Pourquoi l’ABCD de l’égalité inquiète les parents

Publié le par G&S

Cette expérimentation
destinée à lutter contre les stéréotypes filles-garçons à l’école
serait, redoutent certains, un moyen de promouvoir l’idéologie du « genre »

« La Croix » décrypte les détails du programme en question

C’était l’une des revendications portées, dimanche 2 février dernier, par les participants à la Manif pour tous : le retrait de l’ABCD de l’égalité, une expérimentation menée dans dix académies par l’Éducation nationale et le ministère des droits des femmes. Selon un sondage paru la veille dans Le Parisien, 40 % des Français sont désormais opposés à la poursuite de ce programme visant à combattre dès le plus jeune âge les stéréotypes sexués mais qui, selon ses détracteurs, ferait en réalité la promotion de la théorie du genre.

Cette critique est-elle fondée ? Pour le savoir, nous avons parcouru longuement le site Internet officiel consacré à l’ABCD. Destiné aux enseignants, et plus largement aux personnels de l’éducation nationale, il fixe pour objectif de « transmettre des valeurs d’égalité et de respect entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes ». Il s’agit là, lit-on dans un bref texte de présentation, d’« une des missions essentielles de l’école, au fondement de la réussite de tous les élèves ».

Des documents pour se former

Le site propose, entre autres choses, sept conférences données par des universitaires ou par des cadres de l’Éducation nationale. Elles sont présentées sous la forme de vidéos tournées à l’occasion de formations. L’une d’elles suggère de tester nos connaissances sur l’égalité. « Depuis quelle année les programmes de l’enseignement primaire et secondaire, ainsi que le baccalauréat, sont-ils identiques pour les filles et les garçons ? 1861 ? 1882 ? 1924 ? », interroge une conseillère pédagogique, avant de donner la bonne réponse, la troisième. « Quelle loi autorise les femmes à exercer une profession sans l’autorisation de leur mari ? La loi du 13 juillet 1965 », poursuit-elle.

Vient une partie lexicale où sont précisées les notions d’égalité, d’équité, de mixité, de parité et de… genre. « Le genre est un concept sociologique qui propose de s’appuyer sur la prise en compte et l’analyse des rapports socialement et culturellement construits entre femmes et hommes. L’approche de genre considère que parallèlement au sexe biologique, anatomique, qui est inné, il existe un sexe socialement construit, fondé sur des rôles sociaux différenciés, des stéréotypes », indique la conférencière.

À plusieurs reprises, dans la partie « outils de formation », revient cette notion de « genre », ainsi que la délicate répartition entre inné et acquis. À cette question qui, reconnaît-elle, « fait toujours débat », une déléguée régionale aux droits des femmes et à l’égalité répond en se référant aux travaux de Françoise Héritier, anthropologue au Collège de France : « Lorsqu’un enfant naît, il a un sexe biologique, mâle ou femelle, mais ce sexe ne dicte pas ses comportements masculins ou féminins. C’est la société tout entière, l’éducation, l’environnement en fait qui vont créer ces comportements. Par exemple, on va attendre des garçons, du masculin, que ce soient des êtres forts, robustes, courageux. Et vice versa, pour les filles, on va attendre d’elles qu’elles soient douces, gentilles, coquettes. »

Dans quel cas utiliser le mot « genre » ?

On pourrait croire gommé tout apport de la biologie. Très vite, cependant, cette même déléguée avance une vision plus équilibrée : « Il ne faut pas nier, bien sûr, les différences biologiques, mais il ne faut pas que ces différences soient un destin », plaide-t-elle.

Présentant les études de genre (et non une théorie unique) qui se sont développées aux États-Unis, une universitaire bordelaise convoque les neurobiologistes qui, dans leur immense majorité, observent une plus grande diversité entre les individus d’un même sexe qu’entre les sexes, s’agissant des fonctions cognitives (intelligence, mémoire, attention).

Est-il anodin, comme le laisse entendre le ministère de l’éducation, d’employer le mot « genre », terminologie qui a cours depuis des années à l’Unesco ou à l’ONU ? Les références à cette notion apportent-elles un simple éclairage sur le contexte scientifique dans lequel intervient l’ABCD ? Doit-on, au contraire, les interpréter comme une justification ou même une base idéologique à ce programme expérimental ? 

L’intérêt des « outils de formation » et autres « ressources documentaires » est en tout cas d’amener les enseignants à s’interroger sur leurs pratiques, susceptibles d’introduire, sans le vouloir, des inégalités entre élèves des deux sexes.

Les enseignants plus attentifs aux garçons

« Toutes les observations fines de classe, menées avec des enregistrements vidéo, montrent que les enseignant-e-s, dans les classes mixtes, sans en avoir conscience, interagissent nettement plus avec les garçons qu’avec les filles (dans une proportion de deux tiers/un tiers) », peut-on lire sous la plume de Nicole Mosconi, spécialiste des sciences de l’éducation.

« Si les enseignant-e-s essaient de rétablir des interactions plus équilibrées, les garçons se plaignent d’être négligés et les enseignant-e-s aussi ont l’impression qu’ils-elles les négligent(…) Les corrections en aveugle montrent que les mêmes copies, quand elles sont attribuées à des garçons, sont évaluées plus positivement, quand elles sont bonnes, et plus sévèrement, quand elles sont mauvaises. »

Les enseignants auraient, selon elle, une attitude plus favorable envers les garçons qu’envers les filles. Ils leur prêteraient « des capacités qui dépassent leurs performances effectives », tandis que « les filles, elles, “font tout ce qu’elles peuvent”. » Et si leurs résultats sont meilleurs que ceux des garçons, elles le doivent – c’est en tout cas que penseraient les enseignants, selon Nicole Mosconi – « à leur travail, voire à leur conformisme »

Caricatural  ? Selon le ministère, 86 % des enseignants qui ont pris part aux formations proposées dans le cadre de l’ABCD ont admis avoir « pris conscience de leur participation inconsciente au processus de reconduction des stéréotypes éducationnels ».

Des outils pédagogiques

L’ABCD propose une dizaine de séquences pédagogiques destinées aux enseignants de maternelle et d’élémentaire. Chacune d’elles s’adresse à un ou plusieurs cycles, avec, dans ce cas, des adaptations selon les âges. 

L’objectif est de déconstruire les stéréotypes à l’occasion d’enseignements déjà prévus (maîtrise de la langue, arts visuels, éducation physique et sportive, etc.). Il est, par exemple, proposé de s’appuyer sur la gymnastique rythmique et sportive, discipline souvent considérée comme exclusivement féminine. En faisant un rapprochement avec les arts du cirque (le but est notamment de réaliser des « exploits » avec son corps sans laisser retomber la balle), il s’agira de « permettre aux filles d’être aussi adroites que les garçons avec un ballon » et « aux garçons d’entrer dans une activité esthétique à partir d’un objet connu ».

En français, dans le cadre de l’étude des contes, on est incité à discuter de la répartition des rôles masculins et féminins. On pourra, pour ce faire, lire des auteurs qui ont revisité avec humour le thème du prince charmant : dans un ouvrage, la princesse choisit son époux ; dans un autre, elle refuse obstinément de se marier.

Autre exemple : une séquence permet, tout en explorant l’histoire de l’art et de la mode, d’observer que rubans, dentelles et broderies n’ont pas toujours été l’apanage des dames. À aucun moment, dans ces outils pédagogiques, il n’est explicitement question du genre.

Une « généralisation » aux contours incertains

À ce jour, 600 classes réparties dans 275 écoles sont concernées par ce programme. Leurs enseignants (et leurs inspecteurs) ont pris part à une formation sur le thème de l’égalité garçons-filles. Ensuite, libre à eux de puiser ou pas dans les ressources pédagogiques proposées, de les adapter, de s’en inspirer. 

Le ministère indique qu’après une phase d’évaluation, au printemps, l’ABCD de l’égalité fera l’objet d’une « généralisation » à la rentrée prochaine. Mais ses modalités restent à trouver. On ne peut, de fait, imposer aux enseignants de suivre une formation continue quelle qu’elle soit. Et même s’ils étaient tous volontaires, on n’en aurait, matériellement et financièrement, pas les moyens… Qui plus est, chaque professeur jouit d’une liberté pédagogique et peut décliner à sa guise le programme.

Précisément, la question de l’égalité filles-garçons figure dans la saisine du nouveau Conseil supérieur des programmes, chargé de repenser ceux du primaire. Cette instance s’inspirera-t-elle, pour cela, de l’ABCD ? Ce qui est certain, c’est que « respecter les autres, et notamment appliquer les principes de l’égalité des filles et des garçons », fait partie des objectifs inscrits dans les programmes actuels, qui s’appliquent au public comme au privé sous contrat.

Denis Peiron
Extrait de la-croix.com du 05.02.14

Publié dans Réflexions en chemin

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

fanfan 21/02/2014 11:43


Merci Marcel Bernos d'avoir pris le temps de répondre à la contribution que j'avais envoyée l'autre jour.
Oui nous pouvons nous posez cette question je suis tout à fait d'accord:


"Pourquoi ne peut-on débattre posément des grandes questions de société en période de paix?"...dans notre beau pays appelé FRANCE...


fanfan

Marcel Bernos 20/02/2014 09:59


A FANFAN (réponse à son commentaire du 18 02 2014)


1° Bien sûr que le risque de voir les femmes "manipulées" par un clergé alors largement réactionnaire était réel. Mais était-ce une raison admissible de leur interdire le droit
de vote ? Qu'est-ce qu'une une "démocratie" qui choisit, parmi  les électeurs, ceux qui pensent bien ? Singulière conception du " pouvoir du peuple ". Je rappelle que le vote
censitaire, pendant la Restauration, réduisait le droit de vote à ceux qui possédaient des biens, parce qu'ils étaient censés être plus aptes à diriger la politique, ne serait-ce que pour
défendre ces biens, précisément.


2° Je sais bien que les deux guerres mondiales, surtout la première qui a duré plus longtemps et a retenu davantage d'hommes au front, a joué un grand rôle dans l'émancipation
des femmes. Hélas, oui : les guerres favorisent un certain nombre de choses qu'on préfèrerait voir progresser dans la paix. Ne serait-ce que les diverses technologies. 


La réflexion sur " Il faudrait une bonne guerre et tout repartirait ", je l'ai entendu aussi. Elle s'appliquait, autant que je me souvienne, surtout à la déliquescence morale
supposée qui régnait entre les deux Guerres mondiales. Et malheureusement, l'histoire prouve que ce n'est pas toujours inexact. On peut remarquer que souvent les discussions byzantines auxquels
les Français se complaisent (héritiers en cela des Gaulois tels que les décrit César) ont cessé lors  de grandes "Unions sacrées", depuis la levée en masse de 1793 jusqu'aux tranchées de
14-18, où anti-cléricaux et catholiques pratiquants se sont retrouvés, et encore pendant la Résistance, à laquelle ont participé aussi bien des monarchistes que des communistes, des riches et des
pauvres. 


Pourquoi ne peut-on débattre posément des grandes questions de société en période de paix ? Le gigantesque bazar, qui se poursuit depuis le MPT et maintenant la
question du genre, manifeste notre incapacité à nous écouter, à peser les arguments du camps adverse, à proposer des solutions de compromis, etc. Il y a des pays, pourtant, où cela se pratique,
même dans le domaine économique…


 


Marcel Bernos

fanfan 17/02/2014 10:59


Bonjour Marcel Bernos et bonjour toutes et tous,


Je vais me permettre de reprendre quelques passages de votre commentaire, lorsque vous écrivez:


..***." sous la IIIe République, socialistes et radicaux ont refusé ce droit avec encore plus
de vigueur sous prétexte que les femmes, étant sous la coupe du clergé..."


***Pensez-vous, Marcel Bernos, que c'était une simple vue de l'esprit des ces socialistes/radicaux, ou que cela reflétait une certaine réalité?


***..."Quant aux syndicats ouvriers, à la même époque, ils s'opposaient au travail des femmes qui leur prendraient leurs emplois (comme de vulgaires
immigrés !)"...


***Il y a eu deux guerres "mondiales" au XX° siècle qui ont propulsé complètement les femmes dans le monde du travail(toutes branches confondues)!!! Alors pourrions-nous dire que
les guerres font avancer des situations qui semblent  bloquées??


Dans ce cas de figure que pouvons-nous en déduire pour notre époque actuelle..où il y a tant et tant de "blocages" de toutes sortes...?
Il est vrai que la paix ne règne pas sur notre terre, loin de là!!mais quand j'écris guerre, je veux dire MONDIALE!!!


Ce ne sont que des "pensées "pas "très catholiques" mais cependant, lorsque l'on étudie les transformations "en profondeur" de nos sociétés on est à même de se poser cette
question que j'ai souvent entendu dans mon enfance de ma mère qui avait vécu les deux guerrres"Allez, vaï,il faudrait une[ bonne ]guerre et tout repartirait......"!!!!


Hélas...
fanfan



Pierre Locher 16/02/2014 16:00


J'aimerais qu'on m'explique ce que veut dire : "déconstruire des stéréotypes". D'avance merci.

Marcel Bernos 15/02/2014 19:26


A Michelle D.


1° Dans cette affaire qui tourne finalement autour de la question (je n'ai pas dit "théorie") du genre, les torts me semblent partagés. L'Église
a commis la faute, au cours de l'histoire, de ne pas s'élever contre les idées reçues de la société civile (médecins, avocats, philosophes et gouvernants) aboutissant à refuser aux femmes
l'égalité au nom de la différence des sexes, alors même que de nombreux théologiens affirmaient leur "égalité devant Dieu". Cette dernière ne modifiait malheureusement pas la soumission attendue
des femmes dans la vie quotidienne. Comme si les êtres humains ne pouvaient être égaux tout en étant différents ! Elle n'a pas compris que la société façonnait les rôles non en fonction des
réalités mais de préjugés. A ce stade, les recherches sur le "genre", c'est à dire sur ces stéréotypes qui bloquent la "libération" des femmes… et des hommes, sont plus qu'utiles. Elles ne sont
pas nouvelles, datant  d'une soixantaine d'années.


Les partisans de l'égalité, qui sont à la base de la promotion du genre, ont le grand défaut de mépriser les craintes de ceux qui s'y opposent, sans écouter leurs arguments, sans
expliquer clairement et en les étiquetant tout de suite "réac-fachos", ce qui est une réponse un peu débile (= "Qui manque de force, au physique et au moral", Littré). Car ces craintes
ne sont pas toutes "infondées", surtout si l'on considère la méthode employée qui consiste à avancer les pions de la "modernité" ( « qu'est-la modernité ? »), car après le MPT, l'adoption PT
prévue, ce sera la PMA et la GPA qui posent d'autres problèmes éthiques. « Elles ne figurent pas dans la loi » dit-on ? Jusqu'à quand ? Et les amendements promis par certains parlementaires
? La violence des réformateurs rend méfiants les réformés.


Ne pas s'écouter est le vice majeur de toutes les polémiques depuis plus d'un an. Par exemple, beaucoup de gens, et pas seulement des cathos, auraient accepté sans grande
difficulté une union civile entre personnes de même sexe, si l'on n'avait pas utilisé le mot "mariage" qui, depuis quelques siècles, à un sens précis.


2° Que les responsables cathos aient souvent été contre le vote des femmes aux XIXe et début du XXe s., c'est vrai. Or on sait que, sous l'Ancien Régime, elles pouvaient voter, quand elles étaient chefs de famille, dans des assemblées urbaines ou
rurales. Elles furent exclues de tout vote par l'Assemblée nationale en décembre 1789. En même temps, il faut rappeler que, sous la IIIe République, socialistes et radicaux ont refusé ce droit avec encore plus de vigueur sous prétexte que les femmes, étant sous la coupe du clergé, voteraient à droite. Était-ce démocratique de
n'admettre que les gens qui voteraient "comme il faut" ? Quant aux syndicats ouvriers, à la même époque, ils s'opposaient au travail des femmes qui leur prendraient leurs emplois (comme de
vulgaires immigrés !).


Bref, en ce qui concerne l'évolution de la société, il faut toujours nuancer les affirmations un peu trop péremptoires ; et balayer devant chaque porte. D'ailleurs, j'attends
qu'on explique en quoi telle mesure, parfois un peu démagogique, est forcément une "avancée", et qu'on précise : avancée vers quoi ?


 


Marcel Bernos

Michelle D. 14/02/2014 18:39


Donc, encore une fois, beaucoup de bruit pour rien! eIl s'agit de visées hautement respectables pour que les enfants devenus adolescents se respectent davantage entre eux, et abandonnent les
stéréotypes qui cassent, blessent, et font écran avec le véritable être humain qui est en face. En manifestant une inquiétude infondée, certains catholiques influencés par des mouvements
politiques parfois douteux montrent le bout de l'oreille:  ce sont les mêmes qui voici un siècle disaient que les femmes perdraient leur féminité en ayant le droit de vote....