Une Europe sans souffle ni dimension spirituelle

Publié le par G&S

Chaque année, le 9 mai, nous sommes invités à célébrer la « fête de l’Europe ». On ne saurait dire que cette fête soit devenue très populaire dans les différents pays de l’Union. Nous sortons d’une campagne électorale où, une fois encore, l’Europe a été invoquée trop souvent comme un épouvantail ou une excuse à la médiocrité des bilans des responsables politiques.

À force de réduire la politique à la gestion économique et financière, les instances européennes ressemblent au conseil de gestion d’une holding chargée d'optimiser les performances financières des pays membres. Parmi les rares hommes politiques de ce temps qui situent le projet européen à son vrai niveau, le Président tchèque Vaclav Havel, récemment disparu, n’a cessé de déplorer l’affadissement de ce projet.

En 2007 il déclarait ceci : « Il manque un souffle politique à l’Europe. Une vraie dimension spirituelle. Avez-vous lu la déclaration commune récente publiée à l’occasion du cinquantième anniversaire du traité de Rome ? Elle est d’une indigence affligeante, indigne du plus médiocre éditorialiste pro-européen. Il faut réveiller l’Europe ! » 1.

Dans un ouvrage bilan rédigé après qu’il eut quitté le pouvoir, Havel revient sur ce manque d’envergure du projet européen : « J’ai un très fort sentiment que l’Union européenne se laisse entraîner, sans la moindre résistance, dans la direction de l’actuelle civilisation mondialisée, autrement dit que sa grande idée est la croissance ; et même la croissance pour la croissance, la croissance des bénéfices, des bénéfices pour les bénéfices. (…) Atteindre le niveau de l’Amérique et être plus forte, c’est le but principal de l’Europe d’aujourd’hui. Je trouve cela minable. (…) Je crois qu’elle est capable de mieux. Elle peut devenir l’exemple d’un ordre pacifique et politiquement juste sur le continent, elle peut donner l’exemple quant au respect de ses traditions, de sa culture, de ses paysages, de ses ressources » 2.

Vaclav Havel a payé au prix fort avec nombreuses années de prison la déchirure en Europe entre l’Est et l’Ouest. C’est à ce moment là qu’il forge sa pensée politique autour de la vision d’un homme européen qu’il définit ainsi :

« Il me semble que tous – que nous vivions à l'Ouest ou à l'Est – nous avons une tâche fondamentale à remplir, une tâche dont tout le reste découlerait. Cette tâche consiste à faire front à l'automatisme irrationnel du pouvoir anonyme, impersonnel et inhumain des idéologies, des systèmes, des appareils, des bureaucraties, des langues artificielles et des slogans politiques, à résister à chaque pas et partout, avec vigilance, prudence et attention, mais aussi avec un engagement total ; à nous défendre des pressions complexes et aliénantes qu'exerce ce pouvoir, qu'elles prennent la forme de la consommation, de la publicité, de la répression, de la technique ou d'un langage vidé de son sens (langage qui va de pair avec le fanatisme et nourrit la pensée totalitaire) ; à faire confiance à la voix de notre conscience plutôt qu'à toutes les spéculations abstraites et à ne pas inventer de toutes pièces une autre responsabilité en dehors de celle à laquelle cette voix nous appelle ; à ne pas avoir honte d'être capable d'amour, d'amitié, de solidarité, de compassion et de tolérance, mais au contraire à rappeler de leur exil dans le domaine privé ces dimensions fondamentales de notre humanité et à les accueillir comme les seuls vrais points de départ d'une communauté humaine qui aurait un sens » 3.

Bernard Ginisty

1 – Vaclav Havel : Ce que j’ai cru, ce que je crois. Propos recueillis par Gilles Anquetil et François Armenet in Le Nouvel Observateur du 12-18 avril 2007,  page 100.
2 – Vaclav Havel : À vrai dire. Livre de l’après-pouvoir. Éditions de l’Aube,  2007, pages 383-384.
3 – Vaclav Havel : La politique et la conscience, in Essais politiques, Éditions Calmann-Lévy, 1989, page 241

Publié dans Signes des temps

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Marcel Bernos 11/05/2012 18:51


Le meilleur commentaire à l'excellent article de Ginisty-Havel est de rappeler le préambule du Traité de Rome de 1957 (trouvé sur internet) : 


"SA MAJESTÉ LE ROI DES BELGES, LE
PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FÉDÉRALE D'ALLEMAGNE, LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE ITALIENNE, SON ALTESSE ROYALE LA GRANDE-DUCHESSE DE LUXEMBOURG, SA MAJESTÉ
LA REINE DES PAYS-BAS, 


- DÉTERMINÉS à établir les fondements d'une union sans cesse plus étroite entre les peuples européens, 



DÉCIDÉS à assurer par une action commune le progrès économique et social de leurs pays en éliminant les barrières qui divisent
l'Europe, 



* ASSIGNANT pour but essentiel à leurs efforts l'amélioration constante des conditions de vie et d'emploi de leurs peuples (sic
!), 



RECONNAISSANT que l'élimination des obstacles existants appelle une action concertée en vue de garantir la stabilité dans
l'expansion, 


SOUCIEUX de renforcer l'unité de leurs économies et d'en assurer le développement harmonieux en réduisant l'écart entre les différentes régions et
le retard des moins favorisés, 


DÉSIREUX de contribuer, grâce à une politique commerciale commune, à la suppression progressive des restrictions aux échanges internationaux, 



- ENTENDANT confirmer la solidarité qui lie l'Europe et les pays d'outre-mer, et désirant assurer le développement de leur prospérité,
conformément aux principes de la Charte des Nations unies, 



RÉSOLUS à affermir, par la constitution de cet ensemble de ressources, les sauvegardes de la paix et de la liberté, et appelant les autres peuples de
l'Europe qui partagent leur idéal à s'associer à leur effort, 



ONT DÉCIDÉ de créer une Communauté Economique Européenne"».


Où en est-on de ces intentions ? Est-il incorrect de demander si, pour des raisons purement "économiques" on n'a pas sabordé l'Europe en l'étendant trop vite
pour faire une zone de marché plus que de solidarité et d'harmonie ?