient que les peuples d'Europe centrale et orientale avaient toute leur place dans le projet européen, mais personne n'y croyait à court et à moyen terme. Et pourtant... Le projet européen n'était pas préparé à la chute du Mur et nous en sommes tous responsables : citoyens, institutions, politiques et intellectuels. Nous devions préparer l'intégration de l'Europe centrale et orientale comme celle des Balkans et nous n'avons pas su le faire à temps. Nous n'avons pas su alors définir le territoire européen, réorganiser les institutions communautaires ni reconstruire un projet. La suite est connue, c'est la fuite en avant entre approfondissement (des institutions) et élargissement (du territoire) qui se poursuit encore en 2008 (débat sur l'Ukraine). Comment demander aux peuples d'Europe d'avoir confiance dans un projet qui n'a pas confiance en lui ?

L'attitude des peuples d'Europe a changé à l'égard de la construction européenne. Il y a eu une période de mobilisation forte, celle du rêve européen, disons de 1948 (Congrès de la Haye) à 1954 (échec de l'armée européenne). Il s'agissait essentiellement des élites, mais la mobilisation a concerné aussi les classes moyennes et même dans certains pays (Allemagne, Belgique, Italie) les milieux populaires. De 1954 au milieu des années 1980, le consensus européen est réel, mais il est mou. L'Europe apporte la paix et pendant longtemps, la prospérité. C'est donc une bonne chose. La brève relance des années Delors au cours de son mandat de président de la Commission européenne (1985 - 1995) a permis des avancées considérables de la construction européenne, mais dans le contexte économique et social catastrophique du moment - celui de la crise de l'industrialisation européenne -, cela n'a été perçu que par une minorité des élites. L'analyse sociologique des résultats du referendum sur le traité de Maastricht de 1992 en France donne un signal fort. Certes, le oui l'a emporté de peu. Mais on constate que plus les Français sont riches, plus ils sont diplômés, plus ils sont urbains, plus ils votent oui. Et l'inverse est vrai. Le fossé entre l'Europe et les peuples se creuse. Le 2 juin 1992, le peuple danois dit non par 50,7% de votes négatifs avec une participation de 83% alors que les élites, les partis -de droite et de gauche-, les syndicats et les médias appelaient à voter oui. La cassure est là. La suite est connue. La perception négative de la construction européenne s'est amplifiée jusqu'en 2005 et au-delà. A défaut de consultation électorale, les sondages indiquent que la défiance à l'égard du projet européen et sa méconnaissance sont persistantes, le non irlandais de 2008 corrobore cette hypothèse.


Aux deux explications proposées, longueur du processus et glissement du projet vers la dérégulation, il convient d'en ajouter une troisième, peut-être la plus importante. Il s'agit d'un phénomène de génération. A prendre son temps, la construction européenne voit s'effacer la génération de ceux qui l'avait portée sur les fonts baptismaux (sic). Ceux qui voulaient l'Europe par haine de la guerre, contre l'horreur du génocide, pour un monde nouveau, nous quittent peu à peu. Les fonctionnaires de la première génération des institutions européennes passent à leurs jardins intérieurs. Pour les peuples d'aujourd'hui, l'idée que l'Europe a construit une paix durable ne suscite pas de frémissement - y compris lors des soubresauts des Balkans- car c'est pour eux la normalité. A l'Ouest, un citoyen européen de cinquante ans, sinon soixante, n'a aucun rapport personnel avec ce qu'était l'Europe avant la construction européenne. Les messages européens ne passent plus par le vécu mais par l'éducation et la culture. Si elle veut s'adresser aux êtres humains d'aujourd'hui, la communication européenne sur son projet doit prendre en compte ses racines historiques en évitant les formes un peu naïves de sa communication institutionnelle qui font comparer les affiches historiques de Bruxelles à des illustrations du Petit Prince (cf. Henry Rousso).


Pour autant, la communication du projet européen est aussi en mesure de porter sur ses réalisations quotidiennes car l'Europe fonctionne et fait son travail. Il y a d'abord l'Europe du Droit qui construit jour après jour un cadre juridique partagé et qui est, en matière des droits de l'être humain notamment, le plus avancé du monde. Il en va de même en matière de protection de l'environnement, d'aide humanitaire et sans doute de protection de la santé. Dans aucune autre partie du monde, la protection de l'environnement, la lutte contre le réchauffement climatique n'est entreprise avec une résolution et une efficacité comparables avec celle de l'Union Européenne. Parmi de nombreux exemples possibles, la récente directive REACH illustre ce qui se fait de mieux dans le domaine de la santé et de la protection des citoyens. Sans ouvrir un débat qui nécessiterait un autre article, il est possible de penser que la monnaie unique apporte aux Européens une protection et une puissance qu'ils ne soupçonnent pas car ils ont oublié ce qu'étaient les désordres monétaires. Les étudiants européens du programme ERASMUS, ceux des pays tiers du programme ERASMUS MUNDUS ou encore ceux des programmes de la Politique Européenne de Voisinage ont de bonnes raisons de réfléchir sur les attraits du projet européen. 

Ce travail réalisé par la Commission sous l'œil de plus en plus vigilant et intrusif du Parlement européen est effectué dans « l'air du temps » car l'Europe, comme « objet politique non identifié » (Jacques Delors) est réactive à l'évolution des opinions, des gouvernements de ses États, aux parlements nationaux avec de subtiles médiations provenant tant du Parlement européen que de la Commission. Or que dit « l'air du temps » ? On entend croître la demande de régulation, y compris en provenance de milieux où on ne l'attendait pas. On entend les mots « politiques industrielles » on évoque le rôle de l'État en économie en l'invitant à ne plus être un spectateur. Tout se passe comme si la cote du « laisser-faire » était à la baisse. Allons-nous vers une nouvelle hégémonie -au sens gramscien du terme- ? Un nouveau paradigme est-il en train d'émerger ? Après tout, une période de cinquante ans et plus, c'est plus d'un cycle Kondratiev avec sas phase A (hausse) et B (baisse), peut-être plus que deux cycles de la pensée économique ! S'il en est ainsi, la construction européenne suivra le mouvement. Il est vraisemblable que ces questions où le manichéisme n'a pas sa place seront au cœur du débat à venir à l'occasion des élections au Parlement européen de juin 2009 et le renouvellement de la Commission et de son président.

Ce débat réconciliera-t-il les peuples et le projet européen ? En tout cas, l'éventuelle progression du taux de participation (calamiteux dans certains pays) aux élections européennes sera un indicateur fondamental. Quelques enjeux du débat démocratique à court terme sont d'ores et déjà repérables. Comment sortir - d'une façon ou d'une autre - de l'enlisement de ses institutions depuis les traités entre Maastricht et Nice ? Comment énoncer son projet sur les limites du territoire européen afin que les citoyens puissent développer un sentiment d'appartenance et en cesser avec le flou sur cette question essentielle ? Comment dès lors gérer la question des trois marges : atlantique, méditerranéenne et orientale ? Comment insérer cette construction régionale dans le monde global ? Si l'on veut bien admettre que l'Europe de la connaissance (stratégie de Lisbonne) qui comporte à la fois le développement de la recherche et la croissance des activités et des emplois dans une sortie de crise « vers le haut » est une politique incontournable, alors, la construction européenne doit disposer des moyens nécessaires à sa mise en œuvre en affectant par exemple des ressources plus importantes au budget communautaire (% du PIB) et, vraisemblablement, en redéployant certaines dépenses (politique agricole commune).

A plus long terme, et il est plus facile de l'écrire que de le faire, le projet européen doit retrouver la confiance en lui et donner confiance ; faire rêver d'Europe car la promesse de la paix ne suffit plus. Dire à la fois que l'Europe nous protège (c'est le cas pour l'environnement et la monnaie) et qu'elle nous donne de la puissance dans ce nouveau monde multipolaire (ce n'est pas toujours évident). Quel est l'avenir de ce continent sans pétrole ni gaz, à la démographie fatiguée ? Peut-être s'agit-il de poser simplement la question : « où iraient les Européens sans l'Europe ? ».

Philippe Mioche
historien

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