Le serpent et le Bon Dieu sont dans un enclos

Publié le par G&S

ou Le mot “ péché ” en hébreu

Le mot hébreu utilisé dans la Bible pour désigner le péché est le plus souvent chata’t (prononcer à peu près : ratat), mot composé des lettres chet – tet – aleph – tav (un alphabet hébreu complet se trouve dans l’article L’alphabet hébreu, alphabet de la vie)

חַטָּאת 

Rappel important : l’hébreu s’écrit de droite à gauche ; la « dernière lettre » est donc celle de gauche…

Je me propose aujourd’hui d’aborder avec vous un mode d’analyse de ce mot qui fera appel à deux domaines :

- le premier vous est maintenant presque familier, amis Internautes, puisqu’il s’agit de la guematria (cf. l’article Déchiffrons les lettres hébraïques), que nous avons déjà utilisée de ci-de là.

-  le second est nouveau sur ce blog ; il s’agit de l’étude de la symbolique des mots par la hiéroglyphie, c’est-à-dire par l’étude des images que représentent et de la forme qu’ont les lettres qui le composent, méthode quelquefois utilisée par les kabbalistes juifs et chrétiens.

Je ne citerai que trois des auteurs – très différents – qui utilisent cette approche :

- Antoine Fabre-d’Olivet (1767-1825), auteur génial de La langue hébraïque restituée (monument difficile d’accès)

- Albert Soued, auteur en activité, qui travaille particulièrement sur les symboles dans la Bible (dont les symboles des lettres)

- Annick de Souzenelle, auteur qui donne beaucoup de conférences et a publié de nombreux ouvrages sur la symbolique biblique, dont le fameux Féminin de l’être, sous-titré (j’adore !) Pour en finir avec la côte d’Adam

Mais nous pouvons aussi réfléchir tout seuls… Au travail !

 

La guematria du mot péché en hébreu

La valeur du mot chata’t en guematria juive par rang et en guematria chrétienne (celle que j’utilise dans mes articles) est 40.

Nous avons vu (cf. l’article Le Carême, chemin vers une vie nouvelle) que le nombre 40 est le nombre de la gestation, de la longue attente – souvent anxieuse – d’une vie nouvelle et donc de la tentation : le péché en est la suite « logique » !

Dans l’article L’apparition du péché dans la Bible de ce dossier, je cite le verset Genèse 4,7 où Dieu parle à Caïn du « péché tapi à [sa] porte » : épreuve, tentation et péché sont éternellement inséparables !

 

La hiéroglyphie du mot péché en hébreu

En étudiant la hiéroglyphie des lettres qui le composent, j’espère que nous arriverons à un peu lever le voile sur la richesse symbolique de ce mot chata’t.

 

Les lettres extrêmes, lettres remparts : le chet et le tav

La forme de la lettre chet est ח ; son nom s’écrit חת, composé des deux consonnes chet et tav, qui – ô surprise ! – sont justement qui encadrent le mot péché en hébreu !

Le mot chet, חת, signifie terreur ! C’est le patronyme d’un petit-fils de Noé, fils de Canaan et ancêtre des « fils de Hèt » qui vendirent à Abraham le fameux tombeau des prophètes d’Hébron.

Le chet et le tav sont deux lettres « fermantes » de l’alphabet hébreu (la seule ouverture est vers le bas, le sol) ; elles symbolisent tout ce qui enclôt : un mur, une barrière, un rempart. Ces lettres ont une fermeture évidente, contrairement à leur sœur ouverte sur le côté, le  : ה, qui est la lettre féminine par excellence, lettre de la fécondité, ouverte vers la vie (puisqu’on lit l’hébreu de droite à gauche) ! La forme חַטָּאָה pour désigner le péché existe aussi, d’ailleurs (laisse-t-elle un espoir qu’il n’y ait pas fermeture totale ?).

Le mot que nous étudions, chatat, est donc comme une ville enserrée par deux remparts jumeaux qui inspirent la terreur à tout le voisinage…

Et cela ne s’arrange pas si on constate que la somme de leurs valeurs, 8 et 22, est 30, nombre dont les deux premières occurrences dans la Bible sont en Genèse 1,25 et 2,13 : behémah, la grosse bête, au pluriel behemot .

En russe, hippopotame se dit béghémot, car en passant au russe le h des mots étrangers devient gh : Victor Hugo se dit Victor Gougho !)

et le contourneur, hasavav (qui est le fleuve de l’Éden nommé Ghichon), premier mot de la Bible qui contient la lettre samech, la lettre symbolique du serpent lové attendant son heure (son hiéroglyphe ס est très explicite, aussi bien comme serpent que comme contourneur !)

Alors que la somme des lettres équivalentes du mot chatah terminé par un hé est 8 plus 5, soit 13, nombre de ’échad, Un, nom de Dieu Unique, ce qui laisse effectivement un immense espoir puisque le rempart est Dieu l’Unique Lui-même !

Il y a dans ce chet quelque chose de l’ordre de la naissance de la liberté, du désir… qui vont peu à peu « monter en pression » pour s’échapper subitement de leur carcan par des chemins obscurs ou interdits… à moins qu’ils soient… au mieux : maîtrisés… au pire : refoulés !

 

Les lettres enserrées : le aleph et le tet

Le aleph א – est, comme nous l’avons évoqué dans l’article Déchiffrons les lettres hébraïques, la lettre de Dieu, première et dernière lettre de l’alphabet hébreu, immuable comme Dieu.

La forme de la lettre tet ט – est encore celle d’un serpent et d’ailleurs son nom signifie peut-être serpent (cf. Dictionnaire hébreu-français Sander & Trenel, article tet ). C’est aussi la seule lettre hébraïque ouverte vers le haut, à l’inverse du chet et du tav qui entourent le mot chatat ! Le tet serait-il symbole de la tentation de l’homme de s’affranchir de tout ce qui l’étreint et le contraint ? La tentation, en particulier, de se passer de la lettre voisine, le aleph ?

Voilà encore le serpent et Dieu côte à côte, comme pour l’affaire de l’arbre du “Bien et Mal” de Genèse 3… qui s’est terminée comme on sait… par la “théorie” du ché Originel de Paul et Augustin !

Mais attention ! Avez-vous remarqué qu’il y a un point dans la lettre tet ? Ce point s’appelle un daggesh et, pour faire bref, on dira qu’il a pour effet de doubler la lettre sur laquelle il s’applique. Ici on a donc un double tet, un serpent à deux têtes ou plutôt un serpent double ; un serpent qui joue un double jeu… Car…

… cette rDieu-enclos.jpgencontre du serpent et de Dieu au cœur des remparts du chet et du tav, celaSerpent enclos rappelle le fameux pacte du livre de Job, où Dieu se vante auprès du satan de la réussite de Job : « As-tu remarqué mon serviteur Job ? Il n'a point son pareil sur la terre : un homme intègre et droit, qui craint Dieu et s'écarte du mal ! » Le satan lui rétorque : « Ne l'as-tu pas entouré d'une haie, ainsi que sa maison et son domaine alentour ? » et constate que dans ces conditions tout lui réussit avant d’ajouter : « Mais étends la main et touche à tout ce qu'il possède; je gage qu'il te maudira en face ! » (Job 1,8-11)

Marché conclu ! « Soit ! dit Dieu au satan, tout ce qu'il possède est en ton pouvoir. Évite seulement de porter la main sur lui. » (Job 1,12)

La tentation de l’homme et de la femme en Éden, les multiples tentations de Job… les uns succombent, l’autre non ; mais toujours Dieu et le satan sont là, au point qu’on en viendrait presque à ne plus savoir qui fait quoi…

L’enfermement dans un jardin clos pour tenter ; l’enfermement derrière une haie pour protéger des tentations, Jésus […] conduit par l’Esprit au désert pour y être tenté par le diable (Matthieu 4,1) : et Dieu dans tout cela ? Tentateur, protecteur ?

Alors ?

 

Le diable et le Bon Dieu

Le serpent et Dieu au cœur d’une citadelle protégée par une muraille : voilà ce que la hiéroglyphie nous dit du mot péché en hébreu !

Comment en sortir ? Comment démêler le pur et le déchet au cœur de ce creuset où l’homme va vers sa purification, comme le métal précieux, comme Job : « Qu’il me passe au creuset : or pur j’en sortirai ! » (Job 23,10)

Comment le pas penser à cette invitation pressante de Dieu à son peuple : « Vois ! Je te propose aujourd’hui vie et bonheur, mort et malheur ! Si tu écoutes les commandements du Seigneur ton Dieu que je te prescris aujourd'hui, et que tu aimes le Seigneur ton Dieu, que tu marches dans ses voies, que tu gardes ses commandements, ses lois et ses coutumes, tu vivras et tu multiplieras (…). Mais si ton cœur se détourne, si tu n'écoutes pas et si tu te laisses entraîner à te prosterner devant d'autres dieux et à les servir, je vous déclare aujourd'hui que vous périrez certainement (…). Je te propose la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie, pour que toi et ta postérité vous viviez. » (Deutéronome 30,15-19)

Le péché est le combat permanent du bien et du mal, du diable et de Dieu, au plus profond de l’homme, enfoui inextricablement au cœur de son être : voilà ce que nous dit le mot chatat.

o O o

Pour terminer, je voudrais évoquer un autre mot commençant par un chet et contenant une lettre du serpent (ici la lettre samech) ; ce mot est chésed :

חֶסֶד

et il signifie : amour, grâce, bonté, faveur, miséricorde

Lui aussi utilise le chet, la muraille de nos enfermements, une lettre du serpent qui s’y insinue et se love près de nous pour nous pousser au découragement et à la faute…. mais il se termine par un daleth, lettre pleinement ouverte vers l’avenir et dont le nom signifie porte.

Question : qui a dit : « Je suis la Porte ! » ? Si vous ne savez pas, sachez au moins que c’est celui qui a dit aussi : « Cherchez et vous trouverez ».

Bonne route avec lui sur le chemin de la vie.

René Guyon
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Photos R. Guyon : fresques du Monastère de Kykkos, Chypre

Publié dans DOSSIER LE PECHE

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