Théologie de la Libération : le retour ?

Publié le par G&S

La réédition en Italie d'un ouvrage cosigné par le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi et consacré à la théologie de la libération est perçue par certains comme une reconnaissance des apports de ce courant né en Amérique latine dans les années 1960 sur la pensée du christianisme au XXe siècle. Mais l'un des freins de ce qui s'apparente davantage à un retour en grâce partiel pourrait paradoxalement être l'actuel pape. C'est en tout cas l'analyse développée par le vaticaniste Sandro Magister dans un long article consacré au sujet sur son blog Chiesa du site de L'Espresso.

À l'origine de ce débat, l'ouvrage Du côté des pauvres, publié en Allemagne en 2004 mais réédité aujourd'hui en Italie. Il faut dire que ses auteurs ne sont autres que le péruvien Gustavo Gutiérrez, considéré comme l'un des pères du mouvement, et Gerhard Ludwig Müller, qui n'était à l'époque « que » l'archevêque de Ratisbonne (Allemagne) mais a été nommé l'été dernier par Benoît à la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi – soit l'organe du Saint-Siège chargé de veiller à l'orthodoxie de l'enseignement de l'Église catholique.

On se souvient notamment que c'est durant ses années à la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi (de 1981 à 2005, année de son élection comme pape sous le nom de Benoît XVI) que Joseph Ratzinger s'était forgé une réputation de grande rigidité, notamment pour ses vives critiques à l'égard de la théologie de la libération. Benoît XVI, pourtant, était parfaitement au courant de l'ouvrage publié par Müller quand il l'a nommé en 2012, puisque les deux hommes étaient de proches amis. Sa vision positive des thèses de Gutiérrez, dont il a aussi été l'élève, pourrait donc avoir eu la faveur du précédent pape, qui avait d'ailleurs souligné dès les années 1980 certains aspects positifs de cette théologie, dont il rejetait surtout les tendances à s'aligner sur une pensée marxiste.

Insistant sur l'héritage positif, les deux auteurs du livre écrivent dès les premières lignes de leur ouvrage, citées par Sandro Magister : « Le mouvement ecclésial et théologique d’Amérique Latine connu sous le nom de "théologie de la libération", qui a trouvé un écho mondial après Vatican II, doit être considéré, à mon avis, comme l’un des courants les plus significatifs de la théologie catholique du XXe siècle. (…) Ce n’est qu’à travers la théologie de la libération que la théologie catholique a pu s’émanciper du dilemme dualiste entre ce monde et l’au-delà, entre le bonheur terrestre et le salut ultra-terrestre ».

Faut-il dès lors considérer que « la réconciliation est accomplie », comme le suggère sur le blog Vatican Insider de La Stampa (en italien) un autre vaticaniste, Andrea Tornielli ? : « Entre le Vatican et la théologie de la libération, la paix est déclarée. Après les condamnations des années 1980, les excès et les incompréhensions, la théologie de la libération obtient la pleine citoyenneté dans l'Église. Une pacification qui survient dans le nouveau climat créé par l'élection du premier pape latino américain et la reprise du processus de béatification de l'évêque martyr Oscar Romero. (…) Il ne s'agit donc pas d'un accident de parcours, mais d'une sortie, pensée, et bien soupesée, destinée à clore, au moins dans les intentions, le chapitre de la guerre théologique du passé. Les œuvres de Gutiérrez, lorsque Ratzinger était préfet de l'ex-Saint-Office, furent soumises à examen pendant une longue période, mais sans être jamais censurées ou condamnées. (…) Pour faire comprendre à tous que, dans l'Église, parler des pauvres ne signifie pas donner dans le paupérisme, et que dénoncer l'injustice subie par les faibles ne signifie pas être marxiste, mais seulement, et tout simplement, chrétien. »

Fait notable : l'ouvrage Du côté des pauvres, à l'occasion de sa réédition italienne, a les honneurs d'une double page dans le journal du Vatican, L'Osservatore Romano. Le père Ugo Sartorio, par ailleurs rédacteur en chef de la revue Le Messager de Saint-Antoine, y soutient notamment (en italien) qu'« avec un pape latino-américain, la théologie de la libération ne pouvait pas rester longtemps dans l’ombre où elle a été reléguée ces dernières années, au moins en Europe ».

Pour autant, « il serait naïf de considérer que la controverse est terminée », souligne de son côté Sandro Magister. Car, selon lui, le pape François peut justement être l'un des obstacles les plus forts à une réelle réhabilitation de la théologie de la libération à Rome. En 2005, le cardinal Jorge Mario Bergoglio, alors archevêque de Buenos Aires écrivait ainsi : « Après l’effondrement de l'empire totalitaire du ”socialisme réel” ces courants de pensée se sont enfoncés dans la confusion. Incapables aussi bien d’une reformulation radicale que d’une nouvelle créativité, ils ont survécu par inertie, même si, aujourd’hui encore, il ne manque pas de gens pour vouloir les proposer à nouveau, de manière anachronique ».

C'est aussi lui qui a joué un rôle majeur lors de la rencontre d'Aparecida, au Brésil en 2007 ; événement qui constituerait, d'après le frère de Leonardo Boff, Clodovis, « l'événement qui a marqué la rupture de l’Église catholique latino-américaine avec ce qu’il restait de la théologie de la libération ».

De fait, les « théologiens de référence » du pape François, insiste le journaliste de L'Espresso, « n’ont jamais été ni Gutiérrez, ni Leonardo Boff, ni Jon Sobrino, mais l'Argentin Juan Carlos Scannone, qui avait élaboré une théologie non pas de la libération mais "du peuple", centrée sur la culture et la religiosité des gens ordinaires, en premier lieu les pauvres, avec leur spiritualité traditionnelle et leur sensibilité à la justice. »

Car le nouveau pape, s'il a marqué les espritsavec son désir exprimé d'une « Église pauvre, pour les pauvres », est aussi celui qui, dès le lendemain de son élection comme évêque de Rome, mettait en garde dans sa première homélie à la chapelle Sixtine contre le risque pour l'Église de devenir « une pieuse ONG ».

Néanmoins, la séquence ouverte par Benoît XVI en 2012 et dont un nouveau chapitre s'écrit aujourd'hui avec l'édition italienne du livre de Müller et Gutiérrez, si elle doit certainement être abordée avec beaucoup de prudence, pourrait conduire à terme à une relecture dépassionnée et objective des apports réels de ce qui constitue très certainement, en bien ou en mal, l'un des courants théologiques les plus marquants de la seconde moitié du siècle dernier.

Aymeric Christensen
pour lavie.fr
sous le titre : Y a-t-il un retour en grâce de la théologie de la libération au Vatican ?

 

Publié dans Signes des temps

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