DOSSIER APPROCHES DU CORPS

Vendredi 30 novembre 2007 5 30 /11 /2007 17:25

La biométrie dans l’internet
À propos de l’Avis du CCNE n° 98
« Biométrie, données identifiantes et Droits de l’Homme »
du 26 avril 2007

Depuis l’âge du pèse-bébé, nous avons l’habitude d’être pesés et mesurés : à l’école dans notre croissance, à la majorité pour la carte d’identité, entre deux visites médicales pour des analyses, sans oublier nos mensurations pour notre élégance. Une police plus scientifique retient depuis longtemps la photographie de notre visage – latérale si nous avons été inculpés – et nos empreintes digitales. La « biométrie », c’est, c’était cela.

Qu’y a-t-il donc de nouveau dans le domaine ? Qu’y a-t-il d’inquiétant moralement, pour que le Comité consultatif national d’éthique éprouve le besoin de donner un avis sur ce qui se joue de nos jours ? 1 Ou, comme ironisait voici déjà dix ans un intervenant au Comité international de bioéthique de l’UNESCO, « En quoi une carte génétique ferait-elle plus problème qu’une photo d’identité ? »

Identité : le « self » vis-à-vis de sa « mêmeté »

Identité : voici le point névralgique de la question. Car ce terme recouvre, comme l’a bien fait remarquer Paul Ricœur2, deux réalités conjuguées, toutes deux impliquant notre corps. Il est courant de le noter : il y a d’une part ce corps « objet », que nous « avons », avec lequel nous entretenons une distance, que nous regardons dans un miroir. Ce corps est celui que nous portons et qui nous porte à travers les âges de la vie, et qui est toujours le même alors que nous en percevons les changements.

Mais au fait, qu’est-ce qui nous fait dire qu’il est « le même » ? N’est-ce pas ce « moi », ce corps que « je suis », ce « je » qui l’habite, et qui est l’autre versant de mon identité : celui du « sujet » ? Ricœur distingue ainsi la « mêmeté » objectivable de l’« ipséité » du sujet, le sujet qui se vit, se réfléchit, et se reconnaît devant d’autres sujets et est reconnu par autrui – le « self » dans la langue des Anglais.

Or c’est bien ce sujet incorporé qui s’accorde ou qui s’inquiète de ce qui regarde et de ceux qui regardent son corps objectivé. Dans la culture moderne, il est spécialement attentif, tour à tour enthousiaste et craintif, à ce qui peut toucher sa liberté. Notamment sa liberté de choisir, de refuser, de se déplacer.

Le corps arraisonné

Voici la définition actuelle de la biométrie : « L’ensemble des processus qui consistent à transformer les caractéristiques physiques d’une personne (iris ou rétine, voix, empreintes digitales, forme de la main ou du visage) en une empreinte numérique ». Soulignons deux termes : empreinte et numérique.

L’empreinte est classiquement connue : il s’agit d’une trace du corps, permettant de s’assurer de son identité (mêmeté). Mais aujourd’hui, elle prend mille formes, bien au-delà des empreintes digitales classiques. La plus nouvelle est « l’empreinte génétique », à savoir un élément du génome qui est totalement spécifique de l’individu. On peut recueillir cette empreinte sur divers produits ou éléments du corps, moyennant une analyse, certes coûteuse, mais devenue assez courante en biomédecine et qui le devient en matière de contrôle policier ; et on peut comparer aisément cette empreinte à une autre pour examiner si elle lui est semblable, ou apparentée. Tout récemment, le débat législatif s’est enflammé autour de cette question à propos des immigrés. Comme le génome est le niveau du vivant humain le plus profond que l’on atteint actuellement, celui où se détectent des vulnérabilités graves, et sur lequel on imagine ou espère des interventions décisives et importantes, on comprend le caractère hautement symbolique de l’empreinte génétique.

Mais le recueil d’autres empreintes tend à devenir courant : la main et les doigts sur les claviers ou les manettes, l’iris analysable à distance dans le regard, le visage de tous côtés par des caméras. Sans oublier les données identifiantes laissées pour des raisons variées dans des dossiers personnels d’analyses et traitements médicaux, et déjà dans des documents officiels du type carte d’identité ou passeport.

Enfin, des « empreintes de comportement » sont désormais recueillies : des caméras de rues ou de supermarchés analysent gestes et démarches de passants et de clients, donnant lieu à des interprétations de plus en plus identifiantes, et susceptibles certainement de l’être.

La numérisation : c’est l’autre élément de nouveauté de la biométrie, car elle est généralisée et l’informatique permet de l’introduire partout. Comme le fait remarquer M. Tibon-Cornillot3, il s’agit de la mise en chiffres avec possibilité de calculs et de transport ultra rapides qui est aujourd’hui devenue omniprésente pour tout objet. Un exemple courant : le célèbre code-barres de nos achats de poireaux et de fromages. Cette mise en chiffrage codé constitue une dématérialisation de tout objet. Voici que, tout naturellement, la numérisation s’est appliquée aux données de notre corps. Selon cet auteur, la biométrie n’est qu’un « avatar » de cette omniprésence.

Le corps humain est ainsi « arraisonné », à partir de mesures relevant de plus en plus de la « raison » instrumentale et calculatrice. Il fait l’objet d’une véritable « analyse » au sens des pionniers de la biomédecine, morceau par morceau, organe par organe, fonction par fonction, tissu par tissu. Cette raison permet de le cadrer, de l’entrer dans des classements, de le recouper avec des ensembles, d’en évaluer la normalité, de le situer dans des projets etc. Au milieu du flux des données, ainsi dématérialisées, auquel le corps est réduit, certaines d’entre elles l’identifient, et constituent son empreinte, au sens plus précis.

Le corps est en effet atteint de diverses manières. Dans sa profondeur, comme nous l’avons déjà signalé, avec l’analyse du génome et les dosages biochimiques. Dans son histoire : sa filiation est vérifiable, une carte enregistre son dossier médical avec ses événements, comme un casier judiciaire... De moins en moins d’oublis sont possibles. Dans ses déplacements géographiques : il peut être filé, poursuivi, traqué partout, et surtout à ses entrées et sorties, à ses passages de frontières. Il peut être guetté dans ses gestes, traduisant ses pulsions et ses désirs...

Le corps distribué

Une empreinte peut être gardée dans le temps. Mais son intérêt est aussi d’être transportable indépendamment et à distance du corps d’où elle provient. Or la « toile » (le « web ») qui a été tissée avec le système internet se prête à merveille à des transports quasi immédiats et partout dans l’espace. La numérisation de tous les éléments du corps objet se déverse donc à son tour sur la toile universelle. Tout, partout, instantanément. C’est la distribution générale des individus numérisés.

Cette universalité facilite prodigieusement des regroupements et des recoupements de données, leurs comparaisons, leur analyse, leurs mises en corrélation, tout calcul combinatoire ou statistique.

S’agissant du corps d’un vivant, et en particulier d’un humain, cette possibilité de mise en corrélation de données obtenues diversement a un côté positif, car elle permet une relative recomposition de l’organisme dans son unité. Elle permet ce que des disciplines de pointe – notamment les nanotechnologies – appellent la « convergence », c’est-à-dire la mise en rapport et la synergie de territoires très différents de la connaissance (par exemple la génétique et les sciences cognitives). La recherche biomédicale profite à coup sûr de ce travail sur des données, qui sont à la fois sur des éléments divers d’un même organisme, et des éléments comparés dans de vastes populations. Le corps individuel est ressaisi comme tel, en même temps qu’il est situé dans une population, et cette population à son tour dans de larges secteurs du « vivant ». Le même en lui-même et au milieu des autres.

Mais ce bénéfice a un revers, déjà plusieurs fois signalé : la trace permet la traque, une identification des lieux, des moments, des dynamismes et des faiblesses.

« Votre identité nous intéresse ! » - Qui s’y intéresse ?

L’identité du corps intéresse en premier lieu le sujet, c’est trop clair. Le « self » est le premier concerné par son « même ». Mais nombreux et variés sont les « autres » qui s’y intéressent aussi. En vue d’aborder les questions éthiques posées par cet intérêt à l’égard du corps distribué et numérisé regroupons-les en fonction de la proximité sociale qu’ils ont avec le sujet.

Dans la vie courante, chacun requiert et reçoit normalement une zone d’intimité, manifestée notamment par le vêtement, et qui protège son identité – sous ses deux aspects – de l’atteinte d’autrui. Il n’y ouvre l’accès que par décision et dans des conditions reconnues pour la relation : celles de la relation sexuelle, de la relation médicale, de l’intimité familiale. Il en va de la pudeur et des fragilités de santé ou d’âge. Le recueil de données corporelles demande, d’une façon ou de l’autre, de revoir ces conditions. Ainsi, par exemple, pour des enquêtes génétiques familiales.

Au-delà du cercle intime de la famille restreinte (de la « privacy » des anglo-américains), il y a la parenté élargie, ainsi que d’autres groupes d’appartenance de type communautaire. Pour que la parole – cette communication humaine première qui requiert la confiance – y soit possible, il est nécessaire de poser une clôture, se traduisant notamment par la pratique de secrets : ce qui est dit dans cet espace social n’a pas à être divulgué. Une transparence totale – parfois rêvée par certains – aurait pour effet de rendre impossible la communication. Dans un tel espace, est-il possible d’introduire une informatisation sans que des fuites le violent ? Or il ne manque pas d’acteurs extérieurs qui, à un moment ou l’autre, auraient intérêt à ces fuites.

Élargissant ce type de groupes, se présente en effet un espace économico-social dans lequel les échanges sont aussi nécessaires pour vivre, y compris corporellement : le travail, le commerce. Certains acteurs de cet espace ont un regard intéressé sur le corps propre des individus : certaines catégories de commerçants, les compagnies d’assurances, les employeurs, les chargés de recrutement de certaines professions (armée, pompiers, pilotes) les chercheurs en biologie, et par relais interposés, de nombreux « créanciers ».

Enfin, englobant le tout, il y a l’État. Lui aussi a son regard sur le corps des individus. Il le manifeste classiquement par « l’état civil » avec ses gardiens ou contrôleurs : administrateurs, policiers, douaniers. Tout citoyen est depuis longtemps fiché, il le sera de façon de plus en plus serrée. Le « big brother » règnerait-t-il déjà ?

Avantages et inconvénients

Dans le jeu de tous ces acteurs susceptibles d’être concernés par le corps numérisé, quels sont les dynamismes acceptés ou acceptables, et quels sont ceux qui sont redoutés ? Y a-t-il des limites à poser, des règles à établir ? Est-ce seulement possible ?

Dans l’état actuel, très mouvant, de l’extension des pratiques d’enregistrement et de communication, les observateurs qualifiés notent qu’il y a peu de résistances et beaucoup d’acceptation molle, plus ou moins consciente, tant de la part des individus que des groupes sociaux4.

Du côté des acquiescements, se situent les connivences du self : pour sa santé personnelle, pour sa place au soleil, pour ses biens et pour sa sécurité surtout, le citoyen occidental s’est déjà largement accommodé à ce conditionnement. Les cartes à puce garnissent son portefeuille, c’est si pratique ; et celle qui concerne son corps se déclare comme « vitale »!

Mais les protestations du self se manifestent parfois : viol d’intimité, intrusion dans la vie privée, contrôle des déplacements, prédétermination de ses choix, jusqu’au vol d’identité. À propos des vulnérabilités du corps, jusqu’à présent abritées par la règle du secret médical, le terrain est sensible, et c’est une des raisons pour lesquelles le Comité consultatif national d’éthique s’est saisi de la question : « On s’interroge légitimement sur l’espace de liberté laissé à la personne dans son ‘ipséité’. Là est la question éthique », écrit-il.

Quel avenir ?

Depuis plus de deux décennies, cette prise de conscience a conduit la France, comme d’autres pays, à se doter d’un mécanisme régulateur, La Commission nationale pour l’informatique et les libertés (la CNIL). Les dépositaires de fichiers, et en particulier de « collections médicales », sont en principe tenus à des règles strictes concernant les zones de responsabilité qui leur reviennent. Régulièrement paraissent des mesures de précaution pour le recueil et la diffusion de données biomédicales au titre de la recherche. Mais fréquemment, ces règles sont tournées, et pas seulement pour le piratage de musiques, et la répression des fraudeurs se révèle sans fin. La CNIL est débordée.

Qu’en sera-t-il pour les données corporelles : pouvons-nous accepter que les protections de notre corps numérisé soient sans cesse fragilisées, et cela au risque de graves atteintes à notre liberté et à notre dignité personnelles ?

Les recommandations du CCNE n’ont rien de bien original, car leur ligne directrice est simple, celle de la protection de l’intimité vulnérable de chaque patient potentiel, qu’il faut réaffirmer et renforcer. Il invite tout organisme ou autorité habilitée à recueillir des données, à en respecter les finalités, à en limiter les dimensions, à respecter le consentement des fournisseurs, enfin il invite à une prise conscience générale de la dimension et des enjeux éthiques des évolutions actuelles. Peut-on conjecturer de l’avenir ?

La principale difficulté est la multiplicité des acteurs, très actifs et motivés dans des sens contradictoires. D’un point de vue central, celui de l’État, incarné ici par la CNIL, une politique volontariste semble bien manquer de moyens. En effet, en admettant que l’État poursuive le projet d’un « Big brother », même bien intentionné et disposant d’un observatoire central, y arrivera-t-il ? Une image de la situation revient chez les observateurs : celle du « panoptique », sorte de mirador tous azimuts, imaginé par les théoriciens de la surveillance en prison. Mais, comme le note M. Tibon Cornillot « La réalisation du vieux rêve de panoptique ressemble plutôt à un prisme à mille facettes, car il comprend plusieurs entrées, privées et/ou publiques, disciplinaires et/ou surtout préventives, ubiquistes et intemporelle »5. On peut penser que les appels à des surveillants et surveillés si nombreux, si dispersés sur la planète, bien souvent interchangeables, et intéressés dans des sens si contraires, ne se concrétiseront pas en un système bien cohérent. Mais n’est-ce pas éviter le pire ?

On peut souhaiter la responsabilisation des maîtres des multiples organismes qui disposent de fichiers. Encore faut-il qu’avec les membres de leurs organismes ils s’accordent sur ce point, et aient un intérêt commun à le faire, et à en prendre les moyens. C’est déjà le cas dans la banque et quelques secteurs commerciaux, et cela peut sans doute progresser dans le secteur biomédical, non sans de longues et quasi permanentes concertations6. En revanche, la déstabilisation des familles ne peut que s’amplifier avec les « vérifications » de filiation, qui constituent un marché peu contrôlable.

Dans le domaine judiciaire, le CCNE invite à l’étanchéité des recueils d’identifiants : on peut ici être plus sceptique quant à la limitation des méthodes policières qui depuis toujours connaissent le genre « filature ». La CNIL n’aura jamais autant de moyens de défense que la police a de moyens de traque ou les filous de moyens de s’infiltrer.

Quant à la prise de conscience de l’importance du problème dans sa dimension éthique, voilà qui est bien. Mais, au vu de la mollesse des réactions actuelles du public, il semble plus réaliste d’espérer que, au mieux, une sagesse commune fera peu à peu le tri entre ce qui, des données corporelles, peut désormais circuler sans scandale – c’est le cas de certaines données génétiques dans des pays moins frileux sur ce plan - et ce qui doit rester dans des cercles restreints et contrôlés. Le « voile de la connaissance », comme le « voile islamique », trouvera des dimensions plus adaptées au corps social et aux individus. Les uns accepteront de ne pas tout voir et les autres de ne pas tout cacher.

Bref, en culture démocratique, Big Brother sera sans doute contraint de calmer ses ardeurs gourmandes, mais nous aurons à vivre avec prudence au milieu de la jungle de ses petits faux frères.

Olivier de DINECHIN s.j.
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NOTES

1 – Avis du CCNE n° 98 « Biométrie, données identifiantes et Droits de l’Homme », du 26 avril 2007
2- Paul RICOEUR, Soi-même comme un autre, Seuil 1990, pp. 39-54, cité par l’avis du CCNE
3 – M. TIBON-CORNILLOT, La numérisation générale et son avatar biométrique », Les Cahiers du CCNE n° 52, Juillet-septembre 2007, pp.36-40.
4- M. ALBERGANTI, « Dérive sécuritaire sous anesthésie », Les Cahiers du CCNE n° 52, Juillet-septembre 2007, pp. 32-33
5. M. TIBON-CORNILLOT, art. cité p. 37.
6. À titre indicatif, l’avis du CCNE sur les « Problèmes éthiques posés par l’informatisation de la prescription hospitalière et du dossier du patient », n° 91 du 16 février 2006, ne respire pas l’inquiétude.

Par Garrigues - Publié dans : DOSSIER APPROCHES DU CORPS
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Vendredi 30 novembre 2007 5 30 /11 /2007 17:30

Universitaires, animateurs pastoraux, baptisés, personnes en recherche…
rassemblés à Lyon le 3 février 2007
dans un Colloque de la Faculté de théologie de l’Université catholique
autour de la pensée d’Henri Bourgeois et de son livre
« JE CROIS À LA RÉSURRECTION DU CORPS »

Est-il possible de réunir dans un colloque de théologie dogmatique des professeurs de théologie, des doctorants, des permanents d’Église, des baptisés, sans que ces derniers soient réduits au rôle de simples auditeurs des premiers ? Est-il envisageable de le faire, non pas sur un sujet de théologie pastorale, mais sur une affirmation « dogmatique » du Credo aussi éloignée du « croyable disponible » que « Je crois à la résurrection du corps1 » ? Au terme de ses travaux, le laboratoire Henri Bourgeois a fait le pari que c’était possible. Pari gagné semble-t-il, malgré des limites, si on en juge par les réactions au soir de ce colloque.

Choisir de réfléchir au corps impliqué dans la Résurrection est certes un angle d’approche limité, mais la relation du corps humain à la Résurrection et de la Résurrection au corps engagent l’ensemble du mystère de la foi chrétienne2. « En rigueur de termes, on ne croit pas au corps ressuscité, car la foi va toujours à Dieu… Mais on croit en un Dieu qui peut ressusciter les morts, car il a ressuscité son Fils. Croire à la résurrection des corps c’est une façon de croire en Dieu. » (JCRC², p. 275). De fait, le Symbole des Apôtres situe cette affirmation dans son troisième article, après « Je crois en Dieu le Père » et « Je crois en Jésus-Christ » : « Je crois à l’Esprit Saint, dans la sainte Église, pour la résurrection de la chair3 ».

Pour des universitaires ou des pasteurs, comme pour des chrétiens du seuil, réfléchir à la résurrection du corps, à la suite d’Henri Bourgeois, c’est chercher, à l’horizon de la culture et des mentalités contemporaines, une intelligence de la foi nourrie de la tradition vivante et accueillie comme une Bonne Nouvelle pour les hommes d’aujourd’hui. Nous l’avons fait ensemble, en commençant par prendre acte de la diversité des manières de croire : diversité des théologies élaborées, mais d’abord des croyances formulées par les chrétiens dans le contexte des représentations contemporaines de l’au-delà. Baptisés cherchant à rendre compte de leur foi, aussi bien qu’universitaires déployant les sources et ressources d’une réflexion théologique rigoureuse, tous ont à prendre en compte la diversité des manières de croire à la résurrection du corps. La quadruple typologie que propose Henri Bourgeois – qu’elle soit adoptée ou modifiée – se révèle utile à chacun, dans sa propre vie chrétienne, aussi bien que dans la réflexion « scientifique » ou dans la pratique pastorale4.

Henri Bourgeois nous avertit : il ne s’agit pas d’adopter une position en excluant les autres, mais de repérer sa propre conception, spontanée ou réfléchie, de la résurrection du corps et d’entendre les interrogations que peuvent lui adresser les autres représentations et constructions intellectuelles adoptées par des chrétiens ou des théologiens reconnus. Les uns et les autres sont tenus de développer une réflexion sur la résurrection du corps qui prenne en compte l’ensemble de cette diversité de représentations, sans la nier ; mais aussi sans crainte d’interroger chacune sur ses présupposés et sa cohérence.

Réunis dans leur diversité, les participants au colloque ont échangé sur les défis actuels que rencontre l’affirmation de la résurrection du corps. Ils l’ont fait à partir des cinq difficultés que Henri Bourgeois met particulièrement en évidence : l’inflation des images de la résurrection dont nous héritons, l’effacement du sentiment d’appartenance collective à un corps social ou ecclésial, la difficulté des chrétiens d’Occident à se situer vis-à-vis des nouvelles images de l’au-delà telles que la réincarnation, la manière insuffisante dont le corps d’après la mort est anticipé symboliquement (sacramentellement) dans l’épaisseur historique de l’ici-bas et, enfin, la difficile articulation entre l’espérance en la résurrection et les doutes contemporains sur l’avenir. Pour le chrétien qui dialogue, comme pour le théologien soucieux des mentalités actuelles, rendre compte de la foi chrétienne implique de relever ces défis et de le faire sans occulter l’affirmation de la résurrection du corps.

 

Dans le temps limité du colloque, les organisateurs ont choisi de centrer la réflexion collective sur deux thématiques, parmi d’autres, qui leur ont paru essentielles5. Un premier temps a porté sur les relations entre le Christ ressuscité et les corps humains appelés à la résurrection. Comment s’articulent résurrection unique du Christ et résurrection des hommes, corps du Christ ressuscité et corps humains appelés à la résurrection ? À la suite d’Henri Bourgeois, le colloque a souligné le fait que l’affirmation de la Résurrection est un acte de foi, une prise de position dans l’histoire qui dépasse l’histoire, une confiance en une Alliance qui engage Dieu et les hommes en leur corps historique. L'Alliance s’inscrit et se dit dans le corps humain, lieu concret de la foi, à travers les événements, les solidarités, les traces de la foi accueillie et déployée dans une existence nécessairement corporelle et mortelle, ce que Jésus le Fils a vécu à l’extrême. L’énergie de sa résurrection des morts par Dieu son Père nous « dit » notre propre résurrection et celle à laquelle tous les humains sont appelés6. Au sens strict, nous ne croyons pas en la résurrection, comme catégorie générale, mais au Dieu de l’Alliance dont la fidélité ne s’arrête pas à la mort, celle de Jésus et des siens7.

Dans un deuxième temps, le colloque s’est interrogé sur les relations entre l’histoire et l’au-delà de l’histoire, entre le temps actuel et la fin des temps. Lorsque l’on affirme la résurrection du corps, comment pense-t-on les relations entre l’histoire et l’au-delà de l’histoire ? À la suite d’Henri Bourgeois, les participants ont souligné que la résurrection du corps ne peut être affirmée en niant la mort qui affecte radicalement l’existence humaine corporelle. « La résurrection est une opération que Dieu mène à partir de la mort » (JCRC², p. 281) ; elle est foi en un don « apocalyptique » qui vient du terme vers lequel nous allons. L’au-delà s’approche du temps pour s’y attester. De ce point de vue, le corps de résurrection (du Christ d’abord, et des hommes en communion vivante avec lui, ensuite) a dans le temps de l’histoire une présence sacramentelle anticipée. Les sacrements (ou plutôt leur célébration par la communauté-corps du Christ) manifestent que l’avenir de Dieu vient dans le présent de notre histoire, que l’au-delà de l’histoire fait irruption dans notre temps, que la résurrection est en train d’advenir en attendant son plein déploiement. En ce sens, « il y a une relation profonde entre ce que nous vivons et ce que nous vivrons au dernier jour » (JCRC², p. 296).

À partir de ce livre, objet central du colloque, mais aussi d’autres œuvres, les apports et échanges de l’après-midi ont cherché à caractériser la manière dont Henri Bourgeois a pratiqué la théologie. Ils ont également tenté d’apprécier l’intérêt actuel de cette manière de faire de la théologie. Les contributions en donnent une idée. Le colloque lui-même a manifestement montré l’intérêt de ce « faire théologique », à la fois résolument chrétien – qui n’hésite pas à reprendre à son compte les formulations du Credo – et clairement en relation avec l’expérience tâtonnante et les représentations mouvantes des hommes d’aujourd’hui. Cette théologie en dialogue, à l’écoute du frère contemporain, est en permanence attentive aux conditionnements culturels de la foi et aux mentalités actuelles, pour en mesurer les écarts avec les affirmations reçues de la tradition. Grâce à une réflexion conduite au cœur même de ces écarts, cette démarche conduit à élaborer une expression renouvelée de la foi chrétienne. Lorsque la résurrection du corps, par exemple, est pensée à nouveaux frais dans l’écart avec les représentations actuelles de l’au-delà, comme la réincarnation, elle est interprétée de manière ravivée. Cette théologie en dialogue convie chaque personne à une maturation de son expérience humaine et spirituelle. Elle est une théologie invitante, adressée à la fois à l’homme en recherche et à celui qui vit son existence historique à la suite de Jésus.

S’il fallait mettre en avant une caractéristique de ce colloque, pensé dans les pas d’Henri Bourgeois et selon sa manière de pratiquer la théologie, ce serait probablement le fait qu’il est possible de réfléchir aux affirmations de la foi chrétienne en associant chrétiens « ordinaires » et théologiens professionnels. Évidemment, les compétences des uns ne sont pas celles des autres, mais « l’expertise du vécu » – comme on le dit de plus en plus dans l’action sociale – est indispensable à l’approche des experts ; et ce, pour une raison simple : le vécu – ici, l’existence humaine vécue à la suite de Jésus – engagent des sujets. Lorsqu’elles touchent à l’humain, l’expertise et l’approche scientifiques ne peuvent ignorer l’engagement des sujets concernés. Dans le champ de l’adhésion croyante, la prise en compte du sujet parlant – personnel et ecclésial – oblige à considérer les affirmations de la foi dans leur relation à ceux qui les énoncent, à la suite d’un acte de confiance et de liberté.

Claude Royon, docteur en théologie,
Laboratoire Henri Bourgeois8

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NOTES

1 - Henri Bourgeois s’explique sur le choix de ce terme, Je crois à la résurrection du corps, Éditions Fides, Montréal, 2007, (JCRC²), pages 25-27 (1ère édition, Desclée, 1981). Comparer avec la décision de la Congrégation pour la Doctrine de la foi de décembre 1984 (rendue publique dans Notitiae, bulletin de la S. Congrégation pour les sacrements et le culte divin, section pour le culte divin, mars 1984) : l’abandon de la traduction traditionnelle « comporte le danger de soutenir des théories… excluant en pratique la résurrection corporelle… ».
2 - Voir JCRC², p. 47.
3 - Formule ancienne et titre de l’ouvrage de référence de P. Nautin, Cerf, 1947. H. Bourgeois commente : « La foi à la résurrection termine l’énoncé de la foi. Elle ne l’ouvre pas. » (JCRC², p. 276).
4 - À plusieurs reprises (par exemple au début, JCRC², p. 20, ou à la fin, dans sa 20e proposition, p. 279-304) Henri Bourgeois distingue quatre manières d’envisager la résurrection. Une 1ère est hyper réaliste : ressuscités, nous aurons un corps réel. C’est improbable ; raison de plus de l’affirmer. Une 2ème est à l’opposé : le corps est mis entre parenthèses. Il est suffisant d’affirmer que Jésus est vivant, nous fait vivre et nous donne son Esprit. Entre les deux, la 3ème affirme une dimension corporelle de la résurrection : « Nous croyons que nous serons encore corporels dans l’au-delà, mais nous ne savons pas comment » (JCRC², p. 302). Enfin, une 4ème reprend la précédente en insistant sur la dimension unique du corps de chacun, appelé par Dieu par son nom.
5 - Dans ses 24 propositions, Henri Bourgeois explore bien d’autres champs pour une réflexion d’ensemble sur la résurrection du corps.
6 - « Notre corps est appelé à devenir comme le sien, c’est-à-dire un corps historique, où s’est inscrit le risque d’une mission et d’une liberté, et un corps spirituel où s’est manifestée la présence radicale de l’Esprit-Saint… Les hommes sont jugés sur leur spiritualité, mais cette spiritualité existe corporellement » (JCRC², p. 293).
7 - « Si nous attachons de l’importance à la résurrection des corps des êtres corporels que nous sommes, c’est à cause de Jésus, par fidélité à lui, plus qu’à cause de nous et par désir de survie. Croire à la résurrection humaine c’est une manière de croire en Jésus » (JCRC², p. 293). « Ce que Dieu porte à la résurrection, c’est ce qui, dans la vie corporelle des hommes, a l’orientation qui fut celle de Jésus. Par conséquent, ce n’est pas le corps historique ou spirituel en général, mais cette façon d’être corps qui fut celle du Christ » (JCRC², p. 294).
8 - Membres du laboratoire qui ont préparé et animé le Colloque du 3 février 2007 : Agnés Bouvet, Josep Casellas i Matas, Françoise Durand (responsable du laboratoire), Nathalie Gadéa, Michel Giraud, Jean-Marie Glé, Claude Royon.

Par Garrigues - Publié dans : DOSSIER APPROCHES DU CORPS
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Vendredi 30 novembre 2007 5 30 /11 /2007 17:35
 À propos du livre
Je crois à la Résurrection du corps
d’Henri Bourgeois
Fides, Québec, Canada, 2006 

La structure de ce livre pourrait évoquer un dialogue catéchétique, en effet il propose la démarche suivante. Tout d’abord ce que disent les gens auxquels on s’adresse : Croyances et croyants (chapitre I), puis le message : Quand une pensée se met en place (chapitre II), l’impact sur le lecteur avec les effets du message sur les auditeurs : Le corps en images  (chapitre III) et dans une ultime étape les paroles personnelles du croyant qui témoigne : Propositions (chapitre IV).

Dans le premier chapitre Henri Bourgeois écoute et entend les difficultés, différences, de croyances et de croyants. Dans le deuxième, il parcourt la genèse de la pensée biblique et interprétative. Quant au troisième chapitre, il déploie des significations.

1 - Tout d'abord des constats : un état des Croyances et croyants (chapitre I) que l’auteur reprend en analysant ce qui se passe dans les représentations et imaginations. Notons qu'il veille à ne pas parler de la résurrection dans l'abstrait, comme d'un problème. Il tient à ne pas séparer le croyant et la croyance car la foi se joue, pour lui, à la jonction des deux, et elle est toujours plus ou moins hésitante, ou obscure.

Henri Bourgeois dégage quatre positions (cf. article dans Corps et Culture1) :

- la croyance en la matérialité du corps
- la croyance en une survie mal définie
- la reprise de cette foi dans l'en deçà de la mort
- et qui tend à une décorporisation de la foi en la résurrection.

Ce diagnostic utilise un sondage récent, tout en le jugeant inadéquat à saisir l'objet du livre. Il utilise surtout une connaissance des gens eux-mêmes que l’on imagine aisément issue de ses vastes lectures et de ses expériences pastorale et catéchuménale.

Au centre de cette analyse, le thème de la mort et du rapport aux morts (comme antithèse ou scandale résistant à la foi en la résurrection tout autant que provocation à se prononcer sur le message reçu). Henri Bourgeois analyse la place qu'elle a ou n'a pas dans la culture actuelle, barrée, parfois biaisée, peut-être en "dégel", dit-il, et le sens du corps qui se développe dans cette culture de l'en deçà de la mort : corps-sujet (corps-je), soucieux de s'identifier, de s'habiter lui-même, plus que de se risquer, ou corps-jeu qui se divertit de la mort (cf. Pascal). Ce faisant, Henri Bourgeois rapatrie le thème de la résurrection dans l'humanité concrète et actuelle.

2 - Le chapitre Quand une pensée se met en place (chapitre II) est l'étude centrale sur la résurrection dans la Bible, et les textes de la période évangélique et apostolique : il s’agit de chercher à penser l'affirmation dogmatique en ses sources bibliques plutôt qu'en son histoire ecclésiale.

Sont repris les textes classiques des prophètes Ézéchiel, Isaïe, Daniel 12, le 2e livre des Martyrs d’Israël, le livre de la Sagesse, ainsi que les débats de Jésus avec les sadducéens et les pharisiens, et les récits de la résurrection. Henri Bourgeois fait parler les textes dans le contexte de l'histoire d'Israël et de la période évangélique, avec les hésitations, évolutions, nouveautés dans la perception et la formulation, et il tient compte des auteurs différents, avec une connaissance des variables propres à Luc, Jean et Paul.

Henri Bourgeois cherche à retracer la genèse de cette foi en la résurrection, plutôt qu'à faire jouer les textes comme preuve, persuadé que la genèse est une voie pour comprendre. Il souligne en particulier, dans cette genèse :

- l'importance de la provocation dans l'époque de crise (postexilique) pour faire surgir des paroles et croyances neuves
- la confiance que donne la vie dans l'Alliance, avec cependant déjà le scandale de la mort du juste, et l'idée que certains peuvent y échapper
- l'importance du contexte collectif de restauration nationale, après l'exil, avec la nouveauté prophétique
- le travail qu'opère la méditation sapientielle sur l'identité croyante, créant un possible et une espérance
- l'apport du langage apocalyptique, visionnaire, très "corporel", pour l'affirmation même de la foi
- la transgression qu'opère et fait opérer Jésus par rapport à la foi des pharisiens, avec la personnalisation sur lui des thèmes du Royaume et du Temple, et sa propre espérance.

Quant aux récits évangéliques de la résurrection de Jésus, Henri Bourgeois se défend de les "décorporiser" (une question qu'il pose à une manière de les lire ou de les commenter). Il relève le conflit des images (questions autour du fantôme, du tombeau vide, de la réalité du corps du Christ). La logique de la foi en Dieu tel qu'il s'est révélé dans la vie même de Jésus, et qui ne peut se dédire, chez les disciples réunis, les porte à un discours plus figuratif que narratif. Il souligne l'aspect eschatologique qui va tout de suite introduire une distance entre l'annonce et le retour glorieux (dimension sacramentelle).

Cette enquête biblique confirme que la croyance à la résurrection corporelle n'est pas une pensée immédiate, il y faut une occasion, une provocation et un fonctionnement imaginatif, elle se passe dans l'histoire, dans l'expérience personnelle et commune, à laquelle provoque l'événement Jésus, et dans la logique de la foi.

3 - Au chapitre Le corps en images (chapitre III) Henri Bourgeois revient à l'état des esprits et des croyances. Il fait travailler sur ces mentalités l'accueil du message de résurrection qu'il ne cherche pas à "interpréter" ni à "réduire". La démarche n'est pas inductive, mais invitante. Des aspects originaux sont développés avec insistance :

- l'importance des images pour penser la résurrection et l'invitation à les retrouver, sans être prisonniers de l'imaginaire, ou d'en accueillir de nouvelles ;
- l'importance des rituels - et d'une espérance collective (sans espérance, pas de foi possible).

Ce chapitre développe ensuite des réflexions sur la condition actuelle de la foi en la résurrection (différente d'autres époques ou cultures), et invite à traiter les "handicaps" actuels :

- la représentation dualiste de l'âme, encore présente
- la difficulté d'articuler foi personnelle et foi collective
- le traitement des images anciennes et actuelles (ici s'ouvre une voie qui sera féconde dans l'œuvre à venir d'Henri Bourgeois, sur la réincarnation : cinq livres et des articles).
- le déficit d'histoire et de christologie, dans le discours sur la résurrection de Jésus (c'est de la mort de sa vie et de l'effacement de ce qu'il est que Jésus ressuscite), même déficit dans la pratique sacramentelle (baptismale et eucharistique),
- et crise d'espérance (ici encore une voie s'ouvre vers le livre sur l'espérance (1985)2. La possibilité de croire se trouve dans la possibilité des croyants de penser, d'imaginer, et de vivre vraiment, selon la résurrection de Jésus.

4 - Cette dynamique ternaire étant mise en œuvre, une certaine parole, de type itinéraire, engageant l’auteur peut alors être prononcée. Henri Bourgeois poursuit dans la liberté du croyant osant proposer des paroles de foi. C’est la dernière partie de son livre : Propositions (chapitre IV).

Ces 24 propositions ne se résument pas. Elles retracent la "logique de la foi", "logique de la vie de foi" que le livre a mise en œuvre, (cf. l'Itinerarium mentis de Saint Bonaventure). Elles sont une sorte de synthèse de ce que la foi en la résurrection du Christ apporte à la vie humaine en ce qu'elle a de plus fragile, mais aimée de Dieu. Les écarts subsistent, entre vivants et morts, entre vie ici-bas et au-delà, entre Dieu et l'homme, entre le Père, le Fils et l'Esprit, entre Jésus et nous, entre nous, entre foi et images, entre le temps de notre mort et le retour du Christ. Comme si Henri Bourgeois traçait un parcours de foi qui serait un parcours théologique de base pour reconstituer, de façon vécue, participante, espérante, la foi au Ressuscité pour un monde à venir

Nathalie Gadéa
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1 Cahiers de l’Institut des Sciences de la famille n°5 Profac p. 141-164
2 L’espérance maintenant et toujours, Desclée, coll. J. Doré, 332 p., 1985

Par Garrigues - Publié dans : DOSSIER APPROCHES DU CORPS
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Vendredi 30 novembre 2007 5 30 /11 /2007 17:40

« Ce n’est pas uniquement le Moi tout nu de l’homme qui est sauvé à travers la mort…
La résurrection des corps veut dire que l’histoire d’une vie
et toutes les relations faites au cours de cette histoire parviennent
à leur achèvement et appartiennent définitivement à l’homme ressuscité. »

Franz Joseph Nocke

La croyance en la résurrection des corps fait partie de la foi de l’Eglise, mais comment y croire ? Quand on est mort, on est mort. On veut à bien à la rigueur penser à une sorte d’immortalité de l’âme, mais la résurrection des corps ? Qui peut croire sérieusement que les tombeaux vont s’ouvrir ? Ou qu’on va être emporté au ciel ? Nous aborderons ces questions en deux temps en questionnant l’histoire, puis en nous interrogeant sur le sens de cette annonce.

La mort de Jésus

La croix a dû apparaître aux contemporains de Jésus de Nazareth comme la ruine absolue. Aucun homme, ni juif, ni grec, ni romain, n’aurait imaginé conférer un sens religieux à la croix qui est l’élément le plus spécifique du christianisme dans le concert des religions : Jésus est mort jeune, torturé, rejeté par les autorités civiles et religieuses, trahi et renié par ses disciples, abandonné des hommes et de son Dieu. Il est difficile d’interpréter spirituellement ce fait qui dépasse notre compréhension. Au moment où Jésus est déposé dans le tombeau, personne n’aurait parié dix centimes sur l’avenir de la petite fraternité qu’il a initiée. Et pourtant… Pourtant de cette ruine absolue est né le mouvement qui a le plus influencé l’histoire de l’humanité de ces deux derniers millénaires. Que s’est-il passé ? Après sa mort, ses disciples se sont levés, ils ont commencé à prêcher et se sont rassemblés pour donner naissance à l’Eglise. Ils ont partagé une bonne nouvelle avec des hommes et des femmes, des juifs et des Grecs, des esclaves et des hommes libres. En l’espace de trois siècles, ils ont conquis l’Empire romain sans verser une seule autre goutte de sang que celle de leurs martyrs, malgré l’opposition des autorités civiles et religieuses. Lorsque la question est posée à ces disciples, ils répondent : « Celui qui était mort, nous l’avons revu vivant, celui que vous avez crucifié, Dieu l’a ressuscité. »

Le sens de cette histoire

En relisant ces faits, l’historien Henri Guillemin en arrive à la conclusion suivante : « Le constat de l’Histoire ne peut pas être : le Nazaréen ressuscita, car nul ne sait au juste ce qui s’est passé. Mais l’Histoire se doit d’enregistrer comme un fait établi, indéniable… que les disciples de Jésus ont cru, comme on croit à une vérité d’évidence, avoir revu vivant celui qui venait d’expirer. » Si on considère comme un fait historique que les disciples ont été convaincus de la résurrection du Christ, ils en ont logiquement conclu que cet événement avait une portée qui dépassait la simple personne de Jésus. Ils l’ont interprété comme une victoire sur la mort. Ils ont formalisé cette espérance en parlant de résurrection des morts, ou résurrection des corps, ou résurrection de la chair…

Si nous voulons traduire ces termes dans nos représentations actuelles, il faudrait parler de résurrection de la personne. À la différence de la pensée indienne qui dit que le sujet disparaît en Dieu comme une goutte d’eau dans la mer, la résurrection de la personne dit que c’est notre être, avec son histoire et ses constructions, ses rencontres et ses cicatrices, qui ressuscite en Dieu. Cette espérance nous libère de la peur de la mort et de sa radicalité : une fresque d’une ancienne église à Constantinople montre Jésus qui descend aux enfers et qui saisit par les poignets Adam et Ève afin de les arracher à leurs tombeaux.

Hans Küng a écrit : « La foi en la Résurrection n’est pas un supplément de la foi en Dieu mais une foi devenue plus radicale… sans preuve strictement rationnelle mais avec une confiance pleinement raisonnable, l’homme se laisse convaincre que le Dieu du commencement est aussi le Dieu de la fin et que le créateur du monde et de l’homme est aussi celui qui les accomplit » (Hans Küng, Etre chrétien, Seuil, 1978, p. 41).

La foi en la Résurrection est symétrique de la foi en la création. Elle nous assure que, de même que Dieu est au commencement de notre histoire, c’est lui qui nous accueille au terme de notre pèlerinage. Cette espérance nous appelle à la vie, à ne pas rester enfermés dans nos tombeaux et dans nos peurs, mais à accueillir dans notre marche un Christ, crucifié et ressuscité, qui était à nos côtés avant que nous le sachions et qui nous attend au-delà de ce que nous comprenons.

Antoine NOUIS

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Cet article est une reproduction de : La foi en la Résurrection nous renvoie à la foi en la Création. Dieu est tout à la fois notre origine et notre accomplissement, par Antoine NOUIS (Revue Réforme, N°3226, 31 mai-6 juin 2007)

Par Garrigues - Publié dans : DOSSIER APPROCHES DU CORPS
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Vendredi 30 novembre 2007 5 30 /11 /2007 17:45

Les lignes qui suivent en sont un essai de synthèse
d’une réflexion publiée par la revue

Le Corps : Ce qu’en disent les religions
Éditions de l’Atelier pages 31 à 103

La dimension théologique spécifique à chacune des trois religions monothéistes sera l’angle d’approche choisi délibérément pour traiter le thème du corps dans les traditions juive, chrétienne et dans l’islam. Nous avons choisi d’appréhender la vision du corps de ces croyants non sous l’angle sociologique ou éthique mais en l’enracinant au cœur même de leur foi.

Pour le juif, la problématique du corps s’articule autour de trois notions fondamentales qui constituent l’ossature du judaïsme rabbinique : la sexualité, le shabbat et les règles alimentaires. La source de la réflexion du chrétien sur le corps prend naissance, quant elle, dans la contemplation du corps de Jésus le Nazaréen – le Verbe fait chair – de Noël à Pâques. Quant au musulman, c’est du cœur de sa foi en l’unicité de Dieu que découle toute la vision spécifiquement islamique du corps.

Le corps dans la tradition juive : de la pureté à la sainteté 

Si l’on excepte un verset du chapitre XII de l’Ecclésiaste (Qohelet ) qui introduit, en quelque sorte, la dichotomie grecque entre le corps et l’âme : « car la poussière retournera sur la terre, où elle se trouvait, alors que l’esprit (le souffle) s’en retournera vers Dieu qui l’a donné », aucun passage biblique ne sépare l’essence corporelle de l’homme de son esprit. La personne se définit d’emblée par sa présence au monde et donc par son existence corporelle et sa capacité relationnelle. Nul étonnement donc devant l’absence de mépris du corps dans les sources juives anciennes. L’exégèse et la pratique juive traditionnelle fixent à la vie quotidienne et aux jouissances corporelles certaines limites qu’il conviendra de respecter, mais aucun jugement radicalement mauvais n’est porté sur le corps en tant que tel dans le judaïsme normatif. En créant l’homme, Dieu l’a doté d’une nature charnelle et lui a révélé une législation à respecter afin de se montrer digne de son Créateur. L’accomplissement des six cent treize préceptes, positifs et négatifs, de la Tora présuppose un corps sain et bien traité.

La sexualité

Le premier précepte positif de la Tora, le commandement de la procréation, ordonne de croître et de se multiplier et la circoncision signe jusque dans sa chair l’alliance entre Dieu et son peuple. Le sens de cet acte fondamentalement sacré est l’argument le plus fort en faveur d’une vision positive du corps dans le judaïsme. Il ne s’agit pas d’un simple acte chirurgical, il est porteur d’une haute signification rituelle et la qualité d’« incirconcis » est synonyme d’impureté. Lorsque David traite Goliath de Philistin incirconcis, il dévalorise de façon absolue son adversaire ; le Dieu d’Israël ne saurait permettre que l’impureté triomphe de la pureté. L’importance accordée par la Bible au membre viril et au caractère sacré de circoncision renvoie sans doute au désir de moraliser la sexualité et permet à l’homme de ne pas être le seul jouet de ses sens. Puisque l’homme et la femme sont unis par les liens du mariage, il conviendra de régler leur sexualité. La halacha définit de façon précise les relations intimes des époux, aucune relation sexuelle n’étant admise en dehors du mariage et l’étreinte amoureuse ayant comme but exclusif la procréation.

Le shabbat

Toute la législation qui entoure la prescription d’observer la solennité du shabbat s’applique au corps : interdiction des trente-neuf travaux fondamentaux (parcourir une certaine distance, préparation des repas…). Au-delà de l’observance stricte des règles, il s’agit de s’élever spirituellement, d’adhérer au Seigneur qui s’est « reposé » après le cycle de la Création. L’Homme devenu associé de Dieu participe ainsi à la poursuite de son œuvre.

Les règles alimentaires

Le fondement de la casherout, ensemble des lois et interdits alimentaires, s’enracine dans le principe biblique de la vocation du peule d’Israël à rester pur, étape préalable à la sainteté. La Bible ne connaît pas l’usage du terme casher proprement dit qui n’intervient que dans la littérature talmudique (737 fois dans le Talmud de Babylone et 400 fois dans le Talmud de Jérusalem) ; elle oppose ce qui est pur à ce qui est impur. Les règles juives alimentaires ne peuvent être réduites à un attachement à un passé révolu. Il s’agit d’une diététique au service de l’éthique. Sacraliser nombre d’actions quotidiennes les plus banales affirme l’absolue suprématie de Dieu et ceci par le biais du corps humain.

À travers ces trois actes fondamentaux de la vie quotidienne, deux notions cruciales concernant le corps sont affirmées : la pureté et la sainteté. Les Juifs parlent d’une âme pure dans un corps pur, en écho aux Latins « âme saine dans un corps sain ». Il y a une correspondance entre le mode de nutrition d’un individu et sa valeur morale : c’est cette notion qui explique l’interdiction de consommer le sang des animaux et la nécessité rituelle de consommer de la viande exsangue.

Les termes de pureté et de sainteté parcourent la Bible hébraïque. Cette quête éperdue de pureté culmine dans le Psaume 51 : « Crée en moi un cœur pur, Dieu, et rénove en mon sein un esprit ferme. » (Psaume 51,12). Deux références renvoient dans le Lévitique à la nécessité de se sanctifier au motif que Dieu est saint : « C’est moi l’Éternel qui suis votre Dieu ; vous vous sanctifierez et vous serez saints car je suis saint… » (11,44). « Vous vous sanctifierez et vous serez saints car je suis saint » (20,7). Les deux concepts de ce commandement concernent le corps. Le premier renvoie à l’interdiction de manger des animaux impurs et le deuxième à celle de contracter une union charnelle illicite. Les deux laissent entrevoir l’accès à la sainteté dont Dieu est la source et le corps le véhicule.

La tradition chrétienne : une religion où l’Amour prend corps

La vision chrétienne du corps repose sur deux piliers qui la constituent : l’affirmation de foi en l’Incarnation et en la Résurrection de Jésus.

L’Incarnation de Dieu

Dieu, défini habituellement comme pur esprit, se manifeste au monde et prend corps. Dieu, dans un corps, geste et langage, communion et communication, se révèle aux hommes. Nous sommes loin d’une religion cérébrale et le corps prend une place centrale.

Tout au long de sa vie, Jésus – le Verbe fait chair – la Parole de Dieu, ce par quoi Dieu se dit, fait signe dans et par un corps. Loin de rapporter la doctrine de Jésus ou ses seules paroles, les évangiles vont souligner ses actes, ses déplacements, ses rencontres. Jésus marche, regarde, écoute et guérit les malades en les touchant. Il prend par la main, crache par terre pour faire de la boue. Et, la veille de sa mort, il prend du pain et du vin et les tendant vers Dieu et vers ses frères, il dit « Ceci est mon Corps ». Dans ce geste il est totalement dit et totalement donné.

L’emblème des chrétiens sera un corps crucifié, nu et outragé et dans ce corps défiguré ils reconnaîtront l’Amour qui s’est dit jusqu’au bout, ils contempleront le visage de Dieu.

La Résurrection de Jésus

Le deuxième pilier de la foi chrétienne est l’affirmation que Jésus est ressuscité. Arraché de la mort par son Père, il s’est montré vivant à ses disciples, non pur esprit mais corps blessé par des clous, côté transpercé par une lance.

À sa suite les hommes sont appelés à « la résurrection de la chair » affirment-ils dans leur Credo. Le corps ne peut se réduire à un simple instrument de sa sanctification sur terre, il participe pleinement à la vie éternelle. Cette affirmation de foi inscrit le corps lui-même et pas seulement l’âme ou l’esprit dans l’espérance de la vie éternelle. Si le corps, c’est l’homme lui-même, comme être s’exprimant, communiquant, le corps ressuscité gardera cette capacité retrouvée et sublimée d’entrer en présence, en relation, en communion pour faire corps avec les autres.

C’est dans la logique de l’Incarnation et dans la perspective de la Résurrection que le chrétien inscrit dans son corps même sa fidélité à l’appel de Dieu et c’est dans toutes les dimensions de son existence – dont et avec son corps – qu’il incarne à son tour l’amour de Dieu.

Le mépris du corps ne peut avoir place et au contraire le respect du corps s’inscrit jusque dans la liturgie chrétienne : du baptême où le corps de l’enfant (front, oreilles, lèvres, cœur) est « marqué du signe de la croix pour posséder la vie au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit », à l’encensement du corps du défunt, la liturgie affirme la dignité du corps humain. Dans son essence même, la morale chrétienne, loin de mépriser le corps, réagit au contraire contre tout ce qui pourrait le profaner. La tradition chrétienne marquée par les philosophies ambiantes a certes soupçonné le corps, lieu tout à la fois de la grâce et du péché, mais dans la logique de la foi juive en la dignité de la création et dans la foi chrétienne en la puissance de la résurrection, le chrétien avec Paul affirme avec force la vocation divine de l’homme jusque dans son corps : « Le corps n’est pas pour la débauche, il est pour le Seigneur et le Seigneur est pour le corps » (1e lettre aux Corinthiens 6,13).

Il importait de le souligner car cette déclaration de Paul conclut un développement sur la sexualité et la débauche et introduit un chapitre sur le mariage et la virginité. Or c’est bien en ces domaines que le corps, dans la tradition chrétienne, a été le plus soupçonné.

Le corps en islam

La clé majeure de la compréhension et de la vision du corps en islam découle de l’affirmation de l’unicité de Dieu : « Pas de divinité si ce n’est Dieu… et Muhammad est l’Envoyé de Dieu ». C’est la profession de foi, premier des « cinq piliers », l’attestation centrale de la foi islamique d’où tout découle et qui façonne l’être islamique en profondeur.

Nous gardons, comme nous l’annoncions au début de notre réflexion, l’axe théologique comme fil conducteur principal. Nous sommes conscients que l’islam comporte des pratiques rituelles non prescrites ou parfois purement culturelles acceptées ou confortées par la religion dans différentes régions du monde ou au cours des siècles. Nous resterons le plus proche de l’islam commun traditionnel, ordinaire et populaire, vécu par le monde musulman aujourd’hui.

Le corps humain est créé

Il sort directement des mains du Créateur. Dieu en est l’origine matériellement et spirituellement. Il est à l’origine des débuts de l’humanité mais aussi dans la procréation actuelle et la gestation des mères enceintes. « Serais-tu ingrat envers Celui qui t’a créé de poussière puis d’une goutte de sperme et qui ensuite t’a donné forme humaine ? »(18,37). Devant cette action créatrice, le musulman est admiratif et le Coran l’exhorte à la reconnaissance. La grandeur de Dieu se manifeste dans la création, notamment dans celle de l’homme. Toute créature dépend de Dieu et se soumet à Lui et à Ses décrets : « La vie d’un être n’est prolongée ni abrégée que ce ne soit inscrit. C’est facile pour Dieu » (35,11). Dieu régit tout et tout est inscrit.

Le corps humain est sexué

Ce corps humain crée par Dieu l’a été dans la différence : « Un garçon n’et pas semblable à une fille » (3,36) et « Nous avons créé un couple de chaque chose. Peut-être réfléchirez-vous ? » (51,49). Une place bien précise revient donc à chaque sexe.

La circoncision est un rite de passage qui permet au garçon de se fixer dans son propre sexe en marquant une distance avec le monde féminin maternel. Ce marquage initiatique identitaire signifie la rentrée plénière dans l’islam. L’incirconcis est païen. Ce rite, souvent entre trois et sept ans, s’accompagne d’une grande fête tout autant sociale que religieuse. Le garçon sera fêté, honoré et ce rite prépare aux noces futures : l’incirconcis ne trouvera pas à se marier.

Ce corps créé par Dieu exige la pudeur et là s’origine la prescription du port du voile. Le Coran précise à Muhammad : « Dis aux croyantes de baisser leurs regards, d'être chastes, de ne montrer que l'extérieur de leurs atours, de rabattre leurs voiles sur leurs poitrines, de ne montrer leurs atours qu'à leurs époux, à leurs pères, ou aux pères de leurs époux ou à leurs fils, ou aux fils de leurs époux, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères ou aux fils de leurs sœurs, ou à leurs servantes ou à leurs esclaves, ou à leurs serviteurs mâles incapables d'actes sexuels, ou aux garçons impubères » (24,31). La raison en est spécifiée : « C'est pour elles le meilleur moyen de se faire connaître et de ne pas être offensées » (33,59). Beaucoup de difficultés résident dans le fait que le texte ne précise pas s’il s’agit d’une simple recommandation ou d’une obligation. L’interprétation dans son application sera donc diverse et variée en fonction des différents pays islamiques dans le monde.

C’est au nom de la pudeur que certains médecins ne peuvent ausculter le corps d’une femme qu’à travers un drap.

Au cours du mariage, la preuve de la virginité de la jeune fille devra être rendu publique et l’ensemble de la famille est concerné. Si la circoncision donne l‘identité masculine, c’est par la défloration que la fille devient femme. Ce rite de passage ira jusqu’à exhiber le drap des noces dans lequel les invités pourront mettre bijoux ou argent pour la mariée.

Le corps humain est soumis à la loi.

Le mot même d’islam signifie « soumis » à Dieu. Les prescriptions juridiques du Coran balisent la vie du musulman. Elles sont de l’ordre de 200 à 700 versets, selon les avis, sur un total de 6263 versets que comporte le Coran. À cet égard proche du judaïsme, l’islam est une religion de la loi, de prescriptions. L'histoire islamique témoigne de nombreux traités « le licite et l'illicite ». Un grand classique vendu aujourd'hui dans les librairies islamiques françaises, La Voie du musulman de Djazaïri, comporte, sur six cents pages, à peine une centaine sur la foi ; tout le reste est un guide de la vie pratique : conduite, vertus, pratiques religieuses, rapports sociaux.

La pureté corporelle concernera particulièrement les femmes à cause de leurs règles, la pureté rituelle s’exprimera dans les règles alimentaires et la pureté rituelle légale et corporelle s’imposera tout particulièrement pour le culte.

C’est seulement après les ablutions purificatrices prescrites que le croyant pourra entrer avec son corps dans la prière.

En fait, le corps islamique est dans la main de Dieu tout-puissant depuis le début et pour toujours. Le musulman en est le gérant mais dans un cadre très balisé et très contrôlé par les volontés divines édictées par le Coran, la charia et la tradition.

Nathalie Gadéa
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Par Garrigues - Publié dans : DOSSIER APPROCHES DU CORPS
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Vendredi 30 novembre 2007 5 30 /11 /2007 17:50

« Le corps mal-entendu ». Le titre interroge. De quelle expérience s’agit-il ? Du corps qu’on entend mal parce qu’il ne parle pas la même langue que n Couverture-le-corps-mal-entendu.jpg ous ? Du corps qui a tellement mal qu’on préfère ne pas l’entendre ? De la difficulté qu’il y a entre malade et soignant à tisser une relation confiante ?… Il suffit d’entrer dans le récit et… la vie est là, goûteuse, passionnée, dramatique… C’est le goût des bonnes recettes, mais aussi des toutes petites choses : ôter le tube qui ouvre enfin la respiration ; un clin d’œil qui illumine un visage après des mois sans signe ; une main qui dit la présence continue. C’est la passion de soigner, de former une équipe où chacun a sa part, du chef de service à l’aide-soignant, pour entendre celui qui souffre. Mais aussi la passion pour faire comprendre ce que l’on vit quand on est malade… La vie est traversée par l’expérience de la maladie, mais elle est affrontée quand les mots permettent de mesurer les risques, de reconnaître la peur, de faire un pas de plus dans la confiance. Marie-Hélène Boucand trouve à chaque page les mots qui rendent compte de son combat pour entendre le vivant et repousser les limites de la maladie rare qui la touche. Ses armes sont celles de la plus haute technicité et en même temps celles de la foi et de la parole. Ouvrons le livre et partons avec elle dans cette ode à la vie…

Dans le cadre de ce dossier sur le corps nous avons fait le choix, avec l’accord de l’auteur, de publier quelques extraits en rapport direct avec le corps.

o O o

CELLES QUI PIQUENT

Un de mes nombreux problèmes sont mes veines, touchées par la maladie, qui ne se laissent ni saisir ni piquer. Mais moi je les connais, je sais dans quel sens elles sont, il y en a une qui prend les chemins d’écolier, l’autre qui manifeste qu’elle en a marre de servir ; les autres, il n’y en a pratiquement pas ! En période aiguë, il m’est arrivé de les supplier d’arrêter. Je vis les quinze ou seize essais comme un acharnement, comme si on me dilacérait les bras. Il faut savoir passer la main à une autre infirmière quitte à revenir une heure plus tard.

Il y a toutes sortes de réactions ! L’infirmière qui s’est donné deux coups d’essais. Ça j’apprécie, parce que me piquer dix fois en s’acharnant sur « un réseau veineux fragile et pauvre », c’est une des choses qui me découragent le plus. Parfois, il y a une infirmière qui s’esclaffe « vous n’avez vraiment pas de veine » ça c’est malin !

Et puis il y a l’infirmière qui, furieuse de toujours rater ma veine humérale droite, - celle qui prend les chemins de traverses - s’acharne : « j’y arriverai bien un jour ! » et puis non, elle finit comme les autres par prendre l’autre côté.

L’autre jour, une nouvelle a voulu aborder l’humérale droite (encore elle) en la piquant beaucoup trop haut, j’ai osé le lui dire ; elle me répond : « si vous ne me laissez pas faire, je n’y arriverai jamais » et voilà qu’à gauche, elle décide que la veine doit emprunter le même trajet que celle de droite. Là, je lui explique qu’elle n’y est pas du tout. Furieuse, elle cherche et trouve sur le dos de la main, là où cela fait bien mal.

Et puis, il y a des doigts que je perçois du premier coup comme des doigts sensibles, qui dès la palpation du trajet de la veine savent comment elle est, où elle va, où il faut la prendre. Ceux-là me piquent sans que je m’en aperçoive.

Faire une prise de sang commence avant le moment crucial. Selon l’ambiance, la confiance, les humeurs de chacun, et les mots qui entourent la mise en place du cathéter. Et puis il y a le geste précis, ponctuel et seule une goutte perle au point de piqûre. Alors là tout est parfait, et je repars paisible jusqu’à la prochaine fois.

INTIMITÉ, ATTENTION DANGER !

Un espace à préserver. Espace vital, indispensable pour exister, me retrouver, être présente à moi, de moi à moi. Espace physique ou psychologique. Je dois le sauver.

Il m'a fallu de longues années pour comprendre que j’avais une histoire avec l’espace, que c’est mon histoire, que j’ai besoin d’espace pour pouvoir vivre.
Mon intimité c’est mon espace vital, c’est mon histoire, c’est ma vérité, c’est mon essentiel, c’est moi.

Intimité danger ! Mon nom est affiché sur la porte de ma chambre d'hôpital, où je suis connue aussi comme médecin.
Intimité danger ! J’entends crier dans le couloir « Boucand à la 12, tu peux y aller ? elle sonne ! ».
Intimité, danger ! On rentre dans ma chambre sans frapper !
Intimité, danger ! En post-opératoire, je suis totalement dépendante, on fait ma toilette, homme ou femme, sans me demander si j’ai une préférence, selon le roulement. La toilette du haut, je la fais assise, devant la grande baie vitrée, pour que l'on puisse me surveiller, tout le monde peut me voir !

Intimité, danger ! On relève mes draps pendant la visite, pour m'examiner, surveiller les pansements, histoire sans parole !
Intimité, danger ! Je suis totalement couchée, et dépendante.
Intimité, danger ! Mon traitement est à la vue de tous mes copains médecin, au pied du lit.
Intimité en sauvetage, à la sortie de la réanimation, je réapprends ce qu'est la pudeur.

PREMIER BOUILLON

Voilà quinze jours que je suis nourrie par perfusion. Avant l’intervention, j’avais droit à une « fillette » d’eau par jour, je calculais pour pouvoir en prendre de façon régulière et qu’il m’en reste un peu le soir.

Depuis mon réveil, je n’ai même pas la possibilité de boire, juste une compresse imbibée d’eau. Les expériences antérieures m’ont permis de découvrir qu’avec un peu d’alcool de menthe, cela change de goût et c’est presque un délice ! Et puis la compresse, je peux la mâchonner, l’aspirer jusqu’à en extraire les dernières gouttes. Faire comme si je buvais, en goûtant chaque goutte arrachée et interdite !

Les gaz sont arrivés ! J'ai mes gaz ! Jamais aucun pet n'est accueilli avec tant de ferveur que dans les suites d'une chirurgie abdominale !
L’heureux événement étant survenu, cela me donne droit à mon premier bouillon. Je garde entre les mains le bol chaud rempli d’eau jaunasse. J'aime tenir ce bol, dont la porcelaine diffuse la chaleur du contenu. Mes lèvres viennent frôler le bord et c’est la première gorgée. Ce n'est pas de la bière mais du bouillon, du bouillon de l'hôpital, absolument infect, un sachet lyophilisé dissous dans un bol d’eau chaude ! Un goût salé. Mais c’est bon. Je prends le temps de percevoir toutes les sensations que me procure cette eau chaude étrangement goûteuse.

Espoir de reprendre dans quelques jours un début d’alimentation. Angoisse de savoir si cela va passer. Plaisir du goût, petit plaisir loin de la visite technique de l’équipe chirurgicale. Mais actuellement tout est pour moi important.

MES MAINS

Elles ont servi, ces mains depuis quarante-cinq années. Elles ont appris lentement au fil de l’expérience à examiner, palper, ausculter, percuter, détecter où était et d’où venaient la douleur et la maladie. Elles ont piqué, ponctionné, cathétérisé, sondé, intubé en essayant de ne pas se faire remarquer... Elles ont appris à être discrètes, devenues instruments indispensables pour mon exercice. Elles étaient au courant de tout, au courant du corps de l’autre.

Et puis elles sont devenues chaleureuses et humaines, réchauffées par tant d’autres mains qu’elles ont serrées, dans les chambres, les couloirs, mon bureau.
Mains de tendresse, elles ont essayé de réconforter celui qui était malheureux : main sur l’épaule, main dans la main ou main tendue vers l’autre pour l’aider à être debout et continuer à avancer, malgré sa douleur, son chagrin, sa souffrance.

Et puis, ces mains sont devenues malades. Démantibulées au moindre mouvement, devenues progressivement incapables d’effectuer de nombreux gestes de la vie courante. La frappe sur l’ordinateur est douloureuse, l’écriture presque impossible, la viande difficile à couper, et la cuillère pleine trop lourde à porter…

Alors, on les a soutenues. Bien maladroitement et à tâtons. Équilibre difficile entre l’immobilisation souhaitée et un minimum de fonctions maintenues. On essaie toutes les attelles possibles, en plastiques, en bagues, en argent.

Maintenant, elles essaient de se trouver une nouvelle fonction, un nouveau chemin. Mains douloureuses, elles sont venues faire corps avec toutes ces autres mains tendues, cris de tempête vers un monde meilleur.
Elles peuvent encore se fermer quand la colère est trop forte, ou s’ouvrir dans un même geste, pour donner ou pour recevoir.
Mes mains et moi ne font qu’un.

Marie-Hélène BOUCAND
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Supplément de Vie chrétienne n° 502 : Le corps mal-entendu (108 pages, 13 euros)
Revue Vie Chrétienne, 47, rue de la Roquette - 75 011 PARIS
e-mail : revuevx@easyconnect.fr

Par Garrigues - Publié dans : DOSSIER APPROCHES DU CORPS
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Vendredi 30 novembre 2007 5 30 /11 /2007 17:55

L'épreuve du corps souffrant et le soin de l'être : le point de vue du soignant

La souffrance du corps fait référence à une qualité inséparablement liée à l’être même de l’homme. Pour le soignant, elle renvoie à l’idée de Paul Ricœur selon laquelle : « quelque chose est dû à l’être humain du seul fait qu’il est humain ». Cela signifie que tout homme mérite un respect inconditionnel, quels que soient l’âge, le sexe, la santé physique ou mentale, la religion, la condition sociale ou l’origine ethnique.
L’homme est un être unique, qui a des attentes et des besoins biologiques, sociaux, culturels et spirituels ; un être en perpétuel devenir et en interaction avec son environnement ; un être  responsable, libre et capable de s’adapter ; il forme un tout indivisible.
L’infirmière est aussi un être unique, qui a des attentes et des besoins biologiques, des besoins, des capacités et des limites sociales, culturelles et spirituelles ; un être en perpétuel devenir et en interaction avec son patient et son environnement ; un être responsable, libre et capable de s’adapter ; elle forme un tout indivisible !
En matière de soins infirmiers, nous nous intéressons à la dignité du patient, sans oublier celle des soignants.

Rappelons que la dignité des soignants consiste :

- à ne pas se laisser mettre en servitude par les patients, ni par les médecins.
  Être au service de … et non pas en servitude.
  Le service fait deux heureux : celui qui le donne et celui qui le reçoit !
  La servitude est mortifère.
- à savoir se faire entendre dans ce que l’on a à dire de pertinent.
- à savoir faire reconnaître ses actions, et au besoin les justifier.
- à savoir se montrer digne de la confiance des autres.
- à savoir tenir sa parole engagée.
- à savoir reconnaître ses erreurs et les corriger.
- à savoir accepter les différences, l’unicité de chaque soignant et en faire une force. 

MAIS, REVENONS AUX PATIENTS !

Quelques règles impératives 
- S’adresser au patient en le nommant, et non par « il » ou « elle».
- Vouvoyer les patients : bien que le tutoiement permette la rencontre directe avec le sujet (je/tu) auquel on s’adresse, (je m’adresse à « toi », à ton « je »), alors que le vouvoiement sous-tend un collectif (la famille, la classe, la tribu, la race, l’espèce, etc.), il est de mise en français de se vouvoyer, en dehors d’une relation devenue intime. C’est une marque de respect.
- Présenter les soins à faire et, au besoin, les justifier.
- Répondre aux questions des patients.
- Entendre tous les désirs des patients, sans obligation d’y répondre
- Ne pas déposséder le patient de ses choix.
À ce sujet, le code de Nuremberg de 1947 prévoit que : « le consentement volontaire du sujet humain est absolument essentiel. Cela veut dire que la personne intéressée doit jouir de capacité légale totale pour consentir : qu’elle doit être laissée libre de décider, sans intervention de quelque élément de force, de fraude, de contrainte, de supercherie, de duperie ou d’autres formes de contrainte ou de coercition ».
L’article L.1122-1  dit que : «le médecin informe la personne dont le consentement est sollicité de son droit de refuser de participer à une recherche ou de retirer son consentement à tout moment sans encourir aucune responsabilité ».
La responsabilité de l’infirmière diplômée d’État (IDE) peut être engagée pour rappeler au patient en « détresse » ses droits.
- Ne pas faire de « chantage » pour encourager le patient à faire ce qu’on attend de lui, mais prendre le temps de justifier nos demandes.
- Ne pas parler du patient comme d’un «cas clinique » derrière la porte.
- Mobiliser le patient avec attention et conscience.
- Parler de « protections » pour désigner les couches.
- Évaluer la pertinence d’un « excès de vérité » ou d’un « excès de mensonge » : bien souvent les patients savent mieux que les soignants où ils en sont, mais sont-ils prêts à l’entendre ? à le dire ?
Attention aux excès qui prennent parfois des allures d’ «intégrismes » !
- Entendre, voir, « lire », repérer et prendre en considération la douleur du patient ; la souffrance est un terrain favorable à la perte de dignité.
« À souffrir comme une bête, on devient une bête ».

L’article 37 du Code de Déontologie Médicale (juillet 2004) prévoit que : « en toutes circonstances, le médecin doit s’efforcer de soulager les souffrances du malade, les traiter par des moyens proportionnés à son état et l’assister moralement. »
Là encore, le rôle de l’IDE est d’assurer le relais d’information patient/médecin, si elle devait faire défaut. Le message est parfois si difficile à transmettre !

- Contribuer à éviter l’acharnement thérapeutique ou obstination déraisonnable en s’engageant dans une réflexion commune à toute l’équipe médicale.

L’article 37 poursuit par : « [le médecin] doit éviter toute obstination déraisonnable dans les investigations ou la thérapeutique, et peut se limiter aux seuls soins palliatifs lorsque la synthèse des éléments cliniques et para-cliniques montre que poursuivre les soins ou en entreprendre d’autres, ne peut plus bénéficier au malade et aurait pour seule conséquence de le maintenir en vie ».

- Entendre les demandes d’euthanasie, les accueillir, aider le patient à reformuler sa demande. Solliciter toutes les questions et accompagner le patient dans sa prise de conscience par rapport à sa vraie demande. 

Plus les questions des patients sont travaillées, élaborées, plus ils trouvent eux-mêmes les réponses à leurs questions. La réponse est au bout d’une question bien élaborée. Peu importe la réponse que nous pourrions apporter. Serait-elle seulement entendue, recevable, assimilée par le patient ?
Ce qui est essentiel, c’est SA réponse et lui seul la connaît ; il la porte en lui dans ses territoires inexplorés ; ce sont eux qui lui font question.
Démarche exigeante mais pourtant salutaire et riche.

- Dignité post-mortem : on est toujours dans le soin.
Cette notion fait appel à un niveau de maturité des soignants ; la «maltraitance » post-mortem est souvent le fruit de peurs. Il s’agit souvent d’une « mascarade » mais soyons vigilants.

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Le plan de l'article est le suivant
:

Quelques règles impératives
L'éthique clinique
Comment faire du patient un sujet de soin et non un objet de soin ?
Préserver la dignité de quelqu’un c’est aussi lui permettre d'être debout
Y a-t-il de l’Amour dans les soins ?
En guise de conclusion

 

Odile Donati
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