La démocratie et les cabales des dévots

Publié le par G&S

Depuis des lustres, la République française a séparé les Églises et l’État au nom du principe de laïcité. Aujourd’hui, la question est à nouveau posée avec la diversité des communautés religieuses vivant en France et leur expression dans l’espace public.

Mais peut-être certains n’ont pas vu que les religions n’avaient pas, hélas, le monopole du cléricalisme et des dévotions obtuses. Il s’agit de tendances fondamentales de l’esprit humain qui peuvent s’investir dans toute institution ou idéologie à qui l’on attribue une forme d’absolu. Dans une démocratie, la politique se joue dans le relatif et ceux qui cherchent à y mettre de l’absolu restent de fumeux idéalistes ou, s’ils parviennent au pouvoir, deviennent des inquisiteurs redoutables ou des apparatchiks sans foi ni loi.

Dès 1912, Charles Péguy pointait ces « cabales des dévots » qui menacent toujours le vivre ensemble : « Nous naviguons constamment entre deux curés, nous manœuvrons entre deux bandes de curés ; les curés laïques et les curés ecclésiastiques ; les curés cléricaux anticléricaux, et les curés cléricaux cléricaux ; les curés laïques qui nient l’éternel du temporel, qui veulent défaire, démonter l’éternel du temporel, de dedans le temporel ; et les curés ecclésiastiques qui nient le temporel de l’éternel, qui veulent défaire, démonter le temporel de l’éternel, de dedans l’éternel » 1.

Vestale d’une eschatologie révolutionnaire, membre du clergé, d’un syndicat ou d’un parti, financier international, entrepreneur médiatique, personne n’est vacciné contre les pires travers religieux qui consistent à adorer l’institution et vénérer les dogmes. Il ne suffit pas de jeter le catéchisme de son enfance aux orties ou de pourfendre les interdits sexuels du pape pour se croire délivré de la dévotion. Elle nous menace tous lorsque, par paresse intellectuelle ou confort institutionnel, nous donnons à nos institutions ou nos idéologies les pieuses révérences qui en font tôt ou tard de dangereuses idoles. La démocratie est le lieu du vivre ensemble et donc des rapports conflictuels et des compromis entre citoyens, mais non celui du salut et de la rédemption.

La laïcité n’est pas un univers aseptisé qui nous dispenserait d’affirmer dans le débat public les raisons de vivre, d’aimer et de construire une société. En se libérant des emprises cléricales, la société n’a pas fermé le débat sur les grandes options qui inspirent la vie, mais l’a situé chez chaque citoyen. La laïcité constitue l’espace où chacun peut risquer sa parole propre, au lieu de rester noyé dans le pseudo consensus d’une pensée unique dont le vide s’emplit de la religion de la marchandise.

Paul Ricœur nous invite à fuir ce consensus minable pour « une pratique du dissensus mis en œuvre par une éthique de la discussion ». Il poursuit : « Il y a un noyau du poétique qui est le sacré, le religieux, la parole originaire. Ça, c’est le problème des convictions. Et le problème de la communauté politique est de pouvoir partager cette conviction en la retraduisant dans le langage de chacun, dans sa philosophie, dans sa liberté laïque » 2. C’est dans un espace démocratique, et non dans le refuge dans des cléricalismes religieux ou laïques, que peuvent se déployer les itinéraires personnels vers ce que chacun juge comme essentiel.

Bernard Ginisty

1 – Charles Péguy : Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle in Œuvres en prose complètes, Éditions La Pléiade, Tome III, Paris 1992, p. 668
2 – Paul Ricœur : L’unique et le singulier. Entretien avec Edmond Blattch, Alice éditions, Bruxelles 1999, p. 73

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