Une saison dans les limbes

Publié le par G&S

Inutile d’avoir l’imagination créatrice de Dante pour raconter les limbes actuels, il suffit de prendre l’avion.

Une saison dans les limbesTout commence à l’aéroport, quand, délivré de la peur d’arriver en retard et délesté de votre bagage, une fois franchi le dernier portique de sécurité dont le signal n’aura pas manqué de se déclencher à cause de la plaquette de comprimés que vous aviez omis de sortir de votre poche, vous entrez dans la salle d’embarquement. Il n’est plus question de faire marche arrière.

La seule liberté qui vous soit concédée, c’est de laisser traîner vos pas et vos yeux parmi les produits de luxe standardisés qu’étalent avec un soin clinique les duty free. Des voix aseptisées égrènent des annonces que vous finissez par ne plus écouter. Le stress vous a quittés sans qu’on puisse dire que la joie de partir vers des ciels nouveaux vous ait envahi. Vous avez oublié tout ce qui vous préoccupait il y a deux heures encore, notamment de savoir s’il y aura quelqu’un à votre arrivée. Ambiance ouatée, solitude mate.

Vous vous êtes assis, vous contemplez à travers les vitres teintées le curieux ballet des petits engins de remorquage sur le tarmac. Plus loin, à intervalles réguliers, des avions atterrissent sans que vous puissiez voir où s’achève leur course.

Une douce torpeur vous gagne. Vous n’êtes pas encore installé dans le siège 18C qui vous a été réservé en classe économique mais vous êtes déjà en état d’apesanteur. Vous n’avez pas encore décollé mais vous vous sentez déjà en décalage horaire. Vous êtes dans un entredeux, sans regret ni projet, indifférent, prêt à disparaître de votre univers familier qui est en train imperceptiblement de s’effacer, et tout aussi incapable d’imaginer les paysages paradisiaques qui vous sont promis pour demain.

Vous ne le savez pas encore, mais lors des deux escales qui sont mentionnées sur votre billet électronique vous aurez perdu toute notion du temps et avec elle toute impatience.Vous errerez dans les zones de transit tel un automate.

Votre vie pourrait s’achever là sans que vous en éprouviez la moindre émotion !

Robert Scholtus
Supérieur du Séminaire de l'Institut Catholique de Paris
Bayard, 2010, pp. 22-24

Publié dans Fioretti

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