La « conscience métisse » et les identités plurielles

Publié le par G&S

Daryush Shayegan : La conscience métisse. Éditions Albin Michel, 2012.

Conscience-metisse.jpgLa crise profonde que traversent nos sociétés ne trouvera pas son issue dans la simple modernisation de nos réponses à des questions que nous ne songeons pas à interroger. Car, sans vouloir jouer sur les mots, c’est bien la question qui est en question. Pour Gaston Bachelard, cette interrogation est la source de l’esprit scientifique : « Avant tout, écrit-il, il faut savoir poser les problèmes. Et quoi qu’on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d’eux-mêmes. C’est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit » 1.

Toute culture, tout système philosophique ou religieux s’articule autour de quelques questions fondamentales qui mettent l’esprit en mouvement. C’est pourquoi, dans la crise mondiale que nous connaissons, il est si important de fréquenter les esprits qui se sont risqués aux frontières et à la confrontation avec des univers culturels différents. Ces passeurs nous invitent à découvrir les différentes formes de mise en questions du sens de l’existence humaine. Le philosophe iranien Daryush Shayegan est un de ceux-là. Depuis plus de quarante ans, il ne cesse de travailler sur la pensée comparée entre Orient et Occident. Son dernier ouvrage, La conscience métisse, apporte des éclairages précieux sur les questions d’identité et de la métamorphose du sacré dans nos sociétés. Analysant l’impact de la philosophie occidentale sur un Orient déboussolé, il appelle de ses vœux une « pensée nomade » qui n’oppose pas les civilisations, mais déconstruit les amalgames politiques et ce qu’il appelle des « ankyloses identitaires ».

Cette juxtaposition de la modernité et du retour du refoulé traditionnel constitue le ressort du malaise des sociétés traditionnelles, comme la société iranienne. « Je me suis rendu compte que ces civilisations non seulement ne sont plus traditionnelles, au sens où on entend ce terme, mais sont loin d’avoir assimilé la modernité. Elles sont en d’autres termes dans l’entre-deux, c’est-à-dire entre le pas encore et le plus jamais, entre une modernité inexorable qui s’installe mais qui n’est pas tout à fait assimilée et une tradition qui s’effondre et qui ne se renouvellera plus jamais sous sa forme originelle » 2.

Il ne faudrait pas croire que l’exacerbation de ces contradictions nous serait totalement étrangère. Dans un texte intitulé L’expérience de la pensée, le philosophe Martin Heidegger écrit : « Nous venons trop tard pour les dieux et trop tôt pour l’Être. L’homme est un poème que l’Être a commencé » 3. Notre condition d’hommes du XXIe siècle connaît le désenchantement causé par la perte de la cohérence entre les dieux et le sol où l’on vit et la diversité culturelle qui conduit au métissage. A la question de savoir si ce monde là l’inquiète, Daryush Shayegan répond ceci : « Je suis curieux de connaître les forces souterraines qui dirigent note planète. Je suis curieux, mais parfaitement désillusionné. Le désespoir en revanche je ne le connais pas, il faut être trop naïf pour être désespéré » 4.

Bernard Ginisty

1 – Gaston Bachelard : La formation de l’esprit scientifique Éditions Vrin, 1965, page 14
2 – Daryush Shayegan : op.cit.  page 209
3 – Martin Heidegger : Question III, Éditions Gallimard, 1984, page 21
4 – Daryush Shayegan : Sous les ciels du monde. Éditions du Félin 1992 page 125.
Daryush Shayegan est né à Téhéran en 1935 d’une mère sunnite géorgienne et d’un père chi’ite venu d’Azerbaïdjan. Il a fait ses études en Iran et en France. Il est ancien professeur d’études indiennes et de philosophie comparée à l’Université de Téhéran, ex directeur du Centre iranien pour l’étude des civilisations. Auteur de nombreux livres, Shayegan vit entre Paris et la capitale iranienne. En 2011, il obtient la Grande médaille de la Francophonie de l'Académie française.
Parmi ses ouvrages on peut citer : Qu'est ce qu'une révolution religieuse ? Albin Michel 1991, Les Illusions de l’identité, éditions du Félin 1992, Hindouisme et soufisme Albin Michel 1997, La lumière vient de l’Occident Éditions de l’Aube 2008, Schizophrénie culturelle Albin Michel 2008 Henry Corbin <http://fr.wikipedia.org/wiki/Henry_Corbin> : Penseur de l'islam spirituel, Albin Michel, 2011

Publié dans Réflexions en chemin

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Caroline de Candia 27/11/2012 07:29


Oui comme l'écrit Françoise , nous avons besoin d'imagination créatrice .


Les nouveaux chemins sont en devenir...Ils n'existent pas encore , mais ils sont à créer , imaginer , penser ...


Caroline de Candia .    Trois Epis 

Francine Bouichou-Orsini 23/11/2012 20:58


La crise profonde que traversent nos sociétés ne trouvera pas son issue dans la simple modernisation de nos réponses à des questions que nous ne songeons
pas à interroger.                  Oui, cette affirmation de
Bernard Ginesty me paraît adéquate. Se bloquer sur la recherche de la réponse limite l’horizon…             Il s’agit plutôt,
interrogeant notre question, d’avancer vers d’autres questions, non imaginées et plus aptes à de nouvelles explorations. C’est d’ailleurs ainsi que procèdent certains
pédagogues. Et nous  connaissons tous la manière dont Jésus répondait à l’attente des curieux venus jusqu’à lui ;  il leur répondait par d’autres questions,  introduites par ses  paraboles…


Francine Boouichou-Orsini