Les Saintes du scandale

Publié le par G&S

Livre d’Erri de Luca

On pourrait sous-titrer ce petit livre : la généalogie féminine de Jésus de Nazareth.

Erri de Luca part de la généalogie donnée par Matthieu au début de son évangile pour nous proposer cinq portraits de femmes, et quelles femmes !

« La première se vêtit en prostituée pour s'offrir à l'homme désiré.
La deuxième était prostituée de profession et trahit son peuple.
La troisième se glissa la nuit sous les couvertures d'un riche veuf et se fit épouser.
La quatrième fut adultère, elle trahit son mari qui fit tuer son amant.
La dernière tomba enceinte avant ses noces et l’enfant n'était pas de son époux. »

Les-saintes-du-scandale--de-Lucca--copie-1.jpgEt comme le révèle Matthieu dans les versets 1,1-16, l'histoire du monothéisme et celle du Messie passe par ces cinq femmes : Tamar la Cananéenne, Rahav de Jéricho, Ruth la Moabite, Bat Sheva/Bethsabée la femme d'Urie le Hittite, et Miriam/Marie mère de Ieshu/Jésus. Et, comble du scandale, la plupart sont étrangères au peuple élu : la souche familiale du Messie est impure, même le Messie est métis ! Ces étrangères abandonnent leur religion idolâtre et choisissent le Dieu unique : « elles veulent féconder leur ventre de la semence des porteurs de l'annonce nouvelle. »

Autre caractère souligné par l'auteur : contrairement aux prophètes masculins qui ont souvent tergiversé devant l'appel divin (Moïse et son bégaiement, Jérémie et sa prétendue juvénilité ou Jonas et son curieux sens de l’orientation...) ces femmes n'hésitent pas un instant.

Tamar la Cananéenne, n’ayant pu avoir d'enfant de son premier mari rapidement décédé, épouse selon la loi son beau-frère Onan, dont on sait ce qu'il fit de sa semence... Tamar, bien décidée à être mère dans le peuple du Dieu unique se déguise en prostituée pour séduire... son beau-père Juda, quatrième fils de Jacob. Tamar enceinte, Juda s'empresse d'oublier l'aventure, mais son sceau, le cordon de son vêtement et son bâton qu'il a laissés en dépôt chez la belle Cananéenne le font revenir à de plus nobles sentiments.

« Juda engendra Pharés et Zara, de Thamar ». Matthieu 1,3 

Le livre de Josué nous fait découvrir le deuxième portrait, celui de Rahav, prostituée habitant Jéricho, qui héberge deux espions envoyés par Josué. Lorsque les espions sont recherchés par le roi de Jéricho, elle les cache sur sa terrasse et obtient d'eux qu'ils protègent sa famille lorsque les armées d’Israël auront envahi et incendié la ville. Une tradition hébraïque la voit épouse de Josué, toujours est-il qu'une étrangère prostituée et traître à son peuple engendre un ancêtre du Messie :

« Salmon engendra Booz, de Rahab » Matthieu 1,5

L'histoire de Ruth fait l'objet d'un livre entier de la Bible. Cette Moabite a épousé l'un de fils d'Elimélekh qui a quitté Bethléem pour pouvoir nourrir sa famille dans les riches plaines de Moab. Son mari meurt ainsi que son beau-frère, elle va suivre sa belle-mère Naomi qui a décidé de retourner au pays de Juda : « ton peuple sera mon peuple, ton Dieu sera mon Dieu », telle est sa confession de foi au Dieu d’Israël. Et Noami en tire les conséquences : Ruth doit être heureuse avec un homme de Bethléem, et c'est Booz, de la famille de son mari décédé, le notable qui l'a autorisée à glaner dans ses champs, que Noami choisit. Elle pousse Ruth à séduire Booz, lequel tient à ce que tout se passe dans la légalité, puisqu'il va au tribunal régler la succession d'Elimélekh et...épouse Ruth. Elle donne naissance au grand-père de David :

« Booz engendra Jobed, de Ruth » Matthieu 1,5

L'histoire de Bat Sheva/Bethsabée, la femme d'Urie le Hittite, est mieux connue, mais encore plus scandaleuse : un adultère, suivi d'un assassinat, rien moins que cela pour donner naissance à l'un des plus grands rois d’Israël, Salomon. Le moins que l'on puisse dire, c'est que la Bible ne se laisse pas enfermer dans le moralisme. Si le premier fils de David, fruit de l'adultère, décède rapidement, le second, « le Seigneur l'aima ».

« David engendra Salomon, de la femme d'Urie » Matthieu 1,8

Le dernier de ces portraits de femme, Erri de Luca le consacre à Miriam/Marie. Peut-être pas un scandale, mais au moins une grossesse hors la loi. Pas une étrangère au peuple élu, mais une paternité douteuse, « épouse sans noces, vierge fécondée par la voix de l'Annonce », écrit superbement Erri de Luca.

« Jacob engendra Joseph, l'époux de Marie, de laquelle est né Jésus, que l'on appelle Christ » Matthieu 1,16

L'auteur, agnostique, passionné de montagne et d'hébreu, rend un hommage chaleureux à l'évangéliste Matthieu pour avoir fixé les noms de ces mères de messie.

Pierre Locher

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