La relation d’altérité

Publié le par G&S

… une expérience nécessaire et fondamentale

Voici quelques réactions spontanées, suscitées par une première lecture parcourant ce numéro sur l’Étranger. Je me permets de les communiquer à Garrigues et Sentiers sous forme d’échos.

L’étranger est considéré comme tel, en fonction des différences constatées avec soi-même : dans l'appartenance à une autre nation (usage le plus répandu), mais aussi dans la non appartenance à sa propre famille biologique, ou encore à un groupe d'affiliation (social, politique,  religieux, sportif...). Enfin, il faudrait mentionner un dernier cas, relatif à certaines situations éprouvantes, où, soudain, je peux me considérer étrangère par rapport à moi-même.

Sans méconnaître le caractère spécifique relatif au sens usuel (étranger par rapport à l’origine nationale), il me semble difficile d'isoler cette acception courante des autres cas variés, sous peine d'ignorer un sous-bassement commun à tous. En effet, tous renvoient à une même expérience : celle de l'altérité. Cette altérité présente toujours un caractère ambigu, lié au « ressenti » éprouvé dans la rencontre ; l’autre, étant vu comme différent, déviant, voire intrus (cf. différents articles de ce même dossier).

Comme cette expérience de l’altérité m'apparaît fondamentale, et dans la construction de la personne humaine et dans son accomplissement au cours de l'existence, c’est sur elle que porte ma réflexion. Ainsi, je m’attacherai à mettre en relief le rôle subséquent que l’autre peut jouer dans la vie d’un individu, comme dans celle d’un groupe, ou même encore dans l’histoire de l’humanité. Les remarques qui suivent reflètent des réactions personnelles, résultant d’intérêts liés à mon double engagement : comme psychologue de l’enfant et comme chrétienne.

 

En psychologie de l’enfant

… la présence de l’étranger intervient comme un facteur fondamental, au cours de la genèse de la personne.

La crise d’angoisse (dite du 7e mois). Durant les six premiers mois, l’enfant poursuit une vie plus ou moins fusionnelle avec sa mère qui prolonge l’existence intra-utérine de la grossesse. Puis, le développement et la différenciation progressive de plusieurs composantes (affectivo-pulsionnelles, perceptives et motrices) vont permettre à l’enfant de mieux coordonner ses perceptions et d’élaborer l’image physique de la mère sur fond de tableau familial. Désormais, la confrontation de cette image avec la perception d’un nouveau visage survenant dans ce tableau déclenchera des réactions de rejet et d’émotion, indice de l’angoisse engendrée par cette première mise à distance de son être avec l’entourage.

L’apparition du pronom personnel « je». La poursuite du développement, avec la locomotion, les jeux imitatifs et d’opposition, la nouvelle la conscience du corps propre, enrichie par la construction du langage, débouche alors sur un moment clé : l’apparition du « je ». Ce signe indique la mise en place de la conscience de soi, instance dont l’enfant se reconnaît l’attribution exclusive, parmi les autres. Dans les cas de retard mental sévère, l’idiot (2 ans d’âge mental) ne pourra jamais prononcer le « je », quels que soient les apprentissages et conditionnements. Cette nouvelle instance fournira à l’enfant une base plus stable pour édifier actions et représentations. Cela lui permettra de construire, dans un espace élargi, de nouvelles relations aux autres (reconnus comme tels) et progressivement coordonnées dans le temps. D’où la prolifération de nouvelles activités : nouveaux jeux d’exploration, opposition, destruction, jeux de fiction, dessins…

- Entre 3 et 5 ans, l’enfant construit sa connaissance de lui-même et d’autrui comme sujet connaissant et pensant. Il prend, progressivement mais difficilement, conscience que l’autre ne dispose pas nécessairement des mêmes informations que lui et ne pense pas comme lui. Toutefois, la compréhension fine des mécanismes psychologiques qui président aux phénomènes les plus subjectifs (les ressentis en fonction des points de vue adoptés) ne s’installe que très lentement. Et même si la raison parvient à s’exercer dans le monde des objets elle est loin de pouvoir être appliquée aux relations avec autrui, fréquemment parasitées par les affects (pour le meilleur et pour le pire).

- Cependant, la construction de la personne se poursuit encore, durant l’adolescence, comme au cours de sa vie adulte, et toujours en relation avec les autres. Cette relation, vivante et fluctuante, présentera des aspects plus ou moins chaotiques, oscillant entre des réactions de défense méfiante ou un besoin impérieux de fusion. D’ailleurs, « penser autrui » dépend fortement de la pensée morale. L’évaluation normative des différences repose sur les valeurs qui environnent l’enfant et l’adulte.

 

L’attitude manifestée par Jésus-Christ face à l’étranger

a scandalisé, puis provoqué le surgissement d’une  autre image de la femme et de l’enfant, par rapport à  celle  véhiculée dans les  pratiques en cours.

Le cas de l’étranger (Samaritain, Romain, païen…) ayant déjà été considéré dans ce même dossier, je m’attacherai ici seulement à deux cas reliés à cette notion d’étrangers : l’image de la femme et l’image de l’enfant, tous deux occupant alors dans la société environnante une place tout à fait mineure.

En dépit du rôle social inférieur que la société attribuait alors à la femme, tout le comportement de Jésus manifeste, à son égard, une considération inusitée. Scandalisant son entourage : il s’avance vers la Samaritaine pour lui demander à boire, il soutient la prostituée, soumise à une accusation populaire. De plus, Jésus valorise l’acte gratuit d’amour et de contemplation, présenté par Marie-Magdeleine reposant à ses pieds, attitude très critiquée par Marthe qui défendait la rentabilité de l’action. D’ailleurs, la première personne qui aura la faveur de voir le Ressuscité sera Marie-Magdeleine. Sa propre Mère n’hésite pas à braver les règles en usage en quittant la cuisine (refuge des femmes) pour pénétrer dans la salle du banquet de noces et aller à la table d’honneur présenter une requête à son Fils, etc. Saint Paul, bien qu’influencé par les pratiques de l’époque, n’hésite pas à proclamer une égale dignité de la femme par rapport à l’homme (cf. Galates 3,28).

La valorisation de l’image de l’enfant a été affirmée par le Christ sous deux formes 

° Sous une forme implicite. Alors que l’arrivée du Messie (tel qu’il était attendu dans l’Ancien Testament) s’annonçait sous les traits d’un chef puissant et glorieux, sa venue historique au sein de l’humanité fut tout autre. Il s’est incarné en se manifestant à travers le corps d’un enfant nouveau-né, faible, démuni et de surcroît misérable.

 ° Sous une forme explicite. Plus tard, il dira à ses disciples (qui voulaient écarter les enfants de lui) : « Ne les empêchez pas, car le Royaume de Dieu est à ceux qui sont comme eux » (Marc 10,14). L’enfant, posé comme modèle ! Alors que, dans la plupart des sociétés contemporaines, l’enfant ne jouissait d’aucune considération…

 

Le surgissement de ces nouvelles représentations

… a provoqué des effets subséquents, notamment sur la législation sociale.

- L’Église a été la première à défendre le statut de l'enfant reconnu comme une personne, alors que dans l'Empire romain le père disposait du droit de vie et de mort sur eux. Reconnaissant la grande vulnérabilité de l’enfant, il incombait donc à la société des adultes de le protéger de toute agression susceptible de porter atteinte à sa dignité humaine, car sa personne encore fragile était en voie de formation.

- Dans cette même ligne, à partir des premiers siècles de notre ère, de nombreuses interventions privées catholiques se sont attachées à faciliter le développement de l’enfant, en suscitant un accompagnement humain adapté. Nous évoquerons, au cours des temps, les cas devenus célèbres : en Occident (St François d’Assise, puis St Vincent de Paul), puis en Orient (Mère Teresa…), au Moyen-Orient (Sœur Emmanuelle…). Ainsi, l’Église a été la première à s'occuper des soins de santé, d'éducation populaire, dans les petites écoles dépendant de couvents, ouvertes aux filles comme aux garçons. C’est elle, d’ailleurs, qui a créé les premières universités.

- De la même façon, des chrétiens se sont élevés pour défendre, dans le mariage, la liberté de conscience et de choix pour la femme. L’Église a reconnu ce droit en interdisant les mariages forcés (ce qui ne veut pas dire que les familles aient toujours respecté cet interdit).

- Par la suite, alourdie par la rigidité d’une institution étendue à l’échelle du monde et censée s’adresser à des milliard d’hommes, femmes, enfants, l’Église n’a pas toujours su accompagner tous les combats, poursuivis dans cette même ligne évangélique, par exemple lors de la proclamation des droits de l’homme. Ce faisant, elle se mettait en contradiction avec la mise en œuvre des premières règles de vie démocratique, pourtant inaugurée par des moines bénédictins dès le VIe siècle et soutenue ensuite, à l’époque des Lumières, par des chrétiens (prêtres et laïcs) engagés au nom même de leur foi (cf. nombre d’historiens et anthropologues agnostiques, tels M. Gaucher, R. Debray, F. Lenoir…).

 

Les représentations spirituelles propres au christianisme

… ont contribué à porter au premier plan la relation à l’autre et à l’Autre

L’incarnation du Christ, manifestée sous les traits d’un être en évolution (et non dans une figure donnée toute faite), rejoint donc, comme une parabole vivante, le modèle de l’enfant, proposé ensuite aux disciples. Cette intention met en relief une différence capitale de l’homme avec les autres vivants : nous ne sommes pas essentiellement prédéterminés, mais en voie de construction. Et cela concerne aussi bien notre personne humaine que notre être spirituel.

 

La construction de notre personne humaine ne peut s’opérer qu’en relation avec les autres

Le Christ et ses disciples ne cessent de rappeler que la loi de la vie se résume à une loi d’amour : aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés, car la vie humaine est relation, l’enfermement en soi conduit à la destruction, ainsi que l’évoque le mythe de Narcisse. Pour accueillir et développer la vie à venir, indissociablement humaine et spirituelle, le Christ nous invite à suivre le même chemin que Lui, dans le même partage exigeant avec les autres, et cela en dépit des très nombreuses différences, car nous sommes tous frères, issus d’un même Père. Cependant, cette relation nécessaire demeurera toujours plus ou moins ambiguë et risquée.

Confrontée à cette «butée de l’extériorité », la rencontre de l’altérité constitue : aide et menace pour un moi, jamais achevé, toujours vulnérable (cf. Levinas cité dans ce même numéro). Dans des situations jugées éprouvantes, voire extrêmes, cette relation peut se briser face à un mur infranchissable. Je pense à un document original que j’ai eu l’occasion de voir récemment. Il s’agit d’un document 1 qui donne à voir le comportement de Klaus Barbie durant son procès, en 1987 à Lyon, dont le reportage filmé avait été exceptionnellement autorisé. J’ai alors éprouvé la certitude glacée de me trouver en présence d’un être totalement étranger dont l’humanité absente était remplacée par une mécanique infernale et inflexible. Barbie regardait avec un sourire froid ses interlocuteurs et son ancienne victime, Simone Lagrange, rescapée après une longue déportation dans les camps d’Auschwitz (dès l’âge de 13 ans !). Ici la relation d’altérité s’effondre, dans la mesure où la différence bute sur l’inqualifiable. Cet être sortait alors de la catégorie humaine, il s’imposait comme une image anonyme du mal absolu. Par contre, face à lui, Simone Lagrange poursuivait son témoignage personnel avec une maîtrise et une dignité humaine admirables.

Cependant, dans la plupart des cas, accepter, dans une confiance librement donnée à l’autre, de courir le risque de s’exposer et de s’exprimer face à cet autre, permet une découverte fondamentale. Reconnu par l’autre, le moi accède alors à un niveau supérieur de conscience : la conscience de sa propre singularité, comme de ses propres limites. Cette expérience élargit paradoxalement l’espace de vie et, aussi, allège l’emprise des limites individuelles, pour ouvrir la personne à des nouveaux développements, telle l’acceptation de l’universalité, reconnue alors par les deux acteurs.

Dans un ouvrage récent, qui présentait une nouvelle traduction des Confessions de St Augustin, F. Boyer 2 écrit : « Cette idée d’être une personne singulière, c’est-à-dire un soi qui s’avoue soi-même, s’est greffée sur l’histoire du christianisme » (p.42). Il reste que cette expérience fondamentale demeure plus ou moins réalisable selon les cultures. Comme souvent remarqué par A. Malraux, certaines cultures résistent à l’idée de singularité comme à celle d’universalité, au profit d’une référence impérative liée à la collectivité (nationale, religieuse, politique, familiale…). Le message évangélique concilie l’exigence d’une authenticité personnelle (cf. St Augustin) avec la reconnaissance de l’universalité humaine. L’une et l’autre sont reconnues par un Dieu qui, dans la parabole du Pasteur, connaît toutes ses brebis et appelle chacune par son nom.

 

L’accomplissement plénier de notre personne, y compris spirituelle, implique la relation avec l’Autre

Le Dieu Chrétien n’est pas un Dieu solitaire, qui se complait dans la contemplation de son être. Ce Dieu transcendant s’est abaissé jusqu’à l’homme pour inviter l’homme à s’élever jusqu’à Lui. L’Évangile nous apprend que le Dieu annoncé, bien qu’unique, existe sous le mode de la Trinité, au travers d’une communion d’amour.

Ici, il serait utile de se reporter à l’œuvre Dieu qui vient à l’homme 3 de Joseph Moingt. Cette analyse, admirable de profondeur, risque parfois de décourager le lecteur par son souci extrême de précision érudite. L’auteur y décrit que Dieu est relation, ouvert à l’altérité, dans la diversité du dialogue. Dialogue : avec les deux Personnes divines engendrées par Lui, et avec les autres personnes humaines, créées par Lui à son image, chacune appelée à participer selon son mode propre à sa vie divine. Je me permets de citer ici quelques lignes évocatrices de la Trinité, empruntées à J. Moingt et extraites de son petit livre L’Évangile de la résurrection 4 :

« Dieu se révèle Père par la résurrection de Jésus et Jésus est révélé Fils par l’Esprit qu’il nous donne. Nous connaissons ainsi que Dieu existe en communion d’amour » (68). La dualité de Père et de Fils est « ramenée à l’unité par la communion à un troisième, l’Esprit Paraclet » (72). « L’amour est mouvement immobile qui incline (…) le même vers ce qui est autre, non pour détruire son identité, mais pour la réconcilier avec toute autre altérité, y compris celle de Dieu » (77).

On ne peut cantonner le christianisme dans les limites ordinaires d’une religion, réduite aux règles fabriquées par une institution humaine. L’Évangile nous apprend que l’Esprit nous appelle à devenir co-créateur de notre évolution, par un dépassement exigeant, lequel amorce une nouvelle naissance, radicalement libératoire, (cf. de nombreux théologiens, tels F. Varillon, J. Moingt, C. Theobald, M. Zundel…). Augustin évoquera une sortie du monde de la division et de l’illusion pour entrer dans celui de la réconciliation avec Dieu, avec les autres, avec soi-même ; notre propre personne enfin librement accordée à l’image offerte par le Père créateur.

Francine Bouichou-Orsini
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1 - Lagrange S. Moi, petite fille de 13 ans, témoignage d’Auschwitz. Document original diffusé par France 2 le 16 avril 2010

2 - Boyer F. Les Aveux, P.O.L., 2008

3 - Moingt J. Dieu qui vient à l’homme, Ed. du Cerf, 2005, 2007, 2008 (3 volumes)

4 - Moingt J. L’Évangile de la Résurrection , méditations spirituelles. Bayard 2008

Publié dans DOSSIER L'ETRANGER

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