Pour une « laïcité de bonne intelligence »

Publié le par G&S

Dans la crise générale que traversent nos sociétés, l’invocation au « religieux » et/ou au « spirituel », trop souvent confondus, se traduit par les propositions les plus contradictoires. Ainsi, l‘appel à l’odyssée de celui qui risque tout pour l’Unique côtoie le « supplément d’âme » décoratif ornant des discours de notables ; les retours des fondamentalismes religieux se juxtaposent à l’affirmation de l’universalité de « l’unité transcendante des religions » 1. La quête de sens devient un leitmotiv qui suscite les itinéraires les plus divers au risque de conduire à certaines impasses majeures.

Dans cette débandade du sens, intégrismes, fondamentalismes, ésotérismes nous expliquent que nous sommes orphelins d’une Origine mythique. Chacun y va de son âge d’or et de son paradis perdu. La critique du monde moderne va de pair avec une vision idéalisée du passé et, le plus souvent, une attitude politique réactionnaire. Si toute spiritualité est naissance et éveil, l’illusion serait de croire qu’il faudrait communier à un Graal mythique passé, au lieu de se risquer aujourd’hui dans sa seconde naissance.

Une deuxième dérive se traduit par l’identification à un personnage plus ou moins charismatique  détenteur du pouvoir. Ainsi, beaucoup de responsables religieux ont théologisé les pouvoirs temporels pour en faire le bras séculier chargé de maintenir la pureté de leur tradition contre ce qu’ils considéraient comme hérésie. Mais ils ne sont pas les seuls. Depuis que Hegel a cru voir l’Esprit de l’histoire passer à cheval en contemplant Napoléon à Iéna, les naufrages d’intellectuels dans un messianisme religieux attribué à certains des pires personnages de l’histoire sont légion. Heidegger avec Hitler, Aragon, Éluard avec Staline, certains soixante-huitards avec Mao.

La troisième impasse cette quête de sens est celle qui prétend accéder à un espace neutre, lieu mythique qui échapperait miraculeusement aux errements de l’histoire et des psychologies individuelles. Une certaine laïcité, engendrant un néo-cléricalisme du Neutre, s’instaurerait ainsi au-dessus de l’histoire.

Ces trois dérives ont en commun de noyer la personne soit dans une origine et une tradition posées comme absolues, soit dans l’identification à un pouvoir charismatique, soit enfin dans un « Neutre » qui évite, comme le dit Levinas, d’affronter la singularité des visages et des histoires. Elles nous montrent qu’il n’y a pas de spiritualité authentique sans un espace politique qui garantisse à chacun le droit à son histoire, le droit de la réinterpréter et de s’en distancier, le droit d’habiter l’espace sans violence de l’éthique de la discussion. C’est dire que la démarche spirituelle appelle un espace démocratique sécularisé.

En prenant leurs distances vis-à-vis du débat politicien sur la laïcité organisé par l’UMP, les représentants des grandes religions en France, dans une déclaration commune, viennent de reconnaître la laïcité comme « un pilier de notre pacte républicain »  2 et la nécessité de ne pas l’instrumentaliser au gré de « l’accélération des agendas politiques et de rendez-vous électoraux importants ». Pour cela, écrivent-ils, « nous militons ensemble pour une laïcité de bonne intelligence. La laïcité n’est pas séparable des valeurs fondamentales que nous partageons, en particulier de la dignité et du respect de la personne humaine et de sa liberté inaliénable ».

Bernard Ginisty

1 – Cf. Frithjof Schuon : De l’unité transcendante des religions - Éditions du Seuil 1979

2 – Tribune de la Conférence des responsables de culte en France (Organisme créé le 23 novembre 2010 et regroupant les instances responsables du Bouddhisme, des Églises chrétiennes – catholique, orthodoxe, protestante – de l’Islam et du Judaïsme). In Journal La Croix, 30 mars 2011, pages 9 et 10)

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Jean-Marc Thévenet 01/04/2011 18:13



Cette analyse place bien la question de la laïcité, elle n'est en rien polémique et ne tombe pas dans les pièges de la diatribe. Qu'un parti veuille en débattre en son sein, pour des raisons qui
sont les siennes, c'est son problème. Quant à en faire, avec la complicité des médias, un débat national, ses élus fussent-ils majoritaires à l'Assemblée Nationale, c'est un autre problème.
Heureusement qu'il demeure, à la quasi unanimité des responsables religieux, l'intelligence de ne pas s'en mêler.