Le visage selon E. Lévinas : une expérience de l’autre

Publié le par G&S

  Texte de Bruno Chenu extrait de
La trace d’un visage, Paris, le Centurion, 1992,  p. 22-27

Chenu.jpgLe visage, c’est finalement l’expérience de l’autre, la rencontre de l’étrangeté en face et au-dessus de moi, la butée de l’extériorité. Il faut en parler d’abord en termes d’opposition et de non-réductibilité à un genre universel ou commun. « Toi, c’est toi. » Autrui me fait face, marquant du coup une distance infranchissable. Il vient d’une région que je ne rejoindrai jamais. Il creuse en moi un désir que je ne rassasierai jamais. Il ouvre une aventure qui ne laissera personne indemne. Il résiste à tout accaparement. (…)

Cette altérité du visage conjugue hauteur et abaissement. La hauteur est celle du seigneur qui me commande, du maître qui m’assigne à la tâche, de l’enseignant qui me jauge. Aller de moi à autrui n’est jamais aller du pareil au même. L’abaissement est celui du pauvre, de l’étranger, de la veuve et de l’orphelin qui mendient.

Du coup, l’altérité est synonyme de nudité. « Le dévoilement du visage est nudité – non-forme – abandon de soi, vieillissement, mourir ; plus nu que la nudité : pauvreté, peau à rides ; peau à rides : trace de soi-même 1. » Le visage est toujours sur le point de se dépouiller des mensonges et des formes. Il s’expose sans défense et sans recours à la mort. Et c’est pourquoi il est tourné vers moi.

Le visage de l’autre me conduit à parler de moi car il ne cesse de me supplier. C’est seulement à partir d’autrui que je me découvre dans ma responsabilité et ma vulnérabilité. Car la différence perçue se vit dans la non-indifférence.

Responsabilité d’abord. Car le visage m’affecte non pas à l’indicatif mais à l’impératif. À son injonction, je ne peux que répondre : « Me voici ». Je deviens son obligé. « La proximité du prochain, c’est ma responsabilité pour lui : approcher, c’est être gardien de son frère ; être gardien de son frère, c’est être son otage 2. » Justice bien ordonnée commence par l’autre homme. « Être Moi signifie dès lors ne pas pouvoir me dérober à la responsabilité […]. L’unicité du Moi, c’est le fait que personne ne peut répondre à ma place 3. » Responsabilité incomparable, illimitée et unique.

Vulnérabilité ensuite. La visitation du visage de l’Autre brise la maîtrise du moi. Impossible de résister à celui qui vient à moi du fond de sa nudité. « Seul un moi vulnérable peut aimer son prochain 4. » Un moi mourant à lui-même, suspendant son jugement propre, débusqué de ses certitudes.

La rencontre de l’altérité et de la nudité du visage de l’Autre avec la responsabilité et la vulnérabilité du moi signifie l’asymétrie de la relation de l’un à l’autre. En pleine fidélité biblique, autrui a toujours la primauté et la précellence. « Après vous, Monsieur. » Le « je » est serviteur du « tu ». Penser l’Autre dans l’égalité risquerait de le réduire à un autre moi-même. Pour Lévinas, il ne s’agit pas d’aimer son prochain comme soi-même, mais de l’aimer plutôt que soi-même, avant soi-même, pour et comme lui-même. Il faut retraduire le second commandement : « Aime ton prochain comme toi-même » en « Aime ton prochain : cet amour est toi-même. » La relation interpersonnelle est donc foncièrement dissymétrique. Le dialogue est inégal. « Je suis responsable d’autrui sans attendre la réciproque, dû-il m’en coûter la vie. La réciproque c’est son affaire. Le moi a toujours une responsabilité de plus que tous les autres 5. » Si tous les hommes sont responsables les uns des autres, le moi l’est plus que tout le monde. Il s’accomplit dans la gratuité du hors-de-soi-pour-l’autre, dans le sacrifice. On n’est jamais quitte avec le prochain.

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1 - Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, La Haye, M. Nijhoff, 1974, p. 112.
2 - « Dieu et la Philosophie », in Le nouveau Commerce, n°30-31, 1975, p. 121.
3
En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger, 2e éd., Paris, Vrin, 1967, p. 196.
4 - De Dieu qui vient à l’idée, Paris, Vrin, 1982, p. 145.
5
 - Éthique et Infini, Paris, Fayard, 1982, p.105.

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