Vivre en ressuscités

Publié le par G&S

La Résurrection nous ne pouvons en parler que dans la foi de l’Église et c’est donc dans cette perspective que je vais me situer.

Il n’y a qu’une vie, la nôtre, mais elle laisse pressentir une dimension qui dépasse la durée biologique de nos existences mortelles.

C’est là que la révélation nous rejoint. Que nous dit Jésus-Christ de notre résurrection et comment ses promesses modifient-elles notre regard sur la vie ?

Avant de répondre à cette question, deux remarques préalables :

1 / Il nous arrive d’atténuer le choc que représente pour nous l’appel à croire à la résurrection en cherchant à la réinterpréter dans des perspectives moins abruptes :

Par exemple en la pensant sur le mode de l’immortalité de l’âme. Là nous nous trouvons sur un terrain connu, exploré depuis longtemps par la philosophie. Bien des chrétiens s’y sentent à l’aise et s’étonneraient de nous voir affirmer que nous ne croyons pas à l’immortalité de l’âme. Cependant notre Credo ne parle pas d’immortalité de l’âme mais de résurrection de la chair et de vie éternelle, ce qui n’est pas la même chose.

2 / Ou bien nous envisageons l’au-delà dans la ligne des mythes de rétributions : les méchants punis, les bons récompensés. Ces mythes ont été largement christianisés : le jugement, le ciel, l’enfer… Comme tous les mythes, ils ont une part de vérité, mais les promesses du Christ se situent dans une autre perspective et ce sont elles qui sont importantes. « Je veux que là où je suis (auprès du Père)vous soyez vous aussi » (Jean 17,24).

Il ne s’agit donc ni d’une opinion philosophique (l’immortalité de l’âme), ni d’un mythe consolant, mais d’une promesse qui s’adresse aujourd’hui à notre foi. « Celui qui croit a la vie éternelle » (Jean 6,47). Une promesse donc qui vient rejoindre notre désir profond et nous appelle à une conversion de notre art de vivre.

C’est ce que je vais essayer de développer.

La Résurrection du Christ et notre résurrection

Lorsque nous évoquons la Résurrection, c’est d’abord à la Résurrection de Jésus que nous pensons. Elle est au centre de notre foi qui sans elle serait vaine comme dit Saint Paul. Peut-être avons nous plus de mal à croire à notre propre résurrection tellement nous sommes marqués par le spectacle de la décomposition du cadavre et de la domination universelle de la mort. Pourtant saint Paul est formel liant la résurrection de Jésus à la nôtre, « si nous ne ressuscitons pas, Christ non plus n’est pas ressuscité » (1Corinthiens 15,13). L’affirmation peut nous paraître gratuite mais si nous y réfléchissons bien nous comprenons que la glorification du Christ ne peut pas se concevoir sans la glorification de ceux pour qui il donne sa vie. Sa mort n’aurait plus aucun sens s’il ne nous incluait pas dans sa victoire sur la mort, si le don de son Esprit ne nous liait pas avec lui. Notre résurrection est incluse dans le déploiement pascal de l’amour trinitaire.

Cette résurrection nous la repoussons spontanément à ce que nous appelons la fin des temps, mais elle s’adresse à notre vie actuelle, tout le chapitre 6 de saint Jean le souligne et saint Paul  ne craint pas de nous en parler au présent « Puisque vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d’en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu. » (Colossiens 3,1).

Il s’agit donc, non seulement de croire en notre résurrection mais de vivre dès maintenant en ressuscités ! Qu’est-ce que cela peut signifier ?

Rechercher les choses d’en haut

Rechercher les choses d’en haut ? L’expression nous reste mystérieuse, Si nous voulons la comprendre, il faut revenir à l’entretient de Jésus avec Nicodème où elle est employée (cf. Jean 3)

D’en haut, de nouveau, d’eau et d’esprit ?

Cf. L’anthropologie paulinienne : l’esprit, l’âme, le corps (1Thessaloniciens 5,23.)

- Le corps corruptible, le corps psychique, le corps spirituel (1Corinthiens 15,42 sq.).

- L’Esprit, souffle de Dieu en nous qui se joint à notre esprit et qui va construire en nous le corps spirituel promis à la résurrection.

Ce corps, accomplira en plénitude la vocation spirituelle de notre corps, nous mettre en relation avec nos frères et avec Dieu. Notre corps est relation, il est l’expression relationnelle de notre esprit, ce qui nous permet de sortir de nous mêmes pour aller à la rencontre de l’autre. C’est cette fonction humaine de notre corps que l’Esprit va transfigurer par delà la mort. Rien ne viendra plus alors contraindre en nous le dynamisme d’amour de l’Esprit.

Ce corps spirituel, accompli par notre transfiguration dans la mort, nous pouvons dès aujourd’hui le préparer, humaniser ce que le Christ viendra diviniser.

Le corps humain de Jésus signifie la tendresse du Père pour ceux qu’il rencontre.

Notre corps a la même vocation : à nous donc de cultiver ce qui exprime la tendresse, l’amitié…

Notre avenir, ce n’est pas le cadavre réanimé mais notre personnalité offerte au Souffle de l’Esprit pour être recréée dans l’amour.

C’est à cette recréation que nous sommes appelés à travailler dès maintenant…

Cultiver les facultés d’émerveillement : nous sommes appelés à vivre dans la beauté…

Renaître en étant fidèles aux sources de vie qui nous sont offertes dans l’Église…

Aujourd’hui !

Nous sommes habitués à considérer la mort comme une rupture brutale : il y a la vie, notre vie, et puis, après, l’inconnu sur lequel nous n’avons aucune prise. Or, toutes les fois que Jésus parle de la vie, il nous promet la vie, il se situe dans une continuité : une vie humaine habitée par l’Esprit qui s’épanouit dans le retour au Père avec Lui.

Un premier horizon de promesses se situe dans la prédication du Royaume. Il est l’accomplissement de la création et de l’Alliance, le trésor, la perle pour laquelle il est raisonnable de tout vendre. Or ce Royaume n’est pas seulement le terme des promesses divines, il est déjà parmi nous (Luc 17,21). Avec la présence de Jésus, de sa parole, de son offrande pascale, il est déjà parmi nous et ceux qui vivent les Béatitudes sont déjà les citoyens du Royaume. Le Royaume ainsi promis n’est pas un quelconque eldorado où les hommes seraient heureux. C’est le Royaume du Père « venez les bénis de mon Père » (Matthieu 25,14), celui que la parabole des talents promet au serviteur bon et fidèle « entre dans la joie de ton Seigneur » (Matthieu 25,21). Ainsi, dès sa première prédication, le Christ nous appelle-t-il à entrer dans la joie du Père ; fragile, menacée, mortelle notre vie n’a d’autre patrie que la joie du Père.

Un autre ensemble de promesses s’affirme lorsque Jésus parle de la vie. Il est venu pour que nous ayons la vie et que nous l’ayons en abondance (Jean 10,10). Il la promet à ceux qui croiront en lui : « celui qui croit a la vie éternelle » (Jean 6,47), à ceux qui travailleront pour la nourriture qui demeure en vie éternelle, celle qu’il donnera, le pain venu du ciel, sa vie offerte (Jean 6,27 et 6,51).

Qu’est-ce que cette vie que Jésus qualifie d’éternelle ? Pas un au delà mythique, une vie d’union à Dieu « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. » (Jean 17,3). Connaissance qui est dès maintenant la lumière de nos vies et qui s’épanouira dans la mort en intimité partagée. « Père ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis eux aussi soient avec moi. » (Jean 17,24).

Il n’y a donc bien qu’une vie, celle à laquelle nous sommes appelés de toute éternité. Comme le dit saint Paul « Il nous a élus en lui dès avant la fondation du monde pour être saints et immaculés en sa présence dans l’amour, déterminant d’avance que nous serions pour Lui, des fils adoptifs en Jésus Christ » (Éphésiens 1,4-5).

Les promesses du Christ s’adressent donc bien à nous dans la totalité d’une vie qui ne trouvera son accomplissement qu’auprès du Père.

Notre horizon actuel et éternel : la communion des saints.

Créés pour vivre en relations, ayant connu nos meilleurs instants de bonheur dans des relations heureuses, nous ne pouvons envisager l’accomplissement de nos vies d’une manière solitaire. Aussi bien toutes les vocations du Royaume débouchent-elles sur la communion des saints : la fraternité du peuple saint de Dieu. Non pas un peuple de parfaits, mais le peuple des enfants du Père, rassemblés et sanctifiés par lui, ceux pour qui le Fils a livré sa vie, ceux que l’Esprit anime de son Souffle. C’est dans l’amour et l’espérance de la Trinité qu’ils sont saints, heureux de pouvoir accueillir cette sainteté qui vient combler leur attente.

Il nous a été donné de connaître des instants…

C’est à cela que nous les reconnaîtrons.

Cependant, nous ne pouvons nous contenter de rejoindre dans la prière et dans la foi la communion des saints, nous avons à la construire aujourd’hui dans la charité.

C’est en union avec tout le peuple de Dieu que nous travaillons à l’achèvement des cieux nouveaux et de la terre nouvelle lorsque Dieu sera tout en tous. C’est dire qu’il nous faut envisager l’Église que nous formons comme une communauté ouverte sur l’universalité du salut. Une communauté d’appelés à la sainteté par élection divine qui cherchent maladroitement et douloureusement à accomplir cette vocation. Entre eux à travers des cheminements divers, il y a communion de recherche et d’espérance. L’Église prend son vrai visage lorsqu’elle se vit comme fraternité de disciples du Christ ouverte à tous les chercheurs de Dieu dispersés dans les humanismes et les religions du monde.

La communion des saints, c’est cette vision unifiée de l’humanité qui se construit progressivement dans l’histoire sous le regard de Dieu jusqu‘à s’accomplir dans la vie trinitaire.

Michel Rondet

Publié dans DOSSIER VIVRE LA MORT

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Francine Bouichou-Orsini 07/11/2012 18:09


Un grand merci à G&S pour la diffusion de ce beau texte de Michel Rondet.  Oui, il n’y a qu’une vie, la nôtre; la nôtre qui déjà, dans son actualité,
anticipe l’éternité, chaque fois que nous la vivons pleinement : dans notre intimité et dans nos relations avec autrui.


Pour cette raison, j’ai toujours pensé que la fidélité profonde, dans nos relations avec les autres (amitié ou amour), est déjà un pas dans l’éternité. Ce qui est vrai dans
l’instant, l’est pour toujours…


Francine Bouichou-Orsini

Pierre Locher 07/11/2012 15:13


 


 


Le dossier de G&S consacré à « Vivre la mort » se termine par un texte fort qui interpelle nos habitudes mentales sur la mort et la résurrection. Le jésuite Michel Rondet y
développe des thèmes que l'on voit peu abordés sous cet angle, et quand on le lit, on est tenté de dire : « mais oui, bien sûr, comment avait-on pu le penser autrement ?


 


Des mots essentiels du langage chrétien (Résurrection, Vie éternelle, Royaume de Dieu) y sont utilisés, et l'on découvre qu'ils n’avaient peut-être pas le sens que nous leur donnions ; par
ailleurs ce que l'on pensait être des affirmations de la théologie chrétienne se révèle être des concepts qui lui sont totalement étrangers.


C'est le cas pour l'immortalité de l'âme,concept philosophique inventé par les grecs, qui ne figure pas dans
le Credo chrétien :


« […] notre Credo parle de résurrection de la chair et de vie éternelle, ce qui n'est pas la même chose »,


nous dit le théologien jésuite. Il faudrait cesser de nous imaginer l’âme du défunt se séparer du corps pour rejoindre le ciel(il fut un temps où c'était avec une paire d'ailes...).


Autre source de confusion, notre invention d'un au-delà tiré des mythes de rétribution : les
méchants punis, les bons récompensés. Ils ont peut-être largement contribué à l'iconographie chrétienne, mais l'iconographie n'est pas la théologie, et les
promesses du Christ sont d'un autre ordre.


En une formule condensée, Michel Rondet oppose notre tentation idéologique (idolâtrique ?) et la promesse de Jésus : 


« cette résurrection, nous la repoussons spontanément à ce que nous appelons la fin des temps, mais elle s'adresse à notre vie actuelle ».


Cette actualité de la résurrection revient sans cesse dans ce court article : le mot aujourd’hui ! est suivi d'un point d'exclamation, le théologien se permet
d'insister, sachant notre pente naturelle à « laisser çà pour plus tard ». Je me permets d'y ajouter une citation d'un théologien assomptionniste :


«La résurrection de la chair n'est pas une description du futur, c'est le présent, la chair présente qui est appelée à ressusciter».


 


Une des promesse de Jésus, c’est le Royaume, mais ce Royaume, il est déjà là, au milieu de nous (saint-Luc), il est à l'intérieur de nous, disent certaines traductions. Et Michel Rondet d'ajouter
malicieusement : 


« le Royaume promis n'est pas un quelconque eldorado où les
hommes seraient heureux ».


Le Royaume ne se confond pas avec une nouvelle utopie.


Une autre promesse du Christ concerne la vie, en particulier celle qu'il qualifie d'éternelle : pas un au delà mythique, mais une vie d'union avec Dieu, nous rappelle le théologien jésuite
en citant saint-Jean :


« La vie éternelle c'est qu'ils te connaissent, toi le seul
véritable Dieu [...] »


et il ajoute :


« il n'y a donc bien qu'une vie, celle à laquelle nous sommes
appelés de toute éternité ».


On est tenté d’ajouter : la révélation chrétienne ne répond pas à la question d'une autre vie ou
qu'y-a-il après la mort ?Le tombeau vide du matin de Pâques n'est
pas le dernier mot, mais on ne sait rien de plus.


Merci à Michel Rondet de nous présenter sa vision chrétienne de la mort et de la résurrection. J'ajouterai encore une citation qui complète son approche :


« Croire en la Résurrection, ce n'est pas m’enfermer dans la
certitude illusoire que je serai plus fort que la mort, c'est au contraire apprendre à mourir et à faire mourir en moi le vieil homme pour qu’advienne l'homme nouveau. La Résurrection de Jésus
n'exauce pas nos rêves puérils d'immortalité. Elle nous révèle que dans la mort même s'opère une œuvre de vie. La Résurrection, c'est la mort vaincue du dedans, par l’amour sans mesure, sans
conditions et sans retour qui s'y manifeste. » (Robert Scholtus, supérieur du séminaire des
Carmes)


 


Pierre Locher


P.S. L'article peu consensuel de Michel Rondet devrait susciter des débats dans l'univers de G&S.