Une catholique depuis 16 ans dans la ville de Calvin

Publié le par G&S

L’œcuménisme à Genève, c’est un vaste sujet tellement œcuménisme et Genève c’est la même chose, aussi vais-je partir des deux expériences qui m’ont le plus marquée et transformée.

Tout d’abord…

L'Atelier Œcuménique de Théologie  ou A.O.T. (www.aotge.ch)

C’est une formation œcuménique, de qualité, unique en son genre à ma connaissance.

En 1973, profitant de l'impulsion donnée par le Concile Vatican II, de l'élan de 68 et du synode de 1972, des jésuites et des collaborateurs du Centre Protestant d'Études (CPE) fondent l'AOT que l'on peut définir comme un lieu où il est possible de parler de Dieu, de faire de la théologie à partir de la Bible, de son expérience personnelle, et dans l'accueil des diversités, un lieu Œcuménique qui respecte les convictions de chacun en étudiant ce qui rassemble sans passer sous silence les spécificités de chacun, un atelier où chacun "met la main à la pâte", en partageant une recherche fraternelle, en approfondissant les textes bibliques, en évoquant son propre itinéraire de vie et de foi.

Bien sûr en premier lieu il y a eu pour moi la redécouverte de l'Ancien et du Nouveau Testament. Il y a eu aussi la liberté d'expression des enseignants de confessions différentes, leur enthousiasme, la confrontation intellectuelle dans un profond respect des différences, la lecture des textes. Tout cela je le cherchais depuis longtemps parce que je l'avais déjà vécu entre 12 et 18 ans et j'avais apprécié.

Par contre, prendre part aux débats, découvrir que je pouvais moi aussi avoir un avis, comprendre que la théologie c'est une matière vivante non figée, évolutive, cela c'était nouveau. Passer du « comment oses-tu avoir un avis, comment oses-tu ne pas être d'accord avec les écrits émanant du Vatican ? » à « nous sommes tous des théologiens, ta foi c'est toi qui la construis », c'est merveilleux, inquiétant aussi et surtout très libérateur. Il me semble que l'on passe d'une foi apprise, rigide, à une foi joyeuse, adulte, non moralisatrice. C’est exigeant, parfois angoissant, douloureux même : on remet toute notre foi en cause et on la reconstruit avec ses propres mots.

Ce qui participe aussi à la richesse de cet atelier c'est la diversité des participants. Nous venons d'horizons très différents, catholiques, protestants, orthodoxes,  évangéliques, sans confession.

Cette diversité nous pousse à remettre en question certains fondements de notre Église. Je prends pour exemple la question du sacrement du mariage et du remariage des divorcés. Les orthodoxes insistent plus sur la faiblesse de l’être humain, sur la miséricorde et le pardon, que sur l’interdit. Les conséquences en sont très différentes. Cela pose question tout de même ? (sur Internet : mariage divorce et remariage dans l’Église Orthodoxe, par Mgr Athenagoras).

Rassemblement des Églises Chrétiennes de Genève – RECG (www.recg.ch)

Le RECG créé en 1954 à Genève rassemble actuellement 23 Églises ou Communautés Chrétiennes ; ce sont des Églises anglicanes, catholique chrétienne, catholique romaine (nous), orthodoxes et protestantes. Deux nouvelles Églises demandent aujourd’hui leur adhésion.

Forte de ma première expérience à l’AOT (on ne peut aller à la rencontre de l’autre que si on sait qui on est) j’ai la chance de faire partie du comité du RECG comme représentante de l’Église Catholique Romaine de Genève (6 confessions y sont représentées). Nous avons en commun le Credo de Nicée Constantinople.

Chaque année nous organisons deux rassemblements importants. Le premier est une célébration de prière pendant la semaine de prière pour l’unité des Chrétiens, le second est l’assemblée générale qui se tient chez l’un ou l’autre des membres avec une prise de parole ou une conférence de l’Église qui nous accueille. Ces deux événements se terminent par un « apéritif dinatoire » qui permet échange, débat et retrouvailles. Là se côtoient des chrétiens du monde entier ; c’est très émouvant et très enrichissant.

En plus de ces deux événements, la solidarité se développe surtout par la prière en commun, notamment lorsque des chrétiens sont persécutés, tués dans leurs pays (Coptes en Égypte, par exemple). Mais cette solidarité revêt aussi des aspects très pratiques quand il le faut, par exemple pour trouver des lieux de culte pour ces nouvelles communautés qui arrivent.

Je ne peux pas parler de l’œcuménisme à Genève…

… sans citer tout ce qui existe et particulièrement dans le domaine de la diaconie : aumôneries œcuméniques, dans le respect de la confession de chacun, dans les prisons, dans les hôpitaux, pour les sourds et les malentendants, pour les requérants d’asile, mais aussi un centre de catéchèse œcuménique et beaucoup de célébrations œcuméniques tout au long de l’année dans différentes paroisses.

Les responsables des 3 Églises reconnues par l’État de Genève se retrouvent tous les deux ou trois mois pour échanger sur les sujets d’importance et proposer si nécessaire des réactions communes. (exemple : un communiqué commun remettant en cause la loi sur l’interdiction de la mendicité à Genève).

Néanmoins il ne faut pas croire que ce soit tous les jours facile ; l’œcuménisme c’est une démarche volontaire et constante de beaucoup de chrétiens à Genève. Il ne s’agit pas de faire de syncrétisme, il faut respecter l’autre et se respecter soi-même. Il est compliqué d’organiser une célébration, une conférence ou toute autre action avec des sensibilités différentes. Il y a des problèmes d’ego, de pouvoir, des tensions liées à des petits sentiments de concurrence, des freins aussi mis par ceux qui ont peur de l‘autre différent même si il est un frère.

Une fois que tout cela est dit que reste-t-il à faire ?

Déjà faire vivre ce qui existe : le risque est que l’œcuménisme faisant partie de la vie des genevois et de ce fait n’ayant plus l’attrait de la nouveauté, on l’oublie, on ne le travaille plus ; et ainsi chacun se renferme chez soi. Certains ont peur que l’on se dilue dans l’œcuménisme. Je pense au contraire que l’on s’enrichit.

Soulever les questions qui restent en suspens : j’en évoquerai une qui me tient à cœur, l’hospitalité eucharistique. Il s’agit d’accueillir les membres baptisés des autres Églises dans nos messes et de les inviter à partager le repas, la communion. Aujourd’hui c’est l’évêque qui peut donner cette autorisation et elle doit être exceptionnelle.

Sont concernés en premier lieu les couples « mixtes » (l’un est catholique, l’autre d’une confession différente). Ils sont nombreux. Aujourd’hui la pratique à Genève fait qu’ils communient même si ce n’est pas très doctrinal. À noter que la réciprocité est aussi une question pour eux car aujourd’hui un catholique ne doit pas participer à la sainte Cène. Pour tous ces couples et leurs enfants c’est humiliant et incompréhensible. Il y a contradiction entre nos mesures restrictives concernant la participation à l’Eucharistie et à la Sainte Cène et le fait de nous reconnaître unis à nos frères par la communauté de foi en Jésus-Christ.

II est fréquent, compte tenu de ce qu’est Genève, que des membres d’autres Églises soient invités dans des célébrations catholiques (confirmation, mariage, enterrement ou tout simplement invitation d’une paroisse). Que fait-on ? Ne rien dire et laisser chacun agir selon sa conscience ? Accueillir et être en contradiction avec notre Église ? Ne pas accueillir et ainsi faire un contre-témoignage par rapport au message du Christ ? Le débat n’est pas clos mais il est très important d’avancer sur cette question.

Se tenir au courant de ce qu’écrivent et font les responsables de notre Église et réagir.

Je citerai deux exemples :

1 – Témoigner de notre tristesse et de notre incompréhension auprès de nos amis d’autres confessions lorsque des textes émanant du Vatican sont irrecevables par eux. Et là je citerai la déclaration  Dominus Jesus sur l’unicité et l’universalité salvifique de Jésus-Christ et de l’Église : même si cela reprend ce qui était dans Vatican II (45 ans entre les deux textes), comment peut-on dire que l’on a toute la vérité et que les autres n’en n’ont qu’une partie ? Quel orgueil, quel mépris à leur égard ! Est-ce les considérer comme des partenaires pour faire avancer l’œcuménisme que de dire cela ? Certains nous le reprochent encore.

2 – En 1999, le Vatican a signé avec la Fédération luthérienne mondialel'accord luthéro-catholique sur la justification par la foi. Les deux confessions manifestaient leur accord sur ce principe que seule la foi sauve.

Et pourtant un an après, lors du jubilé de l'an 2000, l'Église catholique a attribué des indulgences, malgré les critiques des protestants. La doctrine catholique des indulgences reste un point de friction avec les autres confessions chrétiennes. Pour l'Église catholique, la pratique des indulgences ne concerne que la remise des peines temporelles et ne remet donc pas en question la doctrine de la justification.

N’est-ce pas contradictoire ? Est-ce compréhensible même pour nous ?

Avoir l’Espérance chevillée au corps. Garder en soi surtout le positif et le mettre en valeur

Quelques raisons de grande joie.

- 40 000 jeunes pèlerins de Taizé à Genève début 2008 : ce fut cinq jours de bonheur pour eux comme pour les genevois. 90% des jeunes ont pu être logés dans les familles (rappelons que Genève et ses environs c’est 500 000 habitants). Les jeunes chrétiens ont été visibles ensemble indépendamment de leurs confessions.

- Une retraite dans un couvent de carmélites. Nous étions un groupe de ménages protestants et catholiques accompagnés par une pasteure. Les religieuses lui ont proposé de faire le sermon. Moment œcuménique par excellence.

- Une communauté œcuménique genevoise accueillante, très vivante même si parfois on a l’impression qu’elle s’essouffle.

1e conclusion…

Voilà, je ne peux pas tout dire tellement il y a de choses qui se font. Bien sur certains sont déçus, ils avaient tant espéré de Vatican II. Néanmoins, pour une Française, tout ce qui s’est fait et ce qui se fait encore est exceptionnel. Genève est la ville œcuménique par excellence. Elle a des devoirs vis-à-vis de l’ensemble des chrétiens, elle doit continuer à être très innovante en ce qui concerne l’œcuménisme, on doit et on peut  lui faire confiance. 

Ou 2e

Aujourd'hui je me définis comme profondément chrétienne. J’appartiens très fortement à cette communauté chrétienne qui peut paraitre hétéroclite ou bigarrée, et qui m’a accueillie. Néanmoins mon appartenance à l'Église Catholique Romaine s'est renforcée. Je crois avoir réussi à séparer ce qui est de l’ordre de la foi (Jésus Christ Dieu et homme, ressuscité, la Trinité…) de ce qui est de l’ordre de ma tradition (sacrement du pardon, liturgie, célébration de la nuit de Pâques avec la cérémonie de l’eau, du feu...). J'ai pris du recul par rapport à certaines rigidités, mais c'est là que je me sens chez moi, tout en appréciant la richesse des autres confessions.

Odile Tardieu
le 5 avril 2012

Publié dans DOSSIER OECUMENISME

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Albert Olivier 12/07/2012 16:44


Voilà une vraie "Bonne nouvelle"  ! On a si souvent l'impression que, au moins du côté catholique, la "marche vers l'Unité" se réduit à une semaine de
politesses par an ! Bien sûr, c'est déjà mieux que de brûler son semblable qui perçoit le Dieu-Amour d'une autre façon que la nôtre, mais dans les expériences rapportées par Odile Tardieu, 
on a l'impression que, avec lucidité et sans angélisme, on "fait" quelque chose pour avancer.


 


Je suis d'accord aussi avec l'auteure, quand elle dit notre souffrance et, pourquoi pas parfois notre honte devant certains textes romains comme la
Déclaration "Dominus Jesus", ou lors d'expression de piété, tel le retour des "indulgences", qui n'avaient de sens que, lorsqu'il y a quelques siècles, on pratiquait les "pénitentiels
tarifés"".


 


Et si la "Rome catholique" s'ouvrait comme semble l'avoir fait la "Rome protestante", où jadis exista aussi une grande intolérance ?