Les juifs doivent "réexaminer l’image du christianisme dans la pédagogie et la culture populaire juive"

Publié le par G&S

Discours de Gilles Bernheim, Grand Rabbin de France,
devant le Comité de liaison catholique-juif international
par Equipe J & R

Dans le cadre du 40e anniversaire du Comité de liaison catholique-juif international
qui s’est déroulé du 27 février au 2 mars à Paris au Collège des Bernardins,
une institution créée à l’initiative du Cardinal Lustiger,
nombre de personnalités juives et chrétiennes sont intervenues.
Nous avons choisi de retenir le discours du Grand Rabbin de France, Gilles Bernheim.
Ce dernier a notamment souligné la nécessité pour les juifs de continuer
ce dialogue trop longtemps axé sur "les défaillances chrétiennes",
une "situation qui ne saurait persister trop longtemps."
Le Grand Rabbin de France insiste sur
"la nécessité de réexaminer l’image du christianisme
dans la pédagogie et la culture populaire juive,
qui tend toujours à être défensive et hostile".

Dimanche 27 février 2011 au Collège des Bernardins, Paris.

Gilles-Bernheim-2.jpgAu début du Ier siècle, Jésus de Nazareth agit, prie et prêche en qualité de Juif qui veut suivre la Torah et conseille à ses fidèles de le faire. Après sa condamnation et sa crucifixion en l’an 30, la plupart de ses fidèles veulent rester Juifs. Des Chrétiens, exclus du judaïsme, accusent les Juifs d’infidélité. S’ensuivra une longue période de massacre de milliers et de milliers de Juifs. Il faudra attendre la fin de la Shoah pour que se forme l’Amitié Judéochrétienne de France, initiée par des intellectuels catholiques français tels qu’Henri Marrou, Jacques Maritain ou Jacques Madaule. Ainsi, au prix d’une longue opposition, nous vivons sur cette terre de France le temps de la réconciliation.

Si Lazare Landau a pu intituler en 1980 son livre sur les relations entre Chrétiens et Juifs « De l’aversion à l’estime », c’est parce que la nouvelle théologie catholique romaine sur les Juifs bannit la thèse du « rejet » d’Israël que professaient les Églises avant le milieu du XXe siècle. D’éminents théologiens chrétiens ont pu dès lors emprunter à l’apôtre Paul le titre d’un potentiel ouvrage sur les relations judéo-chrétiennes : « D-ieu a-t-il rejeté son peuple ? », question à laquelle Paul répond dans l’Épître aux Romains (11,1) : « Certes, non ». Depuis l’Antiquité, ces chapitres IX à XI de l’Épître aux Romains subissaient une sorte de purgatoire. Aujourd’hui, ils représentent dans la doctrine de l’Église romaine une sorte d’hymne en l’honneur d’Israël et de son éminente dignité dans le plan divin.

Cette considération revêt une importance considérable. Mais elle devient secondaire par rapport à une vérité capitale, restituée dans sa vraie valeur depuis plus de trois décennies : Jésus est né, a vécu et il est en mort en Juif, en Juif de son temps. Si l’on reconnaît sa totale judéité, comment un chrétien pourrait-il détester, mépriser ou simplement ignorer les Juifs, ses frères ? Nous tenons là le plus important résultat de la révolution de ces dernières décennies.

J’ajouterai pour ma part que la déclaration solennelle de repentance, prononcée à Drancy à l’automne 1997 par l’épiscopat français, en apporte un signe irrécusable. Si le remords de ne pas avoir parlé assez tôt et assez fort contre les mesures de discrimination prises par le régime de Vichy à l’encontre des Juifs n’a pas été étranger à ce retournement, le rejet de tout antisémitisme trouve sa source dans des raisons moins circonstancielles, et plus essentiellement religieuses. C’est une prise de conscience de plus en plus vive que le christianisme trouve son origine dans le judaïsme.

Trois remarques ici s’imposent :

– S’il est vrai que pour l’Église refuser le message juif c’est se couper de ses racines, la situation des Juifs est différente ; ils peuvent enseigner leurs Écritures sans nulle allusion à l’Évangile, leur message n’en souffre pas. D’où cette fameuse asymétrie où le Chrétien a besoin du Juif sans que la réciproque ne soit vraie.

– Après l’enseignement du mépris, nous voici à celui de l’estime. Mais ce travail de rapprochement n’a mobilisé qu’une très petite minorité de Chrétiens et de Juifs, minorité habitée par l’importance des enjeux.

– La reconnaissance par le christianisme du judaïsme comme religion d’origine dont il se serait séparé ne peut qu’induire des mises en cause cardinales pour l’Église. Car si le peuple juif est reconnu comme le peuple de D-ieu dépositaire de la Torah dans sa légitimité, qu’est alors l’Eglise ? Qu’est-ce qui – au-delà du Nouveau Testament – a conduit l’Église à faire à ce point du christianisme une religion sinon anti-juive, en tout cas non juive ? Cette question reste la question importante pour le dialogue judéo-catholique de demain. Tout cela ne peut qu’induire de réels bouleversements, et ne peut se faire pour l’Église qu’au prix de vivre, pour un temps au moins, dans le doute, hors des certitudes tranquilles.

Après ces quelques rappels, permettez-moi deux observations plus personnelles mais indispensables à l’approfondissement du dialogue.

Première observation : il est normal, en tant que Juif croyant, que j’affirme que le judaïsme est la religion « la plus vraie ». Cette affirmation fait partie de ce qui fait de moi un Juif croyant, et je compte bien que les Chrétiens n’en seront pas choqués. Et vice versa, je ne puis me choquer d’affirmations parallèles de la part des Chrétiens, dans le même ordre d’idée. Vouloir à tout prix que les Chrétiens ne nourrissent pas de semblables convictions au sujet de leur propre foi, ce serait dire que nous Juifs ne pouvons parler qu’à ceux qui sont moins sûrs de leur foi que nous ne le sommes de la nôtre ! Je n’oublie pas, par ailleurs, que le judaïsme constitue une négation du mystère central chrétien et de sa notion de salut. Le judaïsme ne peut donc tout à la fois rejeter la théologie chrétienne et exiger que cette dernière trouve une nouvelle formulation pour servir la légitimité du judaïsme.

Seconde observation : il est une question importante, à savoir dans quelle mesure les Juifs sont capables de prêter attention au projet chrétien en laissant de côté la question de vérité ultime qui sépare les Juifs des Chrétiens. Il est un fait que les Juifs ont – pour beaucoup d’entre eux –organisé le dialogue judéo-chrétien de telle sorte qu’il s’est entièrement axé sur ce que nous Juifs considérons comme les défaillances chrétiennes. Mais c’est là une situation qui ne saurait persister trop longtemps. Non seulement il est peu vraisemblable que nos partenaires chrétiens continueront le dialogue sur ce seul versant, mais – et c’est le plus important – il y a chez certains Juifs, dont j’essaie de faire partie, un besoin de déterminer le sens et les implications des traditions juives dans un monde pluraliste signifiant la mort de tous les intégrismes et des fondamentalismes religieux, et aussi le refus d’un judaïsme se suffisant à lui-même et attaché à son seul salut personnel.

Ce qui signifie qu’il n’est pas suffisant d’invoquer l’ouverture d’esprit de tel ou tel maître de la Tradition rabbinique. Permettez-moi d’insister ici sur la nécessité de réexaminer l’image du christianisme dans la pédagogie et la culture populaire juive, qui tend toujours à être défensive et hostile, « nonobstant toutes les phrases pieuses sur les Bnei Noah, les fils de Noé ».

Sans aucun doute, le souvenir de la souffrance des Juifs entre les mains de l’Église rend difficile aux Juifs le fait de prendre au sérieux leurs propres affirmations sur la valeur religieuse du christianisme.

Mais les Juifs ne compromettront pas leur intégrité religieuse – surtout si leur pratique religieuse est rigoureuse – en rappelant, par exemple, que des Chrétiens peuvent être exemplaires, et ce non en dépit de leur foi chrétienne mais à cause de celle-ci.

Faudra-t-il citer une fois encore :

* Juda Halévy (Kouzari chapitre IV) : le christianisme est la préparation et le préambule de la venue du Messie.

* Maïmonide (dans son Code) : Tout ce qui rapporte à Jésus de Nazareth est venu aplanir les sentiers qu’empruntera le Messie, et aussi préparer le monde entier à la Torah et aux Commandements devenus familiers à des peuples nombreux et lointains.

Je crois en tout cas qu’une réponse juive plus authentique au projet chrétien est, en France notamment, en voie de développement et sera plus pleinement réalisée lorsque le peuple juif aura repris une certaine confiance en lui-même ; et qu’il aura retrouvé son équilibre spirituel ébranlé par la Shoah et les diasporas. Un État d’Israël assuré et florissant accélèrera sans nul doute ce processus.

Je veux conclure : le rapprochement entre Chrétiens et Juifs que représentent Nostra Aetate, les Orientations, la déclaration des Évêques français à Drancy et notre réunion ici même, ce rapprochement est absolument sans précédent.

Mais une question subsiste : ce rapprochement s’est-il produit trop tard ; pour être précis, disons 2000 ans trop tard ?

Ou bien notre entreprise elle-même marque-t-elle une période nouvelle, encore informe, de l’histoire ?

C’est la possibilité qui nous est donnée de modeler l’avenir et de le pénétrer de valeurs et de perceptions issues de notre dialogue, qui n’ont pas eu l’occasion de se déployer pendant ces deux millénaires à cause des animosités qui ont caractérisé notre passé ; c’est cette possibilité et cette espérance, je le crois fermement, qui revêtent notre dialogue d’un sens et d’une urgence extraordinaire.

Dans ce collège des Bernardins, habité de l’esprit du Cardinal Lustiger, puissent nos efforts être dignes de la présence de la shekhina, de la présence divine.

Source : Diocèse de Paris, www.paris.catholique.fr

Publié dans Signes des temps

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clemence cursol 17/03/2011 17:00



Les "christianoi" ont émergé de la religion juive, sans doute par ce que la dimension universelle, comme le souligne Marcel Bernos. Et aussi , la distance prise entre l'esprit et le lettre de la
Loi. mais il ne faut pas aussi sous estimer les raisons simplement historiques , parmi lesquelles la destruction du Temple en 70. Cette disparition  du Temple , base de la
religion, a obligé , on le sait, les juifs à se " concentrer" sur la Torah. Et sans doute à devenir plus hostile à toute ouverture, comme toute minorité en danger. des "sectes" juives , il y en
une un certain nombre en cette prériode des 1er siècles avant et aprés JC. La classe sacerdotale acceptait la situation. Aprés 70, les "judeo-chrétiens" ne furent, petit à petit,  plus
acceptés à la Synagogue.La scission était inévitable.


L'Eglise des christianoi ne s'est pas non plus faite d'un coup! Paul et Luc y ont leur part de responsabilité, et pourquoi pas? ( voir note)


Quant au rabbin Bernheim, je lui suis reconnaissante de signaler qu'il faut maintenant que les juifs et nous passions à autre chose  qu'aux "défaillances chrétiennes". Nous les
chrétiens  reconnaissons les juifs comme nos frères ainés, sans aucune restriction, et nous confessons que JC était juif, est mort en juif et n'a ,  je le crois, jamais pensé à bâtir
une autre religion. Réciproquement, que peut on attendre des juifs en reconnaissance de notre foi en Jésus  que nous appelons Christ?clémence cursol


note:sur le sujet de la naissance du christianisme, je me permets de conseiller un tout petit opus de Daniel Marguerat, théologien protestant de Lausanne: qui a fondé le Christianisme? ,
éd Bayard



Robert Kaufmann 15/03/2011 14:46



Est-il utile de dire combien j'apprécie,au nom d'Amitié Judéo Chrétienne de Marseille, le discours du Gd Rabbin Bernheim,si conforme à l'esprit et aux actions d'AJC France depuis près de 50 ans ?


Néanmoins,parmi les personnalités citées comme à l'origine de l'amitié judéo chrétienne après la Shoah,il  faut citer Jules Isaac,fondateur de l'association du même nom;fondation en 1948 à
Aix en Provence.A noter d'ailleurs que le 50ème anniversaire de sa mort,en 2013,donnera lieu à la rencontre du Congrès Mondial de l'Amitié Judéo Chrétienne à Aix dans l'été 2013.


J'aime aussi le commentaire de notre amie,Francine Bouichou-Orsini.Je remarque,pour ma part,qu'aujourd'hui,au sein même du Judaisme,beaucoup de penseurs songent à dépasser le message destiné au
seul Peuple Elu.Dan Jaffé aime en faire le recensement et nos amis ,le pasteur JM de Bourqueney et le rabbin D.Meyer, reviennent sur le développent talmudique des 7 lois "universelles" de Noé
dans leur ouvrage commun "Le Minimum Humain"'Ed.Lessiu)


Robert Kaufmann   président AJCM



Marcel Bernos 15/03/2011 12:39



J'ai lu le commentaire de Francine Bouichou-Orsini avec intérêt. Si la partie "irénisme judéo-chrétien" ne pose aucun problème, le second paragraphe n'est pas très clair. peut-être parce que le
rabbin Bernheim —dont le texte est très éclairant—  ne l'est pas assez sur certains points. Au fond, sa question n'est-elle pas simplement : "Pourquoi les disciples du Christ, qui était
un bon juif, ne sont pas restés juifs ? "


 Sans doute le commentaire de F. B-O.  est-il exact : « parce qu'il y a l'Évangile ». Mais celui-ci dit-il vraiment autre
chose que ce que disent tant de textes de l'Ancienne Alliance sur un Dieu « lent à la colère et miséricordieux » : Isaïe, Joêl, Osée, bien des psaumes ( le magnifique 85 entre autres), etc. ? Et
ce, même s'il existe aussi des textes plus "guerriers" dans l'AT. La rupture viendrait plutôt d'un Jésus promu non pas comme le plus grand (et le dernier ?) des prophètes, ni même le
Messie, dont la nature reste d'être "l'attendu", mais le "fils engendré" de Dieu, ce qui était effectivement un scandale inadmissible pour les Juifs (et NB. : « folie pour les païens ») ?


Une vraie différence entre les deux religions constituées, bien soulignée par le commentaire, se rencontre  dans l'universalité  du christianisme, tendant à se répandre, à "convertir",
alors que le judaïsme était plutôt une religion "nationale"  ne pratiquant guère le prosélytisme.



Francine Bouichou-Orsini 15/03/2011 10:30



J’apprécie la volonté du Grand Rabbin de France de vouloir sortir des ressentiments historiques. Effectivement, face à l’antisémitisme et au
régime de Vichy, les chrétiens n’ont pas été unanimes à les condamner (c’est le moins qu’on puisse dire) ; et cela en dépit d’un soutien indéniable apporté aux Juifs, par de nombreux
chrétiens, religieux ou laïcs. Moi-même, je me souviens, au cours de mon enfance, d’une mère juive allemande et de son enfant recueillis et pris en charge pendant plusieurs années par ma famille
et un ami prêtre. Oui, je pense aussi que, Juifs et chrétiens, nous avons des racines communes, lesquelles tissent une fraternité indéniable.


Mais, je reviens sur un phrase prononcée par le Grand Rabbin qui s’étonne et demande : « Qu’est-ce qui – au delà du Nouveau
Testament – a conduit l’Église à faire à ce point du christianisme une religion sinon anti-juive, en tous cas non juive ? ». En tous cas non-juive : la réponse
est évidente pour un chrétien. L’Évangile est l’appel à une fraternité universelle, non limitée à une appartenance ethnique. Cette fraternité universelle repose sur la
reconnaissance de la dignité de notre vocation humaine, appelée à devenir enfants de Dieu, parce que gratuitement conçue à son image. Cela est vrai pour TOUS, comme le proclame
Paul, dans la mesure où chacun (Juif, Grecs, Romains, homme, femme, esclave homme libre), répond aux exigences de l’Évangile et s’engage librement à la suite de Jésus-Christ,
sur la route ouverte par Lui, selon un processus d’humanisation-divinisation, lequel dépasse actuellement les limites de nos représentations humaines.


Désormais, nous pouvons nous appuyer sur le Verbe incarné de Dieu, véritable Médiateur et Frère universel, qui 
accomplit et dépasse la Loi, par cette offre gratuite de partager sa vie divine. Car l’homme ne peut s’élever vers Dieu en recourant exclusivement à ses propres moyens. Il fallait que
Dieu vienne jusqu’à lui, assumant l’extrême vulnérabilité humaine (l’enfance notamment), grâce à cet usage gratuit de sa transcendance. Cela fait éclater nos conceptions humaines d’un Dieu Tout
Puissant ; mais cela renvoie aussi à l’image d’un Dieu dont la nature est Amour : ouverture perpétuelle à l’altérité et vie de relations.


Alors, cette offre accueillie librement, la vie divine peut commencer en nous, dès maintenant et obscurément, à la mesure de notre propre
conversion, C’est une longue marche (au sein des difficultés de la vie quotidienne), vers la réalisation du germe divin particulier, inscrit comme une potentialité au fond de notre personne. Il
s’agit d’une longue aventure, car les exigences de l’amour sont encore plus profondes et renouvelées que celles de la Loi. Ainsi, nous pouvons commencer à sortir de nos asservissements et
divisions présentes, pour mieux nous accorder avec notre vocation intime. Saint Augustin évoque la sortie de l’univers de la dissemblance et l’entrée dans un début d’harmonisation avec la volonté
de Dieu, en communion avec le Médiateur et nos autres frères (cf. aussi : J. Moingt, F. Varillon, Ch. Theobald…).


Cette fraternité universelle reconnaît donc la spécificité de chacun (cf. Paul avec l’image des différents membres d’un même corps),
chacun appelé, sous son nom, par le Dieu créateur. Des agnostiques (Régis Debray, Marcel Gaucher,…) ont souligné l’apport du christianisme avec cette notion de fraternité universelle.


Francine Bouichou-Orsini