Que sait-on de Jésus ? (chapitre 5)

Publié le par G&S

L’action de Jésus : joindre le geste à laparole

Le comportement de Jésus avec les pécheurs et les collecteurs d’impôt manifeste autant que ses paroles l’accueil inconditionnel des hommes par Dieu. L’arrivée du Royaume de Dieu signifie la proximité pour tous de l’amour de Dieu ; Jésus le manifeste en particulier en transmettant le pardon de Dieu. Son attitude lui vaut rapidement la réputation d’être « un glouton et un ivrogne, un ami des collecteurs d’impôt et des pécheurs ». De fait, il s’emploie à rejoindre toutes les catégories de défavorisés et de déclassés :

- les pauvres : manifestement, Jésus au nom de Dieu prend parti pour les pauvres, aussi bien au sens religieux qu’au sens socio-politique

- les femmes : Jésus se veut particulièrement proche d’elles, car elles sont défavorisées par la loi rituelle : souvent impures, laissées à l’écart du culte et de l’étude de la Torah

- les Samaritains : discriminés car considérés comme n’étant pas pleinement Juifs, mais Jésus n’éprouve aucune difficulté à entrer en relation avec eux

- les enfants : ils étaient considérés comme négligeables dans ces sociétés traditionnelles ; or Jésus les accueille, les bénit et de manière provocante, va jusqu’à les donner en exemple, comme il le fait d’un Samaritain (Marc 10,14-15 ; Luc 10,25-37)

Jésus ne tient aucun compte des prescriptions venant des lois rituelles. Pour lui l’amour sans limite de Dieu déborde toutes les règles religieuses ou sociales.

Royaume de Dieu et communauté de table

Les repas avaient toujours dans le judaïsme un caractère sacré, Dieu était l’hôte qui accueillait et qu’on remerciait dans la louange ; ils servaient donc et à garantir l’identité juive et à marque la frontière visible avec les païens et les impies. Les prescriptions sur la nourriture constituaient le centre de la compréhension de la Loi. Sur cet arrière-plan, la communauté de table pratiquée par Jésus avec tous, est une attaque provocatrice contre les règles cultuelles qui fondent la vie juive. Or Jésus la vit constamment, elle a laissé de nombreuses traces dans les diverses traditions : Jésus aime les repas de fête, ils sont pour lui une anticipation du grand Festin eschatologique, déjà annoncé par les Prophètes (Isaïe 25,6) et attendu à son époque pour la fin des temps. Mais Jésus le présente de tout autre manière (Luc 14,15-24 ; Matthieu 22,1-10) : ceux qui étaient invités n’ont pas su reconnaître le moment présent comme le signe du Royaume et n’en étaient pas dignes, à leur place viendront prendre part au Festin les pauvres et les marginaux de la société. Aussi provocante est la vision des étrangers participant au Festin : « Alors il en viendra du levant et du couchant, du nord et du midi, pour prendre place au Festin dans le Royaume de Dieu. Il y aura des pleurs et des grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob avec tous les prophètes dans le Royaume de Dieu, et vous jetés dehors ! » (Luc 13,29-28). Des formulations aussi radicales ne pouvaient demeurer sans provoquer des réactions.

Les repas de Jésus avec tous, y compris les impurs, illustrent à merveille la dynamique du Royaume de Dieu. Comme les paraboles et les actes de guérison, ils sont manifestation du Règne de Dieu qui survient. Ils n’ont aucun parallèle dans le judaïsme antique et sont un trait tout-à-fait caractéristique du comportement de Jésus.

L’éthique de Jésus

L’éthique de Jésus, c’est-à-dire le type de comportement auquel il appelle, est très personnelle, très radicale, et tout entière commandée par l’image de Dieu et la perspective du Royaume qui sont au cœur du message et de l’action de Jésus. Elle peut se résumer sous trois aspects : la référence au Dieu Créateur, l’urgence du Royaume, le double commandement de l’amour.

La volonté bonne du Dieu Créateur

Pour Jésus, le Dieu qui intervient en ce moment dans l’histoire pour y instaurer son Règne et mettre fin au règne du mal est le Dieu Créateur, qui aime l’œuvre qu’il a réalisée. Jésus admire la bonté et la beauté de la création : «Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent,… votre Père céleste les nourrit… Observez les lis des champs, comme ils croissent : ils ne peinent ni ne filent, et, je vous le dis, Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu comme l’un d’eux ! » (Matthieu 6,26-29). « Quant à vous, même vos cheveux sont tous comptés. Soyez donc sans crainte » (Matthieu 10,30). « Votre Père qui est aux cieux fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Matthieu 5,45). C’est une perspective de sagesse (cf. Sagesse 11, 24-26 : « Tu aimes tous les êtres, tu n’as de dégoût pour rien de ce que tu as fait… Mais tu épargnes tout, parce que tout est à toi, Maître ami de la vie »). La protologie (enseignement sur les origines) et l’eschatologie constituent pour Jésus une unité, portée par son idée de Dieu.

Il s’agit donc pour l’homme de retrouver aujourd’hui et de mettre en œuvre la volonté bonne du Dieu Créateur., et pour cela de s’inscrire dans le projet actuel de Dieu : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu, tout le reste vous sera donné par surcroît » (Matthieu 6,33) A l’activité de l’homme est donné un nouveau but. Tout retrouve son sens et sa place : le mariage, tel que Dieu l’avait créé (Marc 10,2-9), l’État, dans sa fonction propre d’organiser la vie ensemble, mais sans signification sacrée (Marc 12,13-17)

Le radicalisme éthique de Jésus

La volonté de Dieu annoncée par Jésus veut rendre possible la vie ensemble des hommes, et surmonter les conflits par un comportement nouveau, inattendu. Cela implique une transformation radicale du monde et des hommes, qui se reflète dans les antithèses du Sermon sur la montagne (Matthieu 5-6) : comportement radicalement nouveau :

- à l’égard de l’autre : le regarder en toutes circonstances comme un frère, et non pas seulement ne pas tuer

- à l’égard de la femme : ne pas la réduire à un objet de convoitise, de possession, mais la traiter d’égal à égal

- la parole : qu’elle soit dans tous les cas une parole de vérité

- dans les conflits : non seulement refuser les représailles, mais aimer ses ennemis, car Dieu lui-même se comporte ainsi. Aimer ses ennemis, c’est participer à l’amour de Dieu

- dans le domaine du pouvoir : au lieu de la domination sur les autres, le service et la préoccupation des autres, qui caractérisent le véritable maître (Marc 10,42-44)

- dans le domaine de la justice : laisser le jugement à Dieu

- dans le domaine de la propriété : non seulement Jésus met les pauvres au premier plan des Béatitudes, mais on ne peut presque pas imaginer une critique plus paradoxale et plus radicale de la richesse comme obstacle sur le chemin du Royaume de Dieu : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu »

            Ce radicalisme éthique veut surmonter tous les conflits entre les hommes, contraires à la volonté de Dieu, et redonner valeur à la volonté première du Créateur. Par l’irruption du Royaume la volonté de Dieu est à nouveau proclamée comme neuve, radicale et définitive. C’est ainsi que l’homme devient vraiment humain, en conformité avec le projet créateur.

L’exigence de l’amour au centre de l’éthique de Jésus

La volonté créatrice de Dieu est tout entière commandée par son amour. C’est pourquoi le double commandement de l’amour est au centre de l’éthique de Jésus. La référence à ce double commandement (Marc 12, 28-34) reflète certainement la pensée de Jésus lui-même, elle s’inspire de l’Ancien Testament, elle exprime un strict monothéisme, elle est illustrée par d’autres paroles de Jésus, en particulier la parabole du Samaritain. Cet appel de Jésus à l’amour du prochain prend toujours une forme très concrète, exprimée dans de nombreux exemples. Il appartient à la nature de l’amour d’être spontané, de s’adapter à chaque situation. Les appels de Jésus ne sont pas des prescriptions, mais beaucoup plus que cela : des exemples qui orientent vers une manière de vivre, qui appellent à la responsabilité et à la liberté de décision.

Les guérisons opérés par Jésus

Que Jésus ait opéré des guérisons et des exorcismes miraculeux est une donnée historique qui n’est plus discutée aujourd’hui. Mais il importe surtout de bien interpréter cette activité. Trop longtemps on s’est centré sur le fait brut du miracle, faisant de Jésus un être surnaturel, voulant prouver par là sa divinité. On méconnaît alors complètement la vraie portée de l’action salvifique de Jésus, qui est profondément liée à sa vision théocentrique et eschatologique. Jésus est en réalité profondément différent des magiciens et autres guérisseurs que l’Antiquité connaissait (contre J.D. Crossan et tout un courant existant aux États-Unis).

Au nom de Dieu le Père, Jésus vient créer un monde nouveau, le Règne de Dieu, où les forces du mal sont défaites, où l’homme est pleinement restauré. Ce n’est pas seulement un message, c’est aussi une réalité qui commence avec Jésus. Les guérisons opérées en sont un signe (Lc 11,20). Pour lui, l’homme est un être à la fois spirituel, psychique, corporel et social. Les maladies mettaient à l’écart de la vie sociale : les lépreux et les « possédés » étaient exclus, les aveugles et les handicapés réduits à la mendicité. Par ses guérisons, Jésus restaure l’homme dans toutes ses dimensions, son esprit, son psychisme, son corps et le rend à la vie sociale. Jésus manifeste ainsi visiblement la venue d’un Dieu Sauveur dans son Royaume, cette présence devient perceptible pour l’âme et pour le corps.

Par contre, Jésus se refuse à des miracles spectaculaires (Marc 8,11) et n’accomplit jamais de miracles de punition.

Les exorcismes ont été au premier plan de l’action salvifique de Jésus, on les trouve dans tous les courants de tradition, ils ont même conduit à accuser Jésus d’agir sous l’action du démon, ou de Béelzéboul, prince des démons (Marc 3,22). Jésus s’en défend (Marc 3,22-27). Car Jésus partage la conviction du judaïsme antique : la défaite de Satan et de ses démons est un signe caractéristique de la fin des temps en train de survenir (voir non seulement Luc 11,20, mais aussi Luc 7,22 ; 11,24-26 ; 13,16).

Les maladies aussi apparaissent comme un manque de la force vitale, comme une faiblesse conduisant à la mort ; en les guérissant par une force positive, qui vient de Dieu, Jésus donne donc aussi un signe que le monde nouveau, le Royaume de Dieu, est commencé.


Jacques Lefur
d’après Udo Schnelle, Theologie des Neuen Testaments, p. 85-111

 

N.B. Le sigle Q renvoie à la source Q, document ancien dont ont eu connaissance Matthieu et Luc. Les références avec Q renvoient à l’Évangile de Luc. Q, 12,8 = Lc 12,8.

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