Principe de précaution, principe d’anxiété

Publié le par G&S

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Au nom du principe de précaution, nous venons de connaître une paralysie mondiale du trafic aérien après avoir vécu, il y a quelques mois, la mise en place d’un dispositif très coûteux pour faire face à la menace de la grippe A. En 2005, ce principe a été inscrit dans la Constitution de notre pays. En mai 2006, un Observatoire de Principe de Précaution (O.P.P.) a été créé. Ces initiatives, comme on peut le lire sur le site de cet organisme, sont le fruit d’une « véritable révolution culturelle qui s’est jouée au cours des trente dernières années. “ Se rendre maître et possesseur de la nature ” (Descartes, Discours de la méthode) : telle était l’ambition fondatrice de notre modernité. Cette confiance placée dans la science en tant que vecteur d’émancipation et de bien-être s’effrite au cours du XXe siècle. (…) On découvre que ce projet moderne de la maîtrise de la nature par l’homme peut se retourner contre l’humanité elle-même ».

On se réjouirait sans réserve du sens des responsabilités que tout cela manifeste si, trop souvent, ce principe de précaution ne reflétait la peur de courir le moindre risque. Or, par définition, la vie est un phénomène fragile qui tôt ou tard s’affrontera au « risque » de la mort. Si le principe de précaution avait pour but de nous faire croire en la capacité de maîtriser toutes les conséquences des actes que nous posons, ce serait un leurre. L’action humaine ne se réduit jamais à la conséquence logique et absolue d’une prémisse. Elle est toujours un risque pris en tenant compte des informations disponibles et accessibles à celui qui agit. L’être humain agit, non pas seulement par un déterminisme dont pourrait rendre compte des savoirs scientifiques, mais en fonction d’un désir et de valeurs, en postulant du sens.

La vie est un miracle permanent, toujours menacé par des anémies, des cancers, des déséquilibres. C’est autour d’une logique du vivant, d’un « prendre soin » (selon l’étymologie du mot précaution) de la qualité de la vie des hommes que nous trouverons des critères autres que la loi de la jungle des marchés mondialisés.

Pour le philosophe Emmanuel Levinas, la voie biblique de l’attention aux plus faibles constitue la « précaution » fondamentale de toute société : « Se manifester comme humble, comme allié au vaincu, au pauvre, au pourchassé, c'est précisément ne pas rentrer dans l'ordre [...]. L'humilié dérange absolument ; il n'est pas du monde. Se présenter dans cette pauvreté d'exilé, c'est interrompre la cohérence de l’univers » 1. Cette attention à l’homme le plus exclu constitue le « principe de précaution » indispensable pour résister à la « cohérence » de l’ordre d’une économie financiarisée qui multiplie les désastres écologiques et sociaux. Ce n’est que par cette responsabilité concrète de chacun d’entre nous que nous pourrons éviter que le principe de précaution ne devienne : « Un principe d’anxiété qui infantiliserait une société effrayée par l’avenir, obsédée par le risque zéro dans les moindres gestes de la vie quotidienne”, ce qui amène un journaliste du quotidien La Voix du Nord à s’interroger : « ne devient-il pas nécessaire de prendre ses précautions… face au principe de précaution ? » 2.

Bernard Ginisty
Éditorial diffusé par RCF Saône & Loire le 24.04.10

1 - . Emmanuel. Levinas, Entre-nous - Essais sur le penser-à-l'autre, Grasset, Paris, 1991, p. 71.
2 -  Journal La Voix du Nord du 22 avril 2010)

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Pierre Locher 26/04/2010 23:34



Bonjour,


Je souhaite ajouter deux points apportant des compléments aux réflexions de Bernard GINISTY, que je partage par ailleurs :


de nombreux juristes - et le principe de précaution est un principe juridique depuis qu'il est inscrit dans la constitution - sont d'accord pour considérer que ni le volcan islandais, ni la
grippe A H1N1 ne relévent du principe de précaution, mais de la simple prévention . En effet le principe de précaution ne s'applique qu'à des situations , des données totalement nouvelles et
inconnues jusqu'alors ( ex : les nanotechnologies ou les OGM). Les risques encourus par une éruption volcanique ou une épidémie de grippe sont relativement connus et relévent de la prévention
(Pasteur , en vaccinant, faisait de la prévention ).

il faudrait se poser la question de savoir si le principe de précaution n'est pas un peu détourné de son objectif : est-il destiné à protéger les citoyens d'éventuels conséquences néfastes ou
est-il utilisé pour que les décideurs politiques "ouvrent le parapluie" et qu'ainsi le principe de précaution vienne contredire le "principe responsabilité" cher au philosophe Hans JONAS : le
"principe de précaution" d'autant plus facilement détourné qu'il a été mal nommé ? La question mérite d'être posée .



Cordialement.



OLIVIER 24/04/2010 11:46



Merci Bernard Ginisty. Vos chroniques sont toujours "éveillantes" pour l'intelligence : il y a longtemps que je voulais vous le dire, en fait, à chacun de vos articles.


OLIVIER