Lutte des classes, lutte des âges

Publié le par G&S

L’actualité sociale et politique témoigne chaque jour de la défiance et du désenchantement qui envahissent nos sociétés. Après avoir dû faire successivement le deuil du grand soir qui devait amener la paix générale et celui du printemps perpétuel d’une croissance continue, nous voilà à nouveau devant des conflits très concrets que l’on croyait ringards : la lutte des classes, la lutte pour les places, la lutte des âges. Deux des grandes promesses du XXe siècle n’ont pas été tenues : celle de la société communiste réconciliée, celle de la croissance sans fin grâce à la « la main invisible » du marché. Elles avaient en commun de faire l’impasse sur la responsabilité de chacun au profit de la foi dans des processus économiques et sociétaux qualifiés de « scientifiques » ou d’« incontournables ».

Hans-Kung-2.jpgDans cette conjoncture, la lecture du dernier ouvrage du théologien suisse alémanique Hans Küng 1 me paraît singulièrement éclairante. Parvenu à la « neuvième décennie » de sa vie, cet homme qui a vécu les crises de son époque et sa mise à l’écart par une Église à laquelle il déclare rester fidèle, affirme sa confiance fondamentale dans le don de la vie. Dans la préface de son livre, il précise ainsi sa méthode de pensée et d’action : « je ne descends pas du Ciel avec un hélicoptère théologique, je commence les préparatifs en bas, dans la vallée du quotidien » 2. Il se sépare ainsi de tant d’intellectuels ou dirigeants politiques « descendus du Ciel », d’une « Grande École » ou d’une « Grande Idéologie » les dispensant de toute interrogation nouvelle pour « se pencher » sur le destin de leurs semblables ! Cette volonté de faire corps avec le vécu le plus quotidien de se contemporains peut à ses yeux donner sens à sa réflexion théologique.

Par ailleurs, ce croyant témoigne que sa foi est tissée de doutes au lieu d’être bardée de certitudes : « Les doutes font partie de ma vie. Dès mon séjour à Rome (pour ses études) il m’est devenu clair que ne pourrais jamais être aussi “doux ” et “équilibré” » 3 que certains le souhaitaient. Il définit ainsi sa spiritualité : « Ma spiritualité se devait de rester réaliste : aucune idée qui ne soit reliée à la terre. Pas de plans bien ficelés mais irréalisables. Pas de représentation exaltée de l’avenir sans lien réel avec le présent » 4. Cette confiance dans la vie trouve le chemin des transformations personnelles et collectives dans le quotidien modeste des vies familiales, associatives, citoyennes et non dans la fascination pour des hommes d’appareil et des idéologies scintillantes.

C’est par la responsabilité de chacun que le monde progresse en humanité et en spiritualité. Les simples appartenances ne suffisent pas. Deux ans avant sa mort, Christiane Singer dont tout l’œuvre est sous-tendu par sa quête spirituelle, affirmait avec ferveur cette foi dans la responsabilité personnelle : « Rien ne m’a guérie de ma féroce prétention à habiter mon corps, mon cerveau et ma vie (…) Je ne suis pas encore mûre pour cette solution désespérée qui consiste à confier son existence à des entreprises spécialisées comme on déposait autrefois des nourrissons à la porte des couvents. » 5

Bernard Ginisty
Chronique diffusée sur RCF Saône & Loire le 24.10.10

1 – Hans KÜNG : Faire confiance à la vie. Éditions du Seuil 2010, 340 pages, 21 euros

2 – Idem page 11

3 – Idem page 18

4 – Idem, page 304

5 – Christiane SINGER : N’oublie pas les chevaux écumants du passé Editions Albin Michel 2005, pages 50-

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