L'oligarchie, ça suffit ! Vive la démocratie !

Publié le par G&S

Les révolutions des peuples du monde arabe qui rejettent des dirigeants installés à vie et préoccupés de créer une dynastie familiale et d’entasser, par la corruption, des sommes extravagantes, se font au nom de la démocratie. Retrouvant leur dignité bafouée pendant des lustres, des citoyens ont fait tomber le mur de la peur pour intervenir directement dans l’histoire. Il reste la tâche la plus difficile, celle de construire une société nouvelle qui fasse appel à la responsabilité de chaque citoyen et non à l’abandon à des nouveaux chefs ou de nouvelles idéologies.

Herve-Kempf.jpgAux Occidentaux qui seraient un peu trop pressés de saluer par un « on a gagné ! » ces luttes des peuples pour leur dignité et leur liberté, je ne saurais trop conseiller de lire l’essai du journaliste et essayiste Hervé Kempf : L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie qui s’ouvre par cette affirmation : « Il est de l’intérêt des puissants de faire croire au peuple qu’il est en démocratie. Mais on ne peut pas comprendre le moment présent si l’on n’explore pas la réalité soigneusement occultée : nous sommes en oligarchie, ou sur la voie de l’oligarchie ». Il ne s’agit ni de dictature, pouvoir d’un seul pour ses intérêts propres, ni de démocratie, pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple, mais « du pouvoir de quelques-uns, qui délibèrent entre eux des solutions qu’ils vont imposer à tous ». Comme le note l’auteur, l’oligarchie risque de se conforter par l’alliance objective de certains militants écologistes qui pensent que « la démocratie ne permet pas de prendre en compte les intérêts du long terme. (…) Il faut confier à une élite vertueuse le soin de mener la société sur le bon chemin » et des maîtres de la finance internationale qui pensent que « les électeurs européens sont le plus grand obstacle aux ambitions de l’Europe de devenir plus dynamique et performante » 1

De bons esprits voient dans la gouvernance chinoise un nouveau modèle de « despotisme éclairé » qui serait le chemin inéluctable vers l’efficacité. Ainsi, Thomas Friedmann, éditorialiste du New York Times écrit : « Une autocratie gouvernée par un parti unique présente certainement des défauts. Mais quand elle est dirigée par un groupe de gens raisonnablement éclairés, comme c’est le cas en Chine aujourd’hui, elle peut avoir de grands avantages ». Georges Steiner, quant à lui, affirme : « Il est concevable que la solution dans les grandes crises économiques soit une solution à la chinoise, technocratique. Que nous évoluions vers un despotisme libéral » 2.

Tout au long de son ouvrage, Hervé Kempf montre que l’oligarchie qui règne de plus en plus en Occident est celle de l’argent. Quelques exemples : « En France, 98 personnes détiennent 43% des droits de vote dans les 40 premières entreprises du pays » 3. Aux États-Unis d’Amérique, « dans 93% des cas, les représentants et sénateurs élus aux élections de novembre  2008 étaient ceux qui avaient dépensé le plus d’argent dans leur campagne » 4. Cette situation devient intenable dans une période où vont s’imposer de plus en plus des régulations mondiales pour lutter contre la criante injustice dans la répartition des richesses de la planète. Pour Hervé Kempf, la question climatique est emblématique de l’incapacité d’une oligarchie autoproclamée lucide d’y faire face, car « elle n’est soluble que par un bond démocratique. Elle est la première question politique totale de l’histoire humaine. Elle exige, non pas la soumission, non pas l’obéissance, mais l’adhésion de chacun d’entre nous pour faire évoluer ses comportements. Les changements sont d’une telle ampleur qu’ils ne peuvent pas être réalisés sans une nouvelle culture » 5.

Commentant le propos de l’économiste indien Amartya Sen, prix Nobel dans sa discipline, pour qui « la politique de la démocratie donne aux citoyens la chance d’apprendre les uns des autres », Hervé Kempf souligne que « le cœur de la démocratie n’est pas l’élection, mais la délibération, par laquelle nous apprenons les uns des autres » 6. C’est dire que la démocratie est un processus permanent et non l’abandon au hasard des élections de toute responsabilité au profit d’oligarchies qui prétendent s’égaler au bien commun.

Les sociétés occidentales devront faire face, dans les années qui viennent, à ce qu’Hervé Kempf ne craint pas d’appeler « un appauvrissement matériel ». Ce sera le prix à payer pour une meilleure justice au niveau planétaire. Aussi, écrit-il, « je conclus qu’au lieu de prendre la démocratie comme acquise, il faut la revivifier, en résistant à l’oligarchie et en développant la culture et les pratiques démocratiques. C’est la seule voie par laquelle les sociétés occidentales pourront organiser l’appauvrissement matériel dans des conditions qui lui permettront de bien vivre » 7.

Le long travail de la démocratie ne concerne pas seulement des peuples qui se libèrent de dictatures intolérables ; c’est une exigence qui concerne tous les habitants de notre planète, et d’abord ceux qui sont les plus prédateurs.

Bernard Ginisty
27.02.11

1 – Hervé KEMPF : L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie. Éditions du Seuil 2011, 186 pages, page 9

2 – Page 16

3 – Page 40

4 – Page 78

5 – Page 133

6 – Page 148-149

7 – Page 156 Cf. également : « La politique de la biosphère indique une direction à contre-courant de tout le discours dominant : les Occidentaux doivent réduire leur consommation matérielle et leur consommation d’énergie, afin de laisser une marge d’augmentation à leurs autres compagnons de planète. L’appauvrissement matériel est le nouvel horizon de la politique occidentale. L’appauvrissement matériel des Occidentaux est le nouvel horizon de la politique mondiale. » (page 129)

Publié dans Signes des temps

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Jean-Marc Thévenet 01/03/2011 14:48



Je lirai ce livre, incité par le commentaire bien venu de Bernard Ginisty. Je me posais toujours la question:comment faire évoluer mon comportement? Oui, je ne peux le faire qu'avec les
autres,  de ma proche famille à mes frères et soeurs de mon immeuble, de mon quartier, de ma communauté particulière, de ma ville, de mon pays,..Je ne peux le faire qu'en délibérant avec
eux.Dans la réciprocité celà ne peut que conduire à l'enrichissement même assorti de quelque appauvrissement matériel et peut être même grâce à lui. Est-ce utopique? La réalité vécue .ne me
 montre-elle pas, elle-même, les limites de l'abondon de mes responsabilités à quelques uns,même par voie élective? Ne vaut-il pas mieux revivifier la démocratie, en développant une
culture du partage? la proposition de Hervé Kempt me semble pertinente et réaliste. Celà me parait vrai pour la vie sociale, comme pour la vie religieuse d'ailleurs.