Rendez-vous nomades

Publié le par G&S

un livre de Sylvie Germain

Loin des récentes élucubrations vaticanesques (voir la notification dont G&S s'est fait l'écho), voici un livre de Sylvie Germain qui nous emmène au cœur d'une expérience spirituelle. Délaissant le roman, l'auteur nous ouvre un peu plus à son univers intérieur que l'on savait fortement influencé par la lecture de la Bible.

Rendez-vous nomades de Sylvie Germain3 parties : État des lieux, Scrupules et Lire/écrire. Si la troisième, plus centrée sur le travail d'écriture, est plus « professionnelle », les deux premières nous révèlent un peu plus la femme qu'elle est, avec son héritage, son histoire, ses rencontres, sa foi.

Dans une sorte d'avant-propos, Sylvie Germain nous ouvre à ce qui forme une éminence dans son paysage mental, « un livre pluriel, écrit de mains d'hommes […], un livre archipel où les voix des divers rédacteurs entrent entre elles en écho, […] un livre polyphonique qui s'enroule/se déploie autour d'une Voix unique qui s'exhale on ne sait d'où », il s'agit bien entendu de la Bible.

Vient alors un état des lieux comme le voit et le vit celle qui est née au milieu du siècle dernier, le siècle  des guerres et des génocides, avec les noms d'Auschwitz et d'Hiroshima qui hantent nos mémoires. Il ne s'agit pas de culpabilisation morbide, mais de ne pas se dérober à la question de Dieu après ces carnages et ces abjections : « Dieu non plus ne peut pas sortir indemne d'un siècle furieusement fratricide ».

Et comme l'avait déjà fait Adolphe Gesché, Sylvie Germain nous invite à une réflexion à partir du mal, « le mal, un maitre-mot, […] un mot fourre-tout, […] mais qui désigne quoi au juste ? », réflexion en forme de mise à plat au risque de perdre sa « croyance», mais risque salutaire pour éviter la pseudo-foi par conformisme, voire le fanatisme.

Qu'en est-il de « Dieu » ? (mis entre guillemets) Est-ce une invention géniale, et si oui, de quel type ? se demande Sylvie Germain. Deux chapitres répondent partiellement à la question ou... en posent d'autres.

L'auteur y aborde d'abord la question « croyance et foi », thème très actuel, mais peut-être beaucoup plus discuté au cours des siècles de tradition chrétienne qu'on ne le croit. La croyance est – au moins – ambivalente, on peut croire par habitude, par convenance, par mimétisme ; et des croyances, nous en avons tous, à foison, de tous ordres. Certaines se brisent sur la réalité, d'autres résistent malgré le démenti des faits. Mais, pour résumer, le passage de la croyance à la foi n'est-il pas cette réponse à l'offre divine, ou comme le disait le théologien Pierre Ganne le passage du langage à la parole, de la communauté à la communion, de la lettre qui tue à l'esprit qui vivifie, du sacré à la consécration, de la puissance à la présence, bref une conversion quotidienne ?

La foi est, pour la romancière citant Raimon Panikkar, une « capacité d'ouverture à quelque chose de plus […] et qui pourrait s'appeler ouverture à la transcendance ». Une aptitude à l'étonnement, au questionnement, et c'est pourquoi on ne peut pas « perdre la foi » comme on égare une clef, un stylo ou un parapluie, ce sont nos croyances que nous abandonnons. Au fond de nous : la foi, tension vive, et soufflant au-dessus, un mot : Dieu.

Le plus problématique de tous les mots, avertit Sylvie Germain, tant il règne autour de ce vocable d'obscurité, de flou, qui ont permis tant de dérives et de crimes. Citant Adolphe Gesché, l'auteur nous fait découvrir une étymologie inhabituelle du divin : l'origine n'en serait pas theos, mais ths, signifiant plutôt un sifflement d'admiration devant quelque chose d’inattendu. Et le plus inattendu, c'est d’appréhender cette notion du divin à partir du vide, du rien, du manque, de l'absence : Dieu-Rien, Dieu-Aucun, Personne, Dieu-Zéro.

« Ce sifflement d’éblouissement se transforma en theos à partir du moment où l'homme, vocalisant les consonnes, se mit à faire exister Dieu ».

On pense à la réflexion d'une Etty Hillesum pour qui la question philosophique de l'existence ou de la non-existence de Dieu est hors sujet ; ce qui importe, c'est de le faire exister, c'est de « mettre Dieu au monde » comme le dit Bernard Feillet. Ni croyants, ni athées n'ont le moindre pouvoir de décision quant à « l'être » de Dieu, seule nous incombe la possibilité de le faire exister ou non dans nos vies.

L'auteur nous renvoie en même temps à la réserve juive devant la prononciation de ce nom représenté par le tétragramme YHWH : « Dieu-Zéro stupéfie l'homme en lui dévoilant l'éclat éblouissant de son vide, le silence vibrant de son appel […]. À l'homme de tenter de nommer cet Innommable […] Dieu-Zéro-à-l'infini qui n'existe que chaque fois qu'un vivant accueille en lui cette possibilité de le découvrir, de le nommer. »

On pense à la voix de fin silence entendue par Élie (1Rois 19) que Sylvie Germain a magnifiquement commentée par le passé : « La théophanie d’Élie est une théophanie qui évacue, annule, ruine la gloire et la puissance, qui renonce au grandiose. Une théophanie de rien, d'une infinie discrétion, une théophanie minimaliste. Un brin de silence qui vibre, à peine, et qui déjà s'en va : Dieu. »

Aujourd'hui, elle nous rappelle cette parole du prophète Isaïe :

« Mais pour sûr, tu es un Dieu qui se tient caché, le Dieu d’Israël, celui qui sauve. » (Isaïe 45,15)

La réflexion, la pensée de Sylvie Germain nous laissent comme « étourdis par un coup de foudre », mais, pour elle, il n'y a pas de foi possible sans cet « étonnement ». La récente notification de la congrégation pour la doctrine de la foi est-elle capable de nous étonner de cette façon ? Je me permets d'en douter ...

Pierre Locher

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Francine Bouichou-Orsini 20/07/2012 17:18





Merci à Sylvie Germain et à Pierre Locher de rappeler ce passage du 1er livre des Rois qui relate la théophanie
d'Elie, si profonde et si révélarice. Oui, comme  le souligne Sylvie Germain : "Une théophanie
qui évacue, annule, ruine la gloire et la puissance, qui renonce au grandiose, une théophanie de rien, d'une infinie discrétion, une théophanie minimaliste". Théophanie qui, déjà, évoquait
l'Incarnation du Christ : un nouveau-né, dans une étable de Betléem...


Oui, la foi c'est bien autre chose que la croyance. Dans un engagement, risqué et consenti, c'est savoir faire
silence, prendre le risque paradoxal d'une attente, confiante et certaine, afin de reconnaître, tout au fond de notre être, Celui qui nous
habite et nous fait vivre.


Francine Bouichou-Orsini