Parlar occitan a l’escòla

Publié le par G&S

Une structure originale dans les Bouches-du-Rhône

Il n’est un secret pour personne que, malgré une activité associative et une production écrite qui demeurent importantes, la pratique effective de l’occitan est en forte chute dans la région provençale et dans le département des Bouches-du-Rhône en particulier. La conception française d’une République « une et indivisible », reprise par l’école et largement diffusée sur plusieurs générations dans toutes les couches de la société, a largement contribué à l’éradication des langues régionales au seul profit du français. Ce n’est que depuis une soixantaine d’années qu’un timide virage politique a été amorcé, notamment par l’Éducation nationale, pour tenter de préserver la diversité de notre patrimoine linguistique.

Le département des Bouches-du-Rhône a su, à cet égard, élaborer une réponse particulièrement originale pour tenter de lutter contre la déperdition de l’occitan et favoriser le développement de son enseignement à l’école primaire. De fait, à côté d’un enseignement informel mis en place par des enseignants isolés et de la récente création de quelques sections ou écoles bilingues à parité horaire, c’est essentiellement par le biais d’une structure singulière, les centres d’enseignement continu de la langue régionale (CECLR), que s’est développé l’enseignement de l’occitan dans le département.

Les Centres d’enseignement continu, « de qu’es aquò ? »

Les CECLR sont constitués d’écoles maternelles et/ou élémentaires où un enseignement de l’occitan et en occitan est dispensé régulièrement à l’ensemble des élèves tout au long de leur scolarité. Au printemps 2013, le département comptait 25 écoles estampillées CECLR (12 à Marseille et 13 autres réparties dans différentes villes : Aix-en-Provence, Aubagne, Fuveau, Gréasque, Martigues, Raphèle-lès-Arles et Vernègues).

En pratique, la création d’un CECLR émane d’un projet de l’école, transmis au Directeur académique des services de l’Éducation nationale qui décide, après enquête sur la viabilité du projet et les pratiques déjà en place dans l’établissement, de lui octroyer ou non ce statut. La labellisation implique certaines conséquences sur le fonctionnement de l’école :

- Au fur et à mesure du mouvement des personnels, la moitié des postes d’enseignement est attribuée à des enseignants titulaires d’une habilitation départementale à l’enseignement de la langue régionale.

- Ces enseignants spécialisés doivent dispenser trois heures hebdomadaires d’enseignement de l’occitan et en occitan dans leur classe ; ils sont également tenus d’assurer, par le biais d’échanges de service, un enseignement de la langue régionale dans la classe des autres enseignants de l’école non spécialisés, de sorte que tous les élèves de la structure bénéficient effectivement d’une continuité de parcours linguistique sur l’ensemble de leur scolarité.

- Au terme de chaque année scolaire, les élèves de CM2 sont soumis à une évaluation départementale destinée à tester leur niveau de maîtrise de l’occitan au regard du cadre européen de référence pour les langues.

- Enfin, un contrôle de la qualité de l’enseignement dispensé est assuré tous les trois ans par le biais d’un audit diligenté par un Inspecteur de l’Éducation nationale en charge de la langue régionale.

En pratique, les moments d’apprentissage de l’occitan sont quotidiens et durent de vingt minutes à trois quarts d’heure, avec une augmentation progressive de la durée des séances en cours de scolarité. À côté des moments d’enseignement de la langue proprement dite, une place plus ou moins importante est également réservée aux enseignements en langue afin de parvenir au quota des trois heures hebdomadaires. Cela se fait à l’occasion des rituels de la classe (date, météo, appel…) mais également au sein des autres disciplines non linguistiques (calcul mental, musique, géographie régionale, sciences, sport…).

Les points positifs du dispositif

La principale réussite des CECLR a été de permettre un déploiement sans précédent d’un enseignement de qualité de l’occitan dans les écoles primaires des Bouches-du-Rhône. Même si cela ne concerne encore aujourd’hui qu’une part très restreinte du public scolaire du département (4 571 élèves sur environ 17 600 lors de la dernière étude publiée), pratiquement 68% des élèves bénéficiant de cours d’occitan au primaire y ont accès grâce à leur scolarisation en CECLR. Alors que les locuteurs « naturels » de la langue disparaissent peu à peu et que la transmission familiale de l’occitan n’existe quasiment plus, il est bien évident que c’est essentiellement sur l’école qu’il faut aujourd’hui compter pour assurer à la survie de l’occitan en tant que langue de plein exercice. Il ne s’agit là au surplus que d’une juste compensation au regard du rôle qu’elle a elle-même joué durant près d’un siècle dans la tentative d’éradication de la diversité linguistique française.

Sur le plan qualitatif et non plus quantitatif, l’enseignement de l’occitan constitue évidemment un enrichissement certain dans le parcours scolaire des élèves et peut leur permettre de conforter leur sentiment d’appartenance à leur région et, partant, à la communauté nationale : les souvenirs de l’occitan sont encore très présents en Provence-Alpes-Côte d’Azur, que ce soit au travers de la littérature et de la chanson, de la toponymie, des noms de famille, de la prosodie (l’accent méridional) et même d’une multitude d’expressions de la vie courante directement empruntées à l’occitan et à peine francisées (ce que la sociolinguistique occitane a appelé le francitan).

De par sa proximité avec le français, l’occitan permet en outre un réel travail comparatif au profit d’une meilleure maîtrise de la langue nationale (enrichissement du vocabulaire ; comparaison orthographique, étymologique et grammaticale…).

Enfin, l’occitan est une langue assez peu coûteuse en termes d’effort de mémorisation (syntaxe et vocabulaire proches de ceux du français) tout en ouvrant déjà sur une certaine distance linguistique (système vocalique, conjugaison, mots outils). Il constitue donc pour les francophones un pont extrêmement efficace dans l’accès ultérieur aux autres langues romanes comme l’espagnol, l’italien, le portugais, le catalan ou le roumain.

Les limites du dispositif

Le dispositif des CECLR rencontre toutefois plusieurs limites liées à la mixité de sa structure, tout à la fois école de quartier et école spécialisée.

- Demeurant avant tout des écoles de quartier, dès lors soumises à la carte scolaire, les CECLR ne disposent d’aucune visibilité ni conditions d’accès spécifiques ; ce n’est donc souvent qu’après inscription des enfants que parents et élèves découvrent la présence d’un enseignement obligatoire de et en occitan. La grande majorité des écoliers se retrouvent donc inscrits dans un CECLR sans avoir réellement choisi d’y être et une part importante d’entre eux ne se sent absolument pas concerné par cet enseignement. Ce désintérêt peut encore être renforcé par l’attitude des parents pour qui l’occitan constitue souvent une matière totalement accessoire, ne présentant aucun enjeu pour l’avenir scolaire de leur enfant. Dans les cas les plus poussés (surtout dans les classes de CM), l’occitan peut alors devenir l’objet d’une franche hostilité de la part de certains élèves et la légitimité de son statut de matière à part entière être systématiquement contestée. Ces difficultés sont naturellement accentuées par l’arrivée d’élèves sur l’école en cours de scolarité : les nouveaux arrivants se retrouvent du jour au lendemain contraints de prendre le train en marche. Bien évidemment, plus l’arrivée sur l’école est tardive, plus la difficulté sera grande pour le nouvel élève, dès lors que, dans les grandes classes, le travail proposé requiert bien entendu des compétences linguistiques relativement élevées, tant à l’oral qu’à l’écrit.

- La seconde grande limite tient à la mixité du statut des enseignants des CECLR. Comme on l’a vu, seule la moitié d’entre eux est titulaire de l’habilitation en langue régionale. La technique de l’échange de service – qui permet aux élèves des enseignants non occitanistes de bénéficier d’une continuité d’apprentissage – trouve rapidement sa limite. Il est évident que les élèves en échange de service bénéficient d’un suivi moindre par rapport aux élèves inscrits dans la classe d’un enseignant habilité ; les répercussions en termes d’acquisition de l’occitan en fin de scolarité élémentaire sont inéluctables. Par ailleurs, l’implication des enseignants non occitanistes peut être extrêmement fluctuante, allant d’une franche collaboration à une neutralité bienveillante jusqu’au désintérêt le plus manifeste. La mise en place d’un parcours linguistique et culturel cohérent pour les élèves en échange de service s’en trouve évidemment impactée.

Per acabar

Au final, si la création des CECLR a permis un développement important de l’offre d’enseignement de l’occitan à l’école primaire dans les Bouches-du-Rhône, leur statut mixte constitue néanmoins une limite certaine au dispositif, par rapport à de véritables écoles bilingues qui n’en sont pour le moment qu’à leur phase initiale de développement dans le département. S’ajoute également à cette limite la déperdition très importante du nombre d’élèves continuant à étudier l’occitan au niveau du collège, eu égard à une offre nettement insuffisante dans le secondaire. Reste à espérer que la petite victoire que constitue la récente consécration dans le projet de loi sur la refondation de l’école des textes et dispositifs jusqu’à présent mis en œuvre pour l’enseignement des langues régionales augure, pour les années à venir, d’une politique éducative nationale plus volontariste. La situation demeure toutefois des plus incertaines, compte tenu des contraintes économiques actuelles et de la décision récemment prise par le gouvernement de renoncer à la ratification de la charte européenne des langues régionales ou minoritaires pourtant signée par la France en 1999…

François Courtray
Professeur des Écoles à l’école élémentaire du Parc Dromel à Marseille

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