La désintégration

Publié le par G&S

de Philippe Faucon

La Desintegration - filmComme le roman, le cinéma, art de la fiction, peut pourtant renvoyer avec intensité au monde réel, inviter à ouvrir les yeux et donner à penser. Qui peut faire connaître la Russie du 19e siècle mieux que les grands romans de Gogol, Tourgueniev, Dostoïevski et Tolstoï ? Des films aussi peuvent jouer ce rôle. C’est le cas de deux films récents : la cinéaste marocaine Leila Kilani nous en apprend sans doute plus sur de nombreux jeunes du Maroc ou d’autres pays que bien des reportages ; dans son film Sur la planche, elle décrit la « fureur de vivre » de jeunes filles montées du bled jusqu’à Tanger, fascinées par les mirages de cette ville en pleine expansion. Et le film sort sur les écrans au moment même où Renault inaugure une usine toute neuve à Tanger pour inonder le monde – et la France – de voitures low cost !

Le cinéaste français Philippe Faucon, né au Maroc, études de lettres à Aix en Provence, s’était déjà fait connaître dans ses premiers films par sa qualité d’attention à la vie quotidienne, présentée sans tapage, mais avec finesse : L’amour (1990), une tranche de vie sur une bande de jeunes à Saint-Denis, Muriel fait le désespoir de ses parents (1997), une jeune fille de province montée à Paris faire ses études, Samia (2000), sixième enfant dans une famille algérienne de banlieue, le film s’attachait à l’oppression exercée sur les filles dans certaines familles traditionnelles. Puis Dans la vie (2008), peut-être son meilleur film, rencontre improbable, à Toulon, pendant l’invasion israélienne au Sud-Liban, entre une vieille femme juive rapatriée d’Algérie et une mère maghrébine illettrée. Le choc de ces deux univers aboutira peu à peu à une réconciliation et à la naissance d’une amitié, lorsque les deux femmes découvriront qu’elles viennent toutes deux d’Oran et partagent dans bien des domaines une même culture : les mêmes chansons oranaises, les mêmes plats préférés…

Dans ce nouveau film, Philippe Faucon rejoint une famille d’origine maghrébine dans une cité de Lille, famille attachée à un islam modéré, empreint de tolérance et de respect, représenté ici par l’imam et la mère de famille, actrice non professionnelle. Le désir d’« intégration » est réel, vécu par le frère aîné et par la fille. Mais le second fils, Ali (joué par Rashid Debbouze, petit frère de Djamel) pourtant titulaire d’un bac pro, n’arrive pas à trouver un stage qui le ferait entrer dans le monde du travail. « Qu’est-ce qui ne va pas dans mon CV ? » demande-t-il. « Votre nom ! » Malgré les encouragements de son frère et de sa mère, il se laisse influencer par Djamel, plus âgé, qui va l’embarquer avec deux de ses copains dans un islam radical, intransigeant. Et se met en marche le processus de désintégration, qui les conduira jusqu’à une catastrophe finale.

Avec son style tout en retenue, tout en nuances, sans aucun recours au sensationnel ou au manichéisme, ce sont donc des questions de fond de notre société que soulève Philippe Faucon avec ce film : difficulté des jeunes à trouver leur identité (l’un des trois jeunes s’appelle Nicolas et s’est converti à l’islam par soif d’absolu), question sociale refoulée quand il est si difficile pour des jeunes de banlieue de trouver un travail, tentation des extrémismes quand le mal-être grandit.

Tout sonne juste, intense et bref.

On ne peut que souhaiter, avec un autre critique « à Philippe Faucon, auteur discret, âpre et sensible  à la fois, qui filme depuis vingt ans les territoires en friche de la nation et du cinéma français, la juste reconnaissance due à son talent ».

Jacques Lefur

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Jean-Baptiste DÉSERT 20/02/2012 18:58


Je ne partage pas l'enthousiasme de Jacques Lefur sur le film "La désintégration". «Trop didactique», l’expression m’est venue après quelques minutes. Plus
qu’un film, c'est un documentaire. Il est efficace pour dénoncer une situation de fait inadmissible : le nom (comme le remarque la sœur du héros) ou le «faciès» sont des instruments discriminants
pour les recruteurs dans toute une série de métiers. Mais tout le monde sait qu’il ne suffit pas de bons sentiments pour faire un bon film. Les acteurs eux le sont, en particulier la mère,
admirable de justesse de ton dans sa paix intérieure (NB. cet Islam-là , vécu dans «la foi, le pardon et le respect» ne ferait craindre à personne pour sa liberté et faciliterait
l’»intégration»). Mais, outre une mise en scène minimaliste et parfois un peu lourde, certains personnages sont trop stéréotypés (le prof un peu lâche qualifié d’hypocrite, le jeune converti
fanatique, le meneur de djihad non moins fanatique et sûr d’avoir raison, etc.) En outre, bon nombre de situations sont trop prévisibles sous le couvert d’une logique élémentaire : que peut faire
un brave garçon et bon fils à qui on refuse un travail que sa compétence (supposée puisqu’il n’a pu l’exprimer lors du stage dont on le prive) sinon devenir terroriste. 


 


Les dialogues manquent souvent de nuances ; il y a les (presque) «gentils» (?) jeunes de banlieue acculés à des actions extrémistes malgré eux, et les
méchants : ces Français tous racistes.  Qu’est-ce que le racisme sinon d’attribuer arbitrairement à un groupe social, à un peuple, à une nation des défauts comme «ataviques» et de les
rejeter par le fait même, tout en s’estimant supérieur, ou dans l’unique vérité comme le djihadiste. Affirmer, comme il le fait, que tous les Français sont racistes n’est-ce pas un peu raciste ? Il y aurait au
moins une exception : la belle-fille française qui vit avec Rachid, le frère bien intégré. Disons que le metteur en scène, souvent attaché à des questions difficiles et polémiques, manque ici
peut-être d’un peu de distance par rapport à un discours radical. Question annexe : qui paie les grosses bagnoles ?


 


Ces réserves faites, il est plus qu’utile de voir ce film — à condition qu’il n’excite pas les peurs— pour prendre conscience d’une situation injuste et à
laquelle il faudra porter remède rapidement.