Restons veilleurs, même dans nos nuits

Publié le par G&S

Le grand philosophe et théologien que fut Hans Urs von Balthasar déplorait la tendance de certains esprits de réduire les problèmes les plus fondamentaux de l’humanité « comme s’il leur était proposé un sujet de concours de mathématiques ». Et il ajoutait : « Devant certaines solutions, on serait tenté de dire : “ Dommage ! C’était un beau problème” » 1.

Il est vrai qu’une certaine pédagogie nous a habitués à chercher rapidement les bonnes réponses avant d’avoir médité suffisamment les interrogations.

S’agissant des questions touchant au sens de la vie, à la recherche spirituelle, aux relations entre les personnes, l’expérience montre qu’il est important de les habiter longtemps pour qu’elles travaillent en nous avant de se précipiter pour donner les prétendues bonnes solutions.

Le travail d’une vie ne se réduit pas à une récitation scolaire ou aux bonnes réponses à des jeux télévisés.

Toute interrogation fissure le champ clos de notre confort intellectuel et spirituel dans lequel nous sommes toujours tentés de nous enfermer. Et avant de colmater rapidement ces brèches ouvertes dans nos trop faciles certitudes il est important de se laisser apprivoiser par ces mises en question. Ainsi, on découvrira qu’il s’agit moins de remettre une bonne copie ou d’engranger des réponses définitives que de se mettre en route. En effet, chaque étape de notre recherche conduit à la découverte de nouveaux horizons qui sont aussi de nouvelles questions. Antoine de Saint-Exupéry définissait l’homme comme « éternel nomade de sa marche vers Dieu ».

S’ouvrir à la relation avec Dieu et avec les autres comporte toujours des risques. Aussi la tentation est-elle grande de coloniser notre avenir en le bétonnant de certitudes, de peur « qu’il ne nous arrive quelque chose ». Combien de désastres personnels ou collectifs ont été causés par cette prétention d’enclore nos histoires personnelles ou celles des peuples dans des systèmes a priori ! Or notre seule chance est qu’il nous arrive des événements, des relations, des émotions, des pensées qui nous surprennent et que nous n’avions pas prévus. C’est le sens du mot Évangile : une bonne nouvelle qui nous transforme et nous met en route, et non une idéologie qui conforte nos acquis et nos installations.

Notre vie ne saurait se réduire à des travaux pratiques dictés par des savants et des experts. Elle est tissée d’interrogations, de rencontres, de peurs et de joies, d’ennuis et de découvertes. Elle ne se déroule jamais selon ces fameux « plans de vie » ou « plans de carrière » qu’on m’incitait à construire dans ma jeunesse. Sa richesse n’est pas constituée des bonnes réponses que nous capitaliserions pour traverser l’existence, mais de notre capacité à rester éveillé aux questions qui nous habitent.

C’est en restant veilleur, même et surtout dans nos nuits, que nous serons disponibles pour accueillir ce qui nous arrive comme une grâce.

Bernard Ginisty

1 – Hans Urs von Balthasar : Grains de blé, Éditions Arfuyen – Paris 2003 Page 67

Publié dans Réflexions en chemin

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Francine Bouichou-Orsini 16/06/2013 14:58


Soyons des veilleurs :simplement pour accueillir l'Esprit; l'Esprit promis par Jéus qui est là, dans l'attente de notre accueil, où que nous soyons...


Francine Bouichou-Orsini

Robert Kaufmann 16/06/2013 01:17


Oui, soyons des Veilleurs!!                                                
                                            Les Veilleurs, dans Esaïe XXI, pris dans
la nuit et attendant qu'un nouveau jour (meilleur?)  se lève, m'ont fait découvrir une face importante du Judaïsme qui, sans doute, explique l'exceptionnelle résilience de ce peuple.


J'apprécie beaucoup la façon pleine de sagesse utilisée ici par Bernard Ginisty pour développer ce thème.                        
                                                       
             Je dois dire que je me sens beaucoup plus proche de lui lorsqu'il passe sur ce registre philosophique teinté de spiritualité que lorsqu'il devient
doctrinal, surtout en matière économique et sociale...


Robert Kaufmann