DOSSIER CHRETIENS EN TERRE D'ISLAM

Jeudi 17 avril 2008 4 17 /04 /2008 08:14

Destinées à clarifier un débat impliquant l'Islam,
elles ne constituent pas un traité d'Islamologie !

1) Le Qoran  n'est pas seulement "inspiré" par Dieu, comme la Bible, mais dicté par Lui, ce sont ses propres paroles : on ne peut donc pas seulement en changer un mot, mais difficilement l'interpréter, ce qui peut favoriser le fondamentalisme. En outre, le poids de la tradition est compliqué par l'existence des hadiths, « faits et gestes du prophète » recueillis auprès de témoins (quoique l'authenticité de certains ait pu faire l'objet de discussions). Or leur autorité est très forte, se situant immédiatement après celle du Qoran, parfois, concurremment. Toutes les traditions forment la sunna.

2) Presque dès l'origine, diverses interprétations juridiques s'établirent dans différentes régions du monde musulman. Quatre "rites" sont reconnus, plus ou moins stricts. Des "schismes" aussi tels les Chiites ou les Kharidjites...

3) Il n'y a pas, en pays d'Islam, de séparation du politique et du religieux. D'ailleurs, le musulman ne devrait vivre, en principe, que dans un état musulman ou tenter de le rendre tel. La laïcité - du moins telle que nous la vivons en France depuis 1905 : religieux réduit au for privé, séparé de l'État - est, dans l'état actuel de la "théologie" musulmane, difficilement admissible, même si des tentatives intéressantes (représentatives ?) se perçoivent ici ou là.

4) Persuadés d'avoir la Vérité et d'agir comme le bras "armé" de la Volonté de Dieu, certains Musulmans (les "Islamistes radicaux") peuvent avoir la tentation de se reconnaître le devoir - comme l'Église a prétendu l'avoir au Moyen-Âge - d'imposer cette vérité, même si d'autres passages du Qoran (comme de la Bible) interdisent la violence, du moins à l'égard des Chrétiens et des Juifs.

5) On a beaucoup disserté sur la notion de Djihad... Il est vrai qu'il y en a des interprétations mystiques, cette lutte pour la foi devant être exercée avant tout sur soi-même. Mais l'interprétation littérale, induisant une guerre de religion, existe aussi, ne serait-ce que, parce que Mahomet a dicté certaines sourates, alors qu'il était réfugié à Médine, dans un contexte de guerre farouche contre ses adversaires de La Mecque.

6) La Ùmma, ensemble des croyants professant l'Islam, est plus qu'une simple communauté. Elle institue, en principe, une solidarité fondamentale, supérieure à tous autres liens personnels ou sociaux : familiaux, ethniques ou nationaux (Cf. l'aman donné à des talibans afghans).

7) La majorité des fidèles musulmans dans le monde ne sont pas originellement de culture arabe, mais la langue du Qoran et de la prière reste l'arabe, qui est donc une langue "sacrée". Et les lieux saints de La Mecque sont situés en Arabie.

8) La manière de vivre leur religion par les Africains ou les Indonésiens reste largement différente de l'arabo-islamisme, même si certains Islamistes rêvent de constituer un front commun contre ceux qui n'admettent pas strictement la charya.

Marc Delîle


Par Garrigues - Publié dans : DOSSIER CHRETIENS EN TERRE D'ISLAM
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Jeudi 17 avril 2008 4 17 /04 /2008 08:15

« La peur de l'Islam est-elle justifiée ? ». Cette question, dont traite Marc Delîle dans ce dossier, pointe avec force un débat très grave qui n'est pas qu'idéologique ou théorique, mais qui, comme en rend compte l'évocation géographique de son travail, s'inscrit dans des réalités concrètes faites à des États, des régions et des individus par toutes sortes de décideurs. Car la problématique sous-jacente à cette question - la coexistence antagoniste entre l'Islam et le monde occidental - fournit une passerelle conceptuelle, peut-être même un argumentaire, vers un corps de doctrine très large, très diffus et très opérant dont elle procède généralement (et non particulièrement, bien entendu) non seulement dans le registre de la religion et des rapports interreligieux, mais également dans la réalité mondiale et ses implications dans les microsystèmes politiques et sociaux. De quoi s'agit-il ? Un peu d'histoire récente, évoquée à grands traits, est nécessaire.

Le concept de "choc des civilisations"

Après l'effondrement de l'Union soviétique, les États-Unis avaient le choix entre plusieurs options stratégiques. En simplifiant, on peut les ramener à trois. Premièrement, privilégier la coopération et le multilatéralisme dans une optique de cogestion d'un système mondial en voie de multipolarisation et de pacification (entre les principaux États). Deuxièmement, adopter une politique classique d'équilibre des forces, comparable à celle de la Grande-Bretagne en Europe continentale au XIXe siècle. Troisièmement, pérenniser l'unipolarité par une « stratégie de primauté », des mêmes États-Unis bien entendu.

Ce fut la troisième voie qui fut retenue et retranscrite dans un rapport au Pentagone de 1992 intitulé Defense Policy Guidance 1992-1994 (DPG) et écrit par Paul Wolfowitz et I. Lewis Libby, bien connus de l'administration des États-Unis. Ce texte préconisait aux dirigeants américains d'« empêcher toute puissance hostile de dominer des régions dont les ressources lui permettraient d'accéder au statut de grande puissance », de « décourager les pays industrialisés avancés de toute tentative visant à défier notre leadership ou à renverser l'ordre politique et économique établi » et de « prévenir l'émergence future de tout concurrent global »1. Ces trois orientations, dont il faut bien peser les termes, bien que ne faisant pas consensus, furent bientôt relayées par la classe politique et donna lieu à de splendides prophéties du style de ce que proclamait le sénateur Jesse Helms en 1996 : « NOUS sommes au centre et nous devons y rester (...). Les États-Unis doivent diriger le monde en portant le flambeau moral, politique et militaire du droit et de la force, et servir d'exemple à tous les peuples ». Quelques années plus tard, le néoconservateur Charles Krauthammer écrivait tout aussi immodestement : « L'Amérique enjambe le monde comme un colosse (...). Depuis que Rome détruisit Carthage, aucune autre grande puissance n'a atteint les sommets où nous sommes parvenus. »2

Coïncidence étonnante : c'est aussi au tout début des années 90 que de l'université d'Harvard jaillit la notion de « choc des civilisations », concept forgé par Bernard Lewis3 et théorisé ensuite par le livre classique de Samuel P. Huntington, Le choc des cicilisations4.

Je résume succinctement la thèse. Pour cet auteur, l'histoire des conflits humains dans le monde occidental a connu trois périodes : l'extension territoriale du fait des princes aux XVIIe-XVIIIe siècles ; la construction d'empires par les nations et les peuples au XIXe siècle ; enfin, depuis 1918, la confrontation entre des idéologies antagonistes jusqu'en 1989 où commenceraient les conflits de civilisations. Le monde a ainsi tendance à se diviser en civilisations qui englobent plusieurs États. Il n'y a donc pas de coïncidence entre État et civilisation. Pour Huntington, la civilisation représente l'entité culturelle la plus large. Elle « est le mode le plus élevé de regroupement et le niveau le plus haut d'identité culturelle dont les humains ont besoin pour se distinguer des autres espèces. Elle se définit à la fois par des éléments objectifs, comme la langue, l'histoire, la religion, les coutumes, les institutions, et par des éléments subjectifs d'auto-identification. »5 Selon Huntington, sept à huit civilisations se partagent le monde, quoiqu'il n'en nomme que cinq, la chinoise, la japonaise, l'hindoue, la musulmane et l'occidentale, rigoureusement délimitées. L'Afrique n'est pas une civilisation en soi et l'Amérique latine est une sous-civilisation de l'Occident, envisagée le plus souvent comme menaçante pour les États-Unis. Pour l'essentiel, la ligne de partage entre civilisations est la religion, « sans doute la force centrale qui motive et mobilise les peuples ». Les civilisations dessinent chacune des entités géopolitiques réelles en voie de construction, puisque chaque appartenance religieuse recherche l'appui des siens. Ainsi est en train de s'établir selon Huntington un nouveau rapport de forces entre civilisations. Alors que l'Occident voit son influence et son importance relatives décliner, les civilisations asiatiques gagnent en puissance économique, militaire et politique et réaffirment leurs valeurs propres. Connaissant une croissance démographique rapide, l'Islam est en proie à des rivalités intestines et déstabilise ses voisins. La poussée démographique de l'Islam s'accompagne d'une résurgence de la religion islamiste qui, dans plusieurs pays, s'est illustrée par la montée du fondamentalisme, en particulier chez les jeunes. Dans ce contexte, l'Occident (les États-Unis et l'axe franco-allemand) qui voit sa démographie régresser - 13 % du total mondial et non plus 44 % - est menacé de déclin et de submergement. D'où l'appel au ressaisissement lancé par l'auteur. Il estime que la survie de l'Occident dépendra de la capacité et de la volonté des Américains de réaffirmer leur identité occidentale fondée sur l'héritage européen. La persistance du crime, de la drogue et de la violence, le déclin de la famille, le déclin du capital social, la faiblesse générale de l'éthique et la désaffection pour le savoir et l'activité intellectuelle, notamment aux États-Unis, sont autant de signes indiquant le déclin moral de l'Occident, thème copieusement exploités par des auteurs d'avant-guerre, sur le modèle poussiéreux du déclin de l'Empire romain cher à Gibbon et autres nostalgiques. C'est pourquoi l'Occident doit se préparer militairement à affronter les civilisations rivales, et notamment les deux plus dangereuses : l'islam et le confucianisme, qui, si elles devaient s'unir, menaceraient le cœur de la civilisation. Et l'auteur conclut : « Le monde n'est pas un. Les civilisations unissent et divisent l'humanité... Le sang et la foi : voilà ce à quoi les gens s'identifient, ce pour quoi ils combattent et meurent. »

Nous avons donc là à la fois une théorie des relations internationales et une critique du multiculturalisme comme politique intérieure, qui se traduit par la désignation du péril extérieur représenté par les États terroristes et la menace interne que constituent ces millions de musulmans désormais installés en Europe et aux États-Unis. Huntington reproche aux multiculturalistes américains de vouloir créer « un pays aux civilisations multiples, c'est-à-dire un pays n'appartenant pas à aucune civilisation et dépourvu d'unité culturelle. » Il croit que l'affrontement entre les partisans du multiculturalisme et les défenseurs de la civilisation occidentale constitue le « véritable conflit » aux États-Unis. Si ces derniers devaient se désoccidentaliser, c'est-à-dire accepter le multiculturalisme, l'Ouest se réduirait alors à l'Europe, elle-même aux prises avec l'irruption de la menace constituée par la « connexion islamique-confucéenne » qui fait suite au péril soviétique et contre laquelle il est vraisemblable qu'une guerre pourrait avoir lieu.

Je ne ferai pas la critique de cette théorie qui a surtout séduit les milieux conservateurs, d'outre-Atlantique et d'ailleurs, et qui reprend par bien des aspects les modèles de la guerre froide6 puisque les civilisations d'Huntington sont essentiellement des super-États motivés par les mêmes impératifs d'insécurité et d'auto-développement que l'étaient leurs prédécesseurs historiques. Je rappelle seulement, d'un point de vue méthodologique que la cohérence interne d'une théorie ne valide pas automatiquement ses contenus objectifs. En effet, quel historien sérieux validerait la définition d'une civilisation par le seul critère religieux ? Qui, comme le suggère justement Marc Delille, peut prétendre que l'Islam est monolithique, lorsqu'on observe les différences entre musulmans sénégalais, chinois, indonésiens, arabes et d'Asie méridionale ? Quoi qu'il en soit, cette théorie du choc des civilisations élaborait une lecture globale de la réalité mondiale, génératrice elle-même de ses propres énoncés. En effet - le procédé est un classique -, après avoir postulé un danger, il devenait nécessaire de préconiser des mesures salvatrices, plutôt des missions de salut : « La survie de l'Occident dépend de la réaffirmation par les Américains de leur identité occidentale ; les Occidentaux... doivent s'unir pour lui redonner vigueur contre les défis posés par les sociétés non occidentales »7. C'est pourquoi, dès 1991, les États-Unis se sont installés dans une position d'hyper puissance unique et ont marginalisé, de fait, les Nations-Unies au nom de l'instauration d'un « Nouvel ordre international » plus juste. La guerre du Golfe pour le secrétaire d'État à la Défense, puis vice-président US, D. Chesnay, prit à cet égard valeur de test et d'avertissement : elle fut la « préfiguration typique du genre de conflit que nous pourrions connaître dans la nouvelle ère (...). Outre l'Asie du Sud-Ouest, nous avons des intérêts importants en Europe, en Asie, dans le Pacifique et en Amérique latine et centrale. Nous devons configurer nos politiques et nos forces de telle sorte qu'elles dissuadent ou permettent de vaincre rapidement de semblables menaces régionales futures. »8 Malgré les velléités de Clinton de remplacer la guerre froide par les stratégies économiques, une période de conflits, dont la liste serait longue, s'ouvrit un peu partout - en atteste l'augmentation des budgets militaires des années quatre-vingt-dix9 - contre un adversaire diffus, sous l'égide de « guerre de quatrième génération », de conflit « non étatique » (stateless) ou de « guerre asymétrique », conduite par des « opposants dont la base peut ne pas être un État-nation, mais une idéologie ou une religion ». Bien entendu, le choc des civilisations et la lutte contre l'axe islamo-confucéen n'empêche nullement le Trésor américain d'être en grande partie financé par ce même axe diabolique10. L'argent n'a ni odeur ni religion...

La liberté religieuse

La mobilisation pour un nouvel ordre international ne pouvait pas être que militaire. Si la fin de la guerre froide avait du même coup mis un terme à la légitimation religieuse de la lutte contre un monde sans Dieu des pays de l'Est, le vide laissée par cette lutte ne laissa pas indifférent les autorités politiques des États-Unis et les idéologues. Le sacré, nul ne l'ignore, est la transfiguration habituelle du sentiment de supériorité d'un individu ou d'une collectivité. Dès le milieu des années 90 un autre concept circulait dans les instances de l'administration américaine : la liberté religieuse. Pour les uns, inventeurs de ce concept, il prenait la couleur de la persécution des chrétiens dans le monde, pour les autres, il désignait les droits de l'homme. Mais dans les deux cas, il visait surtout les chrétiens, toutes confessions confondues, en terre d'Islam et en pays communistes, écartant étrangement les persécutions dans les dictatures occidentalisées telle que l'Amérique latine. Cette notion fit l'objet d'une loi en octobre 1998, adoptée à l'unanimité par le Congrès américain (International Religious Freedom Act ou IRFA)11, par laquelle le Département d'État se voit confier la mission de vérifier dans chaque État du monde le respect de la liberté religieuse définie selon des conventions internationales, loi assortie de contraintes contre les contrevenants allant de la démarche diplomatique traditionnelle aux sanctions financières et économiques, ce qui est unique dans le genre et confirme que plus le sentiment communautaire est fort, plus il renforce son droit répressif. Par liberté religieuse le texte de loi entend « les droits de l'homme et du religieux » et non, comme l'entendent tous les textes internationaux, la liberté « de pensée, de conscience et de religion ». Une nuance, parmi bien d'autres, saute aux yeux : alors que la version IRFA individualise et confond l'homme et le religieux, la version citoyenne et civile des textes internationaux distingue l'homme de son appartenance religieuse et de son comportement social et idéologique. Au nom de la première, la défense des droits de l'homme et du religieux comme première liberté fondamentale, on peut tout légitimer et tout devient possible. Et le devint effectivement. Car rapidement, sur la scène internationale, la France s'est trouvée en concurrence avec les États-Unis et l'Église romaine sur la conception même de la société. Dès octobre 1998, le gouvernement américain profitera de la réunion de l'Organisation de Sécurité et de Coopération en Europe (OSCE) pour accuser la France d'étrangler la « liberté religieuse » sous prétexte de la lutte anti-sectes et de nuire ainsi aux intérêts américains. L'ambassadeur américain pour ce dossier, Robert A. Seiple, président de la World Vision, la plus importante ONG évangélique américaine, menacera de déposer plainte contre la France pour « discrimination à l'égard des minorités religieuses » à... l'OMC ! Les relations diplomatiques furent rompues. Au terme d'un réquisitoire affligeant pour les pays d'Europe, « surtout en France, Belgique et Allemagne » notamment à l'égard des minorités « musulmanes », la délégation américaine, en conclusion de la réunion, appelait :

- « les gouvernements d'Autriche, de Belgique, de France et d'Allemagne à favoriser un climat de tolérance et de respect à l'égard des groupes religieux ou philosophiques minoritaires et à veiller, par la loi et leurs politiques gouvernementales, à ce que les libertés religieuses des minorités soient protégées ;

- tous les États membres de l'OSCE à réexaminer leurs lois, leurs politiques gouvernementales et leurs tendances sociétales qui sont source de discriminations à l'encontre des musulmans et d'autres minorités religieuses »12.

Ce n'est pas la première fois que la théostratégie des États-Unis entreprenait une croisade contre la « vieille Europe » sous la bannière de la religion. Dès la fin du XIXe siècle, les mouvements théosophiques principalement, mais aussi mormons et adventistes, furent utilisés contre le catholicisme et l'athéisme. Dans les années 90 furent privilégiées les mouvements évangélistes chrétiens (on dit born again christians  véritables lobbies du libéralisme13) ainsi que des sectes baptisées « minorités religieuses ». Mais cette guerre des dieux ne trompe plus personne. Comme l'ont analysé une foule d'ouvrages, « l'appel occidental à la religion, qu'il s'agisse de l'invocation des valeurs dites judéo-chrétiennes ou du recours aux différents fondamentalismes des Églises américaines, témoigne bien moins du retour du religieux que de son contraire, le recours à la religion. Ce recours provient de la nécessité de donner un vernis de légitimité à des actions politiques qui, au regard des critères classiques de l'humanisme moderne, tel que façonné depuis la philosophie des Lumières et la Révolution française, en manquaient totalement. (...) En fait, le retour du religieux, loin d'être un phénomène naturel, une réaction quasi biologique aux excès dans lesquels la laïcité aurait conduit le monde, est un phénomène politique majeur qui n'a de religieux que le nom. Il n'est lié à aucune évolution majeure dans les constructions théologiques et politiques ou dans les expressions de la foi, sinon le regain de lecture littérale de l'Ancien Testament et des Écritures qui sévit aux États-Unis, mais aussi (...), pour d'autres raisons, dans les sociétés musulmanes et le judaïsme »14. La contradiction apparente, plus précisément l'hypocrisie américaine, est patente au cours des années 90, car tout en défendant au nom de la liberté religieuse les minorités, notamment islamiques, elle développait des notions telles que « l'islamo-fascisme »15. Sans détailler tous les mécanismes stratégiques activés par ce double langage (via l'OTAN entre autre, comme le préconise Huntington16, actuellement en plein redéploiement comme chacun le sait) jusqu'en septembre 2001, on peut en signaler l'un des principes énoncé explicitement par Huntington : « À la fin des années 80, les régimes communistes de l'Europe de l'Est se sont écroulés quand il est devenu apparent que l'Union soviétique ne pourrait ou ne voudrait plus offrir un soutien économique et militaire. S'il devenait patent que l'Occident ne protégeait plus ses régimes satellites musulmans, ils pourraient avoir un destin comparable »17. Ce qui explique que Washington ait pu encenser comme les « équivalents moraux »18 des Pères fondateurs des États-Unis les islamo-fascistes qu'il condamnait simultanément, le tout selon les enjeux et les besoins du moment, le tout aussi en exaspérant les réflexes identitaires et communautaristes tels qu'on les connaît dans les relations internationales, les rapports sociaux et leurs traductions dans les idéologies politiques.

La réaction française et romaine

Il se trouve que le recours au religieux utilisé par les États-Unis, tout comme le concept de choc des civilisations qui le sous-tend, ne laissèrent pas indifférentes d'autres autorités internationales. J'ai mentionné l'Église romaine et la France. La notion de liberté religieuse pour l'Église catholique comme pour les Américains, est aussi la première des libertés. Mais le contenu de celle-ci pour l'autorité romaine différait sensiblement de l'autre. Pour le pape, la protection de la liberté religieuse était inséparable de la totalité des droits de l'homme autant civils « qu'économiques, sociaux et culturels » pour reprendre la formulation du Pacte International des Nations-Unies relatif aux droits de l'homme de 196619, que les États-Unis n'ont pas ratifié. Elle s'insère dans la doctrine sociale de l'Église, articulée autour de la notion thomiste de bien commun. Conception qui, du reste, n'a jamais empêché l'Église d'exprimer quelques regrets (pour le dire comme ça) lorsqu'il s'est agi de la construction laïque des réalités politiques : en décembre 2000, dans un texte rendu public par le Vatican, Jean-Paul II critique la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et se dit « déçu par le fait que pas une seule allusion à Dieu, source suprême de la dignité de la personne et de ses droits fondamentaux, n'ait été insérée dans la Charte ». Conception qui est nettement moins neutre et n'en restera pas là.

En France, l'offensive du religieux outre-Atlantique suscita une vive réaction. Trois ans après le « rapport Guyard », un décret d'octobre 1998, antérieur de peu à l'accusation américaine contre la France du même mois, institua la Mission Interministérielle de Lutte contre les Sectes (MILS). La MILS déploya son activité dans de nombreux pays, ce qui lui valut d'être stigmatisée à nouveau par la commission américaine sur la liberté religieuse internationale20 et critiquée par des parlementaires européens.

On voit donc comment le discours et les conceptions sur le religieux, de part et d'autre de l'Atlantique, ont cristallisé en une décennie non seulement des stratégies politiques, nationales et internationales, mais aussi des visions de société, des rapports sociaux et des dérives identitaires, la conflictualité religieuse ne faisant que prolonger les visées politiques. À la veille du 11 septembre 2001, la notion de « choc des civilisations » prenait l'allure d'une prophétie auto-réalisatrice qui réalise ce qu'elle dit. Ses traductions politiques, sociales et sociétales, fondées sur les stratégies de la force et de la confrontation, avaient engendré inévitablement des forces contraires, d'États contre États, de religions contre religion et contre États laïcs, de groupes sociaux contre groupes sociaux. Ce n'est sans doute pas le fait du hasard si l'organisation transnationale Al-Qaïda a pris son envol au milieu des années 1990 tandis que la plupart des mouvements islamistes nationaux renonçaient à la violence dont ils constataient les conséquences négatives pour s'intégrer dans la vie politique de leurs pays respectifs.21

Ce 11 septembre ne pouvait que légitimer le concept du choc des civilisations et toutes ses implications antagonistes. Ce drame fut l'argument le plus indiscutable de son exportation à l'Ouest, aussi bien parmi les intellectuels divers que le personnel politique. Désormais, un spectre hante l'Occident : le spectre de l'islamisme. Ainsi pour l'ancienne résistante Oriana Fallaci, il a autorisé enfin à dire ce que l'on n'osait même pas penser : « L'horreur a permis de nommer l'Autre, l'ennemi, la menace, de lui donner un visage en l'icône de Ben Laden, à laquelle on ramène les bandes de banlieue comme les clandestins du ponte Vecchio dans une confusion générale des sentiments »22 ou encore le triste Alexandre Del Valle : « Face au totalitarisme vert, une recomposition du monde de l'après-guerre froide sera nécessaire : alliance sans faille avec la Russie puis avec l'Inde, aux prises avec des rébellions islamistes armées liées à l'épicentre afghano-wahhabite, pour neutraliser le foyer islamiste et atomique pakistanais (...) rapprochement avec la Chine (...) afin de casser l'axe "islamo-confucéen" »23. Au politique, tous azimuts, les États multiplient les mesures contre le terrorisme, la délinquance, l'insécurité et les immigrés. Le sommet de l'Union européenne à Séville, en juin 2002, a consacré le renforcement des politiques communes contre les immigrés et le droit d'asile - alors même que le nombre de demandeurs d'asile dans l'Union a chuté de moitié en dix ans. Si les actes visant des personnes et des lieux de culte juifs sur le Vieux continent ont été, à juste titre, dénoncés et médiatisés, un épais silence entoure les attaques dont sont victimes les populations musulmanes. Selon le rapport de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNDDH), on a dénombré en France, en 2001, 67 faits racistes graves : 38 anti-arabes et 29 anti-juifs. Un autre rapport montrait que de la Grande-Bretagne au Danemark, des Pays-Bas à la Suède, les assauts contre les lieux de culte musulmans ou contre des femmes portant le foulard s'étaient multipliés, tandis que les médias banalisaient des stéréotypes antimusulmans.24

Le personnel politique emboîte le pas. Ainsi, le député européen Michel Rocard25 voit dans l'adhésion de la Turquie à l'Union un moyen de prévenir la guerre entre le monde musulman et l'Europe post-chrétienne... comme si l'on devait subordonner un projet à très long terme (l'union de l'Europe) au combat contre un péril conjoncturel (le terrorisme moyen-oriental). Et Jean-Pierre Raffarin ajoutait : « Le monde a besoin de l'Europe parce qu'elle est le rempart contre le choc des civilisations ».26

Une sorte de synthèse de la question de la civilisation et du religieux a été faite en France par le Président de la République, bien avant son élection27 et, depuis, en diverses circonstances. Cette synthèse égrenée deci- delà, s'appuie, comme chez les concepteurs américains, sur l'affirmation que le religieux est l'initium identitaire de la civilisation, de la communauté et de l'individu.

« Je ne connais pas de pays dont l'héritage, dont la culture, dont la civilisation n'ait pas de racines religieuses... Je ne connais pas de culture, pas de civilisation où la morale, même si elle incorpore bien d'autres influences philosophiques, n'ait un tant soit peu une origine religieuse... Dans le fond de chaque civilisation, il y a quelque chose de religieux » (Discours de Ryad). Ces propos, et bien d'autres, postulent que la religion est à l'origine de la civilisation elle-même. Partant, la notion de « racines » permet de construire une histoire de la France définie par ses racines chrétiennes : « Comme Benoît XVI, je considère qu'une nation qui ignore l'héritage éthique, spirituel, religieux de son histoire commet un crime contre sa culture... Arracher la racine, c'est affaiblir le ciment de l'identité nationale. J'assume pleinement le passé de la France et ce lien si particulier qui a si longtemps uni notre nation à l'Église... Au-delà de ces faits historiques (Clovis, le bon roi saint Louis, c'est surtout parce que la foi chrétienne a pénétré en profondeur la société française, sa culture, sa façon de vivre, son architecture, que la France entretient avec le Siège apostolique une relation si particulière. Les racines de la France sont essentiellement chrétiennes » (Discours de Latran). Essentiellement, c'est-à-dire son essence même, sa nature intime. Dans cette perspective, l'inné du Français est chrétien et l'histoire un « héritage » du passé plutôt qu'une construction ouverte. Il est bien évident que cette conception des choses, de l'histoire et de la religion ne pouvait que satisfaire la pensée de l'Église romaine, pour qui la France est la fille aînée de l'Église selon la formule consacrée. Mais cette vue de l'esprit, et c'est bien là sa finalité, vient épauler d'autres conceptions, beaucoup plus politiques.

Ainsi lors des vœux au Corps diplomatique (janvier 2008) : « Ma conviction est que deux défis contribueront à structurer la société internationale du XXIe siècle, peut-être plus profondément que les idéologies au XXe siècle. Le premier défi est celui du changement climatique... Le deuxième défi est celui des conditions du retour du religieux dans la plupart de nos sociétés. C'est une réalité, seuls les sectaires (!) ne le voient pas. C'est une réalité incontournable qui avait en son temps été prévue par Malraux. Dans mon discours de Saint-Jean de Latran, j'ai précisé ma conception d'une laïcité où la place de la religion serait définie en termes plus positifs. Devant le Conseil Consultatif de l'Arabie saoudite, à Riyad cette semaine, j'ai fait écho aux propos pleins de sagesse du Roi Abdallah, et plaidé en faveur d'une conception ouverte, tolérante de la religion. Mais certains groupes veulent imposer leur vision fondamentaliste, hégémonique, intolérante. La forme la plus extrême est celle des réseaux terroristes globaux de type Al Qaeda qui rêvent d'une confrontation Islam contre Occident, pour mieux dicter leur loi à des peuples qui ne demandent pourtant qu'à vivre leur foi dans la paix. »

Dans un même mouvement, il faut le noter, est affirmée la centralité du fait religieux, la stigmatisation en termes de « sectaires » de quiconque nierait cette centralité, la remise en question du modèle laïque et, bien entendu, la désignation d'Al-Qaïda et plus largement de l'Islam fondamentaliste comme auteur de la confrontation Islam-Occident. La construction idéologique est claire. Autant que la stratégie globale qu'elle vient relayer : « J'ai d'abord voulu situer, nettement et franchement, la France au sein de sa famille occidentale... En se plaçant clairement dans sa famille occidentale, la France, et c'était mon objectif, accroît sa crédibilité, sa marge d'action, sa capacité d'influence à l'intérieur comme à l'extérieur de sa famille ». La référence à la « famille occidentale », équivalente de la notion de « racines » et de «civilisation » se poursuit tout au long du discours en exprimant la force quasi biologique du lien de civilisation. Les pays de l'Est sont qualifiés de « derniers arrivés dans la famille » et le reste du monde d'« extérieur à la famille ». À cet égard, la première conséquence en matière de politique étrangère est la politique militaire, c'est-à-dire le resserrement et le redéploiement de l'OTAN : « L'Europe de la défense et l'ancrage atlantique sont les deux volets d'une même politique de défense et de sécurité. C'est dans ce contexte que la France entend rénover sa relation avec l'OTAN », conformément aux vœux des États-Unis clairement exprimés par Huntington et réaffirmés il y a peu par l'organisation.28 Or ce discours reprend, mot pour mot parfois, celui prononcé en août 200729 : « Les menaces d'aujourd'hui - terrorisme, prolifération, criminalité - ignorent les frontières ; les évolutions de l'environnement et de l'économie mondiale affectent nos vies quotidiennes ; les droits de l'homme sont bafoués sous nos yeux... Face à des crises internationales telles que celle de l'Irak, il est aujourd'hui établi que le recours unilatéral à la force conduit à l'échec ; mais les institutions multilatérales, qu'elles soient universelles, comme l'ONU, ou régionales, comme l'OTAN, peinent à convaincre de leur efficacité, du Darfour à l'Afghanistan... Sur ce fond d'inquiétude et de désillusion, les Français se demandent ce que la France peut faire face aux principaux défis auxquels le monde est confronté en ce début de XXIe siècle. J'en vois trois, dont tout le reste dépend : Premier défi : comment prévenir une confrontation entre l'Islam et l'Occident, voulue par les groupes extrémistes tels qu'Al Qaeda qui rêvent d'instaurer, de l'Indonésie au Nigéria, un khalifat rejetant toute ouverture, toute modernité, toute idée même de diversité. »

Tous les paramètres du « choc des civilisations », tels qu'on les trouve dans l'ouvrage de Huntington sont réunis et développés par les conceptions du président de la République. Tous aboutissent à mettre le monde en tension, en France, comme le firent en leur temps ceux du professeur d'Harvard et de ses émules. La boucle est bouclée.

Mais il est bien évident que dans son sillage, cette vision du monde ne pouvait pas ne pas remettre en question la définition laïque de l'identité de la République. Il faut bien voir le lien et son développement qui conduit la pensée présidentielle du choc des civilisations à la  question religieuse et sa confrontation avec la laïcité. C'est dans cette logique qu'il faut comprendre une certaine reconfessionalisation de la société étayée à l'aune de la dénonciation des Lumières pour inefficacité, et de la loi de 1905 comme insuffisamment « positive ». Dès lors, il n'y a pas véritablement surprise à dire, dans une vision on ne peut plus utilitariste, que « dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur... La vie spirituelle constitue le support d'engagements humains que la République ne peut pas offrir, elle qui ignore le bien ou le mal (!) ; la religion peut apporter cette distinction... Les religions sont un plus pour la République. » Dans la même logique, la politique envers les sectes a été revue par le personnel politique, depuis plusieurs années à vrai dire30,  et encore récemment à la demande du président de la République.31

Il va de soi que ces conceptions ne sont pas propres à l'autorité politique. Elles rejoignent les visions sur le politique émises par l'autorité religieuse romaine qui, au fond, visent le même ordonnancement de la construction sociale et dont je ne ferai pas ici l'économie. Je rappelle seulement qu'en 2005, dans un ouvrage sur la laïcité intitulé Mémoire et Identité, le pape Jean Paul II tenait ce propos dont chaque mot pèse lourd : « Le code moral provenant de Dieu est la base intangible de toute législation humaine dans n'importe quel système, en particulier dans le système démocratique. La loi établie par l'homme, par les parlements et par toute autre instance législative humaine, ne peut être en contradiction avec la loi naturelle, c'est-à-dire, en définitive, avec la loi éternelle de Dieu...La loi établie par l'homme a des limites précises... C'est dans cette perspective que nous devons nous interroger au début d'un nouveau siècle et d'un nouveau millénaire sur certains choix législatifs décidés dans les parlements des régimes démocratiques actuels. » Propos repris et étendus par son successeur qui achève ce principe en forgeant les notions de « saine laïcité » ou « laïcité positive » par lesquelles « la religion étant également organisée en structures visibles, comme cela a lieu pour l'Église, doit être reconnue comme présence communautaire publique. »32 Malgré les nuances des deux discours, religieux et politique, je retrouve les mêmes clivages, les mêmes ambitions, le même service mutuel rendu dans l'ordre social.

Pour résumer à grands traits cette vision globale du monde dont j'ai essayé de montrer quelques aspects de la genèse, je dirais que la centralité du fait religieux au cœur d'une stratégie politique a actionné le paysage des civilisations antagoniques. De là ont suivi les nécessités d'identification de la famille civilisationnelle, de ses « racines », de ses défaillances et de ses configurations géostratégiques et sociétales.  Cet ancrage exige la présence forte du religieux et sa prise en charge par le pouvoir politique comme alibi à des remaniements des relations internationales, des constructions sociales et des mentalités.

La question que pose Marc Delille : « La peur de l'Islam est-elle justifiée ? » a reçu une réponse il y a une vingtaine d'années, sans que les peuples soient consultés, entendus, parce que seuls se la sont posée, et se la posent encore avec la même réponse, des individus en quête de puissance. Leurs discours, habiles, remplis de mensonges éhontés, leurs obstinations idéologiques jusqu'à la cécité sont devenus notre prison, conceptuelle et pratique, et leurs pratiques actuelles notre arène de demain. Le plus grave dans cette situation me semble être la reproduction acritique, toutes options politiques confondues ou presque, d'un principe unificateur autour de la répétition indéfinie de la même croisade, anticommuniste, antiterroriste, antiaméricaine, antiarabe, antijuive et autres anti, dans une sorte de noctambulisme grégaire qui fait la part belle aux gigantesques fonds financiers spéculatifs, aux budgets militaires ahurissants, aux dogmatismes crispés et à la violence ordinaire. Aux peuples, désormais mis chaque jour un peu plus devant le fait accompli - qu'ils soient chrétiens, musulmans, confucéens, bouddhistes, non croyants -, de se débrouiller avec leur haines et leur violence, leurs massacres et leur révoltes, leur faims et leur missiles. Les hommes feront ce qu'ils pourront. Qu'importe, pensent les dieux, leurs dieux, qui, eux, ont fait ce qu'ils ont voulu selon leur implacable principe : privatiser toujours davantage toutes sortes de profits et socialiser toujours davantage toutes les pertes qui en résultent.

Angelo Gianfrancesco


NOTES

1 - Voir : Paul-Marie de la Gorce,  « Washington et la maîtrise du monde », Le Monde diplomatique, avril 1992.
2 - « The Second American Century », Time Magazine, New York, décembre 1999. Les déclarations de ce style sont abondantes.
3 - Celui-ci avait expliqué, dès 1964, que la confrontation israélo-arabe provient de l'incapacité de l'Islam à s'adapter à la modernité.
4 - The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order (traduit en français en 1997 et publié aux Éditions Odile Jacob, Paris. La théorie fit d'abord l'objet d'un article publié en 1993 dans la revue Foreing Affairs n° 3.
5 - Op. cit., p. 47.
6 - Huntington le reconnaît largement : « La politique étrangère américaine a du mal à abandonner, à changer, ou même à reconsidérer les orientations prises lors de la guerre froide », op. cit., p. 342.
7 - Op. cit., p.17.
8 - Déclaration à la commission de la défense du Sénat, le 21 février 1991.
9 -  Ce budget est passé de 280 milliards de dollars en moyenne entre 1975 et 1989 à 392 milliards de dollars après cette date : Philip S. Golub, « Rêves d'Empire de l'administration américaine », Le Monde diplomatique, juillet 2001.
10 - Voir le rapport du MEDEF 2006 « Carte sur table », p. 22 pour la période 1990 à 2006, consultable sur : http://www.medef.fr/staging/medias/upload/95438_FICHIER.pdf.
11 - À l'origine de cette loi se trouvait un texte de 1997 intitulé Freedom from Religious Persecution Act.
12 - Counsel for Freedom of Religion, Washington DC 20515. Cf. Paul Ariès, La scientologie, une secte contre la république, Paris, Ed. Golias, 1999.
13 -William Martin, « Le droit chrétien et la politique étrangère américaine », Politique étrangère, n° 114, 1999, où l'auteur montre l'importance des milieux conservateurs américains sur les questions de la liberté religieuse et son influence dans la diplomatie US : « Ils sont impliqués activement et de façon croissante dans des efforts pour influencer une large palette de politiques américaines, y compris le soutien à Israël, le contrôle des armements et la défense, ainsi que le financement du FMI et des Nations Unies » p. 67 ; Anouk Batard, « Le lobby évangélique à l'assaut de l'Ouganda », Le Monde diplomatique, janvier 2008. N'oublions pas que des missionnaires évangéliques remplissaient les fourgons de transport US en Irak...
14 - Georges Corm, La Question religieuse au XXIe siècle. Géopolitique et crise de la postmodernité, La Découverte, Paris, 2006, p. 33-34. L'auteur est ancien ministre libanais des finances. Voir aussi, du même, Orient-Occident, la fracture imaginaire, La Découverte, Paris, 2005.
15 - Employée pour la première fois par l'historien Malise Ruthven dans le quotidien britannique The Independent, 8 septembre 1990 : « L'autoritarisme gouvernemental, pour ne pas dire l'islamo-fascisme, est la règle plutôt que l'exception du Maroc au Pakistan. » Elle est devenue courante dans le discours politique de l'administration Bush.
16 - Op. cit., p. 237.
17 - Op. cit., p. 236.
18 - Voir le livre de Mahmoud Mamdani, Bons musulmans, mauvais musulmans, la Guerre froide et les origines du terrorisme. Pour mémoire il faut rappeler le soutien aux activités islamistes en Égypte, en Indonésie, au Pakistan, en Afgnanistan, au parti Baas, en Arabie saoudite, etc.
19 - Charte internationale des droits de l'Homme, acte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, 1966, § 2 en particulier.
20 - Rapport du 5 juin 2002. Peut être consulté sur :
http://www.state.gov/g/drl/rls/irf/2002/13938.htm.
21 - Voir le livre de Lawrance Wright sur l'histoire d'Al-Qaida, The Looming Tower, 2006 (prix Pulitzer).
22 - « La Rage et l'Orgueil », Le Point, Paris, 2002.
23 - Alexandre del Valle, Politique internationale, Paris, printemps 2002 ou encore Emmanuel Brenner, France, prends garde de perdre ton âme..., Editions Mille et Une nuits, 2004.
24 - Voir le rapport sur l'Islamophobie dans l'UE après le 11 septembre 2001, de l'Observatoire européen de recherche sur le racisme et la xénophobie, Vienne, mai 2002. Peut être consulté sur http://fra.europa.eu/fra/material/pub/muslim/Manifestations_FR.pdf
25 - Michel Rocard, « Turquie : menaces sur les négociations », Le Figaro, 1er octobre 2005.
26 - Le Monde du 5 mars 2005. On se souviendra aussi que lorsqu'en décembre 2003, à Tunis, le président Jacques Chirac parle d'« agression », à propos du foulard, la journaliste Élisabeth Schemla s'en réjouit : « Pour la première fois, Jacques Chirac reconnaît que la France n'est pas épargnée par le choc des civilisations. »
27 - Voir en particulier son livre La République, les religions, l'Espérance, 2004 où tout était déjà dit.
28 - Voir le rapport de janvier 2008 : « Vers une grande stratégie dans un monde incertain, pour renouveler le partenariat transatlantique ». Rédigé par cinq dignitaires militaires américains et européens, et remis au Pentagone en vue du prochain sommet de l'OTAN en avril prochain. Pour résumer : les  militaires affirment que les valeurs de l'Occident et son mode de vie sont menacés, mais que l'Ouest peine à rallier les volontés pour sa défense.
Les menaces majeures qu'ils identifient sont :
    - Le fanatisme politique et le fondamentalisme religieux.
    - La « face sombre » de la mondialisation, c'est-à-dire le terrorisme international, le crime organisé et la prolifération des armes de destruction massive.
    - Le changement climatique, potentiellement responsable de migrations « environnementales » de masses et la sécurité énergétique, entraînant une lutte pour les ressources.
    - L'affaiblissement des États nations et des organisations internationales comme l'ONU, l'OTAN et l'Europe.
En conséquence de quoi, l'OTAN doit procéder à une révision de ses méthodes de prise de décision, mettre en place un nouvel « organe de direction  » supérieur à toutes les instances dirigeantes, rassemblant les dirigeants des USA, de l'Europe et de l'OTAN, capable de répondre rapidement aux crises. Ils appellent également l'Europe à mettre fin à son « obstruction » au sein de l'OTAN, et à sa rivalité avec l'Alliance. Est visée l'Allemagne principalement, la France étant désormais acquise.
Des mesures concrètes sont proposées :
    - L'abandon du système des restrictions nationales à l'emploi des forces dans les opérations de l'OTAN comme c'est le cas en Afghanistan.
    - L'absence de voix au chapitre dans les prises de décisions sur les opérations de l'OTAN pour les membres de l'alliance qui ne participent pas à ces opérations (le conseil de sécurité de l'OTAN n'a donc plus de prise sur les décisions).
    - L'usage de la force sans autorisation du Conseil de Sécurité de l'ONU lorsqu'une « action immédiate est nécessaire pour protéger un grand nombre de vies. »
Comprenne qui pourra...
29 - Conférence des Ambassadeurs  27 août 2007
30 - Je ne parle pas de la poignée de main entre N. Sarkozy et Tom  Cruise mais d'un comportement global exprimé dans une lettre de M. Raffarin, du 1er avril 2004 (lettre n° 04647) où il demande de cesser de « stigmatiser » certaines sectes, car « il importe que la France ne puisse être soupçonnée de porter atteinte aux libertés religieuses. »
31 - Selon le Canard enchainé du 23 janvier 2008, Emmanuelle Mignon, directrice de cabinet à l'Élysée, a déclaré que « le président a la volonté d'avancer sur les conditions d'application de la loi de 1905. Et notamment en élargissant la notion d'association cultuelle. » Elle précise qu'« en accordant ce label à de nouvelles chapelles (...) il s'agit bien de rétablir le financement public des cultes ».
32 -Audience du 9 décembre 2006 au Congrès national des juristes catholiques italiens.

Par Garrigues - Publié dans : DOSSIER CHRETIENS EN TERRE D'ISLAM
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Jeudi 17 avril 2008 4 17 /04 /2008 08:16

On glose beaucoup sur "la peur de l'Islam ".
"Chimérique", elle serait matrice de haine et gênerait, en Occident, les relations avec les musulmans sincères et pacifiques. C'est effectivement un risque et il est regrettable. Bien sûr, la masse des musulmans est sûrement avide de paix et ne désire que pratiquer sa foi dans le calme... principalement dans les pays non-musulmans. Mais, le danger "objectif" que représentent des gens se réclamant de l'Islam n'est-il qu'un fantasme ? Ne nous arrêtons pas à des faits hautement symboliques comme le "11 septembre ", ils sont trop choquants, trop puissamment exceptionnels pour en déduire une règle. Nous ne prenons pas en charge, non plus, le douloureux problème israélo-palestinien, pourtant une des clefs des tensions actuelles avec le monde musulman, car ce problème semble insoluble à vue humaine, le comportement des deux camps laissant peu de place à une paix qui ménagerait l'adversaire, et donc viable. Car, concrètement, il est impossible d'accepter de rayer Israël de la carte et insupportable de continuer à faire injustice au peuple Palestinien, la poursuite de la "colonisation" manifestant un dramatique entêtement de fermeture.

Mais le "monde musulman" est autrement large. Or on ne peut nier qu'au-delà de faits exceptionnels ou des pays en guerre avec des "croisés", comme l'Irak, une violence latente contre les Chrétiens y existe, non seulement contre des communautés "importées", "séquelles de la colonisation", mais vis-à-vis des communautés autochtones, souvent en place bien avant l'arrivée de l'Islam. Cette hostilité aboutit à ce que, lors de crises éclatant dans les pays musulmans ou sous prétexte d'événements impliquant l'Islam, des chrétiens sont assassinés, des églises sont incendiées. Dans les pays de droit musulman, les chrétiens peuvent être des sujets de seconde zone. En Égypte, chrétienne depuis la seconde moitié du Ier siècle et prise en 642 par le général ‘Amr ibn al-'As, les Coptes constituent toujours une forte minorité. Dès 707, l'arabisation imposée a abouti à interdire l'usage du copte dans les documents publics et aujourd'hui des discriminations deviennent localement quotidiennes et pénibles.

Même dans les pays qui étaient considérés comme tolérants, tel le Liban, ou l'Indonésie, ou, plus sensible encore, la "Terre sainte", il se passe des faits insupportables qui amènent les Chrétiens à émigrer. Au Liban, c'est la moitié des chrétiens qui sont partis dans les dernières décennies, même si la guerre civile a poussé aussi des musulmans à quitter leur pays. Dans des pays traditionnellement accueillants aux étrangers, comme le Maroc, une tension devient de plus en plus perceptible. En Algérie, mal sortie de sa rancœur anticoloniale, la situation ne cesse d'être préoccupante, en particulier pour les communautés religieuses qui se sont mises au service du pays. Dans certains pays musulmans, comme l'Arabie saoudite, les Chrétiens ne peuvent pas vivre ouvertement (on ne peut d'ailleurs pas y construire d'église). Dans d'autres, ils ne peuvent plus vivre en paix, victimes de tracasseries incessantes et on peut parler aujourd'hui, ici ou là, de "persécutions" : Arabie Saoudite, Iran, Maldives, Yémen, Afghanistan. Il n'est pas jusqu'à la Turquie, longtemps présentée comme le pays musulman qui avait réussi à établir une laïcité, garante de la liberté de conscience et de culte, qui ne durcisse sa position à l'égard des chrétiens. Et le récent vote par son Assemblée de l'autorisation du port du voile à l'Université, interdit par Atatürk, montre qu'il est toujours possible de faire machine arrière... tout en faisant un pas de côté vers la radicalisation, voire, pourquoi pas - si la majorité le demandait - vers l'adoption de la charia dont la "promotion" semble irrésistible à travers le monde musulman. Celle-ci fait peur, effectivement, aux non-musulmans de ces pays, comme c'est le cas dans quelques pays d'Afrique, par exemple.

Nous avons parlé plus haut de "prétexte" à des réactions antichrétiennes : un exemple simple et significatif, le branle-bas de combat orchestré dans des pays musulmans après la déclaration de Benoît XVI à Ratisbonne, suivie de quelques drames. Que le pape ait été maladroit dans un exposé du professeur Ratzinger, alors qu'il ne pouvait ignorer qu'il ne resterait pas en diffusion limitée à un cercle d'anciens collègues universitaires, c'est une évidence fort regrettable. Mais quiconque a lu le texte - ce qui n'a pas dû être le cas des foules manipulées, ni peut-être des manipulateurs - se rend compte que la portée réelle de ce qui a fait scandale reste limitée.
D'abord, situer le passage incriminé : on peut rappeler que cette controverse entre Manuel II Paléologue, empereur byzantin de 1391 à 1425, et un savant musulman, où le premier dénonçait la violence inhérente à l'Islam, eut probablement lieu pendant un long siège de Constantinople (1394-1402 !) par le sultan conquérant Bayezid Ier. Un siège, ce n'est pas pour rire : ceci peut expliquer cela !
Ce point non négligeable révoqué, après la lecture complète du discours de Ratisbonne, faite sans esprit partisan, voire avec un peu d'honnêteté intellectuelle, les propos cités dans cette polémique ne paraissent pas l'essentiel de ce que voulait dire le pape, puisqu'il qualifiait lui-même l'exemple pris de "marginal". Et l'on doit souligner que les réactions très (trop ?) rapides et inquiétantes ont été fort paradoxales, puisqu'elles ont entraîné des actes d'une violence parfois extrême (incendies de lieux de culte, assassinats) pour "prouver" qu'on accusait à tort l'Islam de pouvoir pousser à la violence.

Cette violence - celle-là même qui peut provoquer la peur des non-adeptes - est un vrai sujet qu'il ne faut ni amplifier, ni nier. Et il est plus qu'évident, hélas, qu'en ce domaine l'Église catholique a beaucoup à se faire pardonner dans le passé, entre autres les Croisades et l'Inquisition qui reviennent sans cesse sous la plume des adversaires de "l'Église-institution", confondue (volontairement ou non ?) avec le christianisme. Historiquement, ce qui apparaît le plus scandaleux dans ces tristes moments de l'histoire de l'Église, ce n'est pas seulement la violence exercée - elle était malheureusement banale et commune dans les mœurs du temps (ce qui ne l'excuse évidemment pas) - mais dans la totale contradiction entre ces comportements et l'esprit de Jésus-Christ qui a, par amour, accepté la mort au lieu « d'envoyer ses gens combattre » (Jean 18,36). Du moins cette violence n'était-elle pas d'essence évangélique, et on peut la considérer, avec un peu d'anachronisme - car une époque doit être jugée dans son contexte et non à travers nos "valeurs" contemporaines - comme une trahison du message de Jésus. Que peut-on en dire à propos de l'Islam ?

Face à cette "repentance", un rappel : si, traditionnellement, des pays musulmans ont "toléré" juifs ou chrétiens, ça a été souvent dans un état d'infériorité légale, à titre de dhimmis (c'est-à-dire tributaires). On ne peut oublier, non plus, que l'expansion de l'Islam ne s'est pas faite toujours de façon irénique. Si certaines conquêtes ont été relativement faciles, par exemple quand elles profitaient d'antagonismes entre chrétiens, ou lorsque l'islamisation se faisait par le truchement de marchands en Asie, de négriers en Afrique, elles se sont faites ailleurs, parfois, "bessif ", ce qui veut dire à la fois "de force" et "avec le sabre".  On n'a jamais entendu de regret à propos de violences historiques, tel l'enlèvement d'enfants chrétiens dans les Balkans, pour en faire les janissaires...

Aujourd'hui, qui nous importe davantage que les polémiques historiques, il faut bien reconnaître que des communautés chrétiennes du Proche ou du Moyen-Orient ont de plus en plus de difficultés à vivre, et même à "survivre". Combien de chrétiens demeurent encore à "Constantinople" ? (dans un pays ayant une réputation de tolérance) ; combien en Irak ? (où il est bien vrai que George W. Bush, avec ses prétentions de "croisé", n'améliore pas la représentation que les masses peuvent se faire du christianisme), ou même au Liban si longtemps pays "modèle" de cohabitation pacifique ? Demandons leur avis aux évêques et aux fidèles de ces lieux... Même des témoins non religieux s'inquiètent du sort des "Chrétiens d'Orient", tel Régis Debray.

On ne peut que souscrire au désir de compréhension et de dialogue avec l'Islam, dans le respect réel et non la simple politesse diplomatique. Encore faut-il que ce désir soit véritablement réciproque. Il y a, parmi les intellectuels musulmans, un certain nombre d'hommes et de femmes qui, courageusement - car ce n'est pas sans risques pour eux - font cet effort ; et l'on ne peut nier que probablement la plupart des "croyants" n'ont d'autre rêve que de pratiquer leur religion en paix. Mais, pour en rester au chapitre le plus polémique, les appels au djihad, proclamé par des chefs d'État musulmans ou des autorités "religieuses" peuvent faire peur. Ainsi lorsque Ayman Al-Zawahiri, numéro deux d'Al-Qaïda, appelait le 20 septembre 2007 les peuples du Maghreb à chasser les anciens colonisateurs (il n'en reste pas beaucoup !) et à récupérer la partie de l'Espagne occupée par les Arabes au Moyen Âge (cité dans Universalia 2008, p. 58-59), ce n'est peut-être pas du néo-colonialisme, mais ça peut s'appeler "impérialisme"...

La "guerre sainte" n'est pas une notion à traiter avec légèreté ni naïveté. Certes, on cite souvent le fameux verset 256 de la Sourate II "La vache" : « Pas de contrainte en matière de religion... ». Mais on sait qu'il y a dans le Coran, comme dans l'Ancien Testament, des passages contradictoires, en l'occurrence d'autres beaucoup plus guerriers. Cela provient sans doute d'abord de la genèse du Livre sacré. Les sourates dictées à La Mecque sont généralement plus iréniques, plus ouvertes à l'égard des "Gens du Livre" ; elles posent des principes religieux (tel le monothéisme), sont des exhortations, parfois très poétiques. Les sourates de Médine (après l'hégire), alors que le prophète combat ses adversaires, peuvent être très combatives, parmi d'autres, plus "législatives", consacrées à l'organisation de la communauté, etc. Il faut savoir aussi que le Coran n'est pas la seule référence pour les musulmans : il y a les milliers de "hadiths", paroles du prophète (ou qui lui sont prêtées) dans toutes sortes de situations. Il y a enfin la mise en œuvre de ce double corpus par les écoles juridiques, les unes (tel le hanafisme), à l'origine plus ouvertes, d'autres (hanbalisme, puis salafisme) plus "traditionnalistes" et dans un repli identitaire. Pour nous en tenir à la plus proche, le rite malékite d'Afrique du Nord, il a été résumé au Xe siècle par un auteur, né en Espagne et ayant vécu en Tunisie, dans la Risala ou Épître sur les éléments du dogme et de la loi de l'Islam selon le rite mâlikite (Éd J. Carbonnel, 1952). Au chapitre 30, Sur la Guerre Sainte (p. 163-167), on chercherait en vain une interprétation mystique du type "lutte sur soi-même". Le Djihâd est « une obligation d'institution divine... Il est préférable de ne pas commencer les hostilités avec l'ennemi avant de l'avoir appelé à embrasser la religion d'Allah... De deux choses l'une, ou ils se convertiront à l'Islamisme, ou bien ils paieront la capitation, sinon on leur fera la guerre... Il n'y a pas d'inconvénient à tuer les prisonniers de race blanche non arabe qu'on aura faits », etc. ; le reste du passage concerne plutôt le partage du butin.

Bien sûr, il faudrait vérifier dans quelle mesure cette interprétation correspondrait encore à ce qui serait réellement appliqué aujourd'hui ; mais il faudrait aussi entendre les prêches des imams, lire les journaux de certains pays du Moyen-Orient, ce que font certains chroniqueurs, qui en retirent un pessimisme certain. Rappelons simplement le principe de l'attitude "légale" des musulmans dans les pays où ils résident : lorsqu'ils sont minoritaires ils sont tenus d'observer les lois du pays ; s'ils deviennent majoritaires, ils doivent imposer la charia, qui n'est pas facultative. Il est vrai que certains pays "musulmans" ont pris de la distance vis-à-vis de celle-ci, mais ils sont parfois sévèrement jugés par les religieux ; et l'on a vu avec la Turquie que des régressions "fondamentalistes" restent toujours possibles.

Malek Bennabi1, qui écrivait avant les grands mouvements de décolonisation, a fait des remarques subtiles sur la diversité des contextes dans lesquels vivent - sur le plan religieux - les musulmans, ce que l'on oublie trop souvent, et que masque, aujourd'hui, un certain totalitarisme islamiste à prétention "universelle" : « On imagine aisément ce que peut devenir la volonté collective d'un Islam débarrassé de sa gangue post-almohadienne [NDLR = dynastie berbère puritaine et fondamentaliste qui, à l'articulation des XIe et XIIe siècles, a régné sur le Sahara, une partie du Maghreb et le sud de l'Espagne en prônant un Islam rigoriste et intolérant], ainsi planté au sol par les masses qui vivent du sol, ainsi guidé par une élite au regard de laquelle la pensée coranique, cessant d'être un précieux document archéologique, classé, répertorié, enfermé, apparaîtra comme en perpétuel devenir [...] Dans l'aire méditerranéenne, le voisinage de l'Islam avec la pensée chrétienne, s'il ne l'a pas enrichi spirituellement, ne l'a pas davantage contraint à se transformer : le contact entre les deux pensées religieuses s'est en effet produit dans le contexte colonialiste, qui a gravement faussé le sens de la pensée chrétienne aux yeux du musulman ; et celui-ci pouvait aisément se sentir supérieur à tel ou tel colon rapace, présumé chrétien, mais installé dans l'injustice et la jouissance [...] (Au contraire) le contact de l'élite musulmane asiatique avec les autres religions a lieu dans des conditions tout à fait différentes. Ici, l'Islam ne peut pas avoir le sentiment d'être en terre étrangère. À la fois conquérant et minoritaire, il vit sur un sol déjà conquis par d'autres religions [...] [En Inde], le musulman assiste quotidiennement à l'extraordinaire vie religieuse de ces êtres qui sont sans doute parmi les plus religieux du monde et qui vivent dans une atmosphère embrasée de mysticisme. »

La "chance" qui a peut-être manqué à l'Islam c'est celle qui est arrivée au catholicisme au XVIIIe siècle, alors qu'il gardait encore des prétentions "totalitaires" : une puissante "opposition intellectuelle interne", comme celle des Lumières. Elle a pu faire lentement évoluer les esprits et aboutir à une saine séparation du religieux et du politique, offrant aux croyants la liberté de conscience et la liberté des cultes, qui seules peuvent rendre authentiques les adhésions de foi. Ils ont acquis, en outre, on l'oublie trop, le droit de changer de croyances, voire de les abandonner, sans devenir pour autant des renégats passibles des pires représailles.

Pour reprendre confiance dans l'avenir d'une coexistence entre l'Islam et le monde occidental (plutôt que "chrétien" car il l'est si peu), il faudrait, certes, renoncer à cette peur malsaine que peut susciter une religion dominatrice sur ses fidèles et leur environnement, afin d'établir un authentique dialogue, désiré et entretenu par les deux partis.

Côté occidental, la condition nécessaire serait que l'on ose parler de l'Islam avec les Musulmans, à condition d'acquérir un minimum de compétence dans ce domaine, ce qui n'est pas si fréquent. Exemple : le président Bush a-t-il des conseillers qui connaissent un tant soit peu la doctrine, les traditions et les mentalités musulmanes ? Le désastre irakien montre qu'il n'en est rien. Il faut également sortir d'un état de naïveté béate qui refuse de voir - et donc de discuter - les problèmes, même s'ils sont difficiles à aborder.

Côté musulman, on ne peut se substituer à leur propre parole. La question porte d'abord sur le désir d'échanges à propos d'une modernité considérée comme mal vécue par l'Occident et, apparemment, rejetée par une bonne partie des musulmans. On ne saurait mieux dire, à ce propos, que Boualem Sansal, algérien, ingénieur de formation, docteur en économie, successivement enseignant à l'université, chef d'entreprise, haut fonctionnaire au Ministère de l'économie, romancier, dans son entretien au Nouvel Observateur 2 : « La lutte contre l'islamisme, matrice du terrorisme, réclame un engagement des musulmans et de leurs théologiens. Il leur revient de sauver leur religion et de la réconcilier avec la modernité, faute de quoi l'islam finira par n'être plus que l'islamisme. Mais le danger dans les pays arabes et musulmans est tel qu'aucun théologien n'ose entreprendre ce nécessaire travail d'ijtihad. Et les intellectuels qui s'y emploient avec talent dans les démocraties occidentales (Sheib Bencheikh, Malek Chebel, Mohamed Arkoun, Abdelwahad Meddeb...) ne sont guère entendus dans nos pays. [...] L'islam a déjà trop pâti de l'islamisme et du nationalisme arabe, je ne vois pas comment il pourrait reprendre le chemin des Lumières qui jadis fut le sien. »

Un doute identique se retrouve dans une étude récente sur la question : « Ce sont des universitaires et des théologiens qui, dans un contexte plutôt élitiste, font reculer les stéréotypes - le fatalisme et les fanatismes musulmans, le colonialisme et le prosélytisme chrétien - mais (ils) restent éloignés des masses, impuissants devant l'ampleur des divergences historiques, géopolitiques, théologiques qui séparent islam et christianisme. » 3

Le mot est prononcé, ce qui fait peur ce n'est pas telle ou telle religion mais leurs rejetons "fanatiques". À nous, Chrétiens, Musulmans... et autres - n'oublions pas les incroyants dans cette "lutte" - de les faire reculer.

Marc DELÎLE


NOTES

1 - dans  Vocation de l'Islam, Éd. du Seuil, Collection Esprit "Frontière ouverte", 1954, p. 165-166.
2 - Le Nouvel Observateur du 10-16 janvier 2008 (p. 82-85).
3 - Henri Tincq (dir.), Chrétiens en terre d'Islam, La Tour-d'Aigues, Éd. de l'Aube - Le Monde, coll. « Les dossiers du Monde », 2005, p. 164.

 o O o

Depuis la rédaction de cet article, nous avons trouvé un motif d'espoir dans la lettre ouverte envoyée le 13 octobre 2007 par 138 "guides religieux musulmans aux chefs des Églises", un texte qui circule sur Internet, et que l'on espère exact et bien traduit.
Elle marque de leur part une prise de position sans ambiguïté en faveur de la paix, appuyée sur les textes sacrés du Coran et de la Bible, d'autant plus que d'autres dignitaires (ils seraient plus de 200 aujourd'hui) l'ont également signée depuis.
Nous en reproduisons quelques extraits importants, sans redonner les abondantes et convergentes références scripturaires. Il faut lire ce texte dans son intégralité ; il mérite une analyse approfondie et une application par tous.

« Musulmans et chrétiens constituent bien ensemble plus de la moitié de la population mondiale. Sans la paix et la justice entre ces communautés religieuses, il ne peut pas y avoir de paix significative dans le monde. L'avenir du monde dépend donc de la paix entre musulmans et chrétiens.

La base de cette paix et de cette compréhension mutuelle existe déjà. Elle fait partie des principes qui sont les fondations véritables des deux religions : l'amour du Dieu Unique, et l'amour du prochain. Ces principes sont énoncés à maintes reprises dans les textes sacrés de l'Islam et du Christianisme. L'Unité de Dieu, la nécessité de L'aimer et la nécessité d'aimer le prochain constituent ainsi le terrain d'entente de l'Islam et du Christianisme. [...]

Conformément au Coran nous, en tant que musulmans, invitons les chrétiens à s'accorder avec nous sur ce qui nous est commun, et qui constitue également l'essentiel de notre foi et de notre pratique : les Deux Commandements de l'amour. [...] On trouve nombre d'injonctions en Islam concernant la nécessité, et l'importance éminente, de l'amour pour - et de la miséricorde envers - le prochain. Aimer le prochain est une partie intégrante et essentielle de la foi en Dieu et de l'amour pour Dieu, parce qu'il ne peut y avoir, en Islam, de vraie foi en Dieu ni de droiture sans amour du prochain. [...]

Cependant, l'empathie et la sympathie à l'égard du prochain - et même les prières formelles - ne suffisent pas. Elles doivent s'accompagner de générosité et du sacrifice de soi. [...] Nous avons déjà cité les paroles du Messie, Jésus-Christ (sur lui la Paix), concernant l'importance éminente, juste après l'amour de Dieu, de l'amour du prochain [...]

En tant que musulmans, nous disons aux chrétiens que nous ne sommes pas contre eux et l'Islam n'est pas non plus contre eux, tant qu'ils ne déclarent pas la guerre aux musulmans à cause de leur religion, qu'ils ne les oppriment pas et qu'ils ne les expulsent pas de leurs foyers. [...]

Enfin, en tant que musulmans, et par obéissance au Coran, nous demandons aux chrétiens de s'accorder avec nous sur ce que nos deux religions ont essentiellement en commun : à savoir de n'adorer que Dieu Seul... Que ce terrain d'entente soit la base de tout dialogue interreligieux entre nous à l'avenir, car de ce que nous avons en commun procèdent toute la Loi et les prophètes (Matthieu 22:40).

Trouver un terrain d'entente entre musulmans et chrétiens n'est pas une simple question de dialogue œcuménique poli entre des leaders religieux sélectionnés. Le Christianisme et l'Islam sont respectivement la plus nombreuse, et la seconde plus nombreuse, religion dans le monde et l'histoire. [...] Ensemble, ils constituent plus de 55% de la population mondiale, ce qui fait de la relation entre ces deux communautés religieuses le plus important facteur contribuant à une paix significative dans le monde. Si les musulmans et les chrétiens ne vivent pas en paix entre eux, le monde ne peut être en paix. Avec l'armement terrible du monde moderne ; avec des musulmans et des chrétiens qui se côtoient étroitement partout comme jamais auparavant, aucune partie ne pourrait remporter unilatéralement un conflit entre plus de la moitié des habitants de la planète. Ainsi notre avenir commun est en jeu. La survie du monde lui-même est elle peut-être en jeu. Et à ceux qui, néanmoins, ont du goût pour le conflit et la destruction dans leur propre intérêt, ou calculent qu'ils parviendront finalement à vaincre par eux, nous disons que ce sont nos âmes éternelles elles-mêmes qui seront aussi en jeu si nous ne réussissons pas sincèrement à déployer tous nos efforts en faveur de la paix et de l'harmonie commune. [...]

Ne faisons donc pas de nos différences une cause de haine et de querelles entre nous. Rivalisons les uns avec les autres dans la piété et les bonnes œuvres. Respectons-nous les uns les autres, soyons bons, justes et aimables entre nous, et vivons dans la paix sincère, l'harmonie et la bonne volonté réciproque ».

Par Garrigues - Publié dans : DOSSIER CHRETIENS EN TERRE D'ISLAM
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Jeudi 17 avril 2008 4 17 /04 /2008 08:17

Cette courte chronique n'a aucune prétention.
Elle n'est pas le tableau d'une situation analysée "scientifiquement", mais se présente comme un sondage aléatoire à travers une quinzaine de numéros dépareillés de "Peuples du Monde - Magasine de la mission universelle", retrouvés par hasard et s'étalant du n° 97 de janvier 1977 au numéro 241 de mars 1991, c'est-à-dire sur quatorze ans, et ce il y a à peu près une génération.

Cette démarche subjective a pour seule intention de rechercher une ambiance, comme un relent de rumeurs (par définition : non vérifiées) de ce qui pouvait se dire alors sur les relations entre les Chrétiens de quelques pays et les Musulmans au milieu desquels ils vivaient. D'où une certaine "errance chronologique" des notules ci-dessous. Les pays concernés se trouvaient aussi bien en Afrique du Nord (Maroc, Mauritanie, Tunisie, Égypte), Afrique noire (Côte d'Ivoire, Guinée, Soudan, Bénin, etc.), Asie (Turquie, Liban, Cisjordanie, Iran, Malaisie, Indonésie, etc.), avec deux exceptions où se posaient de façon particulière les problèmes de cohabitation : l'Albanie et Israël. La Turquie était aussi (dès le n° 78, février 1975), à sa manière, un cas particulier : pays à 99 % musulman, mais où l'État est, depuis 1937, « républicain, nationaliste, populiste, étatiste, laïque et réformateur »1. Le panorama qui suit, rapide et incomplet, comme le témoignage d'un touriste curieux qui raconterait ce qu'il a entendu, voudrait permettre de mieux approcher l'évolution récente. Pour comprendre ce qui appartient déjà au passé, il convient de replacer les faits relevés dans l'histoire de cette période. Et pour la rendre plus proche, on emploiera généralement le présent (et non l'imparfait ou le passé simple) pour en traiter.

Par exemple, en Afrique, on est dans la période post-coloniale : le christianisme apparaît à beaucoup de musulmans comme la religion du colonisateur, même si cette étiquette n'est, parfois, qu'une occasion polémique pour rejeter cette religion.
En Albanie (n° 241, mars 1991), pays qui se divise en trois zones selon la confession majoritaire : le nord est catholique (représentant 12 % de la population), le centre musulman (67 %), le sud orthodoxe (21 %). Mais, en vérité, l'Albanie - "premier pays athée du monde " - est alors officiellement communiste et vigoureusement antireligieux. Or, pendant la Seconde guerre mondiale, le clergé catholique avait été largement favorable à l'occupant italien : s'opposer à lui pouvait passer pour une attitude patriotique ; ainsi en fut-il de la confiscation des biens des institutions religieuses. En 1990 encore, cette hostilité restait vive, depuis l'interdiction de posséder des objets religieux jusqu'à l'exécution d'un franciscain qui avait baptisé un enfant, etc. La persécution, ici, n'est donc pas confessionnelle mais idéologique.

En ce qui concerne l'Afrique du Nord, on peut noter qu'aucune des quinze livraisons consultées de la revue ne parle de l'Algérie ; cette remarque n'a, bien sûr, aucune valeur statistique puisqu'elle porte sur un nombre trop limité de numéros. Dans les deux autres pays du Maghreb, les Chrétiens sont très minoritaires et généralement étrangers au pays. En Tunisie (n° 101, mai 1977), ce sont surtout des coopérants, les Européens de la période du protectorat ayant en partie émigré lorsqu'en 1964 le gouvernement avait nationalisé les terres. Mais la même année, il avait conclu un accord avec le Saint-Siège pour un libre exercice du culte. Ainsi, l'Église, devenue "servante", bénéficiait d'une hospitalité assez remarquable au moment où (1977) l'intolérance commençait à grandir ailleurs sur le globe. Les chroniques de l'époque faisaient état de dialogues ponctuels amicaux entre Chrétiens et Musulmans.

Pour le Maroc, un article de décembre 1983 (n° 168) évoque un disciple de Charles de Foucault, le père Peyriguère († en 1959). Ce fut un apôtre au service du pays : il avait amassé des matériaux sur la culture berbère et réalisé un dictionnaire de psycho-linguistique berbère. Il appelait les Chrétiens à se dégager de l'esprit colonial et de l'« orgueil de race », et les invitait à la fois à respecter une autre manière d'être « civilisé » et à rester lucides « sans enjoliver tout ce qui concerne les Musulmans ».
Cinq ans plus tard (n° 221, mars 1989), alors que le sultan Hassan II avait accordé la liberté de culte en 1983, Peuples du Monde, ayant pris acte de la baisse du nombre de Chrétiens au Maroc (400.000 en 1953, 30 à 50.000 en 1988), faisait remarquer que, dans le pays, tous les Européens n'étaient pas chrétiens (minorité juive présente bien avant l'arrivée de l'Islam, ou incroyants) et que tous les Chrétiens n'étaient pas européens (présence de nombreux Africains sub-sahariens chrétiens). La présence chrétienne devait être « silencieuse, amicale et priante, "abandonnée" », et aucune réaction hostile n'était apparemment relevée.

En Mauritanie (n° 158, déc. 1982), pays "islamique" depuis 1958, la prise de pouvoir pacifique par l'armée en 1978 a été suivie d'une arabisation, au détriment des populations noires du fleuve Sénégal, et suivie aussi d'une application stricte de la charya. L'Église, dont les cadres étaient limités à un évêque, une dizaine de prêtres, 25 religieux... est une « Église nomade », selon les termes de l'article. Les clercs visitent les 5.000 Chrétiens de plus de vingt pays, dispersés sur des chantiers (routes, voies ferrées, barrages, etc.). Ils sont également au service des populations : infirmière, professeur... Il existait, de la part des permanents, une volonté de favoriser les rencontres des Chrétiens avec les habitants du pays, mais la réussite n'était pas évidente. En tous cas, on ne signalait pas de difficultés majeures.

Les situations en Afrique noire se montraient extrêmement variées selon qu'il s'agissait d'anciennes colonies anglaises ou françaises, de régimes politiques plus ou moins libéraux (de la démocratie à la dictature) et dont les choix religieux étaient plus ou moins tolérants, selon la diversité des religions présentes et la proportion de leurs adeptes, et encore - l'histoire récente l'a rappelé - selon la multiplicité des ethnies...
Dans le n° 100 de la revue (Avril 1977) sous le titre : « Afrique : nouveau départ pour l'évangélisation », un article affirmait, avec une espérance teintée de prudence, qu'après un passé de guerres et de polémiques, c'était le « siècle du dialogue pour l'Église d'Afrique où l'Islam est présent sous des formes et dans des conditions toutes différentes en Afrique du Nord et en Afrique noire. Les colloques Chrétiens-Musulmans se multiplient dans le monde spécialement depuis les années 70. Le plus récent, celui de Tripoli, en janvier 1976 (...) a pu sembler avoir un caractère politique de recherche de suprématie ; il a révélé aussi que le dialogue Chrétiens-Musulmans, s'il est une œuvre précieuse, demeure encore fragile et pour sauvegarder ses chances, il gagnerait à moins d'officialité et à moins de publicité ».

L'exemple de la Guinée (n° 241, mars 1991), pays à 70 % musulman, illustre bien les difficultés spécifiques de l'annonce de l'Évangile dans sa confrontation à la fois avec des régimes politiques défavorables et avec des cultures anciennes profondément implantées (nécessitant, par exemple, la traduction de la liturgie en langues locales).
Sous le régime plus ou moins "marxiste" de Sékou Touré, « on a essayé de tuer l'Église » (les catholiques représentaient selon les estimations de celle-ci ou celles du pouvoir, de 10 à 4 % de la population). Des mesures de coercition se sont abattues sur les organisations chrétiennes : 1957, suppression des subventions aux écoles privées ; 1959, interdiction des mouvements de jeunesse ; 1961, toutes les écoles catholiques sont nationalisées et l'archevêque est expulsé pour avoir protesté ; 1967, tous les missionnaires occidentaux doivent partir en un mois, etc. Des laïcs ont réussi à suppléer leur absence pour maintenir la foi. Mais surtout on assista à la solidarité des Églises africaines qui envoyèrent des prêtres, dont la circulation fut pourtant limitée par le gouvernement. Après la mort du président, en 1984, la situation s'est détendue et dès l'année suivante 85 missionnaires sont revenus et des vocations se sont révélées.
Mais en Guinée, à côté des musulmans, les animistes sont très nombreux, et la culture chrétienne s'est trouvée confrontée à leurs pratiques, en particulier aux rites d'« initiation » : excision pour les filles, circoncision et tatouages pour les garçons. L'Église a d'abord tenté de les rejeter purement et simplement, mais l'initiation représentait l'inévitable entrée dans le groupe social des hommes ou des femmes. Puis elle a cherché à s'adapter en transformant ces rites de l'intérieur, les faisant couronner par une messe à la fin du séjour en forêt. Enfin, elle a promu le baptême lui-même comme rite initiatique comportant le changement de nom, au bout d'une retraite...

Le problème des animistes se trouvait amplifié au Bénin (ex-Dahomey) (n° 217, nov. 1988), où ils constituent 65 % de la population. Là, les Musulmans (11,5 %) forment une minorité qui ne posait pas de problèmes majeurs aux catholiques (17 %, mais en forte augmentation, surtout dans le sud). Ceux-ci se heurtaient plutôt au risque de syncrétisme. En effet, les nouveaux baptisés, "Chrétiens le jour / animistes la nuit", restent souvent attachés à la religion traditionnelle, dont le culte des ancêtres. D'autant que les Chrétiens n'avaient plus le droit de tenir des écoles. Et tout cela sans compter la présence de sectes.

Pour la Côte d'Ivoire, une première livraison (n° 97, janvier 1977), consacrée il est vrai à la ville de Yopougou (à 12 km d'Abidjan), ne fait aucune allusion à l'Islam. En 1983 (n° 166, sept-oct.), la revue notait que les chrétiens n'y représentaient que 5 % de la population, mais avaient une forte influence. Elle décrivait en même temps un "Islam omni présent" par la multiplication de mosquées financées par les Libyens. Le problème religieux serait devenu politique et il semblait que l'évangélisation ne pourrait se faire qu'à travers un clergé local.
Ce qui montre bien la difficulté d'évaluer les communautés en présence, c'est la fluctuation de leurs évaluations. Ainsi, d'après des recensements récents, la population se ventilerait aujourd'hui en trois grands groupes relativement équilibrés : 27 % de chrétiens, 34 % de musulmans et 39 % d'animistes.

Au Cameroun (n° 93, juill-août 1976), aucune mention de difficultés avec l'Islam qui ne compte qu'un cinquième de fidèles, dans un pays qui, en 2006, comptera à côté d'eux 34,7 % de catholiques, 26 % d'animistes et 17,5 % de protestants.

Le Soudan (n° 169, janv. 1984) était déjà un cas litigieux. En 1983, le pays comptait 60 % de musulmans, majoritairement dans le Nord. Dans le Sud, plus "noir" - et où l'on a décelé des réserves de pétrole (!) - se concentraient les 34 % d'adeptes de la religion traditionnelle, les 5 % de catholiques et 1 % de coptes et de protestants. Pourtant, depuis le 8 septembre de la même année 1983, les principes islamiques étaient inscrits dans la loi soudanaise et applicables à tous les citoyens, avec une volonté manifeste d'arabisation intégriste, alors même que le Soudan avait signé la Déclaration universelle des Droits de l'Homme reconnaissant la liberté religieuse.
Les atteintes à cette liberté n'étaient pas rares. Avant 1972, les missionnaires avaient été obligés de quitter le pays, des églises ont été détruites. En 1972, après 17 ans de guerre, un accord avait été conclu et le sud obtenait une certaine autonomie, dont la réalité semble s'être ensuite atténuée. En 1983, l'évêque de Juba, lui-même soudanais, au moment de perdre ses fonctions, a demandé aux autorités politiques des secours pour les démunis et aux chefs religieux la reconnaissance du multiconfessionnalisme. Cependant l'armée chassa des chrétiens vers la forêt, et l'action conjointe d'un "Islam dominateur" (entre autres à travers ses fonctionnaires) entraîna, dès cette époque, l'émigration de 200.000 personnes vers les pays voisins. Les évêques se sont également élevés contre la spéculation sur les produits agricoles, contre la corruption, et ont dénoncé certaines déviations de la culture africaine, comme le tribalisme, source de favoritisme, l'hospitalité dégradée en parasitisme, la dégradation morale... et surtout les dangers d'une loi islamique applicable à tous les habitants, au risque de provoquer un regain de guerre civile (sic).

Au Proche-Orient, les situations restaient extrêmement diverses et, souvent, rapidement variables. En Égypte (n° 239, janv. 1991), les Chrétiens autochtones (évangélisés dès le milieu du Ier siècle), constituent toujours une forte minorité dont il est difficile de connaître le nombre exact : 3,5 millions pour le gouvernement, 12 millions d'après les registres de l'Église (soit de 3 à 12 % de la population en moyenne), mais localement ils peuvent être aussi nombreux que les musulmans. C'est le cas à Assiout, capitale de la Haute-Égypte, où des tensions très vives existaient en 1990. L'origine de ces tensions étaient multiples, à la fois sociales, les Coptes étant considérés comme "riches", mais aussi, bien sûr, confessionnelles liées à la montée d'un intégrisme musulman violent : magasins détruits, assassinats, brimades quotidiennes, accusations iniques, difficulté de trouver du travail, etc. Même dans les universités, quelques mesures significatives montraient que l'ambiance se dégradait : séparation des sexes dans les amphis, mise en question du darwinisme, etc.

En Cisjordanie et au Liban (n° 136, nov. 1980), Arabes chrétiens et musulmans subissaient les mêmes souffrances pour des raisons différentes. Au Liban, le maintien d'une "présence" des Chrétiens, devenue aléatoire, est compliquée par la multiplication de leurs communautés, pas moins d'une douzaine2, dans une population totale de 3 millions d'habitants (en 1980), quelquefois repliées sur elles-mêmes, voire rivales. Avec les musulmans, « ils souffraient les uns pour les autres (avec de beaux exemples de solidarité et d'entraides) ; et aussi, malheureusement, les uns par les autres » (se tuant au cours d'une véritable guerre civile). Le rêve d'une partie de la population d'obtenir un État laïc paraissait inacceptable pour beaucoup de musulmans.

La situation en Cisjordanie (n° 168, déc. 1983) était et est encore plus complexe, mais cette fois avec un troisième antagoniste : Israël. Le pays s'offrait comme un simple "marché" pour l'État hébreu. En Israël même, la vie était aussi difficile pour tous les Arabes, qu'ils soient chrétiens ou musulmans, se revendiquant parfois comme "un seul peuple", vivant ensemble même si c'était éventuellement avec la peur de l'autre. La politique des implantations juives n'arrangeait rien : des terres étaient saisies "pour utilité publique", grâce au recours à un article du code turc sur les "occupants sans titres". Les Chrétiens représentaient 20 % de la population de Jérusalem en 1961, 10 % en 1978. Un observateur rapportait déjà un événement appelé à prendre de l'importance dans les décennies suivantes : « il arrive que des jeunes lancent de pierres sur des véhicules israéliens », entraînant des punitions collectives...

Au Moyen Orient, les "pétrochrétiens" (n°134, sept. 1980) connaissent des situations particulières. Dans un pays comme le Koweit, par exemple, plus de la moitié des résidents sont des étrangers de trente pays différents : Africains ou Asiatiques dans des emplois subalternes, "Occidentaux" appliqués à la recherche ou à l'ingénierie. Les Chrétiens ne sont donc pas tous arabes, et si les Arabes sont souvent musulmans, il s'agit d'un Islam non monolithique. En Arabie saoudite, en revanche, si des chrétiens peuvent être présents, il n'existe aucune communauté reconnue.

En Iran, au "pays des mollahs" (n° 166, sept-oct.1983), on assistait à une « islamisation du climat politique et des méthodes de gouvernement » depuis la Révolution islamique de 1979. Les conditions de vie des Chrétiens étaient difficiles, mais ils ne se trouvaient pas "hors-la-loi", la constitution de la République islamique ayant reconnu aux minorités religieuses le droit d'exister et d'être représentées... "à condition de ne pas ourdir des complots " ; ce qui pourrait laisser une marge d'interprétation, donc d'intervention, à l'arbitraire policier. En outre, l'isolement des Chrétiens comporte le risque que se dilue leur culture héritée d'une longue tradition, tel le problème de la survivance de la langue liturgique syro-chaldéenne, proche de l'araméen, face au persan utilisé dans la vie quotidienne.

En bref, de l'Atlantique aux frontières est de l'Iran, peu de situations dramatiques, hormis au Liban, en Cisjordanie-Israël et au Soudan, pas de persécutions systématiques et organisées. Simplement une atmosphère plus ou moins tendue, des relations de méfiance parfois, de peur aussi, d'hostilités mineures mais quotidiennes.

La situation des pays d'Asie repérés dans les exemplaires consultés de la revue se révèle diverse et évolutive. Au début de notre échantillon (n° 100, avril 1977), on parle des Églises d'Asie comme de "minorités influentes ", mais il n'y a aucune allusion à l'Islam.

L'Islam est arrivé tard en Asie du Sud-est, et par des voies différentes de celles plus agressives du pourtour méditerranéen : il s'est diffusé, entre autres, grâce aux commerçants arabes. Rencontrant des pays de vieilles civilisations - hindouisme, bouddhisme, animisme - à fortes traditions religieuses, avec de vives tendances mystiques affichées, il a dû composer avec elles, surtout lorsqu'il restait minoritaire. En Indonésie (n° 150, février 1982), il a longtemps gardé un caractère très modéré. Ce sont d'ailleurs les Hollandais qui ont favorisé l'Islamisation du pays en confiant aux autorités musulmanes, par désir de simplification administrative, l'enregistrement des mariages hors ceux des chrétiens (15 % de la population) ou des bouddhistes (4 %). Or une grande partie des autochtones pratiquaient une ancienne religion propre à la région, la kebatina. Une grande tolérance religieuse a été vécue pendant longtemps, jusque vers 1996 (donc hors de notre panel) où l'on assiste à un regain d'un Islam radical identitaire, réclamant l'application de la charya. Cependant, la constitution garantissait la liberté aux religions reconnues, et il existait dans les îles une tradition de consensus plutôt que d'affrontement. On vit alors une partie des adeptes de la religion traditionnelle opter pour le catholicisme. Il semble pourtant que la hiérarchie n'ait pas suffisamment reconnu et accepté les aspects positifs des cultures locales, négligeant par là les chances d'une inculturation plus profonde qui assurerait une meilleure assise populaire et surtout qui pourrait "dédouaner" le catholicisme d'une perception trop "occidentale", donc liée peu ou prou à la colonisation.

Il arrive, et c'est important pour notre sujet, qu'une crise politique masque des problèmes confessionnels. Ainsi au Timor oriental (n°98, février 1977), les Chrétiens représentant dans l'île un tiers de la population l'Indonésie musulmane a d'abord permis l'indépendance de la "province" vis à vis des Hollandais. L'Église locale avait alors fait remarquer que Timor oriental faisait partie du même groupe ethnique que le reste de l'île et avait demandé le rattachement à l'Indonésie qui assurait une totale liberté religieuse. C'est en 1975 que le Timor oriental fut envahi et annexé par les Indonésiens, après qu'elle eut manifesté des velléités d'indépendance. Rappelons qu'en 1999 le Timor Oriental fit sécession et obtint son indépendance en 2002.

Au total, l'ensemble des articles consultés fait souvent preuve de ce qui pourrait passer parfois pour un optimisme naïf, mais, dans tous les cas, de discrétion et même de prudence. Ceci peut tenir à la fois à ce que, dans l'ensemble, on ne relève que peu de situations dramatiquement alarmantes entre Chrétiens et Musulmans, comme elles ont pu le devenir à travers le monde, mais aussi, sans doute, au désir de ne pas mettre d'huile sur le feu et ne pas donner prétexte à des réactions hostiles.

Albert OLIVIER

NOTES

1 - Outre la délicate question du génocide des Arméniens, l'autre gros problème que posaient les "Chrétiens", était la forte présence de Grecs orthodoxes. Beaucoup ont fui pendant la guerre gréco-turque de 1920-22, et en 1923, des transferts de population ont fait que de 2 millions encore, en 1922, ces Chrétiens n'étaient plus que 300.000 en 1956 et 3.000, en 2007).

2 - Les Chrétiens du Liban peuvent être : maronites, orthodoxes rattachés au patriarche de Constantinople, melkites liés à Rome, Arméniens (catholiques, orthodoxes ou protestants), Syriens (orthodoxes ou catholiques) "latins" européens, protestants, chaldéens, nestoriens...

Par Garrigues - Publié dans : DOSSIER CHRETIENS EN TERRE D'ISLAM
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Jeudi 17 avril 2008 4 17 /04 /2008 08:18

Le président syrien el-Assad avait dit un jour à Romano Prodi, alors président de la Commission européenne : « C'est nous qui vous avons envoyé Pierre et Paul ». Son interlocuteur avait naturellement acquiescé, sans savoir peut-être de quel précédent ancien (et illustre) pouvait s'autoriser cet acquiescement. Dans les années 366-384, le pape de Rome Damase n'avait pas dit autre chose en effet ; au sein de la basilica Apostolorum de la via Appia, où Pierre et Paul étaient vénérés ensemble, il avait fait apposer une inscription en vers sur laquelle se lisait cette formule : Discipulos Oriens misit, quod sponte fatemur, « Ces disciples, l'Orient les a envoyés, nous le reconnaissons volontiers ». Par cette reconnaissance, l'évêque de Rome payait un juste tribut aux Églises d'Orient, car il suffit de parcourir les quatre premiers siècles de notre ère pour mesurer ce que ces Églises ont légué à l'Église universelle et quel profit l'Occident a retiré de cet héritage.

 

Au premier siècle, l’Orient, terre de toutes les expérimentations

 
Au premier siècle, l'Occident doit tout à l'Orient, non seulement parce que le christianisme est né en Orient, mais aussi parce que son message a été transmis dans une langue orientale de grande diffusion. Peut-être a-t-il existé des Évangiles primitifs écrits en hébreu ou en araméen - on en discute -, mais si les débuts de l'aventure chrétienne ont été largement et rapidement connus, c'est grâce à une autre langue orientale, le grec de la koinè, qui était pour le monde méditerranéen, au tournant de notre ère, ce qu'est aujourd'hui l'américain à la « toile » d'Internet.

Cela vaut jusque pour les paroles du Seigneur : même si les plus émouvantes nous sont parvenues dans sa langue même - « Abba », cette appellation affectueuse de « papa » qu'il réservait à son Père, ou encore ce cri déchirant, « Eloï, Eloï, lama sabaqthani », qui est le dernier, selon Marc, qu'il lança sur sa croix -, tout le reste de l'enseignement de cet Homme-Dieu qui n'avait jamais rien écrit (hormis une fois, sur le sable) nous a été transmis en grec, avant d'être traduit dans d'autres langues. Or ce n'est pas rien qu'une langue et tout ce qu'elle véhicule, les travaux de la linguistique moderne nous l'ont assez appris.

L'Orient n'a pas seulement donné au christianisme la langue première de sa catéchèse et de sa liturgie ; il lui a légué son nom, puisque c'est à Antioche, pour la première fois, vers le milieu du Ier siècle, que « le nom de chrétiens fut donné aux disciples », comme nous l'apprend le Livre des Actes. Et l'Orient a également été le lieu des premières expérimentations d'une vie chrétienne.

Expérimentations fort diverses, car les Églises du premier siècle ont été des lieux d'une intense fermentation intellectuelle et spirituelle. L'Église de Jérusalem, où les fidèles étaient rassemblés autour de Jacques, « le frère du Seigneur » fonctionnait sur un modèle qui s'apparente au califat. Les Églises fondées par Paul étaient structurées autour d'« Anciens », ou presbytres, comme on voudra, et on peut supposer que d'autres Églises, semblablement, s'inspiraient des modèles de la synagogue ou de la « société civile », comme on dit aujourd'hui. Sans parler des « Églises domestiques », qui étaient sans doute nombreuses. On ne comprendrait pas sans cela la péricope évangélique : « Quand vous serez deux ou trois réunis en Mon nom, Je serai au milieu de vous », qui répond sûrement à une autre réalité commune des premières Églises chrétiennes.

Au sein de ce foisonnement d'expériences et d'initiatives, il faut pourtant faire une place particulière à un dernier mode de fonctionnement ecclésial : celui auquel les spécialistes de l'histoire de l'Église ont donné le nom, un peu barbare, de « monoépiscopat » et qui peut se résumer par la formule célèbre : « Là où est un évêque, là se trouve une Église ». Or ce mode de fonctionnement est né lui aussi en Orient, puisqu'on en trouve les premières attestations dans les Lettres d'Ignace d'Antioche, au tournant du second siècle.

Sans doute était-il loin, alors, d'être largement diffusé ; sans doute aussi a-t-il mis du temps à s'imposer, en Orient comme en Occident. Les historiens tendent en effet à penser aujourd'hui que ce n'est pas avant les dernières décennies du deuxième siècle que le monoépiscopat a acquis droit de cité à Rome, où la liste des papes, telle que nous la connaissons, relève plus d'un souci théologique ou pastoral que d'une réalité historique. Pour l'ensemble des Églises, c'était pourtant la voie de l'avenir, et l'invention de la figure de l'évêque constitue sûrement, avec la transmission des Écritures, un des legs majeurs de l'Orient au premier siècle.

Le deuxième siècle : entre apologies et combats contre la gnose, le rôle pionnier de l’Orient

Passé le temps des expériences, le deuxième siècle a répondu à une époque où les Églises ont pleinement accédé à la visibilité, et c'est encore un témoignage venu de l'Orient qui nous permet de le vérifier. Il tient à la correspondance échangée entre Pline le Jeune, qui était gouverneur de Bithynie, dans l'actuelle Turquie, et l'empereur Trajan, dont il était l'ami. Pline y exprime son embarras sur la conduite à tenir envers la secte nouvelle des chrétiens qu'il rencontrait parmi ses administrés : ce sont pour lui gens paisibles, assez bizarres au demeurant, mais qui ne font rien de répréhensible, tout en étant cependant passibles des rigueurs de la loi en tant qu'adeptes d'une religio illicita, une religion non reconnue par l'Empire. Son rapport montre qu'il était parfaitement informé de la foi et de la pratique des fidèles. On mesurera tout ce que le christianisme avait alors gagné en visibilité si l'on songe qu'à propos d'événements antérieurs d'un demi-siècle à peine, « prenant le Pirée pour un homme », Suétone nous rapporte dans La vie des douze Césars que l'empereur Claude avait expulsé de Rome les Juifs « qui se querellaient à cause d'un certain Chrestos ».

Comme le montre le texte de Pline, il reste que le christianisme intriguait et inquiétait tout à la fois, ne fût-ce que parce que son culte, réservé aux seuls initiés, restait secret. C'est à cause de cela que le deuxième siècle a vu naître les premières apologies, qui étaient le fait d'intellectuels chrétiens soucieux de dissiper les inquiétudes et les appréhensions de leurs contemporains et de les éclairer, autant que faire se pouvait, sur ce qu'étaient la foi et les coutumes des fidèles. Une fois de plus, le phénomène est né en Orient ; à ne retenir qu'une figure, on choisira celle de Justin, à la fois parce qu'il s'agit d'un des plus anciens apologistes et parce que cet Oriental, né à Naplouse, en Palestine, a exercé et est mort à Rome vers 165, ce qui fait de lui une figure chère à l'ensemble des Églises.

Précieux Justin ! Avec toutes les précautions voulues pour ne pas trahir le secret de la « religion à mystères » qu'était le christianisme ancien, le premier, il nous a laissé une description du rassemblement qui réunissait les fidèles « le jour du Soleil » - donc chaque dimanche. Dans cette description, nous reconnaissons les grandes lignes de ce que sont les assemblées dominicales de nos Églises, la principale différence étant que la liturgie laissait encore place à l'improvisation, puisque « celui qui préside », nous dit-il, « faisait monter au ciel les prières et les actions de grâce autant qu'il le pouvait  ».

Précieux Justin, aussi, pour le parcours intellectuel qui fut le sien, et qui est très caractéristique de son siècle. Assoiffé de sagesse, il s'était adressé successivement à un stoïcien, puis à un péripatéticien, un pythagoricien, un platonicien enfin, avant de rencontrer un fidèle qui l'instruisit des Écritures. « Un feu, subitement, s'alluma dans mon âme », nous dit-il alors, « et voilà pourquoi et comment je suis philosophe ». De fait, le christianisme était pour lui une sagesse, ou plutôt la Sagesse même ; c'est donc une école de sagesse - c'est-à-dire, en grec, de philosophie - qu'il ouvrit à Rome pour y former des fidèles autant que des disciples. Ce qui lui valut de mourir martyr sur la dénonciation d'un autre maître d'école qui était jaloux de ses succès.

Cette appréhension du christianisme comme une sagesse constitue un autre legs de l'Orient ; il n'était pourtant pas sans danger. Au deuxième siècle en effet, la recherche de la sagesse passait aussi par la gnose, et la substance même du christianisme risquait de se corrompre, voire de se dissoudre dans les spéculations de cette philosophie subtile dont la plupart des représentants étaient des Orientaux. Face aux défis de la gnose - ou plutôt des gnoses, car la gnose était multiple -, il s'est pourtant trouvé un autre Oriental, Irénée, dont il convient d'autant plus d'évoquer la mémoire qu'ayant été peu avant le tournant du troisième siècle en charge de l'Église de Lyon, il reste, pour l'Occident autant que pour l'Orient, une référence.

L'apport d'Irénée a été décisif en effet. Il a fait de l'enracinement des Églises dans une Tradition, qui reste une idée également chère, encore aujourd'hui, aux catholiques et aux orthodoxes, la pierre de touche permettant d'éprouver ce qu'est la foi chrétienne et de la distinguer de ses contrefaçons, gnostiques ou autres. Et les Occidentaux lui sont particulièrement reconnaissants qu'ayant choisi d'illustrer ce garant de la Tradition qu'est la succession apostolique, il ait pris pour exemple l'Église de Rome, ce qui nous vaut de connaître grâce à lui la plus ancienne liste des pontifes romains. N'en déplaise à certains catholiques, volontiers prompts à tirer ce témoignage vers l'apologétique, ce n'était là pour Irénée qu'un exemple, parmi d'autres possibles ; il n'en a pas moins son prix, et pour les fidèles et pour les historiens de l'Église.

Le troisième siècle : l'Orient champion de l'acculturation de la culture antique... et de sa critique par les moines

Grâce à Irénée et quelques autres, les Églises avaient donc pu surmonter au deuxième siècle les périls de la gnose. Cela leur permit au troisième siècle de se confronter sans crainte à la culture de leur temps et d'apporter à cette culture leur contribution propre : phénomène complexe (et réciproque) d'acculturation, que l'on peut illustrer par les figures, successives et complémentaires, de Clément d'Alexandrie et d'Origène.

Clément d'abord : il fait figure de cadet d'Irénée, dont il n'est séparé que par l'espace d'une demi-génération. C'est assez pour que, mettant à profit les combats victorieux que son aîné avait menés contre les gnostiques, il ait pu présenter la foi chrétienne comme la gnose véritable. Ce faisant, il renouait avec une tradition que nous avons déjà rencontrée chez Justin, mais en lui donnant une tout autre ampleur. Comme l'a écrit P. Hadot, il est en effet « le premier écrivain chrétien qui ait conçu le dessein d'une vaste entreprise littéraire, composée de plusieurs traités et destinée à donner un programme complet de formation spirituelle calqué sur le programme traditionnel d'enseignement de la philosophie ».

De fait, les ouvrages majeurs que nous avons conservés de lui marquent les trois étapes d'une éducation accomplie : Le Protreptique en traçant les chemins de la conversion, Le Pédagogue en visant à former des mœurs chrétiennes, Les Stromates, en enseignant la Sagesse, avec un grand S, ou, pour parler comme Clément, la gnose. L'ambition de ce programme se reconnaît au titre du premier des ouvrages cités, qui renvoyait aux précédents illustres des Protreptiques d'Aristote ou de Jamblique. C'était rivaliser consciemment avec la philosophie antique, tout en empruntant à cette philosophie ce qu'elle avait de plus achevé afin d'exprimer au mieux le message chrétien : inflexion décisive, qui a marqué jusqu'à nos jours, ou presque, la culture de l'Occident comme de l'Orient.

Après Clément, Origène, qui fut l'un de ses disciples. De ce géant à l'œuvre immense et multiforme, qui n'a pas moins touché que celle de son maître à la philosophie, on ne retiendra que son travail d'exégèse, par lequel, sans doute, se reconnaît le mieux son originalité ; il peut être tenu en effet pour le fondateur de cette science des Écritures. D'abord, grâce à l'établissement rigoureux du texte sacré que livre la monumentale édition de ses Hexaples, dans laquelle étaient disposés sur six colonnes le texte hébreu de la Bible, sa transcription en caractères grecs et quatre des principales traductions en langue grecque. Ensuite, par les commentaires de tout ordre qu'il a consacrés aux Écritures, en inaugurant la distinction, vite devenue canonique, entre « sens littéral », « sens moral » et « sens spirituel », ce dernier répondant naturellement à l'exégèse la plus élevée pour ce « spirituel », s'il en fut, qu'était Origène. Mais à quoi bon insister ? Sans toujours le citer, dès l'Antiquité tardive et pendant tout le Moyen Âge, l'Occident comme l'Orient ont tellement fait leur profit de cette méthode exégétique que nombre d'auteurs de commentaires spirituels (ou de traités homilétiques), aujourd'hui encore, tels M. Jourdain quand il s'exprimait en prose, font de l'« origénisme » sans le savoir.

Origène est mort peu après 250, des suites de la persécution de Dèce au cours de laquelle il avait été sérieusement inquiété. Au même moment naissait en Égypte Antoine, la dernière figure qu'il faut évoquer pour le troisième siècle afin de montrer que si l'Orient a su enseigner aux Églises les voies de l'acculturation, il leur a également montré celles de la rupture avec le monde. « Va, vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, puis, viens, suis-moi » : Antoine reçut dans toute sa radicalité cette adresse de Jésus au « jeune homme riche » qu'il avait entendu proclamer dans l'église de son village. Ayant, lui aussi, vendu tous ses biens, il gagna pour toujours le désert, qui n'était guère peuplé que par les insoumis, les fugitifs ou les laissés pour compte du temps.

Par cette « montée au désert » (donc, étymologiquement, par cette anachorèse), il signifiait un refus décidé des valeurs du monde antique, et particulièrement de la civilisation urbaine qui en était la plus haute expression. Ainsi débuta la grande aventure de ces « fous de Dieu » qu'étaient (et que sont encore) les moines, qui, tous, reconnaissent Antoine pour leur père. Très vite, cependant, en Orient, puis en Occident, les moines ont eu à retrouver le chemin des villes. Parce qu'ils étaient le « sel de la terre » et le sel des Églises, à partir du quatrième siècle et au cours des siècles suivants, nombre d'entre eux ont en effet été élus évêques, et comme ils n'ont rien abdiqué de leur idéal monastique dans l'exercice de leur charge épiscopale, ils ont donné à la pastorale chrétienne des accents qui restent encore sensibles aujourd'hui.

 

Au quatrième siècle, Orient et Occident affrontés à une nouvelle donne grosse d’avenir

La transmission de l'Écriture et des clés de son interprétation par l'exégèse ; l'invention de figures aussi indispensables à la vie et à la respiration des Églises que celles de l'évêque ou du moine ; l'ouverture à la culture du monde antique par le biais d'une apologétique, d'une philosophie et, partant, d'une théologie chrétiennes. À ces legs majeurs que l'on doit à l'Orient pour les trois premiers siècles, il faut ajouter, pour le quatrième siècle, un dernier élément d'importance : la rédaction des premières histoires de l'Église.

Le modèle en est fourni par l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe, qui avait su mettre à profit les ressources de la bibliothèque de Césarée de Palestine, dont il était l'évêque, pour puiser aux meilleures sources. Son prix est d'autant plus grand que, rompant avec l'usage des historiens antiques, qui était de réécrire à leur façon événements et discours, Eusèbe, bien souvent, a pris le parti de citer les documents originels. Cela nous vaut de connaître des textes aussi importants que celui du prétendu « édit de Milan » de 313, qui accorda la Paix à l'Église en reconnaissant à la foi chrétienne le statut de religio licita. Ou encore la lettre écrite à leurs frères d'Asie par les chrétiens de Lyon et de Vienne, qui raconte par le détail le martyre que Pothin, Blandine, et d'autres « frères » subirent en 177 dans l'amphithéâtre des Trois Gaules. Or cette apparition d'une histoire ecclésiastique ne doit rien au hasard. Que les Églises aient cru devoir se livrer par là à un « devoir de mémoire » trahit la conscience qu'elles avaient acquise de leur singularité et de leur importance. Mais les intellectuels chrétiens à qui incombait un tel devoir percevaient sans doute également quel rôle cardinal allait jouer l'histoire dès lors qu'avec la Paix de l'Église, le christianisme était entré dans le jeu de la politique impériale.

De fait, s'il est un siècle au cours duquel politique et histoire ont pesé d'un grand poids, c'est bien le quatrième siècle. Constantin ne s'était pas borné en effet à tolérer le christianisme, il ne cachait pas sa faveur pour la nouvelle foi, ce qui le conduisit à s'intéresser de très près aux Églises. Si l'on passe sur l'intermède du règne de Julien et sa « réaction païenne », le trait s'accusa avec ses successeurs, qui étaient tous chrétiens, pour culminer avec les mesures prises par Théodose, dans la dernière décennie du siècle, qui consacrèrent le christianisme comme seule religion de l'Empire. Pour un bon millénaire en Occident, et plus longtemps encore en Orient, la vie des Églises fut radicalement changée du fait de cette évolution, qui a pesé jusque sur le cours des controverses dogmatiques.

On ne comprendrait rien en effet à l'âpreté des débats auxquels a donné lieu au quatrième siècle l'hérésie d'Arius si l'on négligeait le poids proprement politique que les princes ont jeté dans la bataille. Les corsi e ricorsi de leurs prises de position théologiques n'ont pas peu contribué à envenimer et prolonger une querelle au cours de laquelle ils ont alterné actes d'autorité et mesures de clémence qui ont indistinctement frappé les Églises d'Occident et d'Orient et leurs pasteurs. Du moins peut-on porter à leur crédit la convocation (toujours en Orient) des conciles de Nicée en 325 et de Constantinople en 381, auxquels nous devons un Credo qui reste, aujourd'hui encore, symbole de Foi pour l'ensemble des Églises chrétiennes. Les Pères réunis à Constantinople n'avaient pas tout réglé cependant, et les querelles christologiques ont continué, on le sait bien, tout au long du cinquième siècle. Les évoquer entraînerait trop loin, mais comment ne pas signaler du moins tout ce doit également à la politique impériale la rupture des lendemains du concile de Chalcédoine de 451, qui a constitué la première déchirure au sein de la « tunique sans couture » des Églises chrétiennes ?

La politique, encore : c'est elle qui a commandé le partage de fait entre Empire romain d'Orient et Empire romain d'Occident, qu'a signifié en 324 la création par Constantin d'une nouvelle ville capitale à laquelle il a donné son nom, Constantinople. Les conséquences de ce partage ont été on ne peut plus durables, puisque c'est par le méridien de Sarajevo que passait peu ou prou la frontière entre les deux Empires. Elles nous intéresseront surtout parce qu'elles ont accéléré et consacré ce qu'une récente Histoire du Christianisme a appelé la « régionalisation de la chrétienté ». Comme symbole de cette « régionalisation », on retient souvent la décision prise par le concile de Constantinople de 381 d'ériger en patriarcat la ville qui accueillait les Pères, au motif qu'elle était « une nouvelle Rome ». En fait, le processus était déjà engagé depuis des décennies, comme on peut le vérifier à Rome, qui ne reconnut jamais, on le sait, cette disposition canonique du deuxième concile œcuménique.

C'est en effet au cours du quatrième siècle que l'Église de Rome renonça au grec comme langue liturgique pour célébrer en latin (ce qui, d'ailleurs, fit grincer les dents de certains fidèles, nostalgiques de ce qu'ils tenaient pour « la messe de toujours »). Au quatrième siècle, aussi, que le secrétaire du pape Damase, Jérôme, entreprit de traduire les Écritures en latin, donnant à l'Occident la vulgate dont sa prière et sa liturgie ont été nourries pendant seize siècles, jusqu'au concile de Vatican II. Et Damase lui-même pouvait bien reconnaître de bonne grâce, comme il a été dit en commençant, que l'Orient avait envoyé dans sa ville Pierre et Paul, c'était pour ajouter aussitôt que « par le mérite du sang qu'ils avaient versé, Rome, plus que tout autre, méritait de les revendiquer comme des citoyens à elle », sanguinis ob meritum (...) Roma suos potius meruit defendere ciues. Comment mieux dire que, tout Orientaux qu'ils fussent, les princes des Apôtres étaient les meilleurs garants d'une Église qui aspirait à exercer la primauté sur l'Église tout entière ?

 L'avenir devait en décider autrement, puisqu'il y eut, on le sait, d'autres déchirures que celles de Chalcédoine dans le tissu des Églises. Du moins l'évêque de Rome put-il devenir sans partage patriarche d'Occident dès lors l'Église de Carthage, la seule qui pût lui contester ce titre, tomba aux mains des Vandales en 429, pour ne plus jamais recouvrer son importance car, passée la fragile (et relativement éphémère) reconquête byzantine, elle entra pour toujours dans le domaine de l'Islam.

Ces événements n'ont pas peu pesé sur la suite de l'histoire de l'Église, car c'est vers Rome, et vers Rome seule, que pouvaient se tourner (et que se sont effectivement tournées), dans les Gaules comme dans les Espagnes, les jeunes Églises missionnaires d'Occident. C'est de Rome qu'elles ont reçu leur théologie, leur discipline, leurs usages liturgiques et leurs modes de fonctionnement. Ainsi s'explique qu'il soit si difficile pour les fidèles, en Occident, de lire l'histoire de leurs origines sans chausser des lunettes romaines. Le « méridien de Sarajevo » reste pour eux un horizon au-delà duquel porter leur regard est chose inhabituelle, et presque incongrue.

 

La chance des Provençaux

Par chance, la Provence et surtout Marseille occupent une place singulière au sein de l'Occident. Ses liens avec l'Orient sont en effet des plus anciens, puisqu'ils remontent à ses origines mêmes, voici plus de 2600 ans, quand la ville est née d'une belle histoire d'amour entre la Ligure Gyptis et le Grec Protis, et ces mêmes liens ont également marqué son histoire chrétienne. Comment oublier en effet que dans la deuxième décennie du cinquième siècle, c'est Marseille qui eut le privilège d'accueillir en Occident Jean Cassien et de recueillir les fruits de l'expérience qu'il avait acquise à Bethléem d'abord, puis dans les monastères du désert d'Égypte, pour ne pas parler de Constantinople et de Rome qu'il avait également fréquentées ? Comment oublier également les Églises orientales que compte aujourd'hui la ville, qu'il s'agisse d'Églises orthodoxes ou d'Églises en communion avec l'Église de Rome ?

C'est dire que, plus que d'autres, les Provençaux et les Marseillais peuvent mesurer et ressentir tout le prix qui s'attache à ces Églises. Parmi eux, elles manifestent la pluralité du christianisme, ou plutôt des christianismes, car le mot est certainement à décliner au pluriel, même si par-delà cette pluralité, il n'est qu'une Église, celle du Christ.

Jean GUYON


Par Garrigues - Publié dans : DOSSIER CHRETIENS EN TERRE D'ISLAM
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Jeudi 17 avril 2008 4 17 /04 /2008 08:19

Le 1er décembre 2006, j’ai eu la joie de concélébrer à Istanbul la messe avec le pape Benoît XVI et de voir réunies, autour de lui, presque toutes les Églises catholiques orientales et de voir aussi auprès de lui la présence très fraternelle du patriarche des Grecs orthodoxes, Bartholoméos Ier et du patriarche  des Arméniens grégoriens Mesrop, et aussi le métropolite des Syriens orthodoxes et aussi bien des communautés ecclésiales latines non catholiques.

C’est toujours avec une grande reconnaissance pour les chrétiens d’Orient que je parle d’eux, car ayant vécu près de  quarante ans parmi eux, je leur dois beaucoup. Ils m’ont révélé bien des visages de l’Église et ils m’ont conforté sans cesse dans ma vie sacerdotale et dominicaine, par leur fraternité, leur  hospitalité et par la découverte de l’admirable témoignage de leur foi qui, à travers les siècles, a connu tant d’épreuves.

Admiration et reconnaissance  pour les chrétiens maronites du Liban, les Grecs catholiques de Syrie, les Chaldéens et les Syriens d’Irak, les Latins catholiques de Terre sainte, les Coptes catholiques d’Égypte, et les Arméniens catholiques de Turquie. Si avec ces catholiques des divers rites orientaux la communion est parfaite, je n’oublie pas tous nos frères orthodoxes qui eux aussi véhiculent les trésors du christianisme oriental et qui sont eux aussi Grecs, Syriens, Assyriens, arméniens et Coptes : avec eux, dont nous sommes très proches, on recherche et on attend une communion totale grâce aux efforts de l’œcuménisme et aux inspirations du Saint-Esprit.

L'Orient, terre de l'Église naissante

C’est en Orient que le christianisme est né et qu'il a ses racines historiques, bibliques et culturelles. Mais si le christianisme est une réalité orientale, il n'est pas pour autant le produit de l'Orient, de sa culture, de sa civilisation, de ses terres, fussent-elles par la suite déclarées « saintes » : le christianisme est radicalement d'En-Haut, c’est un don de Dieu : ses racines sont en Dieu et il réalise parmi nous le mystère de l'Incarnation du Verbe de Dieu : "Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous" (Jean 1,14).

Parce que le Fils de Dieu s’est incarné en Orient et que cette région du monde a donc donné l'hospitalité à Dieu lui-même, l'Orient, illuminé par la Révélation divine, ne cesse de nous rappeler la venue du Royaume de Dieu parmi nous. Cette lumière divine venue en Orient fait de cette région pour ceux qui la visitent ou le connaissent comme un « cinquième évangile », et nous avons là  l’origine des pèlerinages en Terre Sainte et de toutes les visites faites à l’Orient chrétien, à ses moines et à ses monuments.

Incarnation et hospitalité

Le rapport entre le Verbe de Dieu fait chair et l'humanité, comme celui de l'Église et du monde, est de l'ordre d'une immense hospitalité. Jésus aimait cette attitude d'accueil qu’est l’hospitalité, dont il bénéficiait souvent chez Lazare, Marie et Marthe, au village de  Béthanie, sur le Mont des Oliviers, tout proche de Jérusalem. Mais en recevant l’hospitalité, Jésus la pratiquait aussi à l’égard de ses hôtes à un niveau supérieur.

Jacques Maritain a évoqué cette hospitalité reçue et donnée par Jésus dans son livre Religion et Culture : "Jésus mangeait et buvait chez ses amis de Béthanie, il était reçu à Béthanie, mais c'est Béthanie qui recevait de Jésus." L'Incarnation du Verbe de Dieu en Orient, son insertion dans les réalités orientales a fait de Jésus un oriental, un juif de Palestine.

Ce qui vaut pour le Christ vaut aussi, au cours de l’histoire, pour l’Église qui est son corps. Elle reçoit et donne l’hospitalité. L'Église, comme le Christ dans son mystère, est "absolument et rigoureusement transcendante, supra-culturelle, supra-raciale, supra-nationale". En effet tous les éléments que le christianisme emprunte aux civilisations humaines, " ses langues liturgiques et ses langues de prédication, l'architecture et l'ornementation de ses temples, les matières communes ou précieuses assumées par son culte, la sagesse humaine assumée par sa théologie ", tout cela est pris par la même miséricorde qui a amené l'Incarnation divine.

Le Christianisme est oriental et universel

Si le christianisme est oriental dans ses origines terrestres, il a, conformément à l'enseignement de Jésus et sous l'inspiration du Saint Esprit, rapidement dépassé ses limites orientales, car il est par nature « universel, catholique », cela à cause du Christ qui a été envoyé à l'universalité des hommes et dont le salut est pleinement catholique.
 

L’évangélisation est signe de catholicité

S’il y eut très tôt l’évangélisation de l’Orient mésopotamien par saint Thomas et ses disciples le livre des Actes des Apôtres nous fait revivre très spécialement la grande extension occidentale du christianisme, parmi les Nations, Grecs et Païens, les Goyyim de l’Ancien Testament. Ceci explique l'importance que vont prendre les "Chrétiens d'Occident" dans le christianisme naissant.

L'installation de saint Pierre à Rome fut un trait de génie providentiel. En devenant martyrs à Rome, Pierre et Paul ont centré le christianisme, au plan ecclésial, en le mettant au centre du monde païen à évangéliser, proclamant ainsi sa catholicité.  Mais la fixation de saint Pierre comme évêque de Rome n'a pas enlevé à la ville d’Antioche, la capitale de la Syrie, aujourd’hui en Turquie, son ancienneté historique, elle a, au contraire, consacré sa gloire missionnaire.

À partir d’Antioche...

Dans les Actes des Apôtres, saint Luc montre que l'évangélisation et la fondation de l'Église d'Antioche furent une suite directe du martyre d'Étienne et des persécutions qui le suivirent. C'est dans cette ville, après la destruction de Jérusalem par Titus et les Romains, que se regroupèrent beaucoup de disciples de Jésus si bien que "c'est à Antioche, que pour la première fois, les disciples de Jésus-Christ furent appelés chrétiens".

Antioche, l'ancienne capitale des Séleucides devenue capitale romaine de la Syrie, avait été évangélisée par des Apôtres : Pierre, Paul, Jean et Barnabé, et avait été le premier siège épiscopal du chef des Apôtres. La liturgie latine a longtemps célébré le 22 février, le siège de Pierre à Antioche, avant de célébrer ce jour-là son siège romain, célébré précédemment le 18 janvier. Aujourd’hui on peut toujours y visiter l’église de saint Pierre.

D’une façon paradoxale Antioche se trouve aujourd’hui en Turquie et non plus en Syrie, elle qui fut la capitale de ce pays et qui est toujours au plan ecclésiastique le centre de plusieurs de nos Patriarcats.

C'est d'Antioche que saint Pierre et saint Paul partirent pour leurs voyages apostoliques vers l`Occident, c'est également d'Antioche que d`autres Apôtres partirent vers l'Orient de l'Est, comme saint Thomas qui se dirigea vers la Mésopotamie et l'Inde, en passant par Edesse qu'il évangélisa (aujourd'hui c’est Urfa, ou Sanliurfa en Turquie).

Saint Luc nous a décrit un départ en mission : Un jour, tandis qu'ils célébraient le culte du Seigneur et jeûnaient, l'Esprit Saint dit : " Mettez-moi donc à part Barnabé et Saul en vue de l’œuvre à laquelle je les ai appelés ". Alors après avoir jeûné et prié, ils leur imposèrent les mains et les laissèrent à leur mission (Actes des Apôtres, 13,1).

Orient chrétien et Terre Sainte

L'Orient chrétien, de par sa géographie et par son histoire, est inséparable des «  Terres Saintes » au sens large du mot.

La Galilée est un beau symbole de cette union entre la Terre Sainte et chrétienté d'Orient, car cette région fut le berceau du christianisme, elle vit l'Incarnation du Verbe, la jeunesse et l'essentiel de la prédication de Jésus et de ses miracles. Cette région était appelée "Galilée des Nations", car depuis les invasions assyriennes et chaldéennes, elle était devenue cosmopolite, composée de peuples d'origines variées ; c'était aussi une région où les voies de communications étaient nombreuses et aisées, une région ouverte sur les pays voisins, par mer comme par voies terrestres.

Il y a donc un lien indissociable entre le « christianisme oriental » et la « Terre Sainte » ou plus largement avec les Terres bibliques. Ceci explique la place éminente des Églises d'Orient dans le christianisme universel.

Le pèlerinage chrétien en Terre Sainte

Dés le début du christianisme, les fidèles ont aimé venir visiter en Orient les Lieux Saints témoins de la vie du Christ. Ce réflexe consacrait le lien indissoluble entre les Églises d'Orient et les Lieux Saints. D'une certaine façon le domaine des Terres Saintes et celui des chrétientés d'Orient étaient identiques. Cela donnait à l'Orient chrétien des lettres de noblesse supplémentaires. De nos jours, nous savons combien les chrétientés orientales sont très immédiatement touchées par les souffrances des conflits qui sévissent dans les Terres Saintes.

Le Concile de Vatican II a souvent rappelé la place éminente de l'Orient, la première, au cœur du monde chrétien. C’est pour cela que l'Orient chrétien constitue une source intarissable d'inspiration pour la pensée et la vie chrétiennes, il est par excellence un lieu théologique dont les richesses sont inépuisables pour la pensée chrétienne. Par ses Pères de l'Église et ses Docteurs, par les grands Conciles œcuméniques qui s'y célébrèrent dans ce qui est aujourd’hui la Turquie, l’Orient chrétien est un trésor pour les théologiens, les contemplatifs, les artistes, les historiens, les voyageurs et les pèlerins.

L'Orient chrétien est enfin pétri de la Bible et il nous véhicule aussi les premières Traditions de l'Église naissante qu’elle a conservées, comme il a conservé sa première langue, l'araméen, la langue de Jésus, toujours très parlée par les fidèles des Églises antiochienne et mésopotamienne de Syrie, d’Irak de Turquie et d’Iran. Cette langue nous pouvons l’entendre parler aujourd’hui dans bien des villes d’Occident où ces chrétiens  ont émigrés, à Marseille par exemple.


Les « deux poumons» de l’Église

Le Pape Jean Paul II a souvent rappelé l'existence de deux "poumons" dans l'Église, grâce auxquels elle doit respirer pleinement et être en bonne santé : ces deux poumons sont les deux faces de l'Église, l'orientale et l'occidentale.

Aux cours des siècles, a rappelé Jean Paul II, " l'Occident a beaucoup reçu de l'Orient dans le domaine de la liturgie, de la tradition spirituelle, du droit ". Grâce aux trésors de l'Orient, où elle a puisé largement à Vatican II pour orienter son aggiornamento, l'Église a pu faire profiter sa partie "latine" des "traditions vénérables de l'Orient". Ceci a été constaté, par exemple, par l'adoption de la langue courante dans la liturgie, le rétablissement de la concélébration, de la communion sous les deux espèces et du diaconat permanent.

Les traditions liturgiques et ecclésiales pratiquées au cours des siècles par les Églises locales en Orient ont un intérêt capital pour la vie de l'Église tout entière. Leur proximité avec des traditions venues des Apôtres, l'héroïcité de leurs martyrs, la science de leurs Pères de l'Église, en font de véritables "lieux théologiques" dans lesquels l'Église reconnaît sa Tradition authentique et dans lesquelles elle peut venir puiser comme à une source très riche.

La reconnaissance des services que le poumon oriental a apportée à toute l'Église ces dernières années a conduit bien des fidèles à adopter une attitude plus œcuménique. En Orient, bien des catholiques possèdent ces richesses en commun avec leurs frères séparés ; " L'Église doit apprendre à respirer de nouveau avec ses deux poumons l'oriental et l'occidental ". Le Pape Jean Paul II a invité tous les catholiques à étudier et à bien connaître ce patrimoine spirituel et liturgique : il est source d'unité.

 Jean-Marie Mérigoux, o.p.


Par Garrigues - Publié dans : DOSSIER CHRETIENS EN TERRE D'ISLAM
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Jeudi 17 avril 2008 4 17 /04 /2008 08:20

Cheikh : désigne à l'origine un homme âgé et respecté. Ensuite titre donné à un homme dépositaire d'une autorité religieuse. Enfin, le terme renvoie à tout homme jouissant d'une autorité politique ou d'un prestige social (souvent adossé à une fortune foncière).

Dhimmi-s : tributaire bénéficiant du statut de la dhimma accordé aux « Gens du Livre » c'est-à-dire aux Juifs et aux Chrétiens. Ce statut accorde sécurité et protection en contrepartie de certaines obligations pour le dhimmi. Ces obligations sont surtout fiscales. La dhimma a notamment permis aux couvents chrétiens de se maintenir dans les premiers temps de l'islam ou de se développer ensuite dans certaines régions montagneuses.

Djiziyya : impôt de capitation payé aux débuts de l'Islam par les Dhimmis chrétiens et juifs. En principe, les couvents en sont exemptés.

Druse/Druze : née au Caire, au XIe siècle, d'une dissidence de la vague chiite ismaélienne, la communauté druse s'est implantée en Syrie et en Palestine avant de cesser en 1043 tout prosélytisme. Une grande partie des Druses, confrontés aux persécutions du pouvoir musulman sunnite, s'est très tôt repliée au Mont-Liban, dans les régions du Chouf, du Metn et du Gharb. Les Druses et les Maronites constituent les deux communautés historiques de la montagne libanaise.

Émir : littéralement « prince ». Titre donné par les Ottomans au gouverneur-multazim d'un ou plusieurs sandjaks incluant la montagne libanaise. Certaines grandes familles aristocratiques maronites et druses  portent aussi le titre de prince.

Mamlouks : catégorie d'esclaves militaires qui apparaît au IXe siècle et formée d'hommes d'origines ethniques diverses. Les Mamlouks se constituent peu à peu en aristocratie militaire affranchie qui règne en Égypte de 1250 à 1517 et en Syrie de 1260 à 1516. Les Mamlouks bahrites sont d'origine turque et les Mamlouks bourjites sont originaires du Caucase. Leur règne fut une réussite économique et culturelle.

Miri : impôt foncier qui sanctionne la propriété éminente des terres par le sultan ottoman.

Multazim : fermier de l'impôt, généralement annuel et forfaitaire, pour le compte du gouverneur ottoman (le vali). L'émir du Mont-Liban est un multazim et il répartit ensuite cette charge, également de manière forfaitaire, entre les muqata'ji-s de la montagne.

Muqata'ji-s : responsable de l'impôt sur une concession foncière (muqata'a) vis-à-vis du gouverneur-multazim. Cette ferme fiscale héréditaire demeure soumise au bon vouloir du gouverneur qui peut redistribuer les concessions entre les grandes familles de sa province.

Muqqadam-s : en principe chef exerçant des fonctions d'ordre divers (religieux, militaire, de police). Au Mont Liban, titre héréditaire de prestige porté par de grandes familles aristocratiques de propriétaires fonciers et plus particulièrement dans les clans maronites du Nord. La famille à laquelle revient ce titre, possède en général un rôle politique et militaire. Le muqaddam serait hiérarchiquement placé entre l'émir et le cheikh.

Moutessarifat (arabe : mutasarrifiyya) : gouvernorat autonome institué par le Règlement organique de 1861-1864 sur le territoire historique du Mont-Liban. Le moutessarifat est dirigé par un gouverneur chrétien catholique ottoman assisté d'un Conseil local.

Nahda (litt. : renaissance) : mouvement de renaissance de la langue et de la culture arabes dans la seconde moitié du XIXe siècle. Le précurseur de ce mouvement fut un intellectuel maronite, converti au protestantisme, Boutros al-Boustani, qui développa le thème de l'identité arabe commune à tous.

Sandjak : à l'origine concession militaire et administrative dans l'Empire ottoman. À partir du XIXe siècle, sous-division administrative du vilayet ou province. Certains sandjaks ont bénéficié de l'autonomie (Mont-Liban, Jérusalem, et Alexandrette en 1921).

Nadine Méouchy


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