« Toutes les civilisations ne se valent pas »

Publié le par G&S

Tout le monde s’interroge sur cette affirmation aussi mystérieuse que péremptoire : « Toutes les civilisations ne se valent pas ». Maladresse ? Provocation ? Manœuvre électoraliste ? Et si c’était tout simplement une absence (on n’ose dire ignorance) de perspective historique ou anthropologique ? Étonnante, certes, chez un homme ayant fait des études de droit, de sciences politiques et étant passé par la «prestigieuse» École Nationale d’Administration (c’était en 1971, il est vrai…).

Quel est le problème ? Il est à la fois culturel et lexicologique. En effet, que veulent dire civilisation et valoir dans la pensée de l’auteur de cette phrase ? Ce dernier terme est à vérifier de près, car ses amis peuvent nous dire ce qu’ils veulent sur le fait qu’il n’attribuerait aucune supériorité à une civilisation donnée, la notion de valeur appelle forcément une hiérarchisation des sujets comparés. D’après Littré, la première signification est force, courage… dans le combat (N.B. : le sens propre du verbe latin valere : être fort). Mais cela peut également se référer au prix d’une chose, à son importance. Donc si les civilisations n’ont pas la même valeur, il y en a qui ont plus d’importance que d’autres. Encore faudrait-il préciser dans quel domaine !

Quant à la civilisation, il faut rappeler que nous sommes déjà au XXIe siècle. Pendant longtemps le mot n’a été employé qu’au singulier : il y avait une civilisation, la nôtre, avec ses qualités (et ses défauts). Les autres étaient des barbares ou, comme disaient les colonisateurs du XIXe siècle, des sauvages. Il a fallu un énorme travail des historiens et des anthropologues – pas forcément de gauche, mais souvent stimulés par les méfaits du racisme pendant la Seconde Guerre mondiale – pour constater et faire admettre la multiplicité et la variété des civilisations. Ce travail portait sur tout l’éventail des activités proprement humaines : « langages articulés et figuratifs, rites funéraires, politiques ou magiques, arts, religions, costumes, parenté, habitats, techniques corporelles, instrumentales, de mémorisation, de numération, de représentations spatiales et temporelles, etc. Elle s’appuie notamment sur l’étude comparative des différentes sociétés et ethnies décrites par l’ethnologie et envisage l'unicité de l'esprit humain à travers la diversité culturelle » (listées d’après Wikipédia).

Si l’on prend comme critère unique ou préférentiel les progrès technologiques et la place de l’économie financière, incontestablement la civilisation occidentale – d’abord européenne, en particulier anglo-saxonne, puis ayant contaminé une grande partie des Amériques et de l’Asie – est incontestablement plus forte que les civilisations premières tout juste capable d’arts (« premiers »). Monsieur C. G. aurait alors raison : nous serions les meilleurs. Quelques pays d’Occident s’enorgueillissent d’avoir donné au monde les Droits de l’homme. Certes, c’est une grande victoire sur la sauvagerie. Mais les ont-ils toujours appliqués envers les autres nations, et chez eux, à l’intérieur même de leurs États ? La remarque pouvant s’appliquer à l’Église autoproclamée spécialiste d’humanité.

Si l’on se place dans d’autres domaines, par exemple celui du respect de la nature, les indiens d’Amérique ou les pygmées du Centre de l’Afrique en ont vécu naturellement, bien avant notre invention de l’écologie, qui reste d’ailleurs souvent contestée par les lobbies industriels, et surtout peu suivie. Si l’on considère la valeur de la solidarité familiale ou intergénérationnelle, nous avons beaucoup à apprendre de l’Afrique subsaharienne, où, en principe, on n’abandonne ni ses vieux, ni le reste de sa famille. Etc.

Pour juger de la valeur d’une civilisation, on doit donc s’accorder sur les critères de jugement retenus. Il faut encore tenir compte de son aire d’expansion. Un broussard transplanté seul dans nos villes serait perdu ; mais combien de temps subsisterions-nous, sans matériel sophistiqué, dans la jungle ou le désert ?

Attention, ne prenons pas les lignes qui précèdent pour une charge antioccidentale. Toutes les civilisations ont leurs points faibles, et quelquefois ce sont les mêmes. Quand les anticolonialistes reprochent à l’Europe l’esclavagisme, ils ont raison, c’était une infamie ; il a été, sans contestation possible, un crime contre l’humanité. La traite pratiquée par les pays européens, qui, circonstance aggravante, se prétendaient chrétiens, est totalement et définitivement inadmissible. Mais l’esclavage est-il moins gravement coupable, quand il profite à des pays moyen-orientaux ou asiatiques, le trafic ayant été numériquement au moins aussi important, et semblant même persister encore çà et là ? Et quand il a été pratiqué, avec une ampleur tout aussi comparable, par des peuples africains eux-mêmes, à leur propre service ou en tant que pourvoyeurs des négriers ?

Quand les musulmans (ou les byzantins) reprochent les Croisades aux catholiques, ils ont raison, c’était peu évangélique ; mais comment apprécient-ils leurs invasions à la fois vers l’Orient et l’Occident, dès la naissance de l’Islam et pour de longs siècles ? Si cette expansion a bien été facilitée par des dissensions internes : politiques, ethniques, religieuses rencontrées dans les pays conquis, ce ne fut pas non plus sans quelques batailles ! Quand on tente de justifier l’occupation plus ou moins étendue de l’Espagne par les musulmans, pendant huit siècles, au prétexte de l’éclat de la civilisation de Cordoue, on opère une manœuvre comparable à celle des colonialistes prétendant s’emparer du reste du monde pour le civiliser. La prise de Constantinople en 1453 s’est-elle faite sans verser de sang ? La politique ottomane dans les Balkans a-t-elle été bienfaitrice pour les populations ? L’impérialisme n’est pas une tare strictement réservée aux Occidentaux ; il pollue la notion de civilisation.

Peut-être faudrait-il simplement à chaque civilisation un peu d’humilité, et plus encore davantage d’humanité. Voilà un domaine où elles pourraient rivaliser d’ardeur ! Il ne s’agit pas d’être le plus fort, comme des gosses dans une cour de récréation, mais d’être toujours plus humain.

Marc Delîle

Publié dans Réflexions en chemin

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Francine Bouichou-Orsini 09/02/2012 08:16



Oui, cette querelle d’actualité nous pousse à mieux définir nos critères de civilisation. Les dictionnaires renvoient à une double caractéristique : ensemble de traits non innés, mais
construits  et  communs à une société ou à plusieurs sociétés, (coutumes, lois, principes
moraux , religieux, esthétiques….).


Je retiens, de cette définition,  deux effets, opposés,  que peuvent induire les fonctionnements d’une civilisation donnée : son degré de clôture ou
d’ouverture à ce qui est reconnu comme étranger à ses propres  membres.


Et je regrette de constater que si les sociétés, fondées sur les principes chrétiens, avaient toujours été fidèles au message évangélique dont elle se réclament, il n’y aurait
jamais eu de guerre de religion ; mais, comme au début du christianisme, on aurait reconnu et respecter le droit de l’autre : l’enfant (alors que sous l’empire
romain le père avait droit de vie et de mort sur lui), le païen (comme tel Samaritain), la femme, même  prostituée (comme Madeleine et autre…). Ces remarques
m’amènent donc à  penser que ces principes évangéliques continuent à se présenter dans leur nouveauté initiale ; car reconnaître l’autre comme son frère et
l’aimer tel qu’il est, noir ou blanc, homme ou femme… c’est un programme pour notre futur mondialisé.


Francine Bouichou-Orsini

jean verrier 08/02/2012 10:17


Pour aller plus loin dans la distinction entre "cultures" (au pluriel) et "civilisation" (au singulier) on peut se reporter au livre de Tzvetan Todorov: La peur des barbares. Au delà du choc
des civilisations, Robert Laffont, 2008, 312 pages, en particulier le premier chapitre "Barbarie et civilisation" avec, pages 77 à 79, une référence critique au fameux texte de Lévi-Strauss:
" Race et histoire", 1952.