Travail du dimanche : crime contre l’arc-en-ciel !

Publié le par G&S

Commentant les attaques dont est victime la loi Lerolle du 13 juillet 1906 sur le repos dominical, Jean-Philippe Mallé, député PS des Yvelines, nous confiait les difficultés qu’il avait à mobiliser les députés UMP qui se sont publiquement affirmés catholiques à l’occasion des débats sur le mariage pour tous. Peu d’entre eux semblent par ailleurs juger chrétien le renforcement de la lutte contre le système prostitutionnel, en particulier le texte de loi visant à punir d’une amende les clients, voté à l’Assemblée nationale en décembre avant d’être examinée au Sénat.

Voilà qui est éclairant. Au début de l’année 2013, lors de la discussion du projet de loi Taubira ouvrant le mariage et l’adoption aux couples du même sexe, il nous avait en effet semblé voir certains députés UMP se muer en nouveaux chevaliers du Temple. À écouter leurs prônes enflammés, nous avons cru entendre des chrétiens du XIIIe siècle priant les homosexuels de vivre chastement et sobrement afin que la volonté de Dieu soit faite sicut in cælo et in tera, « sur la terre comme au ciel ».

Nous étions bien abusés. Découvrant, quelques mois plus tard, le peu de cas que ces défenseurs de la famille et de la morale traditionnelles font de ce que l’anarchiste Proudhon nomme joliment la « fériation dominicale » dans la Célébration du dimanche (1839) et des infortunées Marie-Madeleine roumaines, albanaises et chinoises qui tapinent sur les boulevards des Maréchaux à Paris, il nous est apparu que leurs appels à la résistance cachaient au mieux de la mauvaise foi mêlée de pudibonderie, au pire de l’homophobie.

Si c’est la famille millénariste que voulaient protéger ceux qui sont bruyamment descendus dans la rue pour dire qu’ils ne lâcheraient rien, ils déploieraient autant d’énergie à défendre le repos du septième jour prescrit par le Seigneur dans le livre de l’Exode.

En quête de valeurs susceptibles de les distinguer de la gauche sociale-libérale au pouvoir, la droite révolutionnaire a exagéré la réalité de ses convictions morales. Depuis le temps, on commence à bien connaître ces gens. Ils aiment trop l’argent.

« Et ils ont violé le sabbat (…) car leur cœur courait après les idoles » fulmine le prophète Ézéchiel (20,13-16) cité par l’apologiste chrétien Ernest Hello dans un vigoureux pamphlet, récemment réédité, intitulé Le Jour du Seigneur (1871). Partant, les prédicateurs libéraux n’ont guère de difficulté à les persuader que le dimanche est un manque à gagner – c’était déjà l’argument contre le repos dominical de l’auteur de l’article Dimanche paru dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

Mais l’Encyclopédie, c’est l’annonce de la Révolution française et de ce qui allait suivre dans le domaine de l’organisation du travail : la loi Le Chapelier interdisant les corporations de métiers en 1791, l’abolition du repos dominical après la suppression du calendrier grégorien en 1793, l’avènement de la cupidité bourgeoise et l’extension d’une misère ouvrière qu’Émile Zola n’a pas peinte avec exagération. Au XIXe siècle, il n’a pas semblé extravagant aux socialistes et aux chrétiens de lutter ensemble, chacun de son point de vue, contre la férocité de l’organisation sociale libérale et bourgeoise. « Conservons, restaurons la solennité si éminemment sociale et populaire du dimanche, non comme objet de discipline ecclésiastique, mais comme institution conservatrice des mœurs, source d’esprit public, lieu de réunion inaccessible aux gendarmes, et garantie d’ordre et de liberté », écrivait l’incomparable Proudhon sous une monarchie de Juillet dont Balzac décrivait alors la brutalité et la bêtise.

En oiseau des tempêtes à l’imagination toute remplie d’enchantements fulgurants et de fureurs mystiques, le Breton Hello lui fit écho trente ans plus tard avec des images bibliques : « La profanation du dimanche est un attentat contre l’Alliance. Elle efface le signe que Dieu fait. Elle est le crime contre l’arc-en-ciel. Le repos et l’Arche sont sans cesse rapprochés dans l’Écriture. »

Il fallut cependant attendre encore plus de trois décennies pour qu’une loi accorde aux salariés de l’industrie et du commerce une relâche hebdomadaire de 24 heures fixée le dimanche – à la fois au nom de la religion, pour la santé des travailleurs et dans l’intérêt des familles. C’est qu’alors la morale catholique et la dignité ouvrière ne paraissaient pas incompatibles aux hommes de bonne volonté. Il y avait des gens de droite qui souhaitaient pour les travailleurs une législation protectrice de leurs droits et de leurs intérêts.

On songe à Albert de Mun, député monarchiste du Morbihan et grande figure du christianisme social, qui fit interdire le travail de nuit des femmes et des enfants en juillet 1891. Et à Paul Lerolle, député de Paris, membre de l’Action libérale populaire, proche du Sillon de Marc Sangnier, à qui l’on doit la loi de 1906 sur le repos dominical. Une loi qui fut obtenue de haute lutte. Au cours des années 1904-1906, les querelles à la Chambre sur cette question furent en effet vives. « Pourquoi empêcher de travailler celui qui le veut quand il le peut ? », demandaient déjà les libéraux.

L’argument n’était pas nouveau, il était celui de l’abbé de Saint-Pierre au XVIIIe siècle. Répondons-lui à la fois avec Ernest Hello – « Pour l’arc-en-ciel » – et avec Pierre Joseph Proudhon – « Pour la poésie, pour la joie du dimanche ».

Sébastien Lapaque
pour lavie.fr, sous le titre : Pourquoi le travail du dimanche ne scandalise pas tous les chrétiens ?

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Robert Kaufmann 28/01/2014 01:28


Oui, moi aussi j'ai été reorésentant syndical durant des années dans la filiale française d'un groupe pétro-chimique mondial. Et même Secrétaire Gl. Adjoint du syndicat national.    
     


Ceci nous entraine sur un autre terrain.                                            
                      Les syndicats français devraient regarder travailler les syndicats scandinaves. La composante Travail, même s'il y a
dualité d'intérêts avec la composante Capital, peut s'asseoir autour d'une table pour rechercher les moyens de sauvegarder l'entreprise commune. Il faut sortir de la logique du 19e siècle de la"
lutte des classes"! Le monde nous regarde avec surprise: la Gauche française et plusieurs syndicats dans son sillage sont devenus les plus conservateurs du monde. Nous en savons quelque chose à
Marseille où les grèves à répétition ont tué les chantiers navals; puis le port de commerce au profit de Gênes et Barcelone. Actuellement, on sait ce qui se passe sur la ligne de Corse si elle
n'était protégée par l'Etat. Combien de temps ??


Je ne sais pas si je dois me considérer comme "favorisé". Le cheminement de ma famille a été plutôt dramatique, notamment durant la guerre. C'est une autre dérive dont il faut essayer de se
garder : de classer les gens parmi les "bourgeois" et les nantis dès qu'ils ne se situent pas idéologiquement à la gauche de la Gauche, même si notre modeste patrimoine n'a rien de comparable
avec celui de nombre de nos dirigeants actuels....


Cette petite passe d'armes entre personnes dont le bonne foi et la sincérité ne sont pas en cause n'est pas innocente. Je pense réellement que si notre pays se refuse à regarder avec lucidité
l'évolution du monde actuel, nous préparons des lendemains très  difficiles à nos petits enfants.


Robert Kaufmann

Michelle D. 27/01/2014 18:17


Effectivement, j'ai été syndicaliste longtemps, dans le secteur santé/social. J'ai défendu le travail des infirmiers/infirmières, des puéricultrices, des travailleurs sociaux, éducateurs
spécialisés... toutes professions qui sont amenées à travailler les week-ends, le soir, la nuit ; et après l'avoir éprouvé moi même, j'ai pu continuer à voir la fatigue et les complications
familiales posées par le travail du week-end. Monsieur K, vous êtes un homme, de milieu visiblement favorisé, et vous avez une femme à la maison pour s'occuper de vos enfants... tant mieux ! Mais
cela n'a rien à voir avec la vie de millions de salariés modestes !

Robert Kaufmann 24/01/2014 01:07


Il est très curieux de constater que les tenants des nouvelles idéologies envahissantes ont vite fait de renverser l'ordre des choses en invoquant les idéologues réactionnaires.


Le terme de réactionnaire me parait particulièrement inadapté dans la mesure où l'assouplissement des règles du travail dominical sont à contre-courant du retour en arrière dans un passé où la
société obeissait, par foi ou coutume, au 7eme jour destiné à la méditation et la prière.


Aujourd'hui, nous l'avons dit, nous sommes dans une société qui développe la mixité culturelle. Plusieurs millions de citoyens Juifs et Musulmans pour qui le jour de repos et de prière n'est pas
le dimanche. D'autres, venant d'Extrême Orient, pour lesquels les règles instituées par le Judéo-Christianisme n'ont pas de sens. Et enfin, l'immense majorité du reste, dont la moitié est
composée de familles mono-parentales ou reconstituées, pour qui le dimanche n'a pas de signification religieuse.


Alors, bien sûr, il y a les réunions familiales. Mais la plupart des familles dans des situations compliquées trouvent toutes sortes de moyens pour se réunir.


Il parait clair que l'Exécutif actuel, à commencer par le 1er personnage de l'Etat, ne mène pas une politique de la famille. Après les turbulences de l'année dernière, c'est sur le plan fiscal
que les familles avec enfants vont avoir à souffrir en 2014.


Je répète que dans un pays qui a plus d'un million d'étudiants dans le Supérieur, dont beaucaup sont modestes, la possibilité de travailler le WE permet à beaucoup de poursuivre des études. De
plus, notre balance extérieure des paiements étant très gravement déficitaire, notre place de 1er dans le monde pour le tourisme compense cela. A condition que les touristes trouvent des
commerces ouverts.


Je pense que la réaction précédente présente davantage une teinte voisine de l'esprit "petit foctionnaire", ou syndicalisme préoccupé de justifier son existence en engageanr des combats sur des
terrains qui ne sont pas les siens. C'est aussi ignorer que l'organisation de la société moderne repose sur des structures et des services tels l'armée, la police, les soins de santé, les
transports, l'hotellerie-restauration, les outils industriels travaillant en 3X8 etc...indispensables  pour ceux qui regardent de leur balcon, installés dans leurs 35h hebdomadaires et leurs
6 ou 7 semaines de congés payés.


Pour finir, si c'est moi qui suis visé par les traits de Michèle,D., qu'elle sache que j'ai été  22 ans navigant dans la marine marchande, comme des dizaines de milliers d'autres Français,
qui embarquaient pour six mois, voire davantage, avec 70h par semaine de travail et une présence 24h/24, avant de prétendre à des congés. L'annonce de 3 naissances sur mes 4 enfants m'est
 parvenue en mer par Radio. J'ai passé peu de Noëls à la maison.  Dans l'aviation civile et la SNCF, il y a d'autres contraintes.


Les envolées lyriques sont donc une chose et les réalités d'une société qui voudrait refuser son déclin en est une autre .


Robert Kaufmann

Michelle D. 23/01/2014 13:27


J'aimerais savoir de quelle catégorie sociale font partie ceux qui crient à la politisation quand on veut interdire le travail du dimanche, sauf exception. Ont ils déja été contraints au travail
du dimanche, ont ils travaillé en soirée, de nuit ?Parce que oui, on est hypocrite quand on se prétend chrétien, et qu'on ne veut pas s'apercevoir que la travail du dimanche nuit gravement à la
famille: le dimanche est le seul jour où tout le monde (en principe) est libre, où on peut réunir la famille quand les enfants s ont grands; où les enfants petits ont à la fois papa et maman,
tout le monde va voir les grands parents... Défendre la famille n'est pour beaucoup qu'une posture idéologique réactionnaire, qui n'a rien de concret, et se moque bien de ce qui lui nuit
vraiment....

michel berdah 20/01/2014 14:54


Si le dimanche permet à nos concitoyens de gagner un peu mieux leur vie que pendant les jours de semaine, qu'en sera-t-il quand tous les jours seront banalisés, quand il n'y aura plus de jour
d'exception ? Y aura-t-il alors un seul et même taux horaire ? Qui y gagnera à long terme ?


 

Pierre Namasse 18/01/2014 13:41


L'Exode n'est pas l'Evangile, et l'Evangile ne dit pas que Bricorama doit être fermé le dimanche!


Quand aux prostituées et à leurs clients, qui sommes nous pour condamner? La miséricorde de Dieu est infinie.

Robert Kaufmann 18/01/2014 12:31


Si le mot AMALGAME a un sens, ce texte en est un exemple parfait !


On met dans le même sac le Premier Testament, le Second, l'Eglise d'aujourd'hui, la prostitution, le travail dominical, le travail de nuit, le mariage pour tous........et on secoue le shaker pour
en tirer une caricature du Chrétien d'aujourd'hui.


Pour ce qui est du" mariage pour tous" et surtout l'adoption qui y est attachée, on a entendu l'avis des divers responsables religieux, de la majorité des Sociologues et experts en psychologie
enfantine. Nous en avons longuement parlé sur ce blog et n'y reviendrons pas.                                
 Le véto gouvernemental contre un avis du Conseil Economique et Social est un signe.  Faire passer les opposants pour des intégristes ou des omophobes est risible . Pour ceux qui se
sont mélés à la multitude  parisienne en colère, ils peuvent témoigner que les cols de clergiman étaient rarissimes mais qu'il y avait foule de jeunes à crier le slogan