La fracture sociale s’invite au Forum de Davos

Publié le par G&S

Chaque année l’élite du monde politique et économique de la planète se retrouve dans la station des Alpes suisses de Davos. Plus de 40 chefs d’État, 1500 leaders économiques et 300 personnalités publiques participent, du 22 au 25 janvier, à ce 44e Forum économique mondial qui aborde pour la première fois la question de l’inégalité des revenus. La croissance de ces inégalités devient une menace croissante pour l’économie mondiale. Dans le rapport inaugural des organisateurs du Forum, on peut lire ceci : « Le fossé persistant entre les revenus des citoyens les plus riches et ceux des plus pauvres est considéré comme le risque susceptible de provoquer les dégâts les plus graves dans le monde au cours de la prochaine décennie ».

Tous les dévots de la « main invisible du marché », providence laïque qui devait transformer les vices privés de la cupidité 1 en vertus publiques de la redistribution, devraient méditer les chiffres publiés dans le rapport annuel de l’ONG OXFAM. « La fortune du 1 % de l'humanité le plus riche s'élève à 110000 milliards de dollars (81 126 milliards d'euros), c'est-à-dire autant que celle possédée par les 99 % restants. Ou encore 1 % des Américains les plus fortunés se sont approprié 95 % de la croissance postérieure à la crise financière depuis 2009 et les 90 % les moins riches se sont appauvris. Sept personnes sur dix vivent dans un pays où l'inégalité économique a augmenté au cours des trente dernières années » 2.

En Europe, la richesse combinée des dix personnes les plus riches dépasse le coût total des mesures de relance mises en œuvre dans l’Union Européenne entre 2008 et 2010.

Matthieu-Ricard.gifLe moine bouddhiste et traducteur français du Dalaï Lama, Matthieu Ricard, est invité cette année au Forum. Auteur d’un livre récent intitulé Plaidoyer pour l’altruisme 3, il est cofondateur d’une association humanitaire qui a développé 130 projets au Népal, au Tibet et en Inde dans les domaines de la santé, de l’éducation, des aides sociales ou pour la construction de ponts. Interrogé sur sa participation à ce Forum et son analyse de la crise mondiale, il déclare ceci : « C’est une crise de l’avidité, de la stupidité et du manque de régulation. C’est un système malsain ! Il faut une régulation intelligente, faite d’altruisme. Pas pour museler l’entreprise. Mais si on dérégule à outrance comme cela a été le cas aux États-Unis depuis Ronald Reagan on aboutit à ce que certains détournent le système à leur profit. Il faut une économie positive, qui facilite le commerce équitable ou les investissements éthiques » 4.

Le Pape François a adressé un message au Forum pour lui demander de « veiller à ce que la richesse puisse servir l’humanité et non pas la gouverner ». Car, pour lui, « ce serait une fausse paix sociale que celle qui servirait d’excuse pour justifier une organisation sociale qui réduit au silence ou tranquillise les plus pauvres, de manière à ce que ceux qui jouissent des plus grands bénéfices puissent conserver leur style de vie sans heurts » 5.

Bernard Ginisty

1 – Cf. l’ouvrage de l’économiste et prix Nobel américain Joseph Stiglitz : Le triomphe de la cupidité, éditions Les Liens qui Libèrent, 2010
2 – Le danger de la montée des inégalités au menu du Forum de Davos, Site du Journal Le Monde du 21 janvier 2014
3 – Matthieu Ricard : Plaidoyer pour l’altruisme. La force de la bienveillance, Éditions Nil, 2013
4 – Matthieu Ricard : Nous vivons une crise de l’avidité, de la stupidité et du manque de régulation. Entretien sur le site Youphil http://www.youphil.com/fr/article/06876
5 – Pape François : Exhortation apostolique, La Joie de l’Évangile, Éditions Bayard, Cerf, Fleurus-Mame, 2013, § 218

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Marc Delîle 25/01/2014 16:36


Pierre,  Je ne raisonne pas « en fonction du passé entre deux systèmes dépassés » , mais à partir d'une certaine expérience (pessimiste) de l'historien sur tous les
systèmes élaborés par l'homme depuis les 2000 ans qui nous séparent de la promesse  de l'Apocalypse (21,5) : « Voici que je fais toutes choses nouvelles ». 


Cet avenir de paix et de liberté annoncé sera un don de Dieu, potentiellement là,  certes, (Cf. verset 6 : « C'est fait »), et qui peut arriver à tout moment, mais promis au
futur (versets 6 et 7). Quelle sera notre part dans la préparation de cet avènement ?


Sans doute sommes-nous désignés  par Paul comme  "les coopérateurs de Dieu" (1 Cor 3,9, 2 Cor 6,1,…), sans doute une certaine conscience de la solidarité humaine
frémit-elle lentement dans le monde, mais que de contre-preuves d'un "progrès" constant et irréversible ! La mondialisation dans laquelle d'aucuns ont cru espérer cette unification de l'humanité
en direction du point oméga, semble, pour l'instant, surtout orientée vers  l'objectif-dollar. Celui-ci risque de nous " enfermer " plus sûrement qu'une réflexion lucide sur le passé qui ne
cherche qu'à éviter de recommencer les mêmes errements..


 


Marc Delîle

Pierre Locher 23/01/2014 11:55


Pouquoi, Marc Delile, faudrait-il perpétuellemnt raisonner en fonction du passé et jouer à pile ou face entre deux systèmes totalement...dépassés ? Ne sommes-nous pas capables d'invention, de
renouveau ? "Voici que je fais des choses nouvelles" : Le Créateur nous a créés créateurs, a dit je ne sais plus quel théologien. C'est ce à quoi nous invitent aussi bien  le pape François
que Mathieu Ricard (même si ce dernier l'exprime autrement) : inventer notre avenir en tenant compte du passé, mais sans s'y laisser enfermer.


 


Pierre Locher 

Marc Delîle 23/01/2014 10:51


Pleinement d'accord, une fois de plus, avec le papier de Ginisty. Cependant, deux interrogations inquiètes et affligées : 


1°  La conversion des "plus riches" à une économie ouverte au bénéfice de tous pourra-t-elle se faire ailleurs que sous la guillotine ?


2° Si le "grand soir" arrivait, pourrait-il engendrer un régime autre que totalitaire ?


Une relecture lucide de l'histoire, à la lumière de ces deux questions, ne rend pas très optimiste en faveur de "lendemains qui chantent".


Reste l'énorme et généreux travail accompli par des ONG ou même de simples individualités "altruistes", pour parler comme Mathieu Ricard. Magnifique ! Heureusement ! Mais ne
risque-il pas d'être (comme les religions ?)  l'"opium" qui calme la douleur et empêche la révolte de la misère ?


 


Marc Delîle