Les ruines du ciel

Publié le par G&S

Livre après livre, l’écrivain Christian Bobin s’attache à nous apprendre à garder un regard neuf sur le monde. Regard fait à la fois de lucidité sur ce qui s’écroule et d’extrême attention sur les miracles quotidiens que nos agendas de gens pressés nous empêchent de voir. Bobin n’a pas son pareil pour laisser entrevoir, au sein des orages, le coin de ciel bleu d’où jaillit l'invitation à continuer le voyage. Son dernier ouvrage, Les ruines du ciel 1, méditation sur la destruction de l’abbaye de Port-Royal par Louis XIV et sur les failles de nos sociétés modernes, constitue une nouvelle illustration de ce « bon usage des crises » dont a parlé avec tant de justesse Christiane Singer.

« L’art de vivre, écrit-il, consiste à garder intact le sentiment de la vie et à ne jamais déserter le point d’émerveillement et de sidération qui seul permet à l’âme de voir » 2. Bien loin de se réduire à je ne sais quelle pieuse facilité, cet émerveillement se découvre dans la lumière conquise par-delà les déceptions. « Toute notre vie, écrit Bobin, n’est faite que d’échecs et ces échecs sont des carreaux cassés par où l’air entre » 3. En effet, ils signent la faillite des clôtures que nous ne cessons de construire au nom de la sécurité, au nom du principe de précaution, au nom de nos possessions, au nom de nos bons sentiments.

Après le déclin des grandes idéologies et des systèmes de pensée qui prétendaient rendre compte de la totalité de l’humain, il n’est plus possible d’éviter de faire l’épreuve personnelle de sa pensée, de ses croyances, de ses modes de vie. C’est dire qu’il ne suffit plus, pour l’homme d’aujourd’hui, de trouver du sens en choisissant une appartenance qui lui apporterait à la fois chaleur humaine et prêt-à-penser.

Cette question est aujourd’hui fondamentale, notamment lorsqu’on parle des problèmes d’éducation. On ne cesse de reprocher à l’institution école de ne pas préparer aux métiers de demain, alors que nous ignorons, pour une bonne part, ce qu’ils seront. L’essentiel de la tâche éducative, aujourd’hui, est de préparer chacun à habiter un monde où la sécurité, la certitude, l’équilibre familial et sociétal ne sont jamais donnés une fois pour toutes. C’est ce qu’écrivait avec beaucoup de justesse, dès les années 1960, Gaston Berger : « Qu’il était simple de préparer un garçon à un métier qu’il ferait paisiblement pendant quarante ans. (…) Tout cela a bien changé. L’incertitude est partout. (…)  Je crois que nous commettrions plus d’une faute si nous cachions à nos enfants que le monde dans lequel ils s’engagent n’est pas un monde assuré, en dépit de toutes les garanties que nous pourrons leur donner ; si nous ne leur disions pas que ce qui a définitivement disparu du monde c’est la tranquillité, une situation tranquille, un avenir tranquille (…).  Car nous sommes dans un monde où il n’y aura bientôt plus place que pour les inventeurs. Tout le monde doit inventer, à tous les niveaux. » 4

En ce temps d’automne, Christian Bobin nous invite à partager « l’allégresse des petites feuilles dorées qu’un souffle arrache du chêne » pour donner sens aux morts et aux naissances qui ponctuent nos vies, « comme si mourir, écrit-il, était une grâce, l’afflux inespéré d’une étrange souplesse partout dans l’âme. » 5

Bernard Ginisty

Chronique hebdomadaire de Bernard Ginisty diffusée sur RCF Saône & Loire le 14.11.09

 

1 - Christian BOBIN : Les ruines du ciel. Éditions Gallimard 2009, 182 pages, 15,50 euros

2 - Id. page 28

3 - Id. page 26

4 - Gaston BERGER : L’homme moderne et son éducation Presses Universitaires de France, 1962, pages 144-145

5 -Christian BOBIN : op.cit. page 134

Publié dans Signes des temps

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article