T.O.L. : la côte a de nouveau la cote !
Chers amis Internautes fidèles, depuis le temps que nous nous connaissons vous avez sans doute remarqué combien je suis passionné par la Bible, passion amoureuse pour un ouvrage où les peuples de Dieu juifs et chrétiens et ceux du monde en général trouvent depuis des millénaires matière à comprendre un peu mieux ce qu’ils font sur terre.
Vous avez aussi eu l’occasion de lire quelques articles où çà et là je piquais de saintes colères contre ce que je trouvais être des trahisons du texte original dans la traduction de l’Association Épiscopale Liturgique pour les pays Francophones (AELF) de l’Église Catholique Romaine.
Une nouvelle traduction source de grands espoirs
Pour simplifier nous appellerons T.O.L. cette Traduction Officielle Liturgique.
Vous pouvez imaginer l’espoir – pour ne pas dire l’espérance ! – qui a été le mien quand j’ai su qu’allait paraître une Bible enfin complète (et non plus limitée aux textes utilisés
dans la liturgie catholique) après le travail de près de vingt ans d’une équipe de grands savants sous la houlette des plus grands évêques, archevêques et cardinaux du monde francophone. Je rêvais de belles traductions nouvelles des passages que j’avais critiqués dans mes articles, comme le fameux « je suis celui qui suis » d’Exode 3,14 et « ll les chassa tous ainsi que leurs brebis et leurs bœufs » de Jean 2,15.
La fête de Noël fut l’occasion que saisit mon frère pour m’offrir ce pavé de 2355 grammes !
J’eus tout d’abord l’heureuse surprise de lire que Dieu dit à Moïse : « Je suis qui je suis » ! Les diverses interprétations que permet l’hébreu biblique étant impossibles à rendre en français, cette traduction est parfaitement acceptable !
Ça commençait bien !
Les déceptions commencent…
Hélas ! En allant plus loin j’ai constaté que Jésus chassait encore du Temple à la fois les hommes, les brebis et les bœufs… et que la quasi-totalité des versets qui m’avaient fait bondir depuis des années étaient inchangés…
Pire encore : certains avaient fait un énorme pas en arrière…
… et la côte m’achève
Oui ! Imaginez-vous, amis lecteurs, qu’au verset Genèse 2,22 – qui était déjà bizarre dans l’ancienne version : « Le Seigneur Dieu prit de la chair de son côté » alors qu’il n’est pas question de chair dans ce verset (cf. l’article Mémoire de mâle) – la traduction liturgique est revenue à son vieux dada : la côte d’Adam !
Elle traduit ainsi : « Le Seigneur Dieu prit une de ses côtes, puis il referma la chair à sa place ».
La femme issue de cette côte n’est donc faite que d’os… car au sens strict une côte n’a pas de muscle, cette substance appelée aussi chair… sauf en boucherie où on appelle couramment côte ce qui est en fait une côtelette !
Au verset 3,21 cette pauvre femme-là sera revêtue par Dieu d’une tunique de peau et elle n’aura donc que la peau et les os ! Est-ce pour être fidèles à cette nature biblique que tant de femmes font en permanence des régimes alimentaires ?!...
Comme vous voyez, amis Internautes, je m’empresse de rire de peur d’être obligé de pleurer.
Les savants traducteurs se sont-ils livrés à une opération marketing destinée à plaire au bon peuple qui reste dans nos églises et qui regrettait peut-être la côte de sa jeunesse ou n’ont-ils pas eu conscience de l’inanité de cette traduction ?
Peut-être ni l’un ni l’autre ; peut-être suivent-ils simplement la Néo Vulgate (approuvée par le Pape Jean-Paul II en 1979) où il est écrit : tulit unam de costis eius et replevit carnem pro ea !
Mais alors… pourquoi au verset 2,24 : l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, verset que la Néo-Vulgate termine par et erunt in carnem unam 2 (et ils seront en une chair une) les traducteurs écrivent-ils : et tous deux ne feront plus qu’un ?!
Faisons le constat : la traduction liturgique ne met plus de chair là où il n’y en avait pas (verset 22) mais n’en met toujours pas là où il y en a (verset 24) !
Maintenant il n’y a donc plus de chair du tout ! C’est le mystère de la désincarnation de l’être humain !
Mystère qui n’empêche pas l’homme de s’écrier (2,23) : « Cette fois-ci, voilà l’os de mes os et la chair de ma chair ! », car le texte est têtu.
Les pieds dans le tapis
Rassurez-vous, nous ne sommes pas encore au bout de nos surprises et de nos colères et/ou éclats de rire !
En effet, les grands spécialistes qui ont mis au point cette version si savante ont juste oublié que de-ci de-là dans les évangiles on trouve quelques tout petits détails qui ont trait au même événement de la Création… !
Les voici dans la traduction de la TOL (texte et ponctuation conservés) :
- Les versets 3 à 6 du chapitre 19 de l’évangile de Matthieu :
Des pharisiens s’approchèrent de lui pour le mettre à l’épreuve ; ils lui demandèrent : « est-il permis à un homme de renvoyer sa femme pour n’importe quel motif ? » Il répondit : « N’avez-vous pas lu ceci ? Dès le commencement, le Créateur les fit homme et femme, et dit : À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Ainsi ils ne seront plus deux, mais une seule chair. Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! »
- Les versets 2 à 9 du chapitre 10 de l’évangile de Marc (je ne reprends que la partie qui nous intéresse) :
« C’est en raison de la dureté de vos cœurs qu’il a formulé pour vous cette règle Mais au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme. À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux mais une seule chair. »
Comment se fait-il que la TOL n’ait pas « censuré » la chair en Matthieu et en Marc comme elle l’a fait en Genèse ?
Pour comprendre, commençons par lire attentivement les notes correspondantes en bas des pages :
Note de la TOL en Genèse 2,24 (et tous deux ne feront plus qu’un) : « tous deux ne feront plus qu’un », litt. : « ils deviendront une seule chair » ; le mot « chair » a un sens plus large que la dimension charnelle, il désigne tout l’être humain (cf. Marc 10,8)
Note de la TOL en Matthieu 19,5 (et tous deux deviendront une seule chair) : Cf. Genèse 2,24. Le terme « chair » dans la Bible est plus large que l’aspect charnel.
Note de la TOL en Marc 10,8 (et tous deux deviendront une seule chair) : v. 7-8 : Cf. Genèse 2,24. Le terme « chair » dans la Bible est plus large que l’aspect charnel.
Avez-vous compris, Amis lecteurs ?
Il me semble que l’explication est simple et que les traducteurs se sont pris les pieds dans le tapis : j’imagine que les textes ont été traités par deux équipes de traducteurs différentes, chacune mettant des notes en bas de page : la note sur Genèse 2,24 mentionne Marc 10,8 (mais pas Matthieu ; pourquoi ?) et celles sur les évangiles de Marc et de Matthieu mentionnent Genèse 2,24 !
Mais un certain manque d’attention (de culture biblique ?) a sans doute fait que personne dans ces deux équipes n’a pensé à aller voir la traduction du ou des verset(s) mentionné(s) dans les notes…
Tout cela n’est jamais qu’une minuscule faute professionnelle… qui fait juste mentir Jésus, car il cite à tort la Genèse !
Mon expérience « ecclésiale »
Cette situation me perturbait profondément ; je me suis donc permis d’en faire part au responsable suprême de cette nouvelle bible, Monseigneur Bernard-Nicolas Aubertin, Archevêque de Tours et Président de la Commission épiscopale francophone pour les traductions liturgiques.
Le mail que je lui ai envoyé disait – en termes bien moins « violents » – ce que dit cet article (hormis le problème des notes, que je n’avais pas encore découvert).
Après un rappel de ma part, j’ai reçu la réponse suivante :
Monsieur,
J'ai bien reçu votre courrier me faisant part de votre réaction face à la traduction liturgique de la Bible.
Cette traduction a été effectuée par différentes équipes d'experts ayant reçu l'approbation de la Congrégation pour le Culte divin.
L'ensemble de ces traductions a fait l'objet de 3 votes, dont 2 avec possibilités d'amendements de la part de l'ensemble des évêques des Conférences des pays francophones.
Le résultat final a été soumis à l'approbation des autorités romaines et a reçu ce que nous appelons "la Reconnaissance Officielle".
Comme toute traduction, celle-ci n'est pas parfaite, elle suppose des choix qui ne sont pas toujours évidents.
Je ne peux que regretter qu'elle ne trouve pas grâce à vos yeux, mais je ne pense pas que les traducteurs aient travaillé avec légèreté.
Je vous prie de croire, Monsieur, en l'expression de mes meilleurs et religieux sentiments 3.
+ B-N Aubertin
Archevêque de Tours
Il va sans dire que je n’ai aucunement écrit que les traducteurs avaient travaillé avec légèreté ; il va sans dire aussi que l’expression ironique « ne trouve pas grâce à vos yeux » me dit clairement que je ne suis pas le grand expert que je crois être mais juste un petit catholique de base qui veut se faire plus gros que le bœuf !
Voilà, Amis Internautes, une tranche de vie bien saignante de ce catholique de base que je suis, invité à retourner à ses casseroles faire sa petite tambouille biblique avec les pauvres instruments matériels et intellectuels dont il dispose.
Décidément, j’aime infiniment mieux partager ma tambouille avec mes Internautes fidèles qu’avec ces grands chefs étoilés mais définitivement « formatés » !
Bonne lecture à tous !
René Guyon
1 – Rappelons pour mémoire que le texte hébreu est וַיִּקַּח אַחַת מִצַּלְעֹתָיו qui se prononce à peu près vaïqar arat mitsal’’otaïv, où tsal’’a est un côté ; le verbe racine du mot signifie pencher d’un côté, boiter, et la plupart des occurrences se rapportent aux côtés du Temple, de l’Arche, de l’autel.
2 – La Vulgate de saint Jérôme disait : erunt duo in carne una… nuance subtile entre les deux Vulgates.
3 – Je me demande encore ce que signifie « religieux sentiments » ; je n’attendais d’ailleurs aucun sentiment.