Présence pure

Publié le par G&S

Que de fois n’ai-je entendu à propos des malades atteints d’Alzheimer : « À quoi sert de leur rendre visite, ils ne nous reconnaissent plus… le père ne reconnaît plus son fils, la femme ne reconnaît plus son mari… ». Cette raison régulièrement invoquée dispense de visites difficiles et c’est ainsi que tout doucement l'être humain oublié dans son humanité prend le statut d’objet décoratif meublant sa propre demeure. Seule la télévision renvoyant des voix humaines vient briser le silence.

Or, devenir un humain et le rester nécessite d’être relié, d’être regardé, d'être parlé. Nous avons tous expérimenté la force d’un regard capable de re-donner vie, le regain d'énergie apporté par de simples mots. Si nul ne vient rendre visite au père, au frère, à la tante, à l’ami, dans cet isolement progressif, l’être aimé perd peu à peu sa propre identité, celle qui naît de la relation tissée au fil des jours. Sous prétexte qu’il a oublié son histoire, il perd progressivement le droit de l’habiter. On ne s’adresse plus directement à lui, on parle de lui au passé.

Christian Bobin, dans son livret La présence pure, parle de son père de 86 ans qui, avec d’autres vieillards, cueille le temps présent sans se soucier de mourir. Dans une interview, il rapporte que les mots de leur conversation se sont cassés comme de la porcelaine, le langage ébréché n’empêchant cependant pas le cœur profond de rester indemne. Si, de par le choc de la maladie, la relation verbale, comme une coupe remplie à ras bord de lumière et de sens, se vide peu à peu du contenu des mots adéquats, le cœur demeure intact et le lien résiste, même soumis aux puissances du silence. « Pour venir à toi, dit-il, j’écarte tous les noms de maladie, d’âge et de métier, comme on écarte un rideau de lamelles colorées en plastique, au seuil des maisons, l’été, jusqu’à te retrouver dans la fraîcheur de ce seul nom qui ne ment pas : père ». La relation unique père/fils tissée entre ces deux êtres demeure, même si l’un des deux en a perdu trace. Le lien de filiation persiste, en-deçà de toute communication verbale.

Alzheimer.jpgEt pourtant ce soir là, au moment où les mains du prêtre s’avançaient vers ma vieille tante aux yeux égarés dans de lointaines contrées pour lui présenter le corps du Christ, je m’interrogeais quant au côté licite de ce geste. Avais-je eu raison de l’accompagner jusqu’à cette église ? Qu’en était-il de l’état de conscience du geste sacramentel proposé ? Quelle présence à la Présence Réelle ?

Tourmentée par de telles pensées, je fus bouleversée par ces mots sans nul doute inspirés que le prêtre lui adressait : « le Corps du Christ, tata ».

Ce simple mot : « tata » prononcé au moment précis où dans la foi communautaire le Seigneur venait à la rencontre d'un de ses enfants, rétablissait non seulement le lien de notre relation mais ravivait aussi celui de communion avec tous les vivants de cette assemblée. « Nous sommes le corps du Christ ; Chacun de nous est un membre de ce corps ; Chacun reçoit la grâce de l’Esprit, Pour le bien du Corps entier » n'était pas alors le chant de communion, mais ses paroles prenaient chair en cet instant.

Nul besoin de m'interroger sur la capacité de cet esprit perdu à comprendre ce qui se jouait alors, mais simplement laisser monter une action de grâce :« Dieu nous a tous appelés À l’amour et au pardon, À la paix que donne sa grâce... Pour former un seul Corps, baptisé dans l’Esprit. ». C'est nous tous, tout un chacun et tous ensemble qui sommes appelés à devenir en Lui Celui que nous recevons : le Corps du Christ.

Qui que nous soyons, quel que soit notre état de présence à ce qui par grâce nous est donné, nous recevons ces mots venus de la nuit des temps : « Dans le sein de ta mère je t'aimais déjà, tu es mon enfant aimé, il m'a plus de te choisir ». Oui, je le redis, la relation unique tissée entre deux êtres, d’autant plus si l’un deux est notre Seigneur, subsiste même si l’un des deux en a perdu trace.

Alors que chez cette vieille dame nulle muraille n'entravait l'accueil de la Présence, je prenais conscience que mon propre péché, toutes mes pensées désordonnées faisaient bien plus obstacle à la Rencontre que ce cœur simple, ouvert et confiant, bien au-delà de la conscience réelle à Celui qui ad-venait.

C'est donc avec un infini respect que, quelques heures après, j’embrassais et bordais ce corps – Présence Pure – bien fatigué par cette randonnée nocturne, car je réalisais alors qu'un tabernacle venait d'entrer dans ma demeure.

Nathalie Gadéa

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Jean-Pierre REYNAUD 20/02/2012 19:16


Merci à toi, qui as insisté pour que nous continuions à aller parler à mon frère, alors qu'il ne réagissait plus à notre présence, à nos paroles... J'étais sûr qu'il nous "entendait".