La « vérité de l’acte sexuel »

Publié le par G&S

Le psychanalyste Jacques Arènes et le théologien Dominique Foyer
nous livrent leur réflexion commune sur l’évolution de l’Église
sur la question de l’homosexualité.

Actuellement, la question des homosexualités est comme un iceberg : le fait social de la visibilité, souvent revendicatrice, ne dit pas tout. Des interrogations essentielles, longtemps cachées, apparaissent peu à peu : au plan anthropologique, la reconnaissance du fait homosexuel amène à reconsidérer la place de la sexualité dans l’existence humaine ; au plan social et politique, il faut articuler l’aspiration légitime des individus à décider souverainement de leur vie, donc de leur sexualité, avec une nécessaire régulation sociale des rapports humains, y compris affectifs et sexuels ; au plan théologique et spirituel, on doit se demander comment la bonne nouvelle du Salut, portée par l’Église du Christ, peut rejoindre les personnes homosexuelles dans la diversité de leurs situations.

La doctrine de l’Église et son anthropologie implicite

Dans toutes les religions, on constate un encadrement strict et souvent une réprobation des actes homosexuels. Mais les relations "homoaffectives" sont généralement valorisées : amitiés viriles entre guerriers, tendresse entre femmes… Le judaïsme et le christianisme primitif n’y font pas exception.

L’Église catholique affirme, quant à elle, qu’il existe une valeur morale universelle des actes humains, indépendante des circonstances de ces actes. Elle considère les actes homosexuels "objectifs" comme peccamineux. Cependant, elle distingue la moralité des actes de la responsabilité des personnes qui les vivent. Dans les situations « homoaffectives », l’Église catholique n’approuve pas le passage à l’acte sexuel, tout en reconnaissant que l’évaluation de la liberté réelle et donc de la responsabilité morale des personnes est toujours difficile à faire. Une personne homosexuelle n’est pas responsable de son orientation psychoaffective, et n’en maîtrise pas nécessairement l’expression. Dans la théologie contemporaine, l’argument central repose sur une anthropologie où la différence des sexes, avec sa signification théologique – l’union entre homme et femme à l’image de la relation à Dieu – est un élément essentiel de l’identité et du devenir humain, dans sa dimension sexuelle, conjugale et procréative : l’humanité est créée dans la complémentarité de l’homme et de la femme (Genèse 2, 20-24), « à l’image de Dieu » (Genèse 1,27).

Avec des variations historiques

Dès les débuts du christianisme, dans la lignée du judaïsme, les pratiques homosexuelles sont considérées à la fois comme idolâtres, indignes et antinaturelles : idolâtres, parce trop liées à des formes de prostitution sacrée ou bien conséquence sociale d’une méconnaissance foncière de Dieu (Romains 1,18-32) ; indignes d’hommes et de femmes devenus, par la grâce baptismale, « enfants de Dieu par adoption », « frères de Jésus-Christ », (Romains 8,2.21) ; enfin antinaturelles, car contraires à l’ordre naturel créé par Dieu. Selon les perspectives déjà présentes dans les philosophies antiques (stoïcisme, aristotélisme), le christianisme médiéval a développé la présentation des actes homosexuels comme des péchés « contre nature », en liant fortement l’acte sexuel à sa finalité procréatrice. Mais les dimensions psychologiques et relationnelles de la sexualité humaine restaient sous-estimées.

De nos jours, l’argument fondé sur le respect de la loi naturelle en matière de sexualité et de reproduction a un peu perdu de sa pertinence notamment à cause du développement de la maîtrise de la procréation humaine. On préfère une argumentation anthropologique fondée sur la notion de « vérité de l’acte sexuel ». Dans la mesure où elle ne débouche pas sur la procréation, une relation homosexuelle est anthropologiquement « moins vraie » qu’une relation hétérosexuelle ; cependant, elle peut être porteuse de qualités éthiques : sincérité, don de soi, recherche de l’épanouissement d’autrui, etc. Par ailleurs, dans la doctrine du mariage chrétien depuis Vatican II, la reconnaissance de la valeur positive de la sexualité humaine et la prise en compte de « l’épanouissement mutuel des époux » ouvre la voie à une prise en compte du plaisir sexuel indépendamment de sa finalité procréatrice. Mais peut-on cependant dissocier totalement ces deux dimensions constitutives de la sexualité humaine ?

Questions posées à l’Église aujourd’hui

L’Église est confrontée aujourd’hui, comme l’ensemble de la société, à une nouvelle donne. « L’identité homosexuelle », personnelle et collective, émerge en tant que telle. Michel Foucault le soulignait, il n’existait pas, dans les siècles passés, des personnes se considérant comme « homosexuelles », mais des « pratiques » homoérotiques. L’approche psychomédicale des sexualités, et de l’homosexualité, développée au XIXe siècle, a progressivement mis en valeur la sexualité, et l’orientation sexuelle, comme « vérité » du sujet. Dans sa réalité et dans son expression, l’orientation sexuelle est considérée aujourd’hui comme la marque de l’authenticité de la personne, et de ses aspirations profondes. L’émergence des revendications de légitimation sociale des relations homosexuelles (mariage « gay ») est alors le signe d’un désir fondamental de reconnaissance, qui concerne les groupes et les personnes.

L’Église doit entendre ces attentes tout en cherchant à promouvoir sa vision anthropologique, difficilement audible aujourd’hui. Dans une société fortement érotisée, où l’activité génitale est considérée comme un lieu incontournable d’épanouissement, l’abstinence sexuelle, proposée par l’Église aux personnes homosexuelles, devient difficile à mettre en pratique. Pourtant, la maîtrise de soi, dans ce domaine essentiel, est aussi un chemin de liberté. Les personnes homosexuelles sont ainsi appelées à vivre un amour chaste, sans actes sexuels, même quand elles vivent sous le même toit qu’un(e) conjoint(e). Dans notre monde éclaté où la solitude est difficile à porter, cela exige des vertus héroïques et des grâces particulières. L’Église le sait bien (cf. Catéchisme de l’Église Catholique, n° 2359).

L’enjeu essentiel vis-à-vis des personnes homosexuelles, plus ou moins proches de l’Église, est celui du réalisme et de l’accompagnement. Dans la diversité des situations de fait (vie en couple ou seul) et des types de sexualités, éventuellement en contradiction avec ses prescriptions, l’Église doit néanmoins réfléchir à la manière d’accompagner les personnes homosexuelles, comme c’est le cas avec les hétérosexuelles, vers plus de fidélité, de respect et de soutien du plus proche, dans un cheminement humain et spirituel.

Conclusion

Ces questions difficiles nous concernent tous : parfois personnellement, souvent dans nos proches ou amis ; toujours comme citoyens et plus encore comme chrétiens. Nous faisons nôtres ces paroles du concile Vatican II : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur » (Constitution Gaudium et spes, sur l’Église dans le monde de ce temps, n° 1).

Jacques Arènes et Dominique Foyer
publié le 02.06.11 dans la revue La Vie
On peut retrouver la chronique Question de vie de Jacques Arènes sur lavie.fr chaque semaine.

Publié dans DOSSIER LA VERITE

Commenter cet article