Peut-on vraiment rester catholique ?

Publié le par G&S

Un évêque théologien prend la parole
de Joseph Doré
Bayard, 2012, 208 p.

Peut-on-rester-catholique--Dore-.jpgIl n’est pas banal qu’un évêque, théologien renommé et archevêque émérite, exprime des jugements aussi tranchés sur les erreurs et les abus de la hiérarchie et du clergé dans un manifeste destiné au grand public. Joseph Doré stigmatise la levée de l’excommunication de quatre évêques lefebvristes, dont un négationniste, alors qu’était excommuniée pour avortement la maman d’une fillette brésilienne de 9 ans violée et enceinte de jumeaux, ainsi que l’équipe médicale ayant pratiqué l’intervention. « Mais dans quel monde vivent-ils, ces gens-là ? » s’exclame-t-il au diapason de l’indignation commune. Il dénonce les actes de pédophilie commis un peu partout dans le monde par des religieux et des prêtres, et l’occultation de ces crimes par les autorités ecclésiastiques, et il déplore l’aveuglement d’un feu souverain pontife à l’endroit du peu recommandable fondateur des Légionnaires du Christ. Il évoque les « sombres luttes d’influence » qui minent le Vatican, et leurs malheureuses retombées médiatiques, etc.

Initiative de salubrité publique, cette stigmatisation s’accompagne d’une mise en garde lucide et sévère quant à l’avenir du catholicisme et de la foi chrétienne elle-même. Les comportements répréhensibles décrédibilisent les institutions ecclésiastiques au point d’hypothéquer la prédication des valeurs dont elles se réclament. Joseph Doré rappelle haut et fort que l’Église est foncièrement infidèle à sa mission chaque fois qu’elle ne conforme pas ses actes à ses paroles, chaque fois qu’elle privilégie ses propres intérêts au détriment des services qu’elle doit rendre à ses fidèles et au monde, chaque fois qu’elle s’allie avec les puissants au préjudice de la cause des petits, chaque fois qu’elle se ridiculise à travers des mises en scène obsolètes, chaque fois qu’elle prétend détenir seule la Vérité et les clés du salut, chaque fois qu’elle recourt abusivement au Saint-Esprit pour se justifier et conforter son autorité au lieu de reconnaître ses difficultés et ses errements. Assez souvent…, somme toute.

Destiné aux fidèles taraudés par le délitement du catholicisme, ce petit livre les réconfortera en s’arrimant à l’essentiel. L’auteur insiste sur la primauté de l’amour et sur l’attention prioritairement due aux plus démunis, préconise l’ouverture à autrui sans acception d’appartenance religieuse ou profane, appelle à rejoindre les hommes là où ils sont et tels qu’ils sont, attache une importance cruciale à l’intelligibilité de la foi et à la nécessité de s’inscrire dans la culture contemporaine pour penser et transmettre cette foi. Dieu est présenté comme un mystère que nul ne peut embrasser, mais qui se laisse entrevoir à travers le mystère de l’homme. Quant au mal, il peut toujours être vaincu par « la puissance de l’amour » dit Joseph Doré. Mais pour éclairantes que soient ces affirmations, elles apparaîtront à beaucoup trop générales, à trop prudente distance des questions éthiques, politiques et religieuses qui divisent la société et l’Église, trop peu engagées dans les difficiles débats et combats dont dépend notre avenir. Comment s’opposer à la marchandisation du monde et de l’homme, à l’iniquité et à la multiple violence qui en découle ? Comment ramener l’Église vers l’Évangile ? Que partager avec les autres religions et par delà des religions ?

Les défis de la subversion évangélique

« Peut-on vraiment rester catholique ? » Étrange question si la condamnation des erreurs et des abus ne met pas en cause le système qui les produit. Mais surtout, ne s’agit-il pas là d’une question en trompe-l’œil dès lors que l’auteur postule l’acceptabilité sans préalable du patrimoine catholique avec, en bloc, les dogmes, les sacrements, la hiérarchie et les institutions existantes ? Joseph Doré démontre que la voie qu’il a personnellement suivie, « à cause de Jésus » rappelle-t-il avec force, l’a gardé fidèle au catholicisme et heureux dans cette voie – dont acte. Mais, son itinéraire au sein des institutions ecclésiastiques a été si particulier que les extrapolations qu’il en tire ne sont pas généralisables, et elles survalorisent implicitement la vie religieuse, le statut sacerdotal et l’autorité de la théologie. Indépendamment du fait que les chemins du savoir ne conduisent pas forcément à la foi, pas même la théologie, les plus graves difficultés actuelles du catholicisme s’enracinent en amont des questionnements et des parcours individuels.

Il n’est pas surprenant qu’un évêque théologien identifie a priori les fondamentaux du catholicisme à ce qui constitue le cœur du message évangélique. Mais ce raccourci n’est possible qu’en réduisant l’histoire du christianisme à un enchaînement linéaire et univoque qui escamote assez largement les bouleversements contradictoires qui l’ont forgée. Que la puissance sociopolitique de l’Église romaine ait trop souvent servi d’étalon pour décréter le vrai et le bien ne va pas de soi. Et, face à l’évolution contemporaine, cette Église se trouve aujourd’hui paralysée par le spectre d’un relativisme que le Magistère hypostasie et diabolise. La théologie sacralisante et l’anthropologie naturaliste et réifiée véhiculées par le catholicisme ont débouché sur une impasse herméneutique, en rupture avec la culture actuelle et hors de « la condition humaine commune à tous ». Devenue dogmatique, l’Église ne perçoit pas la dimension divinement modeste de la condition humaine et des réalités de ce monde, et elle opte de ce fait pour des positions morales et politiques à la fois intransigeantes et ambiguës, aussi étriquées au regard de l’évangile que des justes aspirations de la modernité.

Le christianisme étant par essence incarnation dans l’histoire, ce n’est pas la Tradition qui fait problème. Son développement apparaît tout à fait légitime, mais cela n’oblige pas à entériner l’intégralité de l’héritage sans inventaire. Les doctrines et les institutions sont assurément indispensables les unes et les autres pour tout un chacun et dans toutes les communautés humaines, mais elles ne valent que par la vie qu’elles portent et qui les transforme sans cesse. Pour renaître, l’Église devra revenir à l’amour fondateur dont elle est issue, qui est sa seule raison d’être et qui lui a légué les plus précieuses des valeurs. Pour cela, elle devra quitter l’encombrante carapace dans laquelle elle s’est enfermée en sacralisant son passé pour subsister en se repliant au lieu de se livrer à l’Esprit qu’elle prétend abriter. Bien des choses changeront quand elle acceptera de se voir telle que les hommes la voient, au lieu d’exiger qu’ils la voient telle qu’elle devrait être et n’est pas. Joseph Doré vient de faire quelques pas courageux sur ce douloureux chemin.

Il est prévisible que les Éditions Bayard vendront bien ce livre – les manifestes sont à la mode et le lectorat potentiel a été bien ciblé. Mais ne faut-il pas aller beaucoup plus loin ? Suffit-il de toucher les ouailles encore pratiquantes alors que tant de croyants, et des plus fidèles parfois, se détournent des institutions religieuses en raison, précisément, de leur attachement à Jésus et à son message ? Ces chrétiens-là ne devraient-ils pas, avec leurs questions vraiment trop « catholiques » pour être seulement « catholiques romaines », préoccuper en premier lieu les responsables de l’Église ? Pour endiguer l’hémorragie en cours, vaine est l’apologétique et ce n’est pas tant la moralité qu’il faut réformer que les inadéquations qui vicient et bloquent en profondeur le système religieux en place. Porter l’évangile hors les murs requiert depuis toujours, et aujourd’hui plus que jamais, une audacieuse subversion évangélique. Dans le sillage de la révolution annoncée par le Magnificat et par l’oracle d’Isaïe qu’il aime citer 1, l’évêque théologien Joseph Doré n’a peut-être pas dit son dernier mot…

Jean-Marie Kohler

1 – Que direz-vous aux gens qui doutent qu'un archevêque puisse risquer les choix subversifs que recommande l'Évangile ? Je leur dirai d'abord que je me suis moi-même interrogé avant d'accepter la charge d'évêque. Je me sentais bien dans mes responsabilités de théologien, utile à l'Église et reconnu par mes collègues. M'impliquer comme archevêque dans l'appareil ecclésiastique ne me tentait pas, et plusieurs de mes amis m'ont déconseillé de me compromettre à ce point dans les institutions… Mais voilà, j'ai décidé de me laisser interpeller et de relever le défi (…). Au cœur de tout cela, la subversion évangélique inhérente à ma foi devait revêtir une dimension nouvelle dans ma mission apostolique. Car c'est bien une forte contestation de l'ordre établi qui a été annoncée dans le Magnificat et le texte d'Isaïe lu par Jésus à la synagogue de Nazareth : "Il renverse les puissants de leur trône, élève les humbles, comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides", et "Il m'a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres, annoncer la délivrance aux captifs, rendre la vue aux aveugles et la liberté aux opprimés". Extrait d’une interview accordée par Joseph Doré dans le cadre des Conférences Culture et Christianisme (propos recueillis par J.-M. K. en 2003) – voir www.recherche-plurielle.net

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Marcel Bernos 30/03/2013 18:48


Profondément d'accord avec ce texte de Jean-Marie Kohler


Mgr Joseph Doré avait déjà publié, en 2011, un livre remarqué : A cause de Jésus ! Pourquoi je suis demeuré chrétien et resté
catholique, où il touchait déjà à certaines questions exposées dans cet ouvrage.


Qu'un évêque et, qui plus est, un théologie reconnu, fidèle à la Tradition mais ouvert, s'interroge sur la survie de l'Église, c'est toujours un phénomène important. Un regret :
qu'il ne soit plus qu'un " archevêque émérite " ! On aimerait tant que des évêques en poste se rebellent également contre la foutoirocratie vaticane et préconisent un retour à « l'
intelligibilité de la foi  et à la nécessité de s’inscrire dans la culture contemporaine pour penser et transmettre cette foi ». Après tout, Jésus, lorsqu'il s'est incarné, l'a fait dans la
culture de son temps, avec toutes les réserves qu'on peut y faire aujourd'hui, non dans celle des millénaires précédents.


Les " abus de l'Église ", comme on disait au temps de Luther, observables « chaque fois qu’elle ne conforme pas ses actes à ses paroles, chaque fois qu’elle privilégie ses
propres intérêts au détriment des services qu’elle doit rendre à ses fidèles et au monde…  », portent davantage tort à cette Église et, par voie de conséquence, au catholicisme, voire au
christianisme, que les attaques de ses adversaires déclarés.


Mais le retour à l'Évangile », que prône Mgr Doré, est-il possible, sans remettre profondément en cause la gangue d'habitudes de pratiques et de pensée, de compromissions
culturelles " romaines ", des déviances d'un pouvoir centralisé à outrance (" une pyramide qui repose sur sa tête " a-t-on dit), d'autosatisfaction, etc. ? Le pape François va-t-il aller dans ce
sens ? Le lui permettra-t-on ?

Francine Bouichou-Orsini 28/03/2013 16:46


J’imagine que beaucoup de lecteurs et amis de G& S sont d’accord avec l‘affirmation de Mgr N. Doré : « Pour endiguer l’hémorragie en cours, vaine est l’apologétique et ce n’est pas tant la
moralité qu’il faut réformer que les inadéquations qui vicient et bloquent en profondeur le système religieux en place. Porter l’évangile hors les murs requiert depuis toujours, et aujourd’hui
plus que jamais, une audacieuse subversion évangélique». Engagé sur cette voie : ne pas redouter les critiques d’une hiérarchie trop frileuse, qui (dans l’Eglise,  comme dans toute autre
institution) refuse les critiques, les remises en cause…
Un théologiens reconnus, Joseph Moingt (1) nous incite à redécouvrir, au sein même du quotidien dans le monde : l’humanisme évangélique. « Une conception du christianisme, davantage orienté vers
l’éthique évangélique que comme religion et pratique religieuse » (p. 82) ; et plus loin encore : « Dieu ne veut pas sauver des individus, Dieu veut sauver l’humanité comme totalité »(129).
Déplorant l’aspect institutionnel hyper-centralisé de notre Eglise, Mgr Rouet (2), évêque émérite,  évoquant l’Alliance, proposée par Jésus, se fonde sur la foi première, source de vie et de
relation,  avec Dieu et avec les hommes considérés frères. « L’apercevoir, c’est prendre la route et faire son chemin. Non pas un système religieux, mais une conduite. Et une conduite
accompagnée » (183).
Francine Bouichou-Orsini
(1). Joseph Moingt, Faire bouger l’Eglise catholique. Ed. Desclée de Brower, août 2012.
(2). Albert Rouet, L’étonnement de croire. Ed. de l’Atelier. Janvier 2013.

Robert Kaufmann 28/03/2013 13:55


SEVERE MAIS LUCIDE.





Voilà des questions que beaucoup d'entre nous peuvent révendiquer avec une légitime fierté sur ce Blog dans un passé récent.


Lire un Evêque théologien les poser mieux et de façon plus précise que nous pouvons le faire est réconfortant, surtout en cette période de...MUTATION ??


Robert Kaufmann