Le cinéma et la rencontre des cultures

Publié le par G&S

Dans un univers tellement marqué par la mondialisation, où les déplacements sont devenus si faciles, la rencontre des cultures, voire le choc des cultures, sont souvent présents. Dans les pays européens, ils sont d’abord le fait de l’immigration de tous ceux qui, pour des raisons diverses, sont venus s’installer en Europe. Retenons sous cet aspect trois films récents : en Grande-Bretagne, en Allemagne et en France. Puis nous terminerons par un grand film américain, pays où depuis longtemps coexistent des cultures différentes. Nous aurions pu aussi présenter plusieurs films israéliens, l’État d’Israël rassemblant des Juifs venus du monde entier et aussi des citoyens israéliens arabes, et coexistant avec les Palestiniens. Nous ne faisons ici que les mentionner : « Va, vis et deviens » de Radu Mihaileanu, la difficile insertion d’un enfant arrivé d’Éthiopie adopté par une famille de Tel Aviv, « D’une seule voix » bouleversante rencontre culturelle à l’occasion d’une tournée en France de chorales réunissant des Israéliens et des Palestiniens musulmans et chrétiens, ou encore « Ajami » réalisé en commun par deux cinéastes, l’un juif, l’autre arabe, sur les difficultés de coexistence entre Juifs et Arabes dans la banlieue de Tel Aviv.

Amour et traditions : Just a kiss de Ken Loach

Just-a-kiss-Ken-Loach.jpgLe grand cinéaste britannique, qui obtiendra la Palme d’Or à Cannes pour son film suivant, « Le vent se lève », nous entraînait en 2004 dans la communauté pakistanaise installée en Écosse, à Glasgow. Comme beaucoup d’autres, le père de famille, musulman, avait dû fuir l’Inde lors des affrontements liés à la division du pays en 1947. Il élève sa famille dans un double sentiment : la volonté de s’intégrer parfaitement dans  son pays d’adoption, où il tient une épicerie et gagne bien sa vie, et la fidélité aux traditions religieuses et familiales de son pays d’origine. Il est un musulman pieux, qui fréquente la mosquée tous les jours. Lorsque son fils tombe amoureux d’une belle jeune femme, professeur dans un lycée catholique, c’est un drame qui déchire la famille. Car ce fils doit bientôt épouser, conformément aux règles familiales, une de ses cousines qui arrive du Pakistan. Et lui-même était d’ailleurs favorable à ce projet, en bon fils de famille, qui ne voit pas d’opposition entre l’insertion dans une tradition et la participation active à la société moderne : il est lui-même devenu DJ dans une discothèque !

L’amour vient bouleverser cet équilibre. Toute la famille, pas seulement les parents, mais aussi la sœur aînée, vit cette relation comme un drame, une destruction de la famille. De l’autre côté, catholique, ce n’est guère plus facile : quand on apprend que Roisin, la jeune professeur, vit une relation hors mariage, et qui plus est avec un étranger à la peau brune,  elle perd son poste d’enseignante. La difficulté de coexistence entre deux cultures, deux univers de valeurs est décrite avec réalisme et subtilité, sans caricature : les deux amoureux ne sont nullement idéalisés, les motivations des parents sont pleines de dignité.

Si bien que le film s’adresse à tous les spectateurs : chacun de nous aussi est façonné par un environnement social, familial, culturel. Peut-on tracer un chemin de liberté à travers les conditionnements qui nous ont faits ce que nous sommes ? Le film oriente vers une réponse optimiste : oui, il est possible d’inventer sa vie, d’assumer les conditions sociales et culturelles qui nous préexistent, de tenir ensemble les racines familiales et la nouveauté d’une relation amoureuse. La liberté personnelle est toujours située, mais l’amour peut contribuer à la faire grandir et se dépasser.

Entre Allemagne et Turquie : De l’autre côté de Fatih Akin

Un homme jeune, né à Hambourg, mais d’origine turque, Néjat, est devenu professeur de littérature allemande àDe-l-autre-cote-de-Fatih-Akin.jpg l’Université de Brême. Mais il reste proche de son père, Ali, un rude travailleur manuel qui l’a élevé seul, et il redécouvre ses racines en Turquie. Le film de Fatih Akin « De l’autre côté » nous fait circuler entre les deux pays, en compagnie de six personnes, une mère allemande et sa fille, une mère kurde immigrée en Allemagne et sa fille, qui entrent successivement en relations avec le père et le fils.

Dans un film mené avec brio et émotion, l’auteur nous fait toucher du doigt les divers aspects de la situation des immigrés turcs en Allemagne et le choc des cultures qu’elle provoque :

- déracinement et solitude, vécus par le vieil homme

- une intégration culturelle réussie à travers son fils

- la prostitution comme recours pour payer des études à sa fille restée en Turquie

- le décalage culturel qui subsiste entre Allemands et Turcs

- la survivance des racines culturelles et religieuses, longtemps après l’insertion dans la société allemande.

Mais le film touche aussi dans son récit très riche de nombreuses autres questions culturelles ou politiques de notre société : la révolte des Kurdes pour affirmer en Turquie leur identité propre, la relation mère-fille, le décalage entre générations : Ali et son fils, Suzanne (dont le rôle émouvant est admirablement porté par Hanna Schygulla, longtemps l’interprète principale de Rainer Werner Fassbinder) et sa fille. Malgré tout, les tensions peuvent être surmontées, et le film se termine sur une double réconciliation : Suzanne surmonte ses préjugés culturels et son deuil, Néjat repart à la recherche de son père, pour d’admirables images finales.

 

Couleurs et parfums méditerranéens : Dans la vie de Philippe Faucon

Dans-la-vie-de-Philippe-Faucon.jpgNous sommes durant l’été 2006, l’armée d’Israël est entrée dans le Sud-Liban pour répliquer aux attaques du Hezbollah, la tension est à son comble. Et nous sommes à Toulon, où une mamma juive, au tempérament acariâtre, souffrant de ne pouvoir se déplacer que sur une chaise roulante, n’est jamais satisfaite des services de ses garde-malades. Finalement, son infirmière, elle-même une beurette, lui propose les services de sa propre mère, musulmane convaincue, dévouée mais analphabète. On entrevoit combien il pourra y avoir de l’électricité dans l’air !

Le cinéaste français (qui a fait ses études de lettres à Aix en Provence), réalise là (2008) son huitième film, il sait être le cinéaste de la vie quotidienne, qu’il décrit avec attention et en évitant les grands effets, sa discrétion le prive de la réputation qu’il mériterait. En gardant le ton léger de la comédie,  il montre ici comment, au-delà des préjugés de leur milieu, deux femmes du même âge, mais de culture différente et opposée, parviennent peu à peu à se réconcilier, en se découvrant de nombreux points communs : toutes deux sont nées à Oran, toutes deux aiment la même cuisine et les mêmes coutumes méditerranéennes, toutes deux ont dû quitter leur pays, élever leurs enfants dans des conditions difficiles. Avec finesse et sensibilité, Philippe Faucon les suit jusqu’à ce qu’elles deviennent deux amies. Les autres personnages sont eux aussi présentés avec justesse, sans caricature. L’auteur a fait appel pour les deux femmes à des non-professionnelles, qui donnent à leur rôle une grande vérité.

Le film offre donc un portrait vivant et chaleureux des communautés méditerranéennes, il nous adresse un message de tolérance, de respect et de dialogue entre les cultures.

 

De l’enfermement au don de soi : Gran Torino de Clint Eastwood

 Quel étonnant itinéraire que celui de Clint Eastwood ! Longtemps acteur de western, en particulier dans les filmsGran-Torino-de-Clint-Eastwood.jpg de Sergio Leone, il devint ensuite réalisateur de films, des thrillers, des westerns, où « la violence était au rendez-vous. Il faut tuer pour vivre, pourrait dire Clint Eastwood » (Jean Tulard). C’était encore le cas dans « Impitoyable » (1992), dans « Minuit dans les jardins du bien et du mal » (1997). Mais son œuvre évolue, déjà avec « Sur la route de Madison » (1994), et il présente à la fin de sa vie des films d’une grande qualité humaniste.

Dans « Gran Torino » (2009) peut-être son meilleur film, il interprète lui-même un citoyen américain, Walt Kowalski, d’origine polonaise, qui a toute sa vie été ouvrier aux usines Ford de Detroit et en a ramené un des plus beaux modèles, une « Gran Torino », qu’il soigne amoureusement. Le film commence au moment où il vient de perdre sa femme. Ses deux fils vivent loin de lui, il s’enferme dans sa solitude, avec sa chienne, sa belle voiture et ses canettes de bière, dans son pavillon de banlieue, et n’a que mépris pour ses voisins asiatiques, qu’il traite de « chinetoques » bien qu’ils ne soient pas chinois mais Hmongs, montagnards du Viêt-Nam qui avaient soutenu les Américains durant la guerre et ont dû ensuite quitter leur pays. Il est raciste, violent, porté sur l’alcool, sans relation avec ses enfants, et refuse vigoureusement de recevoir le prêtre que sa femme lui avait envoyé. Et le quartier autrefois coquet est désormais soumis à des bandes de jeunes désœuvrés et violents.

Sa volonté d’isolement ne résistera pas à ce contexte difficile ; il sera amené malgré lui à s’intéresser à ses voisins, à les découvrir sous un nouveau jour et même à se faire inviter par eux. Il s’attache peu à peu au jeune garçon timoré, mais très actif, de la famille voisine, lui donne des conseils, l’aide à trouver un travail. Tout cela narré avec un grand talent dont l’humour n’est pas absent. Lorsqu’il faudra faire un choix décisif pour vaincre la bande qui accumule les brutalités et les horreurs, Walt prendra le temps de la réflexion, surmontera la tentation de réagir par la violence, lui qui était si prompt à sortir sa carabine. Il se sait malade : il choisit de se sacrifier pour les autres, et il tombe, les bras en croix, dans une attitude qui rappelle consciemment la figure du Christ.

Plus encore que dans les films précédents, Clint Eastwood démontre ici qu’il n’y a pas d’existence humaine sans relations, que la rencontre de cultures très différentes est source d’enrichissement et de renouveau. Au fond, cet homme solitaire avait été blessé par la vie, il restait meurtri par ses souvenirs déchirants de la guerre en Corée, il n’avait pas su éduquer ses enfants, mais il cachait sous sa rudesse des richesses de cœur et d’esprit que la rencontre avec une autre culture va faire ressortir et que le jeune prêtre irlandais saura très bien exprimer à la fin du film. Un grand message d’humanisme et d’optimisme, qui est cette fois explicitement dans la lumière de la foi chrétienne.

Jacques Lefur

Publié dans DOSSIER 2 CULTURES

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