Retrouver l’utopie créatrice

Publié le par G&S

Beaucoup d’observateurs déplorent aujourd’hui la platitude de notre vie collective. Il n’y aurait plus de grands desseins capables de mobiliser les peuples et la vie sociétale se réduirait à une logique de conseil d’administration d’une grosse entreprise. Nous aurions déserté les grandes utopies pour le prosaïsme des indices boursiers et la lutte pour les places dans les partis politiques. Le feuilleton actuel de l’élection du président d’un des plus importants partis politiques de France ne peut que renforcer ce type d’analyse.

Peut-être est-ce alors le moment de visiter à nouveau ce mot d’utopie qui a porté tant d’espoirs

Il entre dans la langue française avec Rabelais, à partir du latin Utopia utilisé par Thomas More. Celui-ci, humaniste, juriste, homme politique fut aussi un esprit intransigeant sur les valeurs fondamentales, ce qui l’amena à être mis à mort par le roi d’Angleterre Henri VIII. Dans un de ses ouvrages, Thomas More imagine, sur l’île d’Utopie, un régime politique idéal. Mais, étymologiquement, Utopie désigne ce qui ne saurait être en aucun lieu. Dès lors, ce mot a souvent pris une connotation péjorative. Il désigne aussi bien d’inoffensifs contes de fées à l’usage d’esprits incapables d’affronter les réalités que les certitudes dogmatiques d’acteurs politiques persuadés d’incarner le Bien qu’ils chercheront à réaliser par tous les moyens.

Mais l’utopie ne saurait se réduire à ces perversions. Elle peut aussi être créatrice. Elle affirme des valeurs indiscutables tout en maintenant la distance entre la valeur affirmée et les institutions qui prétendent la réaliser.

L'être humain ne peut se comprendre sans un horizon qui donne sens à son aventure. L’utopie créatrice invite à quitter les régressions identitaires pour construire des liens non plus donnés par la nature ou subis de la part des pouvoirs, mais créés dans une invention du monde qui soit aussi une invention de soi.

Pierre Teilhard de Chardin, paléontologue et théologien, lisait les convulsions du monde moderne comme « la fin du néolithique », c'est-à-dire la fin d'une ère où l'homme s'était installé dans un espace géographique et mental et se valorisait par ses possessions. Tout indique que peu à peu se met en place ce qu’il appelle une « noosphère », espace de communication des consciences que les réseaux prodigieux de télécommunications mettent à notre portée.

Le monde de ce début du XXIe siècle est plein d’injustices, de conflits, de désespérance. Mais c’est aussi un monde qui déconstruit les idoles meurtrières qu’il avait adorées et ouvre beaucoup de voies à tous ceux qui ont le goût de la création. Jamais autant de rencontres et de découvertes n’ont été possibles : c’est la chance de pouvoir commencer de nouvelles aventures sans être récupéré a priori par des idéologies vieillies ou les stratégies carriéristes de professionnels de la politique.

Bernard Ginisty

Publié dans Réflexions en chemin

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