Le Modernisme n'est pas qu’une période donnée

Publié le par G&S

Le hasard, sans doute, a voulu qu'un Essentiel du journal La Vie consacré à James Cunningham, supérieur actuel des Oratoriens, paraisse dans ce même numéro qui campe les actions musclées des groupes Civitas dans leurs manifestations récentes contre un théâtre jugé, par eux, blasphématoire !

On ne pouvait trouver meilleur antidote.

D'un côté, se dévoilent les motivations politiques d'un groupe d'inspiration nettement maurassienne, qui met l'ordre social au-dessus de la foi. Le Sacré-Cœur est ici royaliste. La visée est de resserrer les rangs derrière les oriflammes pour une lutte en vue des droits sécuritaires des élites. On se retrouve en effet, en pleine Action Française prête à en découdre pour le salut de l'ordre établi à condition que ce soit le leur.

De l'autre côté, l'Oratoire, en se référant ici explicitement à Lucien Laberthonnière, accentue sa visée d'essentielle sympathie pour ce monde tel qu'il est. Aimer le monde, ses soubresauts, ses recherches. Ne pas affronter d'abord mais sympathiser avec un mouvement de l'homme qui se dit, se cherche.

Dès 1905, Laberthonnière proposait ses réflexions ardentes et invitait non pas à se blinder en forteresse captive mais à tout pénétrer de la puissance interne de la vérité à délivrer « en nous laissant pénétrer par elle, nous pouvons la pénétrer à notre tour ». Le ton est peut-être ici un peu trop conquérant – nous sommes en 1905 – au moment nettement plus difficile des suppressions des congrégations... mais la pointe demeure totalement incisive ; elle exprime une essentielle sympathie avec les mentalités, en les comprenant et en les aimant, les accompagnant comme ce lieu où l'homme cherche à dire ce qui l'anime de l'intérieur. C'est la sympathie a priori avec l'expression culturelle des hommes qui peut induire, le temps aidant, le cheminement fécond vers la vérité toute entière. Telle était la conviction de Laberthonnière en 1905 et la teneur de son œuvre importante.

On sait combien cette attitude d'adhésion au monde de la pensée des hommes fut déjà contrée par des groupes de pensée qui n'étaient pas sans lien avec l'Action Française, jusqu'à le contraindre au silence. Laberthonnière développa à sa manière une critique virulente des collusions avec le politique, mais ses dénonciations lucides de l'hitlérisme, à l'adresse des évêques de France, demeurèrent inaudibles, non entendues et quasiment lettre morte.

Laberthonnière est constamment et à nouveau à revisiter. Il radicalise l'attention blondélienne à l'écoute du désir de l'homme. On retrouve le déploiement de cette écoute fine des hommes dans le champ de la culture dans le dernier livre érudit de Jean-Pierre Jossua La passion de l'infini. Ce dominicain aura guetté la requête latente des hommes dans le mouvement même de l'écriture littéraire, une œuvre de vie magistrale ! Rien n'est indifférent. Tout appelle au sein même des expressions culturelles. Jossua esquisse de la sorte une théologie littéraire. Le champ de la  littérature est ce corps agrandi de la recherche des hommes.

Goyard-Fabre-De-l-interrogation-radicale.jpgJ'ai trouvé dans le grand livre-synthèse rédigé par Simone Goyard-Fabre De l'interrogation radicale, un parcours complet de l'œuvre de Francis Jacques. L'auteur parle d'un nouvel humanisme dans lequel, commentant Alain, il faut que la fenêtre dévore la maison. La maison humaine du langage atteint, par l'interrogation le Sens. Bel exemple d'une pensée philosophique moderne qui nimbe d'espérance l'accomplissement de la destinée humaine. On a rarement vu un tel lyrisme final sous-jacent, après trois cent pages fort arides, dans l'expression d'un hymne à l'accomplissement de l'humain en l'homme.

C'est comme si flottait désormais dans l'air une mélodie nouvelle, après un long mouvement de déconstruction des ontologies et des métaphysiques oiseuses. Il s'esquisse des pas neufs et s'affirme une orientation respectueuse vers l'Être de l'homme, y compris dans sa vérité christique, en filigrane. Voilà ce que j'en ai compris.

C'est souvent ce que se révèle dans l'attention au cinéma contemporain : hanté (appelé en creux) par une figure de fraternité naissant de la faiblesse. Le succès du film Intouchables en paraît une esquisse, après Welcome, le Visitor ou tant d'autres. Il y a tout un cinéma qui semble entendre dans la douleur les traits d'un Christ souffrant qui récapitule et lève l'humain en l'homme. L'exemple le plus net est Biufiful d'Inarritu même si ce n'est pas son film le plus abouti techniquement. Il est un Christ qui se déploie au ras des vies, dans toutes les situations proches de l'enfermement.

Ce n'est pas si différent que le thème de la pièce de théâtre en question. Il y a quelques années, le père Robert Pousseur, au nom du groupe Art-Culture et foi, avait enclenché un travail audacieux qui disait presque la même chose : que la peinture moderne, dans ses installations dérangeantes parfois, laisse filtrer un regard sur l'homme qui est une sorte d'appel christique en creux. Il s'était alors levé un front de panique dans les milieux catholiques conservateurs. Les équipes animatrices ont été depuis largement recomposées.

À travers Lucien Laberthonnière, c'est une parole de sympathie pour le monde qui est attendue par les uns, refusée par les autres.

Décidément, le Modernisme n'est pas une période donnée, c'est une posture féconde à retrouver.

Joseph Thomas

Publié dans Signes des temps

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